Bleak-House/2

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 7-14).



CHAPITRE II.

Coup d’œil sur le grand monde.

Vers la fin de ce jour froid et brumeux il est nécessaire que nous jetions un coup d’œil sur le monde fashionable. Il a d’ailleurs assez de ressemblance avec la haute cour pour que nous puissions passer à vol d’oiseau d’une scène à l’autre.

Comme la chancellerie, la fashion n’a de principes que l’usage et les antécédents. Monde étroit, même relativement à celui où nous sommes, peuplé, comme la haute cour, de Rip van Winkles[1] dont l’orage n’interrompt pas le sommeil, et de Belles au Bois dormant qui s’éveilleront à l’heure où les broches, arrêtées lorsqu’elles fermèrent les yeux, tourneront avec une vitesse prodigieuse ; point imperceptible sur la terre où il occupe une place déterminée, il renferme beaucoup de bien dans son étroite enceinte et les natures loyales et généreuses ne sont pas rares parmi ceux qui l’habitent. Malheureusement il est, comme les joyaux précieux, trop enveloppé de coton pour entendre le bruit qui s’élève des autres sphères et ne se doute pas de la révolution qu’elles accomplissent autour du soleil ; c’est comme un monde amorti qui étouffe et s’étiole faute d’air.

Milady Dedlock est de retour à Londres ; elle y restera quelques jours, en attendant qu’elle parte pour Paris, où elle a l’intention de passer quelques semaines ; après quoi ses projets sont incertains. C’est du moins ce que l’on trouve dans le courrier du grand monde, fort au courant des allées et venues de la fashion ; quant à savoir les nouvelles d’autre part, ce serait peu fashionable.

Milady Dedlock a énormément souffert dans « son trou, » ainsi qu’elle appelle, entre intimes, son domaine du Lincolnshire. Tout le comté est submergé ; une arche du pont qui est dans le parc a été emportée par les eaux ; la prairie est un lac dont les arbres font les îles, et dont la surface est criblée tout le long du jour par une pluie incessante. Milady s’est mortellement ennuyée ; il a plu si longtemps que les branches, véritables éponges, ne craquent pas même en tombant sous la cognée qui les frappe ; les daims transpercés ne franchissent plus qu’un marais ; le coup de fusil perd son retentissement dans un air trop humide, et sa fumée se dirige lentement vers la colline rayée de pluie. Le ciel passe alternativement de la couleur du plomb à celle de l’encre de Chine. L’eau remplit tous les vases de la terrasse, et tombe sur les larges dalles appelées de temps immémorial le promenoir du revenant, avec un drip drip continuel, que ne supportaient pas les nerfs de milady Dedlock. Le dimanche, la petite chapelle du parc est moisie ; la chaire et les bancs sont inondés de sueur froide, et l’on y sent une vague odeur et comme un arrière-goût des anciens baronnets dont les tombeaux s’y trouvent. Le soir, à l’heure du crépuscule, milady, qui n’a pas d’enfants, a regardé de son boudoir la loge du garde qui est au bout de l’avenue : la lueur du feu sur les vitres, la fumée qui s’élevait de cette maisonnette, un bambin poursuivi par une femme, et courant sous la pluie à la rencontre d’un homme jeune et vigoureux, qui, enveloppé d’un manteau, se dirigeait vers la grille, ont tellement exaspéré milady, qu’elle a perdu patience.

Elle serait morte d’ennui, et c’est pourquoi elle est partie, abandonnant son trou à la pluie, aux corneilles, aux lapins, aux perdrix, aux daims et aux faisans. Les portraits de tous les anciens Dedlock se sont évanouis dans l’ombre où les a plongés la femme de charge en fermant les volets. Quand reparaîtront-ils au jour ? Les nouvellistes fashionables, qui, dans leur omniscience ne connaissent que le passé et pour qui l’avenir est lettre close, ne l’ont pas fait savoir.

Sir Leicester Dedlock est seulement baronnet, mais de tous les baronnets le plus puissant et le plus noble. Sa famille, aussi vieille que les collines, est infiniment plus respectable. Le monde, suivant lui, pourrait marcher sans montagnes, mais non pas sans Dedlocks. Il admet que la nature soit une heureuse idée (toutefois un peu vulgaire, quand elle n’est pas comprise dans l’enclôture d’un parc), mais une idée dont la réalisation dépend essentiellement des grandes familles d’Angleterre.

Gentilhomme intègre, il dédaigne toute bassesse, méprise toute lâcheté, et sera toujours prêt, au moindre signe, à mourir de quelque mort que vous lui imposiez, plutôt que de laisser soupçonner sa loyauté. Homme d’honneur, en un mot, fidèle, courageux, opiniâtre dans ses préjugés et parfaitement déraisonnable.

Il a vingt ans de plus que milady, bonne mesure ; jamais il ne reverra le chiffre soixante-cinq, ni peut-être même les deux suivants. De temps à autre il est pris d’un accès de goutte et sa démarche en a contracté quelque roideur ; mais il est d’un grand air, noble et digne avec ses cheveux et ses favoris grisonnants, son fin jabot, son gilet d’un blanc pur, et son habit bleu à boutons d’or, toujours boutonné. Plein de déférence à l’égard de milady, profondément respectueux, cérémonieux même envers elle et en toute circonstance, il professe la plus haute admiration pour sa dame, et la galanterie dont il fait preuve à son égard, et qui ne s’est pas démentie depuis l’époque où il la recherchait en mariage, est le seul trait romanesque de son caractère.

Il l’épousa par amour ; on dit tout bas qu’elle n’avait pas même de naissance ; mais sir Leicester était d’origine trop illustre pour avoir besoin d’ajouter au nombre de ses ancêtres. D’ailleurs elle possédait en échange assez de beauté, d’orgueil, d’esprit impérieux, d’insolence, de promptitude et de fermeté dans ses résolutions, pour doter une légion de nobles dames. Un titre et une immense fortune joints à ces qualités brillantes l’eurent bientôt placée au premier rang, et milady Dedlock est au sommet du grand monde et le centre des nouvelles fashionables.

On sait, ou du moins on doit savoir, combien Alexandre pleura quand il n’eut plus de mondes à conquérir. Milady Dedlock, ayant conquis son monde, ne fondit pas en larmes comme le héros macédonien, elle se congela. Une placidité d’épuisement, une sérénité de fatigue, un calme de glace, que ne parviennent à troubler ni l’intérêt ni la joie, sont les trophées de sa victoire. C’est une personne parfaitement bien élevée : si demain elle était transportée au séjour des élus, elle monterait au ciel sans laisser apercevoir le moindre ravissement.

Elle est toujours belle ; peut-être a-t-elle passé les premiers jours de l’été, mais assurément elle est loin encore de l’automne. Son charmant visage, plus séduisant que régulier dans l’origine, est devenu d’une beauté classique par l’expression acquise dans la haute position qu’elle occupe. Sa taille élégante paraît plus élevée qu’elle ne l’est en effet, ce que l’honorable Bob Stables explique en attestant, sous la foi du serment, que cela tient à l’aisance et à la noblesse de ses allures ; et il fait observer en même temps, à propos du soin avec lequel ses cheveux sont arrangés, qu’il n’y a pas dans tout le Stud[2] de femme aussi bien pansée qu’elle.

Munie de ces perfections, milady Dedlock a donc quitté son trou pour venir à Londres, en attendant qu’elle parte pour Paris, et, vers le soir de cette journée de brouillard que nous avons passée à la haute cour, se présente à son hôtel un vieux gentleman, procureur et avoué à la chancellerie, qui a l’honneur d’agir en qualité de conseiller légal des Dedlock, et possède en son étude maintes et maintes boîtes de fonte portant ce noble nom, qui ressort partout chez lui comme la muscade présentée au public par l’escamoteur après chacun de ses tours. Il entre dans le vestibule, monte l’escalier, traverse les salons et les galeries splendides, lieu féerique à visiter, véritable désert pour celui qui l’habite, et, précédé par un Mercure à cheveux poudrés, le vieux gentleman est introduit en présence de milady.

Il est vêtu à l’ancienne mode, et son aspect n’a rien qui puisse flatter le regard ; toutefois, les contrats de mariage et les testaments de sa noble clientèle ont augmenté son épargne, et il passe pour très-riche. Il est environné d’une mystérieuse auréole que forment autour de lui les confidences dont on le sait dépositaire ; et les antiques mausolées gisant depuis des siècles au fond des grands parcs, sous la fougère et les ronces, contiennent moins de nobles secrets qu’il ne s’en promène au grand jour scellés dans la poitrine de M. Tulkinghorn. Il est ce qu’on appelle de la vieille école, expression qui s’applique généralement à ce qui n’a jamais été jeune. Il porte des culottes courtes rattachées à la jarretière avec un nœud de rubans, et suivant la saison, il a des guêtres ou simplement des bas. Le caractère particulier de ses bas et de son habit, toujours noirs, c’est qu’ils ne reluisent jamais, quelle qu’en soit la matière ; de soie ou de laine, tous ses vêtements sont muets comme celui qui les porte, et ne répondent pas même à la lumière qui les frappe. M. Tulkinghorn ne parle jamais, à moins qu’on ne le consulte pour affaire. On le voit souvent, silencieux, mais parfaitement à l’aise, au bas bout de la table, dans les nobles dîners des plus nobles châteaux, ou bien encore près de la porte du salon, où, d’après ce que rapporte le courrier du grand monde, la moitié du peerage[3] s’arrête pour lui dire : « Comment vous portez-vous, monsieur Tulkinghorn ? » Il reçoit ces paroles avec une gravité imperturbable et les renferme en lui-même, où elles vont rejoindre les confidences qui lui ont été faites.

Sir Leicester Dedlock est auprès de milady, et paraît toujours heureux de voir M. Tulkinghorn. Il y a dans toute la personne de ce dernier un air de subordination particulièrement agréable au baronnet, qui le regarde comme une sorte d’hommage ; il aime le costume du procureur, où il retrouve quelque chose du respect qui lui est dû, costume profondément estimable, et dont l’ensemble rappelle le serviteur, l’intendant des mystères légaux, le sommelier de la cave judiciaire des Dedlock.

M. Tulkinghorn s’en doute-t-il ? personne ne pourrait le dire. Mais notons, en passant, une circonstance remarquable et qui s’applique non-seulement à milady, mais encore à tous ceux qu’elle représente. Milady est persuadée qu’elle est un être impénétrable, complétement en dehors de la portée du regard des mortels ordinaires ; elle le croit d’autant mieux qu’elle jette les yeux sur sa glace, où elle a parfaitement l’air d’être au-dessus de n’importe quelle atteinte ; et cependant tous les infimes satellites dont elle est le soleil et qui se meuvent autour d’elle, depuis sa femme de chambre jusqu’au directeur des Italiens, connaissent ses préjugés, ses folies, ses fiertés, ses caprices, et règlent toutes leurs actions d’après la mesure qu’ils ont prise de son moral avec autant d’exactitude que sa couturière l’a fait pour son corps. Y a-t-il un vêtement, une étoffe, une mode quelconque, un chanteur, un danseur, une forme de bijou, un nain ou un géant, une chapelle, n’importe quoi dont on veuille faire le succès, il se trouve, dans chaque profession, des gens soumis et respectueux chez qui milady ne soupçonne pas autre chose qu’un profond servilisme et qui la gouvernent toute leur vie ; qui affectent de la suivre humblement et qui la mènent, et qui, l’ayant prise à l’hameçon, entraînent avec elle toute sa bande, comme fit Gulliver de la flotte de Lilliput.

« Si vous avez besoin de vous adresser à notre monde, disent les bijoutiers Blaze et Sparkle, désignant ainsi lady Dedlock et le reste, rappelez-vous que ce n’est plus au public que vous avez affaire. Prenez nos gens par leur faible, et c’est à telle place qu’est leur endroit sensible. »

« Le meilleur moyen d’assurer la vogue de cet article, messieurs, disent les marchands de nouveautés Sheen et Gloss à leurs amis les manufacturiers, c’est de nous le confier ; nous savons la manière de s’y prendre avec la haute fashion ; nous l’y ferons mordre, et le succès est certain. »

« Désirez-vous que cette gravure soit bientôt sur toutes les tables de mes nobles pratiques ? dit M. Sladdery le libraire ; avez-vous envie que votre nain ou votre géant paraisse dans le salon de mes hautes connaissances ? ou bien encore souhaitez-vous le patronage de mes relations distinguées pour ce bal ou ce concert ? je m’en charge, monsieur ; j’ai depuis longtemps étudié ma noble clientèle ; je connais les meneurs, et je puis dire, sans vanité, que je les fais aller du bout du doigt et tourner comme un toton. » assertion qui, de la part de M. Sladdery, n’est nullement exagérée.

C’est pourquoi M. Tulkinghorn peut fort bien savoir ce qui se passe dans l’esprit des Dedlock.

« Aurait-on appelé la cause de milady, M. Tulkinghorn ? dit sir Leicester en tendant la main au gentleman.

— Aujourd’hui même, répond l’avoué en adressant un salut discret à milady, qui est assise auprès du feu et qui tient un riche écran.

— Il est inutile de demander si on a fait quelque chose, ajoute milady, toujours profondément ennuyée.

— Rien, effectivement, de ce que vous voulez dire n’a été fait aujourd’hui, réplique le procureur.

— Ou ne se fera jamais, » dit encore milady.

La lenteur d’un interminable procès devant la cour suprême n’a rien qui déplaise au baronnet, dès que c’est une chose grave, dispendieuse, éminemment anglaise et se rattachant aux fondements de la constitution même. La seule impression désagréable qu’il reçoive de celui dont il s’agit, où d’ailleurs milady seule est en cause, est relativement à l’étiquette ; il est vraiment ridicule de voir le nom de Dedlock engagé dans une affaire quelconque sans figurer au titre ; mais il regarde l’institution de la chancellerie, alors même qu’à l’occasion elle entraverait un peu le cours de la justice et y apporterait quelque légère confusion, comme faisant partie essentielle d’une combinaison imaginée par la sagesse humaine, dans ce qu’elle a de plus excellent, pour régler à jamais tout ce qui se fait ici-bas. Et l’opinion bien arrêtée de sir Leicester est que, sanctionner, même par l’expression de sa physionomie, une plainte quelle qu’elle soit, contre ce monument si parfait de la raison humaine, serait encourager certaines gens de la basse classe à s’agiter quelque part, ainsi que l’a fait jadis ce factieux de Wat Tyler.

« Comme certains affidavit[4] ont été joints au dossier, continue M. Tulkinghorn, que la teneur en est courte, et que j’ai pour principe, fatigant j’en conviens, mais immuable, de ne rien laisser ignorer à mes clients des incidents de la cause où ils sont engagés ; sachant en outre que vous êtes sur le point de partir pour Paris, je me suis empressé d’apporter ces affidavit, afin de vous les soumettre. »

Sir Leicester est aussi du voyage, mais le courrier du grand monde ne parle que de milady.

M. Tulkinghorn demande la permission de poser les susdits papiers sur le tapis brodé d’or d’une petite table qui se trouve précisément à côté de milady, met ses lunettes, et commence la lecture suivante :

« En chancellerie, entre John Jarndyce… »

Milady l’interrompt pour le prier d’abréger autant que possible et de passer toutes ces horreurs de phrases.

M. Tulkinghorn lance un coup, d’œil par-dessus ses lunettes et reprend sa lecture un peu plus loin. Milady s’absorbe complétement en elle-même ; son air est à la fois insouciant et dédaigneux. Le baronnet est dans un grand fauteuil, il regarde les tisons, et paraît avoir un goût sérieux et noble pour les répétitions et prolixités judiciaires, comme faisant partie de cet ensemble d’institutions heureuses qui sauvegardent la vieille Angleterre. Le feu est des plus vifs : de sa place, milady en ressent trop la chaleur, et l’écran qu’elle tient à la main est moins utile que magnifique ; elle se détourne, aperçoit les papiers qui sont sur la petite table, les regarde de près, de plus près encore, et demande, comme poussée par un mouvement involontaire :

« Qui a écrit cela ? »

M. Tulkinghorn s’arrête, frappé du son de voix de milady.

« C’est là ce que vous appelez grossoyer ? » reprend-elle avec son indifférence habituelle et en regardant fixement le procureur, tandis qu’elle joue avec le riche écran.

M. Tulkinghorn examine le papier que lui désigne Sa Seigneurie.

« Non, répond-il, c’est une simple copie dont le caractère légal dérive de certaines formalités tout à fait en dehors de la manière dont elle se trouve écrite. Pourquoi demandez-vous cela ?

— Pour rien du tout, si ce n’est pour sortir un peu de cette lecture monotone ; continuez, je vous prie. »

M. Tulkinghorn obéit ; la chaleur augmente et milady se cache le visage derrière l’écran qu’elle tient. Tout à coup sir Leicester, qui commençait à sommeiller, se redresse vivement :

« Qu’est-ce qu’il y a ? s’écrie-t-il.

— Je crains que milady ne se trouve mal, répond M. Tulkinghorn en se levant.

— Ce n’est qu’une faiblesse, murmure milady de ses lèvres pâles ; ce n’est rien, mais je me sens faible à mourir. Ne me parlez pas. Sonnez, sir Leicester, et reconduisez-moi dans mon appartement. »

M. Tulkinghorn se retire dans une pièce voisine ; les sonnettes s’agitent, le bruit des pas se fait entendre ; tout redevient silencieux ; Mercure paraît et prie l’avoué de rentrer dans le salon.

« Mieux maintenant, répond sir Leicester à la question du gentleman en l’invitant à s’asseoir et à reprendre sa lecture. J’ai été fort effrayé ; jamais, jusqu’à présent, je n’avais vu milady s’évanouir. Mais ce temps est si affreux, et elle s’est tellement ennuyée dans son château du Lincolnshire ! »


  1. Personnage d’un conte de Washington Irving, qui dormit pendant tout le temps de la guerre de l’Indépendance et ne s’éveilla qu’après la constitution des États-Unis. (Note du trad.)
  2. Livre d’or de la noblesse chevaline.
  3. Pairie, chambre haute.
  4. Serment par écrit prêté devant un officier d’une cour, ou toute autre personne légalement autorisée à le recevoir, dans le but d’affirmer la vérité de certains faits relatés dans ce serment. (Note du traducteur.)