Bleak-House/10

Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 117-127).



CHAPITRE X.

L’expéditionnaire.

Sur la frontière orientale de Chancery-Lane, ou, pour parler d’une manière plus précise, dans Cook’s-Court, Cursitor-Street, M. Snagsby exerce la profession de papetier du palais et vend, dans cet endroit ténébreux, têtes de lettres et formules judiciaires ; parchemin et papier de tout format, brun, blanc, gris et brouillard ; billets et timbres de toutes les valeurs ; plumes de bureau, plumes de fer ; encre noire et de couleur ; gomme élastique, pierre ponce, épingles et crayons ; pains et cire à cacheter ; fil rouge et signets verts ; almanachs, portefeuilles et agendas ; boîtes à ficelle, registres, règles, encriers de verre et de plomb, canifs, ciseaux, grattoirs et mille autres articles trop longs à détailler ; commerce qu’il fait depuis l’époque où, ayant fini son apprentissage, il devint l’associé de son patron et substitua l’inscription Peffer et Snagsby à celle de Peffer seul, consacrée par le temps et devenue illisible ; car la fumée, qui est le lierre de Londres, s’était tellement attachée au nom et à la demeure du vieux papetier, qu’elle en avait fait disparaître l’enseigne.

Depuis vingt-cinq ans, l’associé de M. Snagsby a quitté sa maison pour le cimetière de Saint-André de Holborn, où il repose au bruit des fiacres et des locomotives, dragons infatigables qui passent nuit et jour auprès de lui en vomissant des flammes. Si jamais il sort de son tombeau, à l’heure où tout sommeille, pour revenir se promener dans Cook’s-Court jusqu’au moment où il est rappelé au cimetière par le coq de la laiterie de Cursitor-Street, dont il serait curieux d’étudier le procédé divinatoire pour connaître la venue du jour, puisqu’il n’en peut rien savoir par ses observations personnelles… si jamais, disons-nous, Peffer revient visiter le sombre quartier qu’il habita jadis, il y revient incognito et, par conséquent, cela ne fait ni chaud ni froid.

À l’époque où il tenait boutique et pendant que Snagsby faisait son apprentissage, qui dura sept années, vivait chez lui, dans la maison où se trouvait le magasin, une de ses nièces petite et rusée ; trop étroite de corsage, au regard froid comme un vent de bise, au nez pointu et tendre à la gelée. Le bruit courait dans Cook’s-Court que la mère de cette nièce, poussée par une trop vive sollicitude pour la taille de sa fille, ne laçait jamais l’intéressante enfant sans mettre le pied contre le mur, afin d’avoir plus de puissance pour la serrer, la malheureuse ! qu’elle lui donnait en outre force vinaigre et jus de citron à boire, dont l’acide avait fini par monter au nez et au caractère de la pauvre victime. Fondée ou non, cette rumeur n’arriva pas à l’oreille de Snagsby, ou du moins n’eut aucune influence sur les sentiments de ce jeune homme, qui, ayant fait la cour à la nièce et réussi à lui plaire, prit avec la boutique deux associés au lieu d’un. Ainsi donc, Snagsby et la nièce de Peffer ne font plus qu’un seul être ; et l’intéressante créature soigne toujours sa jolie taille, d’autant plus précieuse qu’elle n’en a pas plus gros que rien.

Non-seulement M. et Mme Snagsby ne font qu’une seule et même chair, mais encore une seule et même voix, à ce que disent les voisins ; et cette voix, qui semble provenir exclusivement de mistress Snagsby, retentit fréquemment dans Cook’s-Court ; quant au mari de la nièce, il est fort rare qu’il s’exprime autrement que par l’organe de sa femme. Il est doux, timide et chauve, et porte seulement à l’arrière de sa tête luisante un maigre bouquet de cheveux noirs. Modeste et légèrement obèse, quand, vêtu de sa houppelande grise et de ses manches de lustrine, il regarde les nuages sur le pas de sa porte, ou qu’assis à son pupitre et dans l’ombre, il coupe du parchemin en compagnie de ses deux apprentis, il a tout à fait l’air d’un brave homme sans prétention. Mais, par exemple, il n’est pas rare que des plaintes et des lamentations s’élèvent d’une espèce de cave située sous les pieds de M. Snagsby ; et quand elles deviennent plus aiguës qu’à l’ordinaire, le papetier dit à ses apprentis : « Je pense que ma petite femme donne une bourrade à Guster. »

La bourrade en effet est tout ce que reçoit, avec un gage de cinquante schellings par an, une jeune fille pâle et maigre, baptisée sous le nom d’Augusta, élevée dans un dépôt de mendicité, et qui, bien qu’elle ait été mise à la ferme pendant tout le temps de sa croissance par un bienfaiteur de l’humanité qui réside à Tooting, et qu’elle ait dû se développer dans les plus heureuses conditions, a des attaques d’épilepsie dont la paroisse ne saurait être responsable.

Guster a vingt-trois ou vingt-quatre ans ; mais elle paraît en avoir dix de plus, et ne peut gagner que de faibles gages avec l’affreuse maladie dont elle est affligée. Elle a tellement peur d’être renvoyée à la paroisse, qu’à l’exception du moment où on la ramasse la tête dans le seau, dans le poêlon, sur l’évier, dans les casseroles, dans n’importe quel objet près duquel elle se trouve au moment où son accès la saisit, elle travaille sans cesse et ne se repose jamais. Elle fait la satisfaction des parents et des tuteurs des apprentis, qui n’éprouvent nulle crainte de lui voir inspirer de tendres sentiments à leurs fils ou à leurs pupilles ; la satisfaction de Mme Snagsby, qui ne la prend jamais en faute, et celle de M. Snagsby, qui se figure lui faire une charité en la gardant chez lui. Aux yeux de Guster, l’établissement du papetier du palais passe pour le temple de la splendeur et de l’abondance ; le petit salon du premier, toujours tiré à quatre épingles, lui paraît être la pièce la plus élégante de toute la chrétienté ; la vue qu’on a de la fenêtre qui donne sur Cook’s-Court lui semble une perspective d’une beauté sans pareille, et les deux portraits à l’huile de M. et Mme Snagsby, placés de chaque côté de la porte, pour faire pendants, sont pour elle des chefs-d’œuvre d’une valeur égale à ceux de Raphaël et du Titien. La position de Guster a, comme on voit, ses dédommagements.

M. Snagsby s’en réfère à sa femme de tout ce qui est en dehors des détails pratiques de son commerce mystérieux ; c’est elle qui dispose de la bourse, se dispute avec le percepteur, règle les dévotions du dimanche, les plaisirs de M. Snagsby, et le menu du dîner, sans reconnaître à personne le droit de discuter ses actes. Aussi mistress Snagsby sert-elle de point de comparaison à toutes les femmes de Chancery-Lane, voire d’Holborn, qui, dans toutes leurs querelles de ménage, appellent l’attention de leurs maris sur la différence qui existe entre la position de mistress Snagsby et la leur, entre la conduite de l’excellent papetier et celle qu’on tient à leur égard. On dit tout bas dans Cook’s-Court, où les cancans voltigent dans l’ombre, et, semblables aux chauves-souris, vont se heurter aux fenêtres de tous ceux qui l’habitent, on dit que mistress Snagsby est curieuse et jalouse, et qu’elle tourmente son mari au point de le chasser parfois de la maison, ce qu’il ne supporterait pas si ce n’était pas une poule mouillée. On a observé que les femmes qui le citent à leurs maris égoïstes comme le modèle de toutes les vertus conjugales le méprisent au fond, et que personne ne le regarde avec plus de dédain qu’une certaine épouse dont le seigneur et maître est fortement soupçonné d’user de son parapluie comme instrument de correction et de lui en frotter les épaules. Mais ces bruits vagues peuvent n’avoir d’autre origine que l’humeur tant soit peu méditative et poétique de M. Snagsby, qui aime à se promener en été dans Staple-Inn, et à retrouver chez les moineaux et dans les feuilles des arbres de la Cité quelque chose d’agreste dont il est charmé ; il se plaît aussi à flâner le dimanche après l’office dans la cour du greffe, et à parler, quand il est en verve, du bon vieux temps où l’on enterrait là quelques grands personnages de la magistrature, dont on retrouverait encore, si l’on voulait donner un coup de pioche dans la chapelle, les pierres tumulaires. Ou bien encore, laissant errer son imagination, il rêve à cette longue suite de chanceliers, de vice-chanceliers et de greffiers décédés tour à tour ; et lorsqu’il raconte à ses deux apprentis, « qu’autrefois, à ce qu’il a entendu dire, une onde pure comme le cristal descendait la colline d’Holborn, d’où l’on arrivait par une pente insensible à de vertes prairies, » rien que d’en parler il respire à plein nez un si doux parfum de campagne, qu’il n’a plus besoin d’y aller.

Le jour va finir, et le gaz est allumé ; toutefois il ne jette qu’une lueur douteuse, car la nuit n’est pas encore venue. M. Snagsby est sur le pas de sa porte, d’où il regarde les nuages, et aperçoit une corneille attardée qui se dirige vers l’ouest en rasant la petite bande de ciel plombé qui dépend de Cook’s-Court. La corneille traverse Chancery-Lane et s’arrête dans le territoire de Lincoln’s-Inn.

C’est là que M. Tulkinghorn habite une grande maison jadis un château, aujourd’hui divisée en plusieurs appartements qu’on loue à différents locataires ; et dans les fragments de sa grandeur déchue, elle abrite maintenant des procureurs et des avoués qui s’y logent comme des vers dans une noix. Mais elle a conservé ses vastes escaliers, ses larges vestibules, ses spacieuses antichambres et ses plafonds où l’Allégorie, revêtue d’un casque romain et d’une draperie flottante, se détache au milieu des fleurs, des balustrades et des nuages, entourée d’enfants joufflus, et donne la migraine à tous ceux qui la regardent, le résultat le plus clair de toutes les allégories. C’est là qu’au milieu de boîtes nombreuses, étiquetées de noms illustres, vit M. Tulkinghorn, quand il n’est pas silencieusement installé dans ces châteaux où les grands de la terre périssent d’ennui. Il est chez lui ce soir, tranquillement assis à sa table ; solitaire comme une huître de la vieille école que personne ne peut ouvrir.

Son cabinet a dans l’ombre un aspect analogue à celui qu’il offre lui-même : terne et d’un autre âge, il n’attire pas l’attention qu’il mériterait de fixer. De lourds fauteuils, au large dossier, en acajou massif et recouverts en crin ; de vieilles tables garnies de serge poudreuse, et les portraits gravés des plus hauts personnages du siècle précédent environnent le procureur. Un vieux tapis de Turquie, de couleur sombre, s’étend sous ses pieds ; et près de lui sont deux chandeliers d’argent, passés de mode, où brûlent deux bougies dont la lumière ne suffit pas à dissiper les ténèbres de cette vaste pièce. Les titres de ses livres se sont retirés et ont disparu dans l’épaisseur de la reliure ; tout ce qui peut avoir une serrure en a une ; mais pas une clef n’est visible. Quelques rares papiers sont épars sur sa table. Il a devant lui un manuscrit dont il ne s’occupe pas. Il aide à fixer l’indécision de sa pensée en changeant de place alternativement deux morceaux de cire à cacheter et un couvercle d’encrier ; tantôt c’est le couvercle qui se trouve au milieu, tantôt la cire rouge, et maintenant c’est la noire ; mais cet arrangement ne lui convient pas, et il en cherche un autre.

M. Tulkinghorn vit seul et n’a pas d’autre état-major qu’un homme entre deux âges, qu’on trouve toujours à son banc dans la grande salle, et qui est rarement accablé de besogne. Le genre d’affaires que traite M. Tulkinghorn est un genre tout à part, et il ne lui faut pas de clercs. Réservoir de nobles confidences, il n’est pas homme à se les laisser soutirer ; c’est de lui-même que ses clients ont besoin, et c’est lui seul qui s’occupe de tout ce qui les concerne. Il fait tirer les actes qui lui sont nécessaires par des avocats spéciaux du Temple, et d’après des instructions mystérieuses ; il charge le papetier de faire faire toutes ses copies, la dépense ne l’embarrassant jamais. Quant à l’homme entre deux âges qui est toujours à son banc, il n’en sait pas plus long sur les affaires du peerage qu’un balayeur d’Holborn.

La cire noire, la cire rouge, le couvercle de l’encrier, celui d’une autre écritoire et la petite poudrière sont enfin arrivés à une combinaison qui paraît définitive.

« Vous au milieu, vous à gauche, vous à droite… »

Toute indécision a cessé ou bien ne cessera jamais. M. Tulkinghorn se lève, assujettit ses lunettes, prend son chapeau, met le manuscrit dans sa poche, sort de son cabinet et dit à l’homme entre deux âges qu’il sera rentré dans un instant ; il est très-rare qu’il lui en dise davantage.

M. Tulkinghorn fait comme la corneille, il prend son vol et se rend en droite ligne chez M. Snagsby, papetier du palais, faisant copies et grosses, et tout ce qui constitue les écritures judiciaires.

Il est environ cinq ou six heures du soir ; un parfum de thé bouillant plane sur la maison de M. Snagsby, qui, au moment de descendre dans les régions souterraines où il va prendre le thé, a jeté un coup d’œil à la porte, regardé les nuages, et aperçu la corneille attardée qui volait du côté de l’ouest.

« Votre maître y est-il ? »

Guster garde la boutique pendant que les deux apprentis sont dans la cuisine et prennent le thé avec M. et Mme Snagsby ; par conséquent, les deux filles de la couturière, qui frisent leurs cheveux aux miroirs suspendus aux deux fenêtres du second étage de la maison d’en face, n’attirent pas l’attention des apprentis, ainsi qu’elles aiment à le croire, et n’éveillent que la stérile admiration de Guster, qui voudrait bien aussi avoir des cheveux ; mais il n’y a pas de danger que les siens repoussent jamais, à ce que disent les mauvaises langues.

« Votre maître y est-il ? » demande M. Tulkinghorn.

Son maître y est, et Guster va le chercher, fort contente de quitter la boutique, qu’elle regarde avec terreur, comme un arsenal d’instruments effroyables de torture légale, et où il ne faut pas entrer, lorsque le gaz est éteint.

M. Snagsby arrive tout essoufflé, les mains grasses et la bouche pleine, avale un morceau de pain et de beurre et s’écrie :

« Bonté divine, c’est M. Tulkinghorn !

— J’aurais besoin de vous dire un mot, Snagsby.

— Certainement, monsieur ; mais pourquoi ne m’avoir pas envoyé votre jeune homme ? j’y serais allé tout de suite. Passez, s’il vous plaît, dans mon arrière-boutique. »

Snagsby est rayonnant ; la petite pièce où il entre, et qui sent le parchemin, sert à la fois d’entrepôt, de comptoir et de bureau. M. Tulkinghorn s’assied devant le pupitre, en face du papetier.

« L’affaire Jarndyce, Snagsby, dit-il.

— Oui, monsieur. »

Le papetier monte le gaz et tousse modestement derrière sa main, anticipant un bénéfice quelconque. M. Snagsby, en homme timide, a l’habitude de tousser avec une variété d’expressions qui le dispense de parler.

« Dernièrement, vous avez copié pour moi quelques affidavit qui se rattachaient à cette cause.

— Oui, monsieur.

— Il est une de ces pièces, continue l’impénétrable M. Tulkinghorn en fouillant avec indifférence dans la poche où la copie ne se trouve pas, dont l’écriture a quelque chose de particulier qui me conviendrait assez. Comme je passais par ici et que je croyais avoir cette pièce sur moi, je suis entré pour vous demander… mais je l’aurai laissée sur ma table. Ce sera pour une autre fois ; peu importe… Ah ! cependant la voilà. Je suis donc entré pour vous demander qu’est-ce qui l’avait copiée.

— Qui a fait cette copie, monsieur ? répond Snagsby en prenant le manuscrit, dont il fait voltiger les feuillets avec un tour de main particulier aux papetiers du palais ; ce n’est pas ici qu’elle a été faite : nous avons, à cette époque, donné beaucoup de besogne au dehors. Mais je puis vous dire qui l’a copiée en consultant mon livre. »

M. Snagsby prend son livre dans la caisse, fait un effort pour avaler le morceau de pain et de beurre qui semble s’être arrêté dans son gosier, jette un coup d’œil à la pièce dont il s’agit, et porte l’index de sa main droite à l’une des pages ouvertes devant lui.

« Jewby… Packer… Jarndyce ! voilà ! Certainement… j’aurais dû me le rappeler ; cette copie a été faite par un écrivain qui demeure précisément en face. »

M. Tulkinghorn avait vu l’article bien avant M. Snagsby, et l’avait lu pendant que l’index du papetier descendait encore la colonne.

« Comment l’appelez-vous ? Nemo ? dit M. Tulkinghorn.

— Oui, monsieur, comme vous voyez, folio quarante-deux : envoyé le mercredi à huit heures du soir, et rapporté le jeudi matin à neuf heures et demie.

— Nemo ! répète M. Tulkinghorn signifie personne en latin.

— Cela veut dire quelqu’un en anglais ; du moins je le suppose, insinue M. Snagsby avec sa toux de déférence, puisque c’est le nom du copiste. Vous voyez, monsieur ? folio quarante-deux : envoyé le mercredi à huit heures du soir, rapporté le jeudi matin à neuf heures et demie. »

Le coin de l’œil du papetier aperçoit la tête de mistress Snagsby, qui vient à la porte de la boutique savoir pour quel motif son mari est sorti de table ; M. Snagsby adresse une toux explicative à sa femme ; comme s’il lui répondait : « C’est une pratique, ma chère. »

« Oui, monsieur ; et rendu à neuf heures et demie. Nos expéditionnaires, qui travaillent à la tâche, reprend M. Snagsby, sont souvent de drôles de corps, et il est possible que ce ne soit pas son nom ; mais c’est celui qu’il porte. Il s’est désigné sous cette appellation dans un avertissement qu’il afficha au bureau des ordonnances, au parquet, à la cour, à la chambre des juges ; vous connaissez, monsieur, ce genre d’affiches : « … désire trouver de l’emploi…, etc., etc. »

M. Tulkinghorn regarde par la petite croisée qui donne sur Coavinse’s, dont les fenêtres sont éclairées. Le café de Coavinse est derrière la maison, et l’ombre de plusieurs gentlemen se dessine vaguement sur les rideaux. M. Snagsby saisit cette occasion de tourner légèrement la tête, et de lancer par-dessus son épaule un coup d’œil à sa petite femme, en articulant des lèvres ces mots qu’il ne fait pas entendre :

« Tul-king-horn, riche et in-flu-ent.

— Aviez-vous déjà donné de l’ouvrage à cet homme ? demande le procureur.

— Certainement, monsieur, et pour vous encore.

— J’ai oublié l’endroit où vous m’avez dit qu’il demeure.

— De l’autre côté de la rue, dans la maison où… M. Snagsby fait un nouvel effort pour avaler le morceau de pain et de beurre, qui ne veut pas absolument descendre… la maison où il y a un magasin de chiffons et de vieilles bouteilles.

— Pourriez-vous me la faire voir en m’en allant ?

— Avec le plus grand plaisir, monsieur. »

Le papetier ôte ses manches de lustrine, remplace son habit gris par un habit noir, et prend son chapeau.

« Ah ! voici ma petite femme, s’écrie-t-il. Chère amie, aie la bonté de dire à l’un des garçons de veiller à la boutique pendant que je traverse la rue avec M. Tulkinghorn. Je ne serai que deux minutes, cher trésor ! »

Mistress Snagsby fait un salut au procureur, se retire derrière le comptoir, regarde à travers la jalousie de quel côté se dirigent M. Tulkinghorn et son mari, se glisse dans l’arrière-boutique, jette un coup d’œil sur la page du livre qui est resté ouvert… évidemment, elle est curieuse.

« Vous trouverez cette maison bien misérable, monsieur, dit Snagsby en marchant respectueusement au milieu de la rue, pour laisser au procureur l’étroite bande de bitume qui simule un trottoir. Il est vrai que notre copiste n’est pas moins pauvre que sa demeure : ces gens-là ont, en général, une vie assez étrange ; l’avantage de celui dont nous parlons est de n’avoir jamais besoin de sommeil ; il copiera tout ce que vous lui donnerez et aussi longtemps que vous voudrez sans penser à dormir.

Il fait nuit ; le gaz brille de tout son éclat, et se heurtant contre les clercs qui vont jeter à la poste les lettres du jour ; contre les avocats et les avoués qui vont dîner chez eux ; contre les demandeurs, les défendeurs, les plaideurs de toute espèce, contre la foule en général dont la sagesse des lois entrave les affaires ; et se plongeant au centre de la procédure et dans la boue, composé mystérieux de la même famille, dont on ignore les éléments et qui s’attache à nous sans qu’on puisse savoir ni pourquoi ni comment, dont on ne sait rien au monde, si ce n’est que quand il y en a trop, nous jugeons nécessaire de la balayer au loin, M. Tulkinghorn et le papetier arrivent au magasin du vieux Krook.

« C’est ici qu’il demeure, monsieur, dit le papetier.

— Ici ? répond l’avoué avec indifférence.

— Y entrez-vous, monsieur ?

— Non ; je retourne chez moi ; bonsoir ; je vous remercie. »

M. Snagsby salue profondément, et va retrouver sa petite femme et son thé. M. Tulkinghorn se retourne après avoir fait quelques pas, et entre dans la boutique de M. Krook. Une chandelle fumeuse forme tout l’éclairage de la devanture ; un vieillard et un chat sont assis au coin du feu dans le fond du magasin ; le vieillard se lève et se dirige vers l’étranger en tenant à la main une chandelle coulante et noircie, dont la mèche a besoin d’être mouchée.

— Votre locataire y est-il ? demande le procureur.

— L’homme ou la femme ? dit M. Krook.

— L’expéditionnaire, » répond M. Tulkinghorn.

Le vieillard jette sur l’avoué un regard observateur ; il le connaît de vue ; il a même une idée vague de sa réputation aristocratique.

« Voudriez-vous le voir, monsieur ?

— Oui, répond l’avoué.

— C’est un plaisir que je n’ai pas souvent moi-même, dit M. Krook en faisant une grimace ; faut-il lui dire de descendre ? Il est probable qu’il ne viendra pas, je vous en préviens.

— Dans ce cas-là je vais monter, dit M. Tulkinghorn.

— Au second étage, monsieur ; prenez la chandelle et passez par ici. »

M. Krook, son chat sur ses talons, reste au bas de l’escalier, d’où il suit des yeux M. Tulkinghorn.

« Hi ! hi ! hi ! » fait-il en ricanant dès que l’avoué a franchi le premier palier. Celui-ci regarde par-dessus la rampe ; le chat retrousse ses lèvres et lui montre les dents.

— Chut ! lady Jane ; il faut être polie ; vous savez ce qu’on dit de mon locataire ? demande M. Krook à l’avoué en montant deux ou trois marches.

— Non ; et qu’en dit-on ?

— Qu’il s’est vendu au diable ; mais, vous et moi, nous savons ce qui en est, et que le diable n’achète guère. Cependant je vous dirai qu’il est tellement sombre et d’une humeur si noire, que si jamais pareil marché s’est fait, ce doit être avec lui ; ne le fâchez pas, monsieur ; c’est tout ce que je puis vous dire. »

M. Tulkinghorn fait un signe affirmatif et continue de monter ; il arrive au second étage, frappe chez l’expéditionnaire, ne reçoit aucune réponse, ouvre la porte, et en l’ouvrant il éteint sa chandelle.

La pièce où il entre est petite, noire de suie, de graisse et de boue ; l’air y est tellement épais que la chandelle de l’avoué s’y serait éteinte d’elle-même. Un charbon rouge brûle tout bas dans la grille, tordue au milieu, comme si la pauvreté l’eût empoignée dans un jour de colère. Près de la cheminée est une table de sapin inondée d’une pluie d’encre, et sur laquelle se trouve un pupitre brisé ; dans l’autre coin, sur l’une des deux chaises, un portemanteau déchiré sert de garde-robe et d’armoire, et n’est pas même nécessaire, car ses deux côtés sont affaissés et se rejoignent comme les bajoues d’un pauvre homme qui a longtemps jeûné. Un vieux paillasson, usé jusqu’à la corde, pourrit devant le foyer ; pas de rideaux pour voiler l’ombre de la nuit ; mais les contrevents sont fermés, et par les deux trous qu’on y a faits pour laisser passer le jour, il est probable que la faim fixe son œil hagard sur le spectre qui est couché sur le lit. Car sur un grabat, dont la maigre paillasse est recouverte des lambeaux d’un couvre-pied crasseux, le procureur, hésitant sur le seuil de cette chambre, aperçoit un homme vêtu d’une chemise et d’un pantalon de toile, d’où sortent ses pieds nus. À la lueur mourante d’une chandelle qui a coulé tout entière, et dont le lumignon obscurci brûle encore au-dessus d’un amas de suif qui flotte autour de lui, on distingue l’affreuse pâleur de cet homme, dont les cheveux épars se mêlent à une barbe en désordre ; on ne saurait dire quelle vapeur emplit cette chambre et vous oppresse ; mais, au milieu de cette odeur nauséabonde de moisissure et de vieux tabac, la subtile amertume de l’opium s’attache aux lèvres de M. Tulkinghorn.

« Eh ! l’ami, » s’écrie l’avoué en frappant à la porte avec son chandelier de fer.

Il croit avoir éveillé l’ami, dont les yeux sont tout grands ouverts.

« Eh ! l’ami, » répète M. Tulkinghorn avec force ; mais, tandis qu’il frappe de nouveau, la chandelle, qui a coulé jusqu’au bout, s’éteint subitement et le laisse dans les ténèbres, où les yeux affamés attachés aux trous des volets n’ont sans doute pas cessé de regarder fixement le grabat.