Bigot et sa bande/68

Pierre Claverie


Pierre Claverie était originaire de Susmion, diocèse d’Oléron. Il était arrivé à Québec aux environs de 1745, sans le sou, apparemment sans connaissances ni sans protecteurs. Mais il était intelligent, plein d’entregents, et réussit bientôt à entrer dans les bonnes grâces du contrôleur de la Marine Bréard qui, lui, était le truchement de Bigot.

Claverie, devenu un des amis ou des protégés de Bigot, aurait fait une fortune considérable si la mort ne l’avait enlevé à sa famille à l’âge de trente-sept ans.

On a beaucoup parlé de la Friponne, cet odieux magasin d’où on ne sortait pas sans se faire voler. Claverie fut le propriétaire nominal de la Friponne et il avait pour associés dans cette entreprise Bréard et Estèbe, très probablement Bigot lui-même.

Laissons Bigot nous faire l’histoire de la naissance et des développements de la Friponne :

« En 1750, le sieur Claverie, négociant à Québec, fit bâtir une maison sur le bord de la Petite-Rivière, dans l’alignement des magasins du Roi, mais cependant à une distance de 150 pieds ou environ. Il y établit un magasin qui, par sa situation attirait les habitants. Cette faveur excita la jalousie des autres négociants. Ils appelaient cette maison la Friponne. Une servante, qui y avait volé, lui avait d’abord fait donner ce nom. Les négociants le lui conservèrent, avec une attribution toute différente.

« Une petite portion du terrain sur lequel cette maison fut bâtie appartenait au Roi. À peine pouvait-elle valoir cent livres. Le sieur Claverie avait demandé au sieur Bigot la permission de porter les bâtiments jusque sur ce terrain. Le sieur Bigot l’avait accordée, sous deux conditions. La première, que la maison serait construite sur des plans qu’il lui ferait donner par l’ingénieur. La seconde, que le sieur Claverie la vendrait au Roi quand le service en aurait besoin, au même prix que le tout lui aurait coûté et qui serait justifié par des pièces authentiques. En effet, les magasins du Roi étant trop petit, le sieur Bigot s’étant proposé de les augmenter de tout l’espace qui les séparait de cette maison, et de l’y comprendre elle-même. C’est pour cela qu’il avait assujetti le sieur Claverie à prendre des plans, et que dans ceux qu’il lui avait fait donner, il avait fait tracer les bâtiments dans l’alignement de ceux du magasin. Il comptait même y loger le contrôleur, pour le mettre à portée de veiller de plus près sur le garde-magasin, et sur les opérations qui se faisaient dans cet entrepôt. Il commença à mettre ce projet à exécution, dès le commencement de l’année 1751. Il acheta pour le Roi la maison, moyennant 13,668 livres 13 francs 11 deniers… Le voyage qu’il fit en France en 1754, et les dépenses extraordinaires que la guerre occasionna dans la suite, l’obligèrent de suspendre la consommation de ce projet, et de le remettre à un temps plus favorable ».[1]

Nul n’est obligée d’accepter les explications de Bigot au sujet de la Friponne, mais ce que tous connaissent c’est que ce magasin fut l’objet de la haine des québécois et de ceux qui y avaient été échaudés.

La Friponne rapporta de beaux profits à Claverie et à ses associés. La plupart des effets nécessaires aux magasins du Roi étaient achetés à la Friponne. Estèbe achetait, Claverie vendait et Bigot approuvait.

Bigot récompensa généreusement son associé Claverie, aux dépens du Roi, au départ d’Estèbe pour l’Eurone en 1755, la place de garde-magasin du Roi devint vacante. Bigot s’empressa de la donner, par commission, à son ami Claverie. Celui-ci ne jouit pas longtemps de cette belle prébande car il décéda à Montréal le 21 août 1756.

Les jolis profits que Claverie avait fait avec la Friponne lui permirent d’acheter des biens seigneuriaux qui aujourd’hui rapporteraient des millions. En effet, le 28 octobre 1754, il achetait des enfants et héritiers du sieur Blondeau dit Lafranchise le fief et seigneurie de la Rivière-du-Loup (en bas) et, quelques jours plus tard, des mêmes vendeurs le fief et seigneurie de Madawaska, peut-être encore plus important que le premier. Mais la maladie l’empêcha d’exploiter ces deux belles seigneuries.

  1. Mémoire, 2e partie, p. 80.