Bibliothèque historique et militaire/Cyropédie/Livre VII

La Cyropédie
Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 718-738).

LIVRE SEPTIÈME.

Chapitre premier. Les chefs ayant imploré les Dieux, allèrent reprendre leurs rangs. Cyrus était encore occupé aux sacrifices, lorsque des serviteurs apportèrent pour lui et sa suite des viandes et du vin. Il en offre aussitôt les prémices aux Dieux, en mange, et en présente à ceux qui en désirent. Il boit ensuite après avoir fait des libations et des prières : tous les assistans suivent son exemple. Enfin, après avoir prié le Dieu de ses pères d’être son guide et son appui, il monte à cheval, et ordonne à sa troupe de le suivre. Tous ceux qui la composaient, étaient armés comme lui : tous avaient la tunique de pourpre, la cuirasse et le casque d’airain, le panache blanc, un javelot de bois de cormier et une épée. Le chanfrein et le poitrail des chevaux, ainsi que les bardes qui leur couvraient la croupe, étaient d’airain : les cuissards des cavaliers étaient de même métal. Les armes de Cyrus ne différaient de celles de sa troupe, sur lesquelles on avait appliqué une couleur d’or, que par le poli qui les rendait brillantes comme un miroir.

Monté sur son cheval, il s’arrêtait un moment, et regardait de quel côte il marcherait, lorsque tout-à-coup le tonnerre se fit entendre à sa droite : « Nous te suivons, grand Jupiter, s’écria-t-il. » Aussitôt il partit, ayant à sa droite l’hipparque Chrysante avec ses cavaliers, à sa gauche Arsamas à la tête de l’infanterie. Il leur recommanda de marcher d’un pas égal, et de suivre des yeux son étendard, qui était une aigle d’or déployée au bout d’une longue pique. Tel est encore aujourd’hui l’étendard des rois de Perse.

Avant d’apercevoir l’ennemi, Cyrus fit faire halte trois fois à ses troupes. Après une marche de vingt stades, elles commençaient à découvrir les Assyriens, qui venaient à leur rencontre. Lorsque les deux armées furent en présence, Crésus ayant remarqué que son front débordait considérablement de droite et de gauche celui de Cyrus, fit faire halte à sa phalange, ce qui était nécessaire pour se former en demi-cercle, et ordonna que les deux extrémités se courbassent en forme de gamma, pour assaillir les Perses en même temps de toutes parts. Ce mouvement qui fut aperçu par Cyrus, ne l’arrêta point, et ne changea rien à l’ordre de sa marche : mais observant que dans la courbe qu’ils décrivaient, ils s’étendaient beaucoup sur les ailes : « Vois-tu, dit-il à Chrysante, quel tour prennent ces ailes ? — Je le vois, et j’en suis étonné : il me semble qu’elles s’éloignent beaucoup de leur corps de bataille. — Oui, mais je trouve aussi qu’elles s’éloignent beaucoup de nous. — Sais-tu pourquoi ? — C’est que si elles nous approchaient trop, tandis que le corps de bataille est encore loin, elles craindraient que nous n’allassions à la charge. — Mais comment ces différens corps, séparés par un si grand intervalle, pourront-ils se secourir les uns les autres ? — Il est clair que quand les ailes auront pris assez de terrain, elles tourneront sur nos flancs, et, marchant à nous en bataille, nous attaqueront de tous côtés à-la-fois. — Crois-tu cette manœuvre bonne ? Oui, répondit Cyrus, d’après ce qu’ils voient de notre ordonnance : mais relativement à ce que je leur en ai caché, ils auraient encore mieux fait de nous attaquer de front. Au reste, toi, Arsamas, mène l’infanterie au petit pas, comme tu me vois marcher ; toi, Chrysante, suis avec la cavalerie, et du même pas qu’Arsamas. Je me porterai à l’endroit où j’ai dessein de former la première attaque, et j’examinerai en passant si tout est en bon état. À mon arrivée, lorsque nous serons près d’en venir aux mains, j’entonnerai l’hymne du combat, auquel vous répondrez. Aussitôt que l’attaque commencera, ce que vous jugerez facilement au bruit qui se fera entendre, Abradate, suivant l’ordre qu’il va recevoir, fondra impétueusement avec ses chars sur les bataillons qui lui sont opposés : suivez-le d’aussi près que vous pourrez, afin de profiter du désordre qu’il y causera. Pour moi, je vous rejoindrai le plus tôt qu’il me sera possible, pour vous aider à poursuivre les fuyards, si telle est la volonté des Dieux. »

Après avoir ainsi parlé et donné pour mot de ralliement, jupiter sauveur et conducteur, il partit. En passant entre les chars et l’infanterie pesante, il parlait à-peu-près en ces termes aux soldats que ses regards rencontraient dans les rangs : « Amis, disait-il aux uns, que j’aime à voir votre contenance ! À d’autres : Songez qu’il s’agit aujourd’hui, non-seulement d’une victoire, mais des fruits de la victoire précédente, et du bonheur de toute notre vie. À d’autres encore : Camarades, nous n’aurons plus désormais à accuser les Dieux ; ils nous fournissent l’occasion d’acquérir beaucoup de biens ; soyons braves. Et plus loin : À qu’elle fête plus magnifique que celle-ci pourrions-nous mutuellement nous inviter ? Il ne tient qu’à votre bravoure de vous procurer de grandes richesses. Vous le savez, disait-il ailleurs ; poursuivre l’ennemi, frapper, tuer, s’emparer de tout, s’entendre louer, être libres, commander, voilà le partage des vainqueurs : un sort tout contraire attend les lâches. Que ceux qui s’aiment combattent donc avec moi ; je ne donnerai l’exemple ni de la lâcheté ni d’aucune action honteuse. S’il rencontrait quelques-uns des soldats qui s’étaient trouvés à la première bataille : Amis, leur disait-il, qu’est-il besoin de vous parler ? vous savez comment les braves et les lâches passent leur temps un jour de combat. »

Lorsqu’en continuant sa route, il fut arrivé auprès d’Abradate, il s’arrêta. Le Susien ayant donné les rênes de ses chevaux à son écuyer, vint aborder le prince : les chefs de l’infanterie et les conducteurs des chars qui étaient à portée, accoururent aussi pour le joindre. Dès qu’ils furent rassemblés, Cyrus adressant la parole à Abradate : « La divinité, lui dit-il, a comblé tes vœux ; elle t’a trouvé digne, toi et ta troupe, de marcher au premier rang. Souviens-toi, quand il faudra combattre, que les Perses te verront, qu’ils te suivront, et ne souffriront pas que vous vous exposiez seuls au danger. — J’espère, Cyrus, répondit Abradate, que tout ira bien de ce côté-ci ; mais j’ai de l’inquiétude pour nos flancs : je vois que ceux des ennemis, forts en chars et en troupes de toute espèce, s’étendent, sans que nous ayons à leur opposer que nos chars. Si mon poste ne m’était pas échu par le sort, je rougirais de l’occuper, tant je m’y crois à l’abri du péril. Puisque tout va bien de ton côté, répartit Cyrus, sois tranquille sur le sort de nos flancs ; avec l’aide des Dieux, je les dégagerai : seulement n’attaque pas, je t’en conjure, que tu n’aies vu fuir ces mêmes troupes que tu redoutes maintenant. » Cyrus, l’homme d’ailleurs le moins vain, se permettait quelquefois, au moment de l’action, ces propos avantageux. « Quand donc, ajouta-t-il, tu les verras en déroute, compte que je suis déjà près de toi ; fonds alors sur le corps de bataille ; tu le trouveras glacé d’effroi, et tes gens pleins d’assurance. Mais tandis que tu en as encore le temps, visite tous les chars de ta division, exhorte les conducteurs à charger avec intrépidité, encourage-les par la fermeté de ton maintien, anime-les par l’espérance ; excite dans leurs âmes l’envie de surpasser en bravoure les guerriers des autres divisions : inspire-leur ces sentimens, et par la suite ils avoueront, sois en sûr, qu’il n’est rien de plus profitable que la valeur. »

Pendant qu’Abradate, remonté sur son char, faisait ce qui lui était ordonné, Cyrus s’avança jusqu’à la pointe gauche de son armée, où était Hystaspe avec la moitié de la cavalerie perse ; et l’appelant par son nom : « Hystaspe, tu le vois, nous avons besoin de ta diligence ordinaire ; car si tu te hâtais, nous mettrions-les ennemis en pièces, sans perdre un seul homme. Nous nous chargeons, répondit Hystaspe en riant, de ceux que nous avons en face ; mais ordonne que les flancs de notre armée ne restent pas dans l’inaction. Je vais y pourvoir, répartit Cyrus : toi, Hystaspe, n’oublie pas que quiconque obtiendra des Dieux un premier avantage, doit se porter ensuite où les ennemis opposeront une plus grande résistance. » Il dit, et continua sa marche en se tournant sur le flanc gauche. Ayant abordé le commandant des chars qui couvraient ce flanc : « Je viens prêt à te secourir, lui dit-il ; dès que tu jugeras que nous avons attaqué la pointe de l’aile des ennemis, fais tous tes efforts pour les prendre par le flanc : si tu le traverses, tu courras moins de risque qu’en restant en deçà. » S’étant ensuite avancé à la queue des bagages, il y trouva Pharnuchus et Artagersas, à qui il ordonna de rester à leur poste avec mille fantassins et mille chevaux : « quand vous reconnaîtrez, ajouta-t-il, que je charge l’aile droite, tombez sur la gauche : attaquez-la par la pointe, c’est la partie la plus faible : mais pour ne rien perdre de vos forces, maintenez-vous toujours en phalange. Vous voyez les cavaliers placés à l’extrémité de l’aile ; faites marcher à leur rencontre votre escadron de chameaux ; et soyez sûrs qu’avant d’en venir aux mains, vous rirez à leurs dépens. » Ces dispositions faites, Cyrus gagna la droite de son armée.

Cependant Crésus ayant remarqué que le corps de bataille dont il occupait le centre, était plus près de l’ennemi que les ailes qui continuaient de s’étendre, les avertit par un signal de ne pas aller plus loin, et de faire un quart de conversion, Lorsqu’elles eurent fait halte, le visage tourné vers l’ennemi, Crésus leur ordonna, par un nouveau signal, de marcher en avant. On vit alors trois armées s’ébranler à-la-fois contre celle de Cyrus ; l’une de front, les deux autres sur les flancs de droite et de gauche. Les Perses en furent effrayés : de toutes parts, excepté par derrière, ils étaient environnés de cavalerie, d’hoplites, de peltophores, d’archers et de chars ; on eût dit un petit carré enfermé dans un grand.

Néanmoins, au commandement de Cyrus, ils firent face de tous côtés. L’attente de l’événement tenait les deux partis dans un profond silence. Alors Cyrus, jugeant le moment arrivé, entonne un péan ; l’armée entière y répond et ensuite invoque à grands cris Mars Ényalius. Cyrus part à la tête d’un corps de cavalerie, et prend en flanc l’aile droite des ennemis ; il pénètre au milieu d’eux. Un corps d’infanterie qui le suivait à grands pas, sans rompre son ordonnance, entame leurs rangs par différens endroits, et combat avec tout l’avantage d’une troupe disposée en phalange sur une troupe qui prête le flanc ; de sorte que les Assyriens s’enfuirent avec précipitation.

Artagersas, jugeant que Cyrus avait engagé l’action, marche à l’aile gauche, précédé des chameaux, suivant l’ordre qu’il avait reçu. Les chevaux ne purent soutenir, même à une grande distance, la vue de ces animaux : saisis d’effroi, ils fuyaient, se cabraient, se renversaient les uns sur les autres. C’est l’effet ordinaire que l’aspect d’un chameau produit sur les chevaux. Artagersas, avec sa troupe en bon ordre, charge l’ennemi en désordre, faisant de droite et de gauche avancer ses chars. Ceux qui cherchent à éviter les chars, sont taillés en pièces par le corps d’Artagersas, ceux qui veulent éviter Artagersas sont surpris par les chars.

Abradate n’attendit pas davantage : « Suivez-moi, mes amis, » s’écria-t-il à haute voix ; et lâchant les rênes à ses chevaux, il les presse de l’aiguillon, les met tout en sang. Tous les chars s’élancent avec une égale ardeur : ceux des ennemis prennent la fuite, quelques-uns même sans les guerriers qui devaient y monter. Abradate perce cette ligne, et fond sur les Égyptiens, accompagné de ceux des siens qu’il avait placés le plus près de lui. On a dit souvent que rien n’égale le courage d’une troupe composée d’amis : on l’éprouva dans cette occasion. Abradate fut vaillamment secondé par les conducteurs de chars qu’il admettait à sa familiarité et à sa table ; au lieu que les autres voyant un épais bataillon d’Égytiens tenir ferme, tournèrent vers ceux des chars qui fuyaient, et les suivirent.

Les Égyptiens se tenaient si serrés à l’endroit de l’attaque d’Abradate, que ne pouvant s’ouvrir pour donner passage à ses chars, plusieurs furent renversés par le choc des chevaux qui les foulèrent aux pieds ; bientôt on ne vit autour des chars qu’un amas confus d’hommes, de chevaux, d’armes, de roues brisées : rien ne résistait au tranchant des faux ; elles coupaient également et les corps et les armes. Dans ce tumulte qu’il est impossible de peindre, les chars qui portaient Abradate et ses compagnons ayant versé, par un saut que firent les roues, à la rencontre des monceaux de débris et de cadavres, ces braves guerriers moururent percés de coups, après une vigoureuse résistance. Les Perses qui les suivaient, étant entrés dans les bataillons égyptiens, par l’ouverture qu’Abradate y avait faite, les surprirent en désordre, et en firent un grand carnage. Mais bientôt ceux des Égyptiens qui n’avaient point encore souffert, et c’était le grand nombre, s’avancèrent contre les Perses.

Le combat devint terrible par l’effet meurtrier des piques, des javelots, des épées. Les Égyptiens avaient sur les Perses, outre l’avantages du nombre, celui des armes : leurs piques, semblables à celles qu’ils ont encore aujourd’hui, étaient longues et fortes ; les grands boucliers qu’ils portaient attachés à l’épaule, étaient bien plus propres à couvrir le corps et à repousser les coups, que les cuirasses ou les boucliers ordinaires. Ils avancèrent couverts de ces énormes pavois qu’ils tenaient entrelacés, poussant vivement les Perses, qui n’ayant à leur opposer que les petits boucliers d’osier qu’ils tenaient à la main, furent contraints de plier : il reculèrent, mais sans tourner le dos à l’ennemi, tour-à-tour frappant et frappés, jusqu’à ce qu’ils fussent à l’abri de leurs tours. Là, les Égyptiens, du haut de ces tours roulantes, essuyèrent une grêle de traits : en même temps, les troupes perses, qui étaient en dernière ligne, arrêtèrent les archers et les autres gens de trait qui se retiraient, et les forcèrent, l’épée à la main, de lancer leurs dards et leurs flèches. Le carnage fut horrible : l’air retentissait au loin du bruit des armes, du sifflement des traits, des cris confus des soldats, dont les uns appelaient leurs camarades, les autres s’encourageaient, d’autres imploraient les dieux.

Cependant Cyrus arriva, poursuivant tout ce qui se présentait devant lui : il fut vivement affligé de voir que les Perses avaient lâché pied ; mais jugeant que le moyen le plus prompt d’arrêter les progrès des Égyptiens, était de les prendre par derrière, il ordonne à sa troupe de le suivre, tourne vers la queue, tombe sur eux sans être aperçu, en tue un grand nombre. À cette irruption imprévue, les Égyptiens s’écrient, nous sommes attaqués par derrière : alors ils se retournent, quoique couverts de blessures ; infanterie, cavalerie, tout se mêle et combat ensemble. Un soldat renversé et foulé aux pieds du cheval de Cyrus, enfonce son épée dans le ventre de l’animal, qui se sentant blessé, se cabre et renversé le prince. On vit alors combien il importe à un chef d’être aimé de ceux qu’il commande. Un cri général se fait entendre ; on se précipite avec fureur sur l’ennemi ; on pousse, on est repoussé ; on porte des coups, on en reçoit : enfin, un garde de Cyrus saute de son cheval, et remonte le prince, qui reconnaît que les Égyptiens sont battus de toutes parts. Hystaspe et Chrysante venaient d’arriver avec la cavalerie perse : Cyrus leur ordonne de ne pas presser davantage la phalange égyptienne, mais de la fatiguer de loin à coups de flèches et de dards. Pour lui, il pique vers les machines : là, il imagina de monter sur une des tours, pour découvrir s’il ne restait plus de troupes ennemies qui tinssent encore. De la plate-forme, il vit la plaine couverte de chevaux, d’hommes, de chars, de fuyards, de poursuivans, de vainqueurs, de vaincus, et remarqua que les Égyptiens étaient les seuls des ennemis qui n’eussent pas plié. Eux-mêmes enfin, restés sans ressource, formèrent un cercle, présentant leurs armes de tous côtés, et couverts de leurs grands boucliers. Immobiles dans cette position, ils n’agissaient point : ils eurent beaucoup à souffrir, jusqu’à ce que Cyrus, admirant leur courage, et voyant avec douleur périr de si braves gens, fit retirer les assaillans et cesser le combat.

Il leur demanda, par un héraut, s’ils aimaient mieux mourir tous pour des lâches qui les avaient abandonnés, que de sauver leur vie sans rien perdre de leur réputation de braves gens. « Pourrions-nous, répondirent-ils, conserver la vie et l’honneur ? — Oui, répartit Cyrus, puisque vous êtes les seuls qui n’ayez pas lâché pied et qui combattiez encore. — Mais en quittant nos drapeaux, comment conserver la vie et l’honneur ? — En ne faisant mal à aucun de vos alliés, en rendant les armes, en devenant amis de ceux qui vous donnent la vie, quand ils sont maîtres de vous l’ôter. — Si nous devenons vos amis, que prétendez vous faire de nous ? — Établir entre vous et moi un commerce de bons offices. — Quels bons offices ? — Tant que la guerre durera, vous me suivrez ; vous aurez une paye plus forte que celle que vous receviez des Assyriens : la paix faite, j’assignerai à ceux qui voudront rester avec moi, des terres et des villes, et je leur donnerai des femmes et des esclaves. » Sur cette proposition, ils demandèrent seulement au prince de ne jamais porter les armes contre Crésus : c’est le seul des alliés, ajoutèrent-ils, de qui nous n’ayons pas à nous plaindre. Tous les articles ayant été acceptés de part et d’autre, les Égyptiens engagèrent leur foi à Cyrus, et reçurent la sienne. Les descendans de ceux qui s’attachèrent pour lors à lui, sont restés jusqu’ici fidèles au roi de Perse. Cyrus leur avait donné, dans la haute Asie, quelques villes qu’on nomme encore les villes des Égyptiens, et de plus Larisse et Cyllène, situées près de Cyme, à peu de distance de la mer : leur postérité s’est maintenue jusqu’à présent en possession de ces villes. Après la conclusion du traité, l’armée partit au commencement de la nuit, et alla camper à Thymbrare.

Dans cette journée, les Égyptiens furent les seuls de l’armée ennemie qui méritèrent des éloges. Du côté de Cyrus, la cavalerie perse fut jugée la meilleure de toutes les troupes : aussi la cavalerie d’aujourd’hui conserve-t-elle la même manière de s’armer que Cyrus avait établie. Les chars armés de faux réussirent si parfaitement, que les rois de Perse en ont retenu l’usage. Les chameaux ne servirent qu’à épouvanter les chevaux : ceux qui les montaient, ne furent point à portée d’en venir aux mains avec la cavalerie assyrienne, parce que les chevaux n’osèrent les approcher. Ainsi, quoiqu’ils paraissent avoir été utiles dans cette occasion, aucun brave guerrier ne voudrait aujourd’hui nourrir un chameau pour le monter ou le dresser aux combats : on leur a donc rendu leur ancien harnois, et on les a renvoyés au bagage.

Chap. 2. Les troupes de Cyrus s’étant rafraîchies, et les sentinelles ayant été posées, comme la prudence l’exigeait, on alla prendre du repos, pendant que Crésus s’enfuyait à Sardes avec son armée, et que différens peuples ses alliés profitaient de la nuit pour s’éloigner avec la plus grande diligence, et gagner leur pays. À la pointe du jour, Cyrus marcha vers Sardes : en arrivant sous les murailles, il fit dresser ses machines, et préparer des échelles, comme pour battre le mur. Tandis qu’il amusait les Sardiens par ces apprêts, la nuit suivante il fait entrer les Chaldéens et les Perses dans la partie des fortifications qui semblait être la plus escarpée. Le projet fut exécuté par le moyen d’un Perse qui, ayant été au service d’un des gardes de la place, connaissait le chemin de la citadelle au fleuve.

À la nouvelle que l’ennemi était maître de la citadelle, les Lydiens abandonnèrent leurs murailles et cherchèrent leur salut dans la fuite. Dès que le jour parut, Cyrus entra dans la ville, et défendit que personne s’écartât de son rang. Crésus, de son palais où il s’était enfermer, appelait Cyrus à grands cris : mais ce prince se contentant de laisser auprès de lui une garde, tourna ses pas vers la citadelle, dont ses troupes s’étaient emparées. Il y trouva les Perses dans l’état où ils devaient être, occupés à garder la place : mais il ne vit que les armes des Chaldéens (ils s’étaient débandés pour aller piller les maisons de la ville) : il mande aussitôt leurs chefs, et leur ordonne de se retirer sur-le-champ de l’armée : « Je ne souffrirai point, leur dit-il, que des gens qui manquent à la discipline, aient plus de part au butin que leurs camarades. Apprenez que pour vous récompenser de m’avoir suivi dans cette expédition, j’avais résolu de vous rendre les plus riches des Chaldéens : mais partez, et ne soyez pas surpris si vous êtes attaqués dans votre route, par un ennemi qui vous sera supérieur en force. » Les Chaldéens effrayés de ce discours, conjurèrent Cyrus de calmer sa colère, et offrirent de rapporter tout ce qui avait été pris. « Je n’en ai nul besoin pour moi, répondit Cyrus ; mais si vous voulez m’apaiser, donnez tout ce butin aux soldats qui sont demeurés à la garde de la citadelle : quand l’armée saura que ceux qui ne quittent point leur poste, ont un meilleur traitement que les autres, tout en ira mieux. » Les Chaldéens obéirent ; et les soldats fidèles à leur devoir, profitèrent de ce riche pillage. Cyrus, ayant fait camper ses troupes dans l’endroit de la ville qui lui parut les plus convenable, leur ordonna de rester armées pendant leur repas.

Ces choses terminées, il fit amener Crésus en sa présence. Dès que le roi de Lydie aperçut son vainqueur : « Je te salue, mon maître, lui dit-il ; car la fortune t’assure désormais ce titre, et me réduit à te le donner. — Je te salue aussi, répondit Cyrus, puisque tu es homme ainsi que moi. Voudrais-tu me donner un conseil ? — Puissé-je, dit Crésus, te conseiller utilement ! je croirais travailler pour mes propres intérêts. — Écoute-moi donc, reprit Cyrus : mes soldats, après avoir essuyé des fatigues et des périls sans nombre, se voient les maîtres de la plus opulente ville de l’Asie, si on en excepte Babylone ; il me paraît juste qu’ils recueillent le fruit de leurs travaux : s’il ne leur en revenait aucun, je doute que je pusse compter bien long-temps sur leur obéissance. Je ne veux cependant pas leur laisser le pillage de la place : outre qu’elle serait vraisemblablement ruinée sans ressource, les méchans auraient la meilleure part au butin. — Permets-moi, répartit Crésus, de dire aux Lydiens, à mon choix, que j’ai obtenu de toi que la ville ne soit point pillée ; qu’on ne les sépare ni de leurs femmes, ni de leurs enfans ; que je t’ai promis, pour prix de cette grâce, qu’ils t’apporteront d’eux-mêmes tout ce que Sardes renferme de précieux et de beau. Je suis certain qu’une fois instruits de cette convention, ils s’empresseront, hommes et femmes, de t’offrir tous les effets de quelque valeur qu’ils ont en leur possession. Une autre année, tu retrouveras la ville rempli de la même quantité de richesses ; au lieu qu’en la livrant à l’avidité du soldat, tu détruirais jusqu’aux arts, que l’on considère comme la source de l’opulence. D’ailleurs, quand tu auras vu ce que les habitans te présenteront, tu seras maître de changer d’avis et de te décider pour le pillage : en attendant, charge quelqu’un des tiens d’aller retirer mes trésors des mains de ceux à qui j’en ai confié la garde. »

Cyrus approuva le conseil de Crésus, et résolut de s’y conformer : puis, lui adressant la parole : « Dis-moi maintenant, je te prie, à quoi ont abouti les réponses de l’oracle de Delphes : car on assure que tu as toujours honoré particulièrement Apollon ; qu’en toutes choses tu te conduis par ses inspirations. Plût au ciel, répartit Crésus ! mais je n’ai eu recours à lui qu’après avoir fait tout le contraire de ce qu’il fallait pour mériter ses faveurs. — Comment ? ce que tu dis-là m’étonne. — Avant de le consulter sur mes besoins, j’ai voulu éprouver si on pouvait se fier à ses oracles : or, les Dieux, ainsi que les hommes vertueux, sont peu disposés à aimer ceux qui leur marquent de la défiance. Ayant ensuite reconnu ma témérité, et ne pouvant aller moi-même à Delphes à cause de l’éloignement, j’envoyai demander au Dieu si j’aurais des enfans. Il ne répondit rien. Je lui offris quantité d’or, quantité d’argent ; j’immolai en son honneur un grand nombre de victimes ; et, croyant l’avoir apaisé, je lui demandai ce que je devais faire pour obtenir d’avoir des enfans. Il répondit que j’en aurais, et il ne me trompa point. Je devins père mais je n’en ai retiré aucun avantage. De deux fils, il m’en reste un qui est muet ; l’autre, né avec d’excellentes qualités, est mort à la fleur de l’âge.

Accablé du chagrin que me causait ce double malheur, je renvoyai demander au Dieu ce qu’il fallait que je fisse pour vivre heureux jusqu’à la fin de ma carrière. Voici quelle fut sa réponse :

connais-toi, Crésus, tu vivras heureux.

Cet oracle me combla de joie, je crus que les Dieux m’accordaient le bonheur : en le faisant dépendre d’une chose si facile. On peut, me disais-je, connaître ou ne connaître pas les autres ; mais il n’y a pas d’homme qui ne se connaisse lui-même. Depuis ce moment, et tant que j’ai vécu en paix, la mort seule de mon fils m’a donné lieu d’accuser la fortune. Ce n’est qu’en prenant les armes contre toi à la sollicitation du roi d’Assyrie, que je me suis vu exposé à toute sorte de dangers : cependant, comme je m’en suis heureusement garanti, je n’accuse pas le Dieu ; car dès que j’eus reconnu que je n’étais pas en état de résister, je me retirai sans échec, moi et les miens, grâces à la protection de ce Dieu. Peu de temps après, enorgueilli de mes richesses, gagné par les prières et les dons de plusieurs nations qui me pressaient d’être leur chef, séduit par des hommes qui me disaient, pour me flatter, que tous, si je voulais commander, m’obéiraient, que je serais le plus grand des mortels ; enflé de ces propos, me voyant appelé au commandement général par tous les rois circonvoisins, je l’acceptai ; je crus que je parviendrais au faite de la gloire. C’était bien mal me connaître, que de me croire capable de soutenir une guerre contre Cyrus, Cyrus descendant des Dieux, issu du sang des rois, et formé dès l’enfance à la vertu ; tandis que le premier de mes aïeux qui fut roi, passa, dit-t-on, de l’esclavage sur le trône : certes, pour m’être ainsi méconnu, c’est avec justice que je suis puni. Aujourd’hui enfin je me connais mieux : mais crois-tu que l’oracle d’Apollon soit encore véritable, cet oracle qui m’annonçait que je serais heureux des que je me connaîtrais moi-même ! Je te fais cette question, parce qu’il me semble que tu peux y répondre sur-le-champ : il ne tient qu’à toi de justifier l’oracle. Toi même, dit Cyrus, conseille-moi sur cela : car quand je considère ta félicité passée, je suis attendri sur ta situation présente. Je te rends donc ta femme, tes filles (j’apprends que tu en as), tes amis, tes serviteurs ; ta table sera servie comme elle l’a été jusqu’ici : seulement je t’interdis la guerre et les combats. — Par Jupiter, ne cherche pas d’autre réponse à ma question : si tu fais ce que tu dis, je jouirai désormais de cette vie paisible qu’à mon avis on a raison de regarder comme la plus heureuse. — Et qui jamais a joui de cette vie fortunée ! Ma femme, répliqua Crésus : elle a toujours partagé mes biens, mes plaisirs, mes amusemens, sans se donner aucune peine pour se les procurer, sans se mêler ni de guerre, ni de combats. Puisque tu parais me destiner l’état que je procurais à celle qui m’est plus chère que le monde entier, je crois devoir envoyer au Dieu de Delphes de nouveaux témoignages de ma reconnaissance. » Cyrus admirait dans ces paroles sa tranquillité d’âme. Depuis ce jour, il le menait avec avec lui dans tous ses voyages, soit pour en tirer quelque service, soit pour s’assurer mieux de sa personne. Chap. 3. Après cet entretien, les deux princes allèrent se reposer. Le lendemain, Cyrus convoqua ses amis et les chefs de l’armée : il commit les uns pour recevoir les trésors de Crésus ; il enjoignit aux autres de mettre à part pour les Dieux ce que les mages ordonneraient, d’enfermer le reste dans des coffres, et de les charger sur des chariots ; puis de distribuer les chariots au sort, et de les faire marcher à la suite de l’armée, partout ou l’on irait, afin d’avoir toujours sous la main de quoi récompenser chacun suivant son mérite. Pendant qu’on exécutait cet ordre, il fit appeler quelques-uns de ses gardes, et leur demanda si aucun d’eux n’avait vu Abradate : « Je suis surpris qu’il ne paraisse point, lui qui avait accoutumé de se rendre si souvent auprès de moi. Seigneur, répondit un des gardes, il ne vit plus ; il est mort dans le combat, en poussant son char au milieu des Égyptiens. On rapporte que les autres conducteurs de chars, excepté ses compagnons, ont tourné le dos, quand ils on vu de près les troupes égyptiennes. On dit aussi que sa femme, après avoir enlevé son corps qu’elle a mis sur le chariot dont elle se sert ordinairement, vient de le transporter sur les bords du Pactole. On ajoute que cette princesse, assise par terre, soutient sur ses genoux la tête de son mari qu’elle a couvert de ses beaux vêtemens, pendant que ses eunuques et ses domestiques lui creusent un tombeau sur une éminence voisine. » À ce récit, le prince frappa sa cuisse, et sautant sur son cheval, il courut, accompagné de mille cavaliers, à ce douloureux spectacle. Il ordonna d’abord à Gadatas et à Gobryas de le suivre au plus tôt, et d’apporter ses plus riches ornemens, pour en revêtir cet ami mort au champ d’honneur ; ensuite à ceux qui avaient des bœufs, des chevaux, ou toute autre espèce de bétail, d’en mener un grand nombre dans le lieu où il allait et qu’on leur désignerait, afin de sacrifier aux mânes d’Abradate. Dès qu’il aperçut Panthée couchée à terre, et le corps de son époux étendu à ses côtés, un torrent de larmes coula de ses yeux : — Âme généreuse et fidèle, te voilà donc pour jamais séparée de nous ! — En proférant ces mots, il prend la main du mort, elle reste dans la sienne : un Égyptien l’avait coupée d’un coup de hache. La vue de cette main mutilée redoubla sa douleur : Panthée, en jetant des cris lamentables, la reprend, la baise, et tâche de la rejoindre au bras. « Cyrus, dit-elle, le reste de son corps est dans le même état : mais que vous servirait de le regarder ? Voilà où l’ont réduit son amour pour moi, et je puis ajouter, son attachement pour vous, Cyrus. Insensée ! sans cesse je l’exhortais à se montrer par ses actions votre digne ami : pour lui, il songeait non au destin qui l’attendait, mais aux moyens de vous servir. Enfin, il est mort sans avoir mérité de reproches, et moi, dont les conseils l’ont conduit au trépas, je vis encore, et me vois près de lui ! » Cyrus fondait en larmes sans parler ; puis rompant le silence : « Ô Panthée ! votre époux a du moins terminé glorieusement sa carrière, puisqu’il est mort vainqueur. Acceptez ce que je vous offre, pour parer son corps : (Gobryas et Gadatas venaient d’apporter une grande quantité d’ornemens précieux). D’autres honneurs encore lui sont réservés : on lui élèvera un tombeau digne de vous et lui on immolera en son honneur les victimes qui conviennent aux mânes d’un héros. Et vous, vous ne resterez point sans appui ; j’honorerai votre sagesse et toutes vos vertus ; je vous donnerai quelqu’un pour vous conduire partout où il vous plaira d’aller : dites dans quel lieu vous désirez qu’on vous mène. — Seigneur ne vous en mettez pas en peine ; je ne vous cacherai point auprès de qui j’ai dessein de me rendre. » Après cet entretien, Cyrus se retira, gémissant sur le sort de la femme qui venait de perdre un tel mari, du mari qui ne devait plus revoir une telle femme. Panthée fit éloigner ses eunuques, sous prétexte de se livrer sans contrainte à sa douleur, et ne retint auprès d’elle que sa nourrice, à qui elle ordonna d’envelopper, dans le même tapis, le corps de son mari et le sien, quand elle ne serait plus. La nourrice essaya, par ses prières, de la détourner de son funeste projet : mais voyant que les supplications ne servaient qu’à irriter sa maîtresse, elle s’assit en pleurant. Alors Panthée tire un poignard dont elle s’était munie depuis long-temps, se frappe ; et posant sa tête sur le sein de son mari, elle expire. La nourrice, en poussant des cris douloureux, couvrit les corps des deux époux, suivant l’ordre qu’elle avait reçu. Bientôt Cyrus est informé de l’action de Panthée : consterné de la nouvelle, il accourt pour voir s’il pourrait la secourir. Les eunuques, témoins du désespoir de leur maîtresse (ils étaient trois), se percèrent de leurs poignards, dans le lieu même où elle leur avait ordonné de se tenir. On raconte que le monument qui fut érigé aux deux époux et aux eunuques, existe encore aujourd’hui ; que sur une colonne élevée sont les noms du mari et de la femme, écrits en caractères syriens, et que sur trois colonnes plus basses, on lit cette inscription : Des eunuques. Cyrus, après avoir vu ce triste spectacle, s’en alla rempli d’admiration pour Panthée, et pénétré de douleur. Par ses soins, on rendit aux morts les honneurs funèbres, avec la plus grande pompe ; il leur fit élever un vaste monument. Chap. 4. Vers ce même temps, les Cariens, dont le pays renferme des places-fortes, étaient divisés en deux factions qui se faisaient la guerre, et qui implorèrent l’une et l’autre le secours de Cyrus. Ce prince était alors à Sardes : il y faisait construire des machines et des beliers, pour battre les places qui résisteraient. Il envoya une armée en Carie, sous les ordres du perse Adusius, qui ne manquait ni de prudence, ni de talent pour la guerre, et de plus avait le don de persuader. Les Ciliciens et les Cypriens suivirent de leur plein gré Adusius dans cette expédition ; ce qui fit que Cyrus ne leur donna jamais de satrape perse, et permit qu’ils fussent gouvernés par des princes de leur nation. Il se contenta de leur imposer un tribut, et au besoin, l’obligation du service militaire. Dès qu’Adusius fut arrivé en Carie avec ses troupes, quelques envoyés des deux factions vinrent lui offrir de lui ouvrir leurs forteresses, à condition qu’il les aiderait à subjuguer la faction contraire. Le général perse observa la même conduite avec les députés de l’un et de l’autre parti, toujours approuvant les raisons de ceux qui lui parlaient, et leur recommandant également de tenir secrète leur intelligence avec lui, afin de prendre leurs ennemis au dépourvu. Il demanda qu’un serment réciproque fût le sceau de leur accord, et que les Cariens s’engageassent à recevoir de bonne foi ses troupes dans leurs murs, pour le bien de Cyrus et des Perses. Il promettait, lui, d’y entrer sans mauvais dessein, uniquement pour l’avantage de ceux qui le recevraient. Après avoir pris ces précautions, et assigné aux deux partis, à l’insu l’un de l’autre, la même nuit pour l’exécution de son projet, il fut introduit dans leurs forteresses et s’y établit. Quand le jour fut venu, assis au milieu de son armée, il demanda les chefs les plus accrédités des deux factions. Ces chefs se regardant les uns les autres avec des yeux qui marquaient leur dépit, ne doutèrent pas qu’on les eût trompés. Adusius les rassura : « Je vous ai promis avec serment, leur dit-il, d’entrer dans vos châteaux sans dessein de vous nuire, et uniquement pour l’avantage de ceux qui m’y recevraient. Si j’opprime l’un ou l’autre parti, je croirai être venu pour la ruine des Cariens ; mais si je rétablis la paix entre vous, si je vous procure la liberté de cultiver tranquillement vos héritages, je pourrai dire n’avoir agi que pour votre bien. Dès ce jour vivez donc en bonne intelligence ; labourez paisiblement vos terres ; unissez vos familles par des alliances. Quiconque enfreindra ce règlement, aura pour ennemis Cyrus et les Perses. » Dès ce moment, les portes des châteaux furent ouvertes, les chemins remplis de gens qui allaient se visiter mutuellement, les campagnes couvertes de laboureurs : les deux partis se réunissaient pour célébrer des fêtes ; partout régnaient l’allégresse et la paix. Les choses étaient en cet état, lorsque Cyrus envoya demander au général Adusius s’il n’avait pas besoin de nouvelles troupes ou de quelques machines. Aducius répondit que son armée pouvait même être employée ailleurs : en effet, il la fit sortir du pays, laissant seulement des garnisons dans les châteaux. Les Cariens le pressèrent avec instance de ne les point quitter ; et ne pouvant le retenir, ils envoyèrent prier Cyrus de le leur donner pour gouverneur. Pendant l’expédition de Carie, Cyrus avait envoyé Hystaspe, à la tête d’une armée, dans la Phrygie voisine de l’Hellespont. Dès qu’Adusius fut de retour, il reçut ordre de prendre la même route, avec les troupes qu’il ramenait, afin que les peuples de ces contrées, sur le bruit de l’arrivée d’un renfort, se soumissent plus promptement à Hystaspe. Les Grecs qui habitaient les bords de la mer, obtinrent, à force de présens, de ne point recevoir chez eux de troupes étrangères, à condition qu’ils paieraient un tribut, et qu’ils suivraient Cyrus à la guerre, partout où il les appellerait. Quant au roi de Phrygie, il se préparait à défendre vivement ses forteresses et à ne point composer. Il avait déclaré hautement sa résolution : mais, resté presque seul, par la défection de ses principaux officiers, il vint se jeter entre les bras d’Hystaspe, s’abandonnant à la merci de Cyrus. Hystaspe établit des garnisons dans les places, et sortit du pays avec le reste de ses troupes, grossies d’une foule de cavaliers et de peltastes phrygiens. Cyrus avait ordonné qu’après la jonction d’Adusius avec Hystaspe, les deux généraux emmèneraient sans les désarmer, ceux d’entre les Phrygiens qui auraient embrassé son parti, et ôteraient les armes et les chevaux à ceux qui auraient fait résistance, les réduisant à suivre l’armée avec des frondes : ce qui fut exécuté. Cyrus quitta Sardes, et y laissa une forte garnison d’infanterie perse : il en partit accompagné de Crésus, et suivi de quantité de chariots richement chargés. Avant le départ, Crésus lui présenta des états détaillés de tout ce que portait chaque chariot, en lui disant : « Cyrus, avec ces états, tu sauras qui te rend fidèlement ce qu’il avait en sa garde, et qui manque de fidélité. — Ta précaution est louable, répondit le prince : mais comme ceux à qui ces richesses sont confiées y ont un droit légitime, s’ils en détournent quelque chose, ils se voleront eux-mêmes. » Cependant il donna les états à ses amis et aux chefs principaux, afin qu’il pussent distinguer entre les conducteurs des voitures, ceux qui en rapporteraient la charge dans son intégrité, de ceux qui seraient infidèles. Cyrus emmena avec lui quelques Lydiens qui lui avaient paru jaloux d’avoir de belles armes, de beaux chevaux, des chars en bon état ; il leur laissa leurs armes, ainsi qu’à tous les guerriers en qui il remarqua de l’ardeur à faire ce qui lui était agréable : quant à ceux qu’il voyait marcher à regret, il brûlait leurs armes, distribuait leurs chevaux aux Perses qui faisaient avec lui leur première campagne, et les contraignait suivre l’armée, une fronde à la main. Il voulut pareillement que tous les prisonniers désarmés s’exerçassent à se servir de la fronde, espèce d’arme qu’il estimait très convenable à des esclaves. Ce n’est pas qu’il n’y ait des occasions où les frondeurs, mêlés avec d’autres troupes, sont d’une très grande utilité : mais tous les frondeurs ensemble, s’ils ne sont pas joints à d’autres corps, ne sauraient tenir contre une poignée de soldats armés pour combattre de près. Cyrus, allant de Sardes à Babylone, vainquit les habitans de la grande Phrygie, subjugua les Cappadociens, et soumit les Arabes à sa domination. Avec les armes de ces différens peuples, il équipa environ quarante mille cavaliers perses, et partagea entre ses alliés une grande partie des chevaux des vaincus. Il parut devant Babylone, à la tête d’une cavalerie nombreuse, et d’une multitude infinie tant d’archers que de frondeurs et d’autres gens de trait. Chap. 5. À peine arrivé, il établit toutes ses troupes autour de la ville, et alla lui-même la reconnaître, suivi de ses amis et des principaux chefs des alliés. Dans le moment où, après avoir examiné les fortifications, il se disposait à faire retirer son armée, un transfuge en sortit, pour l’avertir que les Babyloniens avaient formé le dessein de l’attaquer dans sa retraite, parce que ses troupes qu’ils avaient considérées du haut de leur murailles, leur avaient paru faibles. Il n’était pas étonnant qu’ils en jugeassent ainsi : comme l’enceinte de la ville que ces troupes investissaient, était fort étendue, elles ne pouvaient avoir que très peu de profondeur. Sur cet avis, Cyrus, s’étant placé au centre de l’armée avec ceux qui l’accompagnaient, ordonna que l’infanterie pesante se repliât de droite et de gauche, par les deux extrémités, et allât se ranger derrière la partie de l’armée qui ne ferait point de mouvement ; en sorte que les deux pointes vinssent se réunir au centre où il était. Cette manœuvre donna tout-à-la-fois de la confiance et à ceux qui demeuraient en place, parce que leurs files allaient doubler de hauteur, et à ceux qui se repliaient, parce qu’aussitôt après cette manœuvre, ils se trouvaient en face de l’ennemi. Quand les troupes qui avaient eu ordre de marcher de droite et de gauche, se furent jointes, elles s’arrêtèrent, animées d’une nouvelle ardeur, les premiers rangs étant soutenus par les derniers, et ceux-ci couverts par les premiers. Au moyen de ce doublement, les premières et les dernières lignes étaient composées des meilleurs soldats ; les moins bons demeuraient enfermés au milieu : disposition très avantageuse pour combattre, et pour empêcher les lâches de fuir. Un autre avantage de cette manœuvre, c’est que la cavalerie et l’infanterie légère, placées aux deux ailes, se rapprochaient d’autant plus du général : que le front de la bataille diminuait par le doublement des files. Les troupes de Cyrus, se tenant bien serrées, se retirèrent à pas rétrogrades, jusqu’à ce qu’elles fussent hors de la portée du trait. Alors elles firent demi-tour à droite, et marchèrent quelques pas en avant ; puis elle firent demi-tour à gauche, se retournant ainsi par intervalles, le visage vers la ville, mais répétant plus rarement leurs haltes, à mesure qu’elles s’en éloignaient davantage. Lorsqu’elles se crurent à l’abri du danger, elles continuèrent leur marche sans interruption, jusqu’à ce qu’elles eussent gagné leurs tentes. Dès qu’on fut arrivé au camp, Cyrus assembla les chefs, et leur parla en ces termes : « Généreux alliés, après avoir visité la place de tous les côtés, j’ai reconnu, à la hauteur et à la force des murailles, qu’il était impossible de la prendre d’assaut : mais puisque les soldats qu’elle renferme n’osent en sortir pour nous combattre, il nous sera d’autant plus aisé de les réduire en peu de temps par la famine, qu’ils sont en plus grand nombre. Mon avis est donc, si l’on n’en a point d’autre à proposer, que nous en formions le blocus. Ce fleuve qui a plus de deux stades de largeur, demanda Chrysante, ne passe-t-il pas au milieu de la ville ? Oui, répondit Gobryas ; et telle est sa profondeur, que deux hommes, l’un sur l’autre, auraient de l’eau par dessus la tête : aussi est-il, pour la place, une meilleure défense que les remparts. Abandonnons, reprit Cyrus, ce qui surpasse nos forces ; mais songeons à creuser incessamment un fossé large et profond, auquel travaillera chaque compagnie suivant sa tâche qui sera réglée : il nous faudra ainsi moins de gens pour faire le guet. » Après qu’on eut tracé autour des murailles, les lignes de circonvallation, et qu’on eut ménagé dans l’endroit où elles venaient des deux côtés aboutir au fleuve, un espace suffisant pour y bâtir de grandes tours, les soldats se mirent à creuser une immense tranchée, en jetant de leur côté la terre qu’ils tiraient de l’excavation. Cyrus commença par construire des forteresses sur les bords du fleuve. Il en établit les fondations sur des pilotis de palmiers, qui n’avaient pas moins de cent pieds de longueur : car ces contrées en produisent de plus grands encore ; et ces arbres ont la propriété de se relever sous la charge, comme les ânes dont on se sert pour porter des fardeaux. Par la solidité de cette construction, Cyrus voulait faire voir aux ennemis qu’il était bien résolu de tenir la place assiégée, et empêcher l’écroulement des tours, quand le fleuve pénétrerait dans la tranchée. Il fit ensuite élever plusieurs autres forts, de distance en distance, sur la terrasse dont elle était bordée, afin de multiplier les corps-de-garde. Les Babyloniens, qui du haut de leurs murs voyaient ces préparatifs de siége, s’en moquaient, parce qu’ils avaient des vivres pour plus de vingt ans. Cyrus, instruit de leur sécurité, divisa son armée en douze parties, dont chacune devait faire la garde pendant un mois. Les assiégés, sur cette nouvelle, redoublèrent leurs railleries, dans la pensée que les Phrygiens, les Lyciens, les Arabes, les Cappadociens, qu’ils croyaient leur être beaucoup plus attachés qu’aux Perses, feraient le guet à leur tour. Déjà les travaux étaient achevés, Cyrus apprit que le jour approchait où l’on devait célébrer à Babylone une fête durant laquelle les habitans passaient toute la nuit dans les festins et la débauche. Ce jour-là même, aussitôt que le soleil fut couché, il fit ouvrir, à force de bras, la communication entre le fleuve et les deux têtes de la tranchée ; et l’eau s’épanchant dans ce nouveau lit, la partie du fleuve qui traversait la ville, fut rendue guéable. Après avoir détourné le fleuve, Cyrus ordonna aux chiliarques, tant de la cavalerie que de l’infanterie perse, de le venir joindre chacun avec sa troupe rangée sur deux files, et aux alliés, de marcher à la suite des Perses, dans l’ordre accoutumé. Lorsqu’ils furent arrivés, il fit descendre dans l’endroit du fleuve qui était presque à sec, plusieurs de ses gardes, fantassins et cavaliers, pour éprouver si le fond était solide : sur leur réponse, qu’on pouvait passer sans danger, il assembla les chefs de la cavalerie et de l’infanterie, et leur tint ce discours : « Mes amis, le fleuve nous offre une route pour pénétrer dans la ville : entrons-y avec assurance et sans crainte. Les ennemis contre lesquels nous allons marcher, sont les mêmes que nous avons déjà vaincus lorsqu’ils avaient des alliés, qu’ils n’étaient appesantis ni par le sommeil ni par le vin, qu’ils étaient couverts de leurs armes, et rangés en ordre de bataille. Dans le moment où nous allons les attaquer, la plupart sont ivres ou endormis ; la confusion est générale, et la frayeur l’augmentera encore, lorsqu’ils apprendront que nous sommes dans leurs murs. Quelqu’un de vous craint-il le danger que l’on court, dit-on, en entrant dans une ville ennemie ? craint-il que les assiégés, du haut de leurs maisons, ne nous lancent des traits des toutes parts ? Que ce prétendu péril ranime au contraire votre ardeur. Si les Babyloniens montent sur leurs toits, Vulcain combattra pour nous. Leurs portiques sont de matière combustible ; des portes de bois de palmier, enduites de bitume, prendront aisément feu ; nous sommes munis de torches qui bientôt produiront un grand embrasement ; nous avons de la poix et des étoupes qui communiqueront la flamme avec rapidité ; en sorte que les assiégés ou s’enfuiront précipitamment de leurs maisons, ou y seront brûlés. Allons, amis, prenez vos armes : je marche à votre tête, sous la protection des Dieux. Vous, Gadatas et Gobryas, qui connaissez les chemins, soyez nos guides : quand nous serons entrés dans la ville, conduisez-nous droit au palais du roi. — Il ne serait pas étonnant, dit Gobryas, que les portes du palais fussent ouvertes durant cette nuit où toute la ville est occupée de réjouissances : mais nous trouverons certainement une garde près des portes ; on ne manque jamais de l’y établir. Il ne faut pas négliger cet avis, reprit Cyrus : hâtons-nous donc, pour surprendre la garde en désordre. » Cela dit, les troupes se mettent en marche. Tous ceux qu’elles rencontrent dans les rues de la ville, ou sont passés au fil de l’épée, ou se sauvent dans les maisons, ou jettent l’alarme par leurs cris : les soldats de Gobryas répondent à ces cris, comme s’ils étaient leurs compagnons de débauche, et, prenant le chemin le plus court, arrivent au palais, où ils se réunissent à la troupe de Gadatas. Les portes étaient fermées, et les soldats de la garde buvait autour d’un grand feu : ceux qui avaient ordre de les attaquer, en les chargeant avec impétuosité, leur font sentir qu’ils ne viennent pas les visiter comme amis. Au bruit, aux cris qui s’élèvent et qui pénètrent dans l’intérieur du palais, le roi ordonne qu’on s’informe d’où naît ce tumulte. Quelques-uns des siens se hâtent d’aller en dehors à la découverte : on leur ouvre les portes. Gadatas, profitant du moment, entre avec sa troupe : ceux qui voulaient sortir, retournent sur leurs pas en courant ; Gadatas les poursuit, et les mène battant jusqu’auprès du roi, qu’il trouve debout, un poignard à la main. Les soldats de Gadatas et de Gobryas fondent sur lui, et le tuent : ceux qui étaient avec lui subissent le même sort, les uns en cherchant à parer les coups, les autres en fuyant, d’autres en se défendant avec tout ce qui leur tombe sous la main. Cyrus avait envoyé dans les différens quartiers, des troupes de cavalerie, avec ordre d’égorger tous les Babyloniens qui seraient rencontrés hors des maisons, et de faire publier, par des gens qui sussent le syrien, que ceux qui étaient dans leurs maisons y restassent, que ceux qui en sortiraient seraient punis de morts : ces ordres s’exécutaient. Lorsque Gadatas et Gobryas eurent rejoint les gros de l’armée, leur premier soin fut de remercier les Dieux, pour la vengeance qu’ils venaient de tirer d’un prince impie. Ils se rendirent ensuite auprès de Cyrus, dont ils baisaient les mains et les pieds, en versant des larmes de contentement et de joie. Le jour venu, les garnisons, instruites et de la prise de la ville, et de la mort du roi, livrèrent les forteresses. Cyrus s’en saisit, et y établit des troupes avec des chefs pour les commander. Il permit aux parens de ceux qui avaient été tués, d’enterrer les corps ; puis il fit publier, par des hérauts, un ordre général aux Babyloniens d’apporter leurs armes ; ceux qui en conserveraient chez eux, seraient punis de mort : les Babyloniens obéirent. Cyrus fit déposer ces armes dans les forteresses, pour les y trouver prêtes au besoin. Ces mesures prises, il manda les mages : comme la ville avait été emportée l’épée à la main, il leur recommanda de réserver pour les Dieux les prémices du butin et les terres consacrées. Il donna les maisons des particuliers et les palais des grands à ceux qu’il jugeait avoir le plus contribué au succès de son entreprise ; distribuant les meilleurs lots aux plus braves, ainsi qu’il avait été décidé, et invitant ceux qui se croiraient lésés, à se plaindre. Enfin, il enjoignit d’une part aux Babyloniens de cultiver leurs champs, de payer les tributs, et de servir les maîtres qu’il leur donnait ; de l’autre il accordait aux Perses, à ceux qui participaient à leurs prérogatives, et à tous les alliés qui se décidaient à rester avec lui, un empire absolu sur les prisonniers qui leur étaient échus. Toutes choses ainsi réglées, Cyrus qui désirait d’être traité avec les égards qu’il croyait dûs à un roi, résolut d’amener ses amis à lui en faire eux-mêmes la proposition ; afin qu’on fût moins blessé de le voir rarement en public, et dans un appareil imposant. Voici la conduite qu’il tint. Un jour, au lever du soleil, il se plaça dans un lieu qu’il jugea propre à son dessein : là, il écoutait tous ceux qui se présentaient pour lui parler, leur répondait et les renvoyait. Quand on sut qu’il donnait audience, on accourut en foule : on se poussait, on se disputait, on cherchait tous les moyens d’arriver jusqu’à lui ; les gardes faisaient de leur mieux pour faciliter l’accès aux personnes dignes de quelque considération. Si des amis de Cyrus, après avoir percé la presse, s’offraient à lui, il leur présentait la main, les attirait à lui, en leur disant : « Attendez, mes amis, que nous ayons expédié tout ce peuple ; nous nous verrons ensuite à loisir. » Ses amis attendaient ; mais la foule grossissant toujours, la nuit survint avant qu’il eût le loisir de leur parler. « Mes amis, leur dit-il alors, il est temps de se retirer : revenez demain matin ; je veux avoir un entretien avec vous. » Ils avaient long-temps souffert la privation des choses nécessaires : ils se retirèrent bien volontiers. Chacun alla se reposer. Le lendemain, Cyrus se rendit au même lieu : il y trouva une multitude encore plus nombreuse de gens qui voulaient l’approcher ; ils étaient arrivés long-temps avant ses amis. Mais il forma autour de lui un grand cercle de soldats armés de piques, auxquels il ordonna de ne laisser avancer que ses familiers, les chefs des Perses et ceux des allies. Lorsqu’ils furent rassemblés, il leur parla en ces termes : « Amis, et braves compagnons, jusqu’à présent nous ne saurions nous plaindre aux Dieux que tout ce que nous avons désiré n’ait pas été accompli : mais si le fruit des grandes actions se réduit à ne pouvoir plus jouir ni de soi-même, ni du plaisir de vivre avec ses amis, je renonce volontiers à cette félicité. Vous vîtes hier que bien que l’audience eût commencé dès l’aurore, elle n’était point fermée à la nuit, vous voyez qu’aujourd’hui les même personnes et d’autres en plus grand nombre, viennent me fatiguer de leurs affaires. Si je m’assujettissais ainsi, il est évident que nous n’aurions vous et moi que peu de commerce ensemble ; et certainement, je n’en aurais aucun avec moi-même. Je remarque d’ailleurs une chose ridicule : j’ai pour vous l’affection que vous méritez ; et je connais à peine un seul homme parmi ceux qui m’environnent : cependant ils se persuadent tous que s’ils sont plus forts à percer la foule, je dois les écouter les premiers. Il me paraîtrait convenable que ceux qui auraient quelque demande à me faire, s’adressassent d’abord à vous, et vous priassent de les introduire. On demandera peut-être pourquoi je n’ai pas établi cet ordre dès le commencement, pourquoi au contraire je me suis rendu accessible à tout le monde. C’est que j’étais convaincu qu’à la guerre un général ne saurait être trop tôt informé de ce qu’il lui împorte de savoir, ni trop tôt prêt à exécuter ce que les circonstances exigent : je pensais que le général qui se communique rarement, omet bien des choses qui auraient dû se faire. À présent que nous venons de terminer une guerre très pénible, je sens que mon esprit a besoin d’un peu de repos. Or, comme je suis incertain des mesure nouvelles qu’il convient de prendre pour assurer notre bonheur et celui des peuples dont nous devons surveiller les intérêts, que chacun de vous propose ce ce qu’il estimera le plus avantageux. » Ainsi parla Cyrus. Artabase qui s’était autrefois donné pour son cousin, se leva, et dit : « Tu as bien fait, Cyrus, de mettre cette matière en délibération. Dès ta plus tendre enfance, j’ai désiré d’être de tes amis ; mais voyant que tu n’avais pas besoin de mes services, j’hésitais à te rechercher. Il arriva depuis, que tu me prias d’annoncer aux Mèdes la volonté de Cyaxare ; je pensais en moi-même que si je te servais avec zèle dans cette occasion, je serais admis à ta familiarité, et que j’aurais la liberté de converser avec toi aussi long-temps que je le voudrais. Je m’acquittai de ma commission de manière à obtenir tes éloges. Peu de temps après, les Hyrcaniens vinrent solliciter notre amitié ; et comme nous avions grand besoin d’alliés, nous les reçûmes à bras ouverts. Lorsqu’ensuite nous nous fûmes rendus maîtres du camp des ennemis, je te pardonnai de ne te point occuper de moi : je compris que tu n’en avais pas le loisir. Gobryas et Gadatas embrassèrent notre alliance ; j’en fus fort aise : mais il devenait par-là plus difficile encore de t’approcher. La difficulté augmenta quand les Saces et les Cadusiens s’unirent à nous : il était juste de reconnaître par des égards l’attachement qu’ils témoignaient. Lorsque nous fûmes revenus au lieu d’où nous étions partis pour commencer la campagne, je te vis embarrassé de détails de chevaux, de chars, de machines ; et j’espérai qu’aussitôt que tu serais libre, j’obtiendrais de toi quelques momens. Survint alors l’effrayante nouvelle que l’Asie entière était liguée contre nous : je sentis l’importance de cet événement ; et je me crus du moins assuré que si les suites en étaient heureuses, j’aurais la satisfaction de te voir à toute heure. Enfin nous avons remporté une grande victoire : Sardes et Crésus sont en notre puissance, nous sommes maîtres de Babylone ; tout est soumis à nos lois. Cependant hier, j’en jure par Mithra, si je ne m’étais fait jour en poussant à droite et à gauche, je ne serais jamais arrivé jusqu’à toi : et lorsqu’en me prenant la main, tu m’eus ordonné de rester, cette distinction ne servit qu’à faire remarquer à tous que j’avais passé auprès de toi la journée entière, sans boire ni manger. Toutes réflexions faites, je pense qu’il serait bien de procurer à ceux qui t’ont le mieux servi, la faculté de te voir aussi le plus librement : mais si cela est impossible, je vais faire annoncer de ta part que tout le monde ait à s’éloigner, excepté nous qui sommes attachés à ta personne depuis le commencement de la guerre. » Cyrus et la plupart des chefs ne purent s’empêcher de rire de cette conclusion. Le perse Chrysante s’étant levé, prit la parole en ces termes : « Autrefois, Cyrus, tu ne pouvais te dispenser de te communiquer également à tous, soit pour les raisons que tu as alléguées, soit parce que tu ne nous devais point de préférence : c’était notre propre intérêt qui nous avait attirés à ton service ; et il importait de mettre tout en œuvre pour gagner la multitude, afin qu’elle partageât volontiers nos fatigues et nos dangers. Aujourd’hui que ton humanité te fait chérir des tiens, et que tu peux te faire beaucoup d’autres amis dans l’occasion, il est juste que tu aies une habitation digne de toi. Autrement, que gagnerais-tu à être notre général, si tu demeurais seul sans foyers, de toutes les propriétés humaines la plus sacrée, la plus chère, la plus légitime ? Penses-tu d’ailleurs que nous pussions, sans rougir, te voir exposé aux injures de l’air, tandis que nous serions à couvert sous nos toits, te voir enfin jouir d’un sort moins doux que le nôtre ? » Tous applaudirent au discours de Chrysante. Alors Cyrus se rendit au palais des rois, où ceux qui avaient été commis pour veiller au transport des richesses enlevées de Sardes vinrent les déposer. Dès qu’il y fut entré, il offrit des sacrifices, d’abord à Vesta, ensuite à Jupiter roi, et aux Dieux que les mages lui nommèrent. Après avoir rempli ce devoir religieux, il s’occupa d’autres soins. Considérant qu’il entreprenait de commander à un nombre infini d’hommes, et qu’il se disposait à fixer sa demeure dans la plus grande ville de l’univers, dans une ville très mal intentionnée pour lui, il sentit la nécessité d’une garde pour la sûreté de sa personne : et comme il savait que l’on n’est jamais plus exposé qu’à table, au bain ou au lit, il examinait à qui, dans ces différentes circonstances, il donnerait sa confiance. Il pensait qu’on ne doit jamais compter sur la fidélité d’un homme qui en aimerait un autre plus que celui qu’il est chargé de garder ; ceux qui ont ou des enfans, ou des femmes, avec lesquels ils vivent bien, ou d’autres objets de leur amour, sont naturellement portés à chérir ces objets préférablement à tout autre ; mais que les eunuques, étant privés de ces affections, se dévouent sans réserve à ceux qui peuvent les enrichir, les mettre à l’abri de l’injustice, les élever aux honneurs ; qu’aucun autre que lui ne pourrait leur procurer ces avantages : de plus, comme les eunuques sont ordinairement méprisés, ils ont besoin d’appartenir à un maître qui les défende ; parce qu’il n’y a point d’homme qui ne veuille en toute occasion l’emporter sur un eunuque, à moins qu’une puissance supérieure ne protége celui-ci. Or, un eunuque fidèle à son maître, ne lui paraissait point indigne d’occuper une place importante. Quant à ce qu’on dit ordinairement que ces sortes de gens sont lâches, Cyrus n’en convenait pas ; il se fondait sur l’exemple des animaux. Des chevaux fougueux qu’on a coupés, cessent de mordre, paraissent moins fiers, et n’en sont pas moins propre à la guerre : les taureaux perdent leur férocité, ils souffrent le joug, sans rien perdre de leurs forces pour le travail : les chiens sont moins sujets à quitter leurs maîtres, et n’en sont pas moins bons pour la garde ou pour la chasse. Il en est ainsi des hommes à qui on a ôté la source des désirs ; ils deviennent plus calmes, mais n’en sont ni moins prompts à exécuter ce qu’on leur ordonne, ni moins adroits à monter à cheval ou à lancer le javelot, ni moins avides de gloire : ils montrent au contraire tous les jours, par leur ardeur, soit à la guerre, soit à la chasse, que l’émulation n’est point éteinte dans leur âme. Quant à leur fidélité, c’est surtout à la mort de leurs maîtres qu’ils en ont donné des preuves ; jamais serviteur ne s’est montré plus sensible aux malheurs de ses maîtres. Et quand ils auraient perdu quelque chose de leur vigueur, le fer n’égale-t-il pas, dans une bataille, les faibles aux plus robustes ? D’après ces considérations, Cyrus, à commencer par les portiers, prit tous eunuques pour garder sa personne. Mais il craignit que seuls ils ne pussent le défendre contre la multitude des malveillans. Comme il réfléchissait en lui-même à qui, parmi les hommes d’une autre espèce, il pourrait confier avec sûreté, la garde de l’extérieur du palais, il se rappela que les Perses restés chez eux, menaient dans la pauvreté une vie malheureuse et pénible, tant à cause de l’âpreté du sol, que parce qu’ils étaient obligés de travailler de leurs mains : il crut qu’ils s’estimeraient heureux de remplir auprès de lui cette fonction. Il prit parmi eux dix mille doryphores, pour faire le guet jour et nuit autour du palais, et l’escorter lorsqu’il sortirait. Jugeant d’ailleurs nécessaire d’avoir dans Babylone assez de troupes pour contenir les habitans, soit qu’il y fût ou non, il y mit une forte garnison, dont il exigea que les Babyloniens payassent la solde : il voulait les rendre pauvres, afin de les humilier et de les assouplir. L’établissement de cette garde pour la sûreté de sa personne et celle de la ville, s’est maintenu jusqu’à présent. Songeant ensuite aux moyens de conserver ses possessions, d’en reculer même les limites, il pensa que ces hommes stipendiés pourraient ne pas autant surpasser en courage les peuples vaincus, qu’ils leur étaient inférieurs en nombre. Il résolut donc de retenir auprès de lui les braves guerriers qui, avec l’aide des Dieux, avaient contribué à ses victoires, et surtout de faire en sorte qu’ils ne dégénérassent pas de leur ancienne vertu. Cependant, pour ne point paraître leur donner un ordre, mais afin que leur persévérance et leur amour pour la vertu leur fussent inspirés par l’intime conviction qu’ils y trouveraient le bonheur, il manda, outre les homotimes, tous ceux dont la présence était nécessaire, ou qu’il estimait les dignes compagnons de ses travaux et de sa gloire, et leur tint ce discours : « Amis et braves guerriers, rendons d’immortelles actions de grâces aux Dieux de nous avoir accordé les biens auxquels nous croyons avoir droit de prétendre. Nous voici maîtres d’un vaste et fertile pays ; ceux qui les cultivent, fourniront à notre subsistance : nous avons des maisons garnies des meubles nécessaires. Que nul d’entre vous ne considère ces biens comme des biens étrangers ; car c’est une maxime de tous les temps et de tous les lieux, que dans une ville prise sur des ennemis en état de guerre, tout, et les biens et les personnes, appartient aux vainqueurs. Loin donc que vous déteniez injustement les biens qui vous sont échus, si vous en laissez quelque portion aux vaincus, ils la devront à votre humanité. Mais quelle conduite tiendrons-nous désormais ? voici mon avis. Si nous nous livrons à la paresse, à la vie molle de ces lâches, qui pensent que c’est être misérable que de travailler, que le bonheur suprême consiste à vivre oisif, je vous prédis qu’après avoir bientôt perdu tout ressort pour agir, nous perdrons aussi tout ce que nous avons acquis. Il ne suffit pas pour persévérer dans la vertu, d’avoir été vertueux : on ne s’y maintient que par de continuels efforts. Le talent qui se néglige, s’affaiblit ; les corps les plus dispos s’engourdissent dans l’inaction : ainsi la prudence, la tempérance, la bravoure, dégénèrent, si l’on se relâche dans l’exercice de ces vertus. Préservons-nous donc du relâchement ; ne nous abandonnons point au plaisir qui s’offre à nous. S’il est beau de conquérir un empire, il y a plus de gloire encore à le conserver : l’un n’exige souvent que de l’audace ; l’autre demande beaucoup de sagesse, de modération, de vigilance. Convaincus de ces vérités, tenons-nous sur nos gardes mieux encore qu’auparavant ; car vous n’ignorez pas que plus un homme possède de biens, plus il a d’envieux qui, bientôt devenus ses ennemis, lui tendent des embûches, surtout s’il a, comme nous, établi par la force sa fortune et sa puissance. Nous devons compter sur l’assistance des Dieux puisque nos conquêtes ne sont pas le fruit de la trahison, et que nous n’avons fait que nous venger d’une trahison. Cette ressource est grande : il en est une autre qu’il faut se procurer, c’est de surpasser en vertu les peuples qui nous sont soumis, et de se montrer ainsi dignes de leur commander. Nous ne pouvons empêcher que nos esclaves n’éprouvent, ainsi que nous, la sensation de la chaleur et du froid, le besoin de manger et de boire, qu’ils ne partagent la fatigue du travail et les douceurs du repos ; mais il faut faire voir que dans ces choses-là mêmes, qui leur sont communes avec nous, la sagesse de notre conduite nous élève au-dessus d’eux. À l’égard de la science et des exercices de la guerre, gardons-nous d’y jamais initier ceux que nous destinons à labourer nos terres et à nous payer tribut. Conservons notre supériorité dans cet art : nous savons que les Dieux l’ont donné aux hommes pour être l’instrument de la liberté et du bonheur. Enfin, par la même raison que nous avons dépouillé les vainqueurs de leurs armes, nous ne devons jamais quitter les nôtres, bien pénétrés de cette maxime, que plus on est près de son épée, moins on éprouve de résistance à ses volontés. Quelqu’un dira peut-être, à quoi donc nous sert-il d’avoir réussi dans toutes nos entreprises, s’il nous faut encore supporter la faim, la soif, la fatigue, les veilles ? Mais peut-on ignorer qu’on est d’autant plus sensible à la possession d’un bien, qu’il en a coûté plus de peine pour l’obtenir ? La peine est pour les braves l’assaisonnement du plaisir : sans le besoin, les mets les plus exquis vous seraient insipides. Puisque la divinité a mis entre nos mains tout ce que les hommes peuvent souhaiter, et qu’il dépend de chacun de nous de s’en rendre la jouissance plus agréable, nous aurons sur l’indigent l’avantage de pouvoir nous procurer les alimens les plus délicats quand nous aurons faim, les liqueurs les plus exquises quand nous aurons soif, de reposer commodément quand nous serons fatigués. Je soutiens donc que nous devons redoubler d’efforts pour nous maintenir dans la vertu, afin de nous assurer une jouissance aussi noble que douce, et de nous garantir du plus grand des maux : car il est infiniment moins fâcheux de ne point acquérir un bien, qu’il n’est affligeant de le perdre. Considérez d’ailleurs quelle raison nous aurions d’être moins braves qu’autrefois. Serait-ce parce que nous sommes les maîtres ? mais conviendrait-il que celui qui commande valût moins que ceux qui obéissent ? Serait-ce parce que notre fortune est meilleure ? eh quoi ! la bonne fortune excuse-t-elle la lâcheté ? Nous avons des esclaves ; et comment les corrigerons-nous quand ils seront en faute ? qui oserait punir dans autrui, des vices qu’il se connaît à lui-même ? Autre considération encore : nous allons soudoyer des troupes pour la garde de nos personnes et de nos maisons ; quelle honte serait-ce pour nous, de penser que notre sûreté dépendit d’elles et non de nous ! Sachons qu’il n’est point de meilleure garde que la vertu : c’est une escorte de toutes les heures ; rien ne doit réussir à qui n’en est pas accompagné. Que faut-il donc faire pour la pratiquer ? quelles doivent être nos occupations ? Ce que j’ai à vous proposer, ne vous sera pas nouveau. Vous savez de quelle façon les homotimes vivent en Perse, auprès des tribunaux : devenus tous égaux, vous qui êtes ici présens, vous devez suivre le même plan de vie. Ayez sans cesse les yeux sur moi, pour juger si je remplis exactement mes devoirs : je vous observerai de même ; et je récompenserai ceux en qui je remarquerai de l’ardeur à bien faire. Que les enfans qui naîtront de nous soient élevés dans les mêmes principes : en nous efforçant de leur donner de bons exemples, nous-mêmes nous deviendrons meilleurs ; et s’ils étaient nés avec des inclinations vicieuses, il serait difficile qu’ils s’y livrassent, n’entendant ni ne voyant jamais rien que d’honnête, et passant les jours entiers dans l’exercice de la vertu. »