Betzi/1/15


Betzi ou L’Amour comme il est : Roman qui n’en est pas un ; précédé d’Entretiens philosophiques et politiques
A.-A. Renouard (p. 259-275).
Livre I


CHAPITRE XV.


Apologie des Mœurs du Siècle.


Of all the ills that may attend me
From marriage, mighty gods, defend me !




Après avoir tâché vainement de rappeller à son tour dans l’ame de Séligni la confiance et la sérénité dont elle recommençait à jouir, grace à son heureux naturel, et que, cependant elle croyait ne devoir qu’aux soins assidus de l’amour le plus tendre, elle voulut s’assurer enfin du véritable motif d’une réserve si bizarre et si mystérieuse. Sans se laisser décourager par quelques tentatives inutiles, elle parvint bientôt à se ménager avec lui l’explication que nous allons rapporter à nos lecteur avec une infidélité sur laquelle nous espérons qu’il ne leur sera pas permis de conserver le moindre doute.

B. Vous n’êtes plus le même, et vous êtes toujours mon ami.

S. C’est en vain que j’essayerais de m’en défendre.

B. Vous m’aimez et vous me fuyez.

S. Peut-être parce que je vous aime plus que jamais.

B. Au moins parce que vous craignez plus que jamais de m’aimer. De cruelles et pénibles épreuves vous ont appris qu’on pouvait s’attacher fortement à la malheureuse Betzi ; que sous plus d’un rapport du moins elle pouvait mériter un pareil attachement, et vos systêmes, votre philosophie d’opinion, vous persuadent qu’un lien de ce genre serait suivi de mille remords et de mille regrets.

S. Si vous savez tout, vous savez aussi que mon cœur n’en est pas moins à vous.

B. Oui, mais vous vous efforcez de le reprendre, et vous cherchez à le déshabituer insensiblement de tout ce qui fit le, charme des premiers temps de notre liaison.

S. Et si ce que je craignais le plus était le malheur de vous perdre ?

B. Ah ! je serais toujours encore la plus heureuse des femmes.

Séligni s’élança dans ses bras et la serra tendrement contre son cœur. Après un moment de ravissement et de silence, il reprit presque à demi-voix :

Tu le pardonneras à ma franchise, car tu le sais, si je puis jamais avoir le pensée de te blesser ; mais qu’est-ce qui doit m’assurer de ta constance ? L’habitude de ta première jeunesse, puis-je l’oublier ? Et comment retrouverai-je auprès de toi ce sentiment de sécurité dont la passion même que tu m’inspires m’a rendu le cruel besoin ?

B. Et qu’est-ce qui peut pondre de l’amour, si ce n’est l’amour lui-même ? Je ne prétends point dérober à vos yeux les faibles et les caprices de notre imagination ; je ne veux excuser ni dissimuler aucune de nos erreurs ; je me garderai de rappeller même dans ce moment tout ce qu’on sait sur la vertu des femmes qui prétendent avoir tant de droits à nous mépriser, et qui nous méprisent cependant au fond bien moins que tous ces grands hommes, ces vieux enfans qu’elles sont obligées de tromper sans cesse. À beaucoup d’égards, je l’avouerai, nous sommes femmes comme elles, mais à beaucoup d’autres nous devons, ce me semble, l’être un peu moins.

S. Il est certain que la liberté dont vous jouissez…

B. Doit vous soumettre un peu plus sûrement à la loi que nous nous imposons nous-mêmes.

S. Ce n’était pas là tout-à-fait ma pensée.

B. Séligni, vous êtes sensible et bon, mais vous n’êtes juste ni envers les femmes auxquelles l’opinion publique accorde le plus d’indulgence, ni envers celles à qui cette opinion paraît en accorder le moins. Avez-vous jamais réfléchi sur l’influence de l’espace de nécessité qui détermine les femmes que vous êtes convenus d’appeler exclusivement femmes honnêtes, dans le choix de leurs amans comme dans celui de leurs mari ? Grâce aux circonstances qui les entourent et les enchaînent de toute part, ce choix est-il jamais libre ? Si c’est presque toujours la convenance des familles qui leur donne un époux, n’est-ce pas encore celle de la société qui décide en faveur de l’ami qu’elles ont à préférer ? Lors même que leur penchant a pu se trouver un moment d’accord avec le hazard de tous ces rapports de convenance et de convention, si le premier sentiment fut une erreur, que de ménagemens à garder, que d’obstacles à vaincre pour en revenir, que de raisons et de motifs pour en cacher le supplice ! Ah ! combien de nouvelles erreurs, combien de nouvelles faussetés un état si pénible ne rendrait-il pas excusables !

S. Avec quel art vous en faites l’apologie !

B. Si j’entreprends de les défendre, je n’en suis pas plus généreuse, ce n’est que pour vous accuser…

S. D’être trop exigeant ou trop sévère ?…

B. Oui, trop sévère dans votre estime, trop léger dans votre mépris. La science à laquelle l’amour-propre des hommes a peut être le plus de prétention est la connaissance de nos faiblesses ; et peut-être est-il peu de prétentions plus malavisées. Les hommes en général ne se doutent guère ni de nos vices ni de nos vertus ; ils sont loin de concevoir toute notre énergie et toute notre fragilité ; toute notre prudence et toute notre folie ; tout notre courage et toute notre timidité ; ce qu’ils savent encore moins, c’est à quel point nous sommes tour-à-tour constantes et légères. Je suis convaincue enfin qu’il n’y a jamais eu de femme au monde qui n’ait passé pour être ou beaucoup plus coupable, ou beaucoup plus innocente qu’elle ne l’était en effet.

S. Quoi qu’on puisse dire, je pense, à-peu-près la même chose des hommes ; je veux bien croire aussi qu’on l’a dit encore avec plus de vérité des femmes… Cependant, de grace, par quel détour mystérieux cette triste découverte servirait-elle à rassurer un cœur trop défiant ou du moins trop inquiet ?

B. Et qu’est-ce qui peut guérir de la défiance ? L’amour heureux moins encore, hélas ! qu’aucun autre. Et peut-être est-ce là l’avantage le plus réel que vos femmes honnêtes ont sur nous, tant qu’elles sont assez prudentes pour le conserver. Mais je n’eus jamais l’intention de combattre par le raisonnement un sentiment involontaire ; je n’en veux aujourd’hui qu’à l’erreur de votre esprit. Comment ne voyez-vous pas que l’existence dont on nous laisse jouir dans le monde, loin de nous rendre plus susceptibles d’inconstance ou de perfidie, nous en doit garantir plus sûrement qu’aucune autre ?

S. Voilà, je vous l’avoue, un paradoxe digne de toute l’éloquence d’Aspasie. Je vais vous écouter avec le plus profond recueillement.

B. Dites-vous bien d’abord, mon cher Séligni qu’il est une trempe d’ame et de caractère sur laquelle les chaînes de vos institutions sociales peuvent peser plus ou moins, mais dont elles n’altèrent cependant l’énergie ni en bien ni en mal. Une ame sensible et fière demeurera sensible, quelque imposant que puisse être le lien qui voudrait l’empêcher de l’être ; elle demeurera fière, quelque accablant que soit le préjugé qui voudrait l’avilir. L’état dans lequel on se trouve jetté par la destinée, et le sentiment que l’on porte au fond du cœur, se forment bientôt une existence isolée, lorsque l’un ne peut se concilier avec l’autre, lorsqu’ils ne peuvent se dégrader ou s’honorer mutuellement. N’a-t-on pas vu des femmes de la plus haute naissance choisir leurs valets pour amans, et la maîtresse obscure d’un soldat, devenue la compagne d’un grand homme, s’asseoir dignement sur le premier trône de l’univers ? Sans nous arrêter à de tels exemples, regardez autour de vous : que de vertus, que de sentimens généreux et sublimes ne découvrirez-vous pas jusque dans les conditions les plus malheureuses et les plus avilies ? Les habitudes attachées à l’emploi de ces conditions si dignes de pitié, quoique d’une nature vicieuse, cessent en quelque sorte d’être des vices ; ce qu’on fait par habitude et par état, n’a rien de commun, pour ainsi dire, avec la nature même de nos sentimens. Telle fille publique qu’une destinée déplorable livre indistinctement aux desirs du premier venu, ne partage aucune des jouissances qu’elle prodigue ainsi par devoir ou par nécessité, et réserve toute la tendresse de son cœur, toute la volupté de ses sens pour l’amant qu’elle préfère. Il est plus d’une prude et plus d’une dévote dont l’honnête époux est loin de pouvoir compter, je ne dis pas sur le même bonheur, mais sur la même franchise d’attachement, de constance et de fidélité.

S. Vous ne serez pas surprise cependant si je n’envie pas plus le sort de l’un que celui de l’autre.

B. Et si vous étiez forcé de choisir ? Mais vous cherchez à me distraire ; laissez-moi reprendre la suite de mes idées. Ce que j’ai dit jusqu’à présent n’est pas plus contraire à votre opinion qu’à la mienne ; ce que j’ai dit prouve seulement que l’on n’est pas plus loin de la vertu dans un état de la vie que dans l’autre, et que dans le dernier de tous on retrouve souvent le genre même de vertu qu’il semble comporter le moins. Je crois qu’en y réfléchissant vous serez encore force de convenir que s’il est une manière d’être dans la société qui puisse garantir la durée et la vérité de nos sentimens, c’est celle où m’a placée le bonheur ou le malheur de ma destinée. Quoi qu’en dise la malignité des hommes, ou leur ridicule vanité, quelque mobiles que nous ait formées la nature, nous avons en général plus de dispositions que vous à la constance, plus de ressources et de motifs pour nous attacher à notre premier choix, pourvu qu’il n’ait trompé (quand je parle à mon ami, je parle sans détour) pourvu qu’il n’ait trompé ni notre cœur ni nos sens. Les hommes qui se plaignent le plus de notre légèreté sont toujours ceux qui méritent le plus de l’éprouver. La fin de leurs illusions a presque toujours précédé la nôtre ; et nous ne leur enlevons guère que ce qu’ils avaient déjà perdu. De quelque indépendance qu’on nous laisse jouir (ainsi l’a décidé la nature de nos rapports), nous nous exposons toujours à plus de danger, à plus d’inconvéniens que vous, en laissant errer à leur gré nos vœux et nos desirs ; et ce n’est sans doute qu’à cette circonstance que beaucoup d’amans et beaucoup d’époux doivent le prix de la fidélité qu’ils n’attribuent volontiers qu’à l’étoile de leur mérite personnel.

Si notre confiance ne dépend que du bonheur de notre choix, où ce bonheur peut-il se rencontrer plus facilement que dans la position où je me trouve ? Quelle femme pourrait choisir avec plus de liberté ? Quelle femme pourrait éprouver encore l’objet de son choix avec plus de confiance et de sécurité ? La douce illusion dont votre constance et la nôtre ont tant de besoin, qui sait encore mieux l’entretenir, qui sait mieux la rappeler que nous ? Aux attentions, aux soins que nous ne cessons de prendre pour conserver, pour renouveler nos charmes, ne joignons-nous pas encore, d’habitude & d’instinct, l’art le plus heureux de les faire valoir, d’en varier l’effet, d’en prolonger la puissance ? Les hommes croient avoir moins de raisons de se rapprocher des femmes de notre état que des autres ; nous devons en connaître mieux leur force et leur faiblesse ; et le desir que nous avons de nous assurer de leur constance ne nous en donne-t-il pas mille moyens dont vos grandes dames sont loin de se douter, lorsqu’elles ne nous ressemblent pas, et dont elles abusent plus indignement encore lorsqu’elles s’avisent par malheur, de vouloir nous prendre pour modèles ?

S. Comme vous les peignez ! Et qui vous apprit à les si bien connaître ?

B. Ah ! ne me rappeliez pas dans ce moment leur malheureuse victime ! Revenons à nous, mon cher Séligni. Quelque méconnue que puisse être l’étrange position où le ciel a placé votre pauvre Betzi, son ame est trop pure et trop sensible pour ne pas s’indigner également de se voir engagée à se comparer avec certaines femmes d’un rang que l’opinion a mis si fort au-dessus du sien, comme avec celles de la classe que cette même opinion a placées encore au-dessous, et peut-être avec la même justice ; oublions les vices des unes et le malheur des autres. Pour connaître le véritable prix de mes sentimens, n’écoutez que mon cœur et le vôtre. Qu’est-ce qui vous garantira ma franchise, si ce n’est ma franchise même ? Qu’est-ce qui nous assurera le bonheur que nous pouvons espérer encore, si ce n’est le bonheur même dont notre amour nous a fait jouir jusqu’à présent malgré tant d’obstacles, et sur-tout malgré l’influence funeste de vos cruelles préventions ? Quand tu l’aurais voulu, (hélas ! tu ne l’as voulu que trop sûrement), comment t’aurait-il été possible de douter du cœur de ta Betzi ? Au moment même où tu crois t’en défier, ce n’est que dans ce cœur que le tien retrouve son repos et sa vie. Auprès de quelle femme éprouvas-tu jamais de plus brûlans transports, un abandon plus tendre, une plus douce ivresse ? Est-il quelque félicité nouvelle qui manque encore à tes vœux ? En est-il une que mon amour ne puisse te donner ?

Bientôt Séligni. — Je pense qu’en effet, pour le moment du moins, il ne lui resta plus aucun doute sur la réalité de son bonheur.