Betzi/1/14


Betzi ou L’Amour comme il est : Roman qui n’en est pas un ; précédé d’Entretiens philosophiques et politiques
A.-A. Renouard (p. 253-258).
Livre I


CHAPITRE XIV.


Suites singulières de la seconde Épreuve.




Suivant la marche commune des Romans, l’on ne manquera pas sans doute de présumer qu’ici l’histoire de notre héros est bien près de toucher à sa fin ; que le seul obstacle qui s’opposait à son bonheur écarté subitement, plus amoureux que jamais, Séligni ne tardera pas à consoler Betzi de l’ami qu’elle vient de perdre, et que leur réunion sera bientôt d’un bonheur trop parfait pour ne pas risquer d’endormir l’historien et ses lecteurs, si l’on ne se hâte pas d’en terminer promptement le récit.

Ce qu’il y a de vrai dans cette conjecture, c’est que depuis le premier instant de leur liaison, Séligni n’avait jamais été plus sérieusement épris des charmes de sa maîtresse ; que tout homme sensible, l’eût-il vue ce jour-là pour la première fois, en eût sans doute été touché comme lui. Il n’est rien qui n’ajoutât dans ce moment à la séduction naturelle de tout son être : ces cheveux épars dans le désordre le plus touchant, cette robe blanche si négligée, mais en même temps si simple et si décente ; l’expression de la pitié la plus tendre, de la douleur la plus profonde, mais d’une douleur qui n’avait rien à se reprocher : ne pouvait-elle pas s’applaudir en effet de tous les sacrifices obtenus de son cœur pour prévenir la résolution funeste dont elle-même avait failli d’être la victime ? Le danger si près de l’atteindre semblait répandre un nouvel intérêt sur ses jeunes destinées. Et ce dernier hommage, le dernier dévouement d’un homme si généreux, si passionné, s’immolant tout entier à son amour pour elle, prêtait encore à tous ses traits un caractère de dignité, qui sans les rendre moins doux, y mêlait je ne sais quoi d’imposant et de céleste.

Quelque vives et quelque profondes que fussent toutes ces impressions sur le cœur de Séligni, j’ai lieu de penser que, pour l’instant du moins, elles suspendirent le trouble de ses sens. Peut-être n’avaient-ils jamais éprouvé près d’elle le même calme, ou si vous voulez, la même stupeur. N’est-il pas des circonstances qui dans tes liaisons les plus intimes inspirent plus de procédés que de sentiment, où les sentimens font évanouir le charme des sensations les plus vives ? Séligni ne pouvait refuser à la confiance de Betzi tout l’intérêt de l’estime et de l’admiration la plus tendre ; mais en secret ne s’y mêlait-il pas quelques soupçons de jalousie, excités plutôt peut-être par la violence des transports qui venaient de décider du sort de son rival, que par la franchise même des aveux et des regrets de Betzi ? N’est-il pas encore assez naturel de supposer que, sans se l’avouer peut-être à lui-même, noire philosophe fut épouvanté dans ce moment du terrible empire que pouvait exercer l’amour sur les ames les plus fortes ? Ces différentes suppositions me semblent assez probables, et la réalité de l’une n’exclut point du tout la réalité de l’autre. Rien de plus commun dans les romans, rien de plus rare dans la nature que des affections simples et parfaitement déterminées ; il y a toujours dans les mouvemens les plus vrais de notre sensibilité quelque chose de vague et d’implexe qu’on altère plus ou moins en voulant le définir.

Le résultat le plus clair de toutes les agitations secrètes de l’ame de Séligni, fut de lui persuader assez long-temps que rien au monde n’était plus aimable que Betzi, mais que pour ne pas se rendre encore une fois le plus malheureux des hommes, il devait tâcher désormais à ne plus prétendre d’elle aucune préférence exclusive ; à se borner paisiblement à devenir, à rester le plus tendre et le plus vrai de ses amis. Il s’empressa donc d’abord de lui rendre tous les bons offices dont elle pouvait avoir besoin dans une circonstance si dangereuse et si difficile. Il chercha tous les moyens de la consoler et de la distraire. Il la voyait presque tous les jours, mais il évitait les occasions de la voir seule, la quittait souvent avec une sorte de brusquerie ou de distraction à laquelle la franchise et l’ingénuité de Betzi ne pouvaient rien comprendre.