Betzi/1/08


Betzi ou L’Amour comme il est : Roman qui n’en est pas un ; précédé d’Entretiens philosophiques et politiques
A.-A. Renouard (p. 210-216).
Livre I


CHAPITRE VIII.


La Folie du Bonheur, ou le Bonheur de la Folie.




Séligni s’applaudissait chaque jour davantage du trésor qu’avait rencontré sa sagesse. Me voilà, disait-il, rentré dans l’ordre de la nature, également loin d’une froide indifférence et de cette exaltation qui devient plus souvent le supplice et la mort de notre sensibilité, qu’elle n’en est le charme et la vie. J’ai tout l’intérêt, toutes les jouissances d’un goût vif et naturel sans éprouver aucun des tourmens d’une grande passion ; nulle chaîne ne contraint ma liberté ; le lien qui m’attache s’étend ou se resserre au gré de mes desirs, au gré de ma raison ; et ce lien si doux tient tout le pouvoir avec lequel il me captive, des fleurs nouvelles dont il se compose chaque soir ou chaque matin. J’aime comme la nature l’a voulu. L’empire des préjugés, les vains caprices de l’opinion n’ajoutent rien à mon bonheur, et l’altèrent moins encore ; je jouis, mais avec cet heureux abandon que ne donne pas toujours la plus haute philosophie, sans rien prétendre, sans rien pressentir, sans rien regretter. J’aime comme aimeraient les sauvages si, sans cesser de suivre les mouvemens de leur instinct naturel, ils avaient pu comme moi développer les facultés de leur esprit et de leur imagination, perfectionner leurs sens, former leur goût, le rendre susceptible de toutes les nuances de volupté qui me touchent et me ravissent. Je vis dans le tourbillon de la société comme le commun des hommes, je respecte les faiblesses et les folies auxquelles ils ont érigé des trônes et des autels. Mais dans ce monde insensé, seul avec moi-même, plus seul encore quand je suis avec ma Betzi, je ne consulte que la nature ; et pour jouir du secret d’être heureux, je n’en crois que son cœur et le mien.

La manière d’être de Séligni ne lui permettait pas de voir sa douce amie avec autant de liberté qu’il l’aurait desiré. L’existence de Betzi malheureusement était trop connue dans le monde, et sa figure trop jolie, trop séduisante, pour ne pas la faire remarquer par-tout où elle paraissait. Des liaisons qu’il respectait encore, cet empire de l’opinion auquel il pensait qu’on doit un hommage public, même lorsqu’on ne peut se dispenser d’en mépriser le joug, l’obligeaient à beaucoup de précautions assez gênantes, mais que les ressources d’un séjour tel que Paris rendaient cependant plus ou moins supportables. Il ne se passait guère de jour qu’il ne parvînt à la voir, si ce n’était chez elle ou chez lui sous un déguisement ou sous un prétexte quelconque, du moins à la promenade, et plus souvent encore au spectacle ; un clin d’œil, un mot, un à-propos heureusement saisi, le plaçait presque toujours près d’elle. On avait l’air de se rencontrer souvent pour la première fois, et c’était en effet avec tout le plaisir d’une première fois, ou plutôt avec un plaisir mille fois plus vif et plus doux encore. Très heureusement pour lui Séligni ne savait, ne s’était peut-être jamais demandé pourquoi Betzi le charmait et l’attachait tous les jours davantage ; mais on peut comprendre que le sentiment de préférence qu’il avait obtenu d’elle tenait sur-tout à l’extrême différence qu’elle devait remarquer entre ses hommages et tous ceux qu’elle avait reçus jusqu’alors : les beaux projets de la philosophie de Séligni n’avaient pu faire perdre à son cœur cette habitude de soins tendres et délicats, inséparables d’une sensibilité comme la sienne. Betzi, quelque essai qu’elle eût déjà fait du pouvoir de ses charmes, quelque accoutumée qu’elle fût de se voir entourée d’empressemens et de desirs, pouvait bien croire cependant inspirer pour la première fois tout l’attachement d’un véritable amour : elle était pour Séligni l’objet d’une volupté toute nouvelle ; il était pour Betzi celui d’un sentiment tout nouveau. Sans avoir donc ni l’un ni l’autre un cœur neuf à se donner, ce qu’ils éprouvaient mutuellement l’un pour l’autre n’en tenait pas moins des douces illusions d’un premier sentiment. Nos affections morales semblent souvent étouffées par le tumulte de nos sens ; mais lorsqu’elles se mêlent, lorsqu’elles se confondent par hazard avec les impressions du plus impérieux de tous, elles leur prêtent, elles en reçoivent tour-à-tour une force nouvelle que leur durée ne manque pas d’accroître encore : quoiqu’on ait cru voir souvent le contraire ; le moral de l’amour l’emporte presque toujours sur le physique, quand, ce qui n’est pas si commun, il en a l’énergie, la candeur et la vérité.

Jusqu’à ce moment le pauvre Séligni ne se doutait nullement de la véritable situation de son cœur. Il s’était persuadé qu’on ne pouvait jamais éprouver qu’une grande passion dans sa vie, que les premiers symptômes de tout sentiment profond devaient toujours être les mêmes, qu’il n’existait enfin sous l’empire de l’amour qu’une manière de perdre sa raison et sa liberté, tandis qu’il en est mille, ou plutôt que personne n’en saurait assigner le nombre. Il était loin sut-tout de calculer le prodigieux ascendant que prend sur une âme sensible un goût vif heureux, lorsqu’il est soutenu de tout le charme de la confiance, de tout le pouvoir d’une douce habitude ; mais il commenta bientôt à s’en appercevoir à la première contrariété qui vint traverser trop sérieusement le paisible cours de ses plaisirs.