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(p. 34-51).

DEUXIÈME PÉRIODE
DE 1801 À 1815


III

LA VIE


On n’a pas assez rendu justice à la générosité dont usèrent, à l’endroit du jeune Beethoven, les grands seigneurs de Vienne. À elle seule, la famille Lichnowsky avait souscrit trente-deux exemplaires des trios, op. 1. Le prince Charles présidait aux études des ouvrages nouveaux. On raconte qu’à l’interminable répétition du Christ au Mont des Oliviers, il avait fait distribuer à profusion rafraîchissements et charcuterie aux musiciens et aux choristes, pour les engager à prendre patience. À l’occasion de Fidelio, grave affaire ; on avait comploté des coupures… La princesse, assise au piano, désignait les passages à sacrifier et s’efforçait de calmer Beethoven qui se fâchait tout rouge, refusant de lâcher tel air, se cramponnant à tel autre en dépit des bonnes intentions de ses amis qui voulaient avant tout le succès de l’œuvre.

Entre les matinées réglementaires du vendredi chez le prince, les garden-parties théâtrales du Dr Franck, les soirées de quatuor, le dimanche et le jeudi, chez Zizius ou chez Förster, et les soirées ordinaires du baron van


HOMMAGE DE NOUVEL AN
Adressé par Beethoven à la baronne Dorothée Ertmann
le 1er janvier 1804.



Swieten, Beethoven ne chômait guère. Chez le comte Rasoumowsky, marié à la seconde des « trois grâces », sœur de la princesse Lichnowsky, il trouvait de jeunes et ardents interprètes toujours prêts à essayer ses ouvrages « tout chauds, comme au sortir du four », et il aimait à recueillir les observations des gens du métier. C’étaient le gros Schuppanzigh, l’alto Weiss, tout en long, Linke, le violoncelliste boiteux, et son intérimaire amateur, le fameux « baron de la musique », Zmeskall de Domanowecz, petit homme roide aux cheveux blancs très drus, joyeux vivant qui servira de cible à d’innombrables calembours, l’innocente manie de Beethoven.

Dans les salons de Lobkowitz, le maître entendra pour la première fois un virtuose de neuf ans, le jeune archiduc Rodolphe dont l’existence devait être si étroitement unie à la sienne. Il y a, dans cette maison, une chapelle assez importante pour mériter la primeur d’une exécution de l’Eroïca, et un jour, un hôte de passage, le prince Ferdinand de Prusse, ne craindra pas de demander à l’orchestre deux exécutions consécutives de cette longue symphonie.

On voit, à tout prendre, que la légende de Beethoven méconnu des Viennois paraît peu justifiée.

Allons retrouver le musicien en une compagnie plus douce encore à son cœur, celle de ses élèves de piano. Arrêtons-nous un moment à l’hôtel des Arts, chez la comtesse Deym, née de Brunsvik, la belle Pepi, sœur cadette de la mélancolique Thérèse. Cette dernière a vingt-quatre ans, c’est une intellectuelle, un peu contrefaite, mais si littéraire et distinguée ! Toutes deux ont demandé des leçons au jeune et célèbre virtuose. Leur frère Franz, violoncelliste, mélomane fanatique, deviendra bientôt son ami intime et les tilleuls du château de Màrton Vàsàr (qui chacun portaient le nom d’un ami) recevront plus d’une fois la visite de Beethoven.

Là, quelle exquise réunion de jeunes filles et de jeunes femmes ! C’est à qui courra après M. de Beethoven, à qui le prendra par la manche pour lui faire écrire quelques notes sur un album. À titre de revanche, il demandera galamment que les jolis doigts des suppliantes lui brodent un mouchoir ou un col. Au milieu de ce parterre brille, comme une rare fleur, Juliette Guicciardi, sa future élève. Fille d’une Brunsvik, la petite provinciale récemment arrivée de Trieste est peut-être la moins bien douée de la bande, mais si séduisante par sa coquetterie de méridionale !… Et voilà que Beethoven s’éprend, il fait des rêves ; la particule van aidant, ne pourrait-il prétendre à la main de la jeune patricienne ? L’écouta-t-elle ? On n’en a pour garant que cette lettre sur « la magique enfant qui m’aime et que j’aime », où l’artiste dévoile son secret à un ami. Toujours est-il que les parents s’étant naturellement opposés à pareille mésalliance, on n’en parla plus. Juliette devint comtesse de Gallenberg.

Mais la blessure de Beethoven était cuisante. Vingt ans plus tard, racontant à Schindler les revers de fortune de Gallenberg et la visite que l’inconséquente Juliette lui avait rendue à ce propos, il se plaisait à répéter : « Qu’elle était belle encore ! » Comment se défendre d’une profonde pitié quand on lit, dans une lettre écrite la veille des noces de son rival, le 2 novembre 1803, ce cri de douleur contenue : « Ah ! qu’il est d’affreux moments dans la vie,… mais il faut les accepter. »

L’épreuve morale était d’autant plus cruelle pour le musicien qu’elle s’ajoutait aux menaces d’une effroyable épreuve physique. Depuis 1796, Beethoven se sentait devenir sourd. À peine osait-il en parler à ses amis Wegeler et Amenda. « Comment alléguer la faiblesse d’un sens qui devrait être chez moi plus parfait que les autres ? » Il avait couru de spécialiste en spécialiste. Tour à tour, Vering, Franck. Schmidt, Bertolini, le Père Weiss lui avaient conseillé des bains froids, des bains tièdes, des vésicatoires, du galvanisme, des injections d’huile ou de thé… Rien n’y faisait. Bientôt il jettera le manche après la cognée : « Inutile de dissimuler désormais, tout le monde le sait ; les artistes eux-mêmes s’en sont aperçus. » Et on ne le verra plus que le cornet à la main.

Aujourd’hui, il sent plus durement sa misère, son isolement. Il va se cacher à Heiligenstadt, il veut mourir ; il écrit ce « testament » lamentable et romantique qu’on a un peu trop cité : « Comme les feuilles de l’automne tombent et se flétrissent, ainsi — ainsi l’espérance s’est desséchée pour moi ! » Ne croirait-on pas le voir dans l’attitude que lui a prêtée le peintre Mahler : l’air fatal, la main gauche posée sur une lyre, l’antre esquissant un rythme, et, comme fond de tableau, un temple d’Apollon ?…

Pauvre Beethoven ! Il te faudra souffrir beaucoup encore avant de « devenir philosophe » comme tu crois l’être. D’ailleurs, peut-on rester insensible au déchirement de son pays ? Voici le bruit des fanfares et des chevauchées ; les troupes défilent, le canon tonne dans la vallée du Danube. C’est encore l’invasion française et, le soir, au cabaret, avec les amis Breuning et Gleichenstein, tous deux employés au ministère de la guerre, on ne parle plus que manœuvres et batailles, Arcole, Hochstædt, Hohenlinden. La haine de l’envahisseur, vivace chez Beethoven, se traduit par d’amères saillies contre ces « gallo-francs, rebelles à la compréhension du vrai et du bien, inaptes à toute politique sensée ». Cependant, Bernadotte, hôte assidu de la Cour impériale d’Autriche, où il s’entraîne déjà à son futur métier de roi, Bernadotte, le nouvel ambassadeur à qui l’a présenté Kreutzer, lui a fait bon accueil. Après les séances de musique à l’ambassade, Beethoven entend les récits de la campagne d’Égypte, les traits de génie de Bonaparte. Comment se défendrait-il d’admirer le grand homme, vivante évocation de ses chers héros grecs et romains ? Et, au souffle de cette atmosphère d’épopée, la troisième symphonie jaillit de son cerveau.

Mais, au milieu des événements de chaque jour, Beethoven n’a pas cessé de rêver mariage et paisible bonheur conjugal. Il le prouvera en choisissant pour livret de son opéra, non point les féeries allemandes qu’on lui propose, mais le scénario un peu niais de l’excellent Bouilly, Fidelio ou l’Amour conjugal, déjà mis en musique par Gaveau et Paër. Florestan, l’objet du dévouement conjugal, qui incarne si bien les sentiments de l’honnête Beethoven, Florestan, le pauvre prisonnier persécuté par un méchant gouverneur, rendu à la liberté par un bon justicier, Florestan n’a rien de commun, on l’avouera, avec les peu intéressants pensionnaires de la Bastille auxquels on a osé l’assimiler, mais ses malheurs étaient de nature à émouvoir un public vibrant encore au souvenir des geôles de la Terreur [1] et, en particulier, au souvenir de la longue agonie qu’avait endurée, dans la prison du Temple, la fille de Marie-Thérèse. Fidelio parut sur l’affiche au moment où Austerlitz ouvrait à Napoléon les portes de la capitale ; seuls, les officiers de l’armée victorieuse en formèrent l’assistance et le succès pécuniaire en fut nul.

Heureusement pour Beethoven, des amitiés fidèles veillaient sur lui. Entre lui et Breuning, dont il partageait le logement aux bords du rempart, les sujets de brouille ne manquaient cependant pas, en raison de leurs rapports journaliers. On se disputait, mais on s’embrassait aussitôt : « Que derrière ce portrait, mon cher, mon bon Étienne, s’efface à jamais ce qui s’est passé entre nous ! » Pouvait-on, d’ailleurs, garder rancune au bon Beethoven ? Breuning occupait ses nuits à arranger le livret de Fidelio, et, aidé des frères de Beethoven, il essayait de voir clair dans la gestion des finances, car, déjà à ce moment, le jeune compositeur n’avait plus que l’embarras du choix pour ses éditeurs. « Le prix que je demande, on me le paie », écrit-il, « quelle joie de pouvoir ainsi obliger des amis nécessiteux ! »

Une autre amitié, féminine celle-là, allait s’employer à le consoler des déceptions de l’amour. Elle s’incarnait en une femme de vingt-cinq ans, jolie, frêle, entourée de trois ravissants enfants, « Fritzi l’unique et les deux Marie. » À demi paralysée depuis des années, un peu morte à ce qui n’était pas la musique, la comtesse Erdödy se transfigurait lorsqu’elle trouvait moyen de se traîner jusqu’à son piano. Beethoven avait licence de venir quand il voulait chez la grande dame hongroise, et, sous les ombrages magnifiques de Jedlersee, celle-ci avait fait bâtir en son honneur un temple rustique d’où on lançait des messages en vers « au premier-né d’Apollon, Majesté à la couronne de lauriers, etc. ». Elle était sa confidente, « son confesseur », dira-t-il plus tard. Elle allait devenir son conseil.

Vienne lui doit d’avoir conservé Beethoven.

Une série de mésaventures tombaient alors sur le pauvre musicien aigri, irrité sans motifs, disposé à voir partout des cabales. Un concert sur lequel il comptait beaucoup (22 décembre 1808), car il y présentait au public deux nouvelles merveilles, la Symphonie en ut mineur et la Pastorale, faillit provoquer son départ. Dans l’ardeur de sa mimique de chef d’orchestre, il a renversé les bougies du pupitre et manqué d’éborgner le garçon d’orchestre, à la grande liesse de l’auditoire. La première chanteuse lui fait faux bond, parce que, quelques jours avant, il a traité son fiancé « d’âne bâté » ; la seconde se choque de n’être choisie que comme doublure, une troisième perd la tête et bredouille au moment de l’exécution. Dans la salle, on grelotte de froid. Pour comble, une reprise manquée, dans la Fantaisie avec chœurs, entraîne le déraillement complet de l’orchestre et la fuite des auditeurs, alors que Beethoven, d’une voix de tonnerre, exige un da capo.

Après cela, il jugea que les Viennois méritaient une leçon. Justement, une situation magnifique lui est proposée : « 600 ducats en or, quelques concerts seulement à organiser, un orchestre à ma disposition et tous les loisirs pour composer de grandes œuvres. » L’eau lui en vient à la bouche.

Pourtant, c’est le nouveau roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, qui l’invite ainsi à venir à sa Cour.

Mme d’Erdödy a appris la nouvelle. En un clin d’œil, elle a réuni chez elle tous ses amis pour aviser aux moyens d’empêcher ce scandale : leur Beethoven réduit à s’expatrier ! Mais il s’agit, tout en arrangeant les choses, de ne pas alarmer la susceptibilité du grand homme et de lui laisser l’espérance d’obtenir un jour une situation officielle en Autriche, « son rêve le plus cher », en vue d’un établissement matrimonial…

D’un commun accord, les trois princes, Rodolphe, Kinsky et Lobkowitz ont signé l’acte du 1er mars 1809 qui assure à Beethoven une rente annuelle de quatre mille florins. Beethoven n’ira pas « goûter du jambon de Westphalie », il s’en félicite, à bon droit, dans une lettre à son ami Gleichenstein. Que fût-il, en effet, advenu de lui, antisémite déclaré, au milieu du ghetto doré qu’était alors la Cour de Cassel, dans ce décor où le scandale des mœurs le disputait au gaspillage financier ? La réponse nous est donnée par le baron de Trémont, ce visiteur français qui nous a laissé de l’intérieur du grand musicien une des plus vivantes descriptions qui soient [2] : « Il n’y serait pas resté six mois. » Moins d’un an après, la gabegie devenait telle qu’on ne payait plus les fonctionnaires.

Ne valait-il pas mieux souffrir avec la patrie ?

Si Beethoven a vécu les jours d’angoisse qui précédèrent le bombardement de Vienne, si les coups de canon lui brisent le cœur et le tympan, si au moment de Wagram, « inter lacrymas et luctum », ses chères rives du Danube, son Prater et ses glacis lui apparaissent dévastés et labourés par des travaux de campagne, s’il est privé, en 1809, de son « indispensable villégiature » d’été et de ses longues et fécondes promenades sur les pentes du Kahlenberg, il a du moins la consolation d’épancher librement les accents de sa foi patriotique dans la musique d’Egmont, dans les marches militaires dédiées à l’archiduc Antoine et de célébrer, par son admirable sonate op. 81 le retour de l’archiduc Rodolphe dans la capitale, présage de la « paix dorée ».

D’ailleurs, malgré les effroyables impôts de guerre qui pèsent sur son budget, le maître semble reprendre goût à la vie. Il se compose une figure aimable ; on le voit se commander un habit, un chapeau, des chemises de batiste, un véritable trousseau. Il reparait, « harnaché de neuf », au Prater et au cabaret à la mode de l’Homme sauvage ; il a train de maison, domestique en livrée ; et si Wegeler est surpris de lui voir réclamer, dare dare, un extrait de son acte de naissance, Zmeskall ne l’est pas moins de se voir chargé par Beethoven de l’achat d’un miroir !

Pour qui donc tous ces frais ? C’est qu’il est reçu, à la suite de son ami, le baron de Gleichenstein, dans un charmant intérieur qu’anime le rire de deux jeunes filles, Thérèse et Arma Malfatti. Cette dernière sera bientôt fiancée à Gleichenstein. Quant à Thérèse, vivant rayon de soleil, une brune au profil de médaille, elle voltige d’un sujet à l’autre et « traite tout dans la vie si légèrement » que Beethoven le lui reprochera, tout en sentant son cœur, avide de joie, touché au vif par cette « divine gaîté ». Ah ! s’il pouvait plaire, cette fois ! Il caresse et promène le petit chien Gigons ; il écrit de longues lettres qui sont presque des déclarations, où il prend à témoin les forêts, les arbres, les rochers : « Eux, du moins, rendent l’écho que l’homme attend deux ! » — Mais, hélas ! Thérèse voulait être baronne, elle aussi, et tout le monde tombe de haut quand Beethoven découvre à son ami ses espérances de prétendant. Nouveau déboire, reproches amers à l’heureux fiancé d’Anna qui n’en pouvait mais ; et la chanson perpétuelle de l’évincé : « Pour toi, pauvre Beethoven, point de bonheur à attendre du dehors. Tu devras te créer toutes choses en toi-même. Dans le monde idéal seulement, tu trouveras qui t’aime ! » N’est-ce point déjà un présage de la troisième manière ? Mais le voilà retombé dans le noir, de plus en plus obsédé par cette surdité dont le mur allait s’épaississant.

D’autant plus pitoyable aux peines des autres, il essaie de distraire avec sa musique la fille de l’illustre Birkenstock. Elle avait épousé un Brentano de Francfort et, depuis son mariage, elle était constamment malade. Comme Mme d’Erdödy, de jolis enfants l’entouraient, et Beethoven, qui adore les enfants (rappelez-vous sa délicieuse lettre à la petite Émilie de H…), leur apporte des bonbons, compose un petit trio pour Maximilienne et lui promet pour plus tard une grande sonate. La maison était remplie d’objets d’art et de curiosités ; Beethoven improvisait au bruit des flots du Danube qui lui arrivait par la fenêtre ouverte avec l’air embaumé des tilleuls. Un jour qu’il est au piano, deux mains se posent sur ses épaules, et une bouche, collée contre son oreille, lui crie : « Je m’appelle Brentano ! » À ce trait, on a déjà reconnu la célèbre Bettina, la sœur cadette de Franz, « si petite à vingt-deux ans qu’elle n’en paraît que douze ou treize ».

Comment l’inflammable Beethoven résisterait-il à cette endiablée qui ne marche qu’en dansant et saute sur ses genoux avec la même aisance qu’elle grimpait sur les genoux de Gœthe, ou à la rosace de la cathédrale de Cologne ? — Comme elle sait bien flatter et encenser ! « Tu es ravissante, ma jeune danseuse, » lui disait Gœthe, « à chaque pas tu nous jettes une couronne ». Hélas ! il est vrai, si Bettina raffole de la musique de Beethoven, elle ne raffole pas moins de celle de Durante ; si elle aime Gœthe, elle aime aussi les hussards français et les beaux turcs du Prater dont elle s’amuse à faire danser la pantoufle au bout d’une baguette. D’ailleurs, « où la folie finit chez les autres, elle commence chez les Brentano ».

L’honneur de Bettina, dit fort bien Sainte-Beuve, est d’avoir su être, de Gœthe à Beethoven, un double interprète. Ce furent « deux rois mages qui se saluèrent de loin par ce petit page lutin (qui fait si bien les messages ». L’entrevue de Beethoven avec le Jupiter olympien de Weimar eut lieu en juillet 1812, aux eaux de Teplitz ; elle fut ce qu’on pouvait attendre de l’admiration respectueuse que témoigna toujours le musicien à l’auteur du Faust.

Que se dirent les deux grands hommes ? Que put entendre Beethoven avec ses pauvres oreilles fermées ? Le superbe Gœthe daigna-t-il lui écrire sur le lamentable cahier de conversation ses paroles miraculeuses ? Nous n’en avons pour témoin que quelques lettres de Beethoven à Bettina.

Mais peut-on vraiment ajouter foi à ce qui nous vient de la charmante hallucinée ? — Faut-il parler à ce propos de cette fameuse lettre dont personne n’a jamais vu l’original, où Beethoven est représenté sur la promenade, en face de la famille impériale, « le chapeau enfoncé sur la tête, le paletot boutonné, fonçant les bras croisés au beau milieu du tas », tandis que Gœthe se tient de côté, chapeau bas, profondément incliné ? « Le duc Rodolphe m’a tiré son chapeau, l’impératrice m’a salué la première. » L’anecdote, il faut l’avouer, ferait plus honneur à la délicatesse de sentiment des princes autrichiens qu’à la bonne éducation de Beethoven. Mais qu’on nous permette d’observer ceci : si la comtesse d’Arnim était alors à Teplitz, comme le prouve la liste des étrangers, pourquoi Beethoven lui écrivait-il ? Pourquoi appelait-il pompeusement le duc Rodolphe celui qu’il ne nommait jamais autrement que son « cher « archiduc ? » Pourquoi enfin Bettina raconte-elle la scène tout autrement dans sa lettre à Pückler-Muskau ? Voilà bien des pourquoi. — Concluons une fois de plus qu’il faut tenir en sévère suspicion les paroles et les écrits de la jeune Brentano.

À Teplitz, Beethoven se lia aussi avec un groupe intéressant de patriotes et de lettrés qui, à l’enseigne de l’Étoile, hôtel fréquenté par les gens à la mode, se réunissaient sous le sceptre de la comtesse de la Recke. Hommes élégants, jeunes officiers, femmes aimables ;


BEETHOVEN EN 1804
Par le peintre Mähler.
(Appartient à Mme Heimler, petite nièce de Beethoven.)



quelle aubaine s’ils pouvaient mettre la main sur l’auteur de la musique d’Egmont ! Un jour, les beaux yeux de Rahel Levin, « image d’autres traits chéris », feront pourtant le prodige souhaité.

Beethoven, qui s’obstinait jusque-là à diner seul, consentira à participer aux réunions de la société. Son cœur y trouvera de nouvelles chaînes, celles d’Amélie Sebald, la belle et vertueuse cantatrice berlinoise. En son honneur, il rimera des vers mirlitonesques :

Ludwig van Beethoven
De qui, sans nulle peine
Vous seriez la reine.

Auprès de lui malade, la jolie Sebald s’est faite infirmière ; elle surveille ses menus, lui interdit les promenades matinales dans les brouillards de l’automne, elle le nomme « son cher tyran » ; lui l’appelle Amélie et sent monter à ses lèvres des aveux brûlants qu’il n’osera jamais déclarer. — « Voilà cinq ans », dira-t-il plus tard à Giannatasio del Rio, « que j’ai trouvé la femme de mon rêve, mais je n’ai pu me décider à aller plus loin… » Avait-il le pressentiment que sa demande ne serait pas bien reçue ? Recula-t-il devant la douleur d’un refus de la part de l’artiste après en avoir déjà essuyé de la part de l’aristocrate et de la bourgeoise ?

Fûtes-vous, bonne Amélie Sebald, cette « immortelle bien-aimée » dont on a tant parlé ? — Beethoven, qu’on ne « connut jamais sans un amour », a bien pu vous appeler ainsi tour à tour : vous, séduisante Juliette, vous, brillante Gherardi, vous, comtesse Babette, la jolie laide à qui furent dédiées les variations modulantes, op. 34, et le 1er Concerto de piano, vous, les deux Thérèse, la frivole et la grave, vous, « chère Cecilia Dorothœa », vous, la dame du Jeglersee, vous, charmante française, Marie Bigot qui, sur le manuscrit de l’Appassiona tout détrempé par l’averse, lisiez pour la première fois ces pages immortelles, vous, Marie Pachler-Koschak, la « déesse de Gratz, » passion d’automne que le maître instituait « la vraie gardienne des enfants de son esprit », vous, folle Bettina, et vous enfin, l’inconnue de 1816 dont il guettait le sourire : « Tout à l’heure, quand M… passa, il m’a semblé qu’elle me regardait », il vous a toutes aimées à travers la musique. Si vous ne vous étiez trouvées sur le chemin d’un grand homme, la postérité vous eût sans doute ignorées et vous ne vous disputeriez pas l’honneur d’avoir inspiré ces quelques lignes au crayon, à demi effacées : « Mon ange, mon tout, mon moi… » Cet honneur, la Musique seule le pourrait revendiquer. Si, pour un temps, vous avez illuminé sa vie, vous l’avez fait souffrir aussi : « Qui sème l’amour », écrivait Beethoven, « récolte des larmes. » Ces larmes nous valurent cependant le Beethoven intérieur, le grand Beethoven de la dernière manière.

La cure à Teplitz avait rendu au malade quelques jours de santé et de bonne humeur. Malgré le mauvais état de ses finances (le service de sa pension venait d’être interrompu par le conseil judiciaire du trop magnifique Lobkowitz et à la suite de la mort accidentelle de Kinsky [3]), malgré la difficulté des transactions avec les éditeurs atteints par les conséquences du blocus continental, et qui lui envoient des traductions de Tacite et d’Euripide en guise de monnaie, Beethoven oublie son dénuement pour penser aux autres. C’est son pauvre Breuning, devenu veuf, qu’il entoure de tendresse ; c’est son frère Charles, mourant, dont il cherche à satisfaire les fantaisies, c’est son autre frère le pharmacien qu’il voudrait arracher à l’influence d’une servante maîtresse. Aujourd’hui, il organisera un concert de charité pour les sinistrés de Baden, demain, il enverra des ballots de sa musique pour une « académie » au profit des Ursulines de Gratz, ne réclamant en échange que les « prières des saintes femmes et de leurs « pupilles ».

Cependant, Mme Streicher le trouvera dénué de tout, en guenilles, « L’état de mes chaussures », déclare-t-il en riant, « m’a mis aux arrêts de rigueur. » C’est alors que, pour regarnir son portefeuille, Mælzel, le Vaucanson viennois, depuis longtemps en quête d’un introuvable cornet acoustique à l’usage de Beethoven, lui propose la combinaison suivante : il associera la musique de deux nouvelles symphonies à l’exhibition de certain trompette automate qui exécutait les sonneries de la Grande Armée ; et Mælzel répond de l’enthousiasme des Viennois.

L’événement lui donna raison. Les concerts des 8 et 12 décembre 1813, au bénéfice des blessés de la bataille de Hanau, réunirent plus de trois mille auditeurs. Dans une retentissante proclamation « alla Bonaparte », Beethoven, qui venait de grouper sous sa baguette tout ce que l’Autriche comptait alors de musiciens illustres : Hummel, Spohr, Mayseder, Salieri, Meyerbeer (qui, chargé de la partie de grosse caisse, ne partit pas en mesure), remerciait ses troupes « d’avoir déposé sur l’autel de la patrie le fruit de leurs « talents ».

Étrange ironie du sort ! La Bataille de Vittoria, ce médiocre pot-pourri des airs de Marlborough, Rule Britannia et God save the King, dont Beethoven disait lui-même qu’ « il n’en donnerait pas deux groschen », allait plus faire pour son succès que toutes ses symphonies !


Au Congrès de Vienne, en 1814, l’archiduc présente son maître à toutes les têtes couronnées. Ce ne sont plus seulement de grandes dames, ce sont des reines et des impératrices qui l’accablent aujourd’hui de cadeaux et de compliments. Il devient populaire. Sa musique figure aux programmes de toutes les sociétés d’étudiants, de tous les orchestres militaires ; des paysannes du Kahlenberg, qui le reconnaissent, lui offrent des cerises au sortir de l’exécution de la VIIe Symphonie. On a repris son Fidelio ; il touche presque à la réalisation de son rêve : la direction de la Chapelle impériale ; il est à l’apogée de la gloire : « Mets seulement comme adresse : Beethoven, à Vienne. Cela suffit », écrit-il à Amenda… Mais en même temps « il se trouve plus seul que Jamais dans la grande ville », et il a des pressentiments : « Monseigneur veut m’avoir près de lui, l’art ne me réclame pas moins ; je suis tantôt à Schœnbrünn, tantôt ici. Chaque jour m’arrivent de l’étranger de nouvelles commandes. Mais, même au point de vue de l’Art, je ne puis me défendre d’un certain effarement en face de cette gloire imméritée. Le bonheur court après moi ; aussi, tremblé-je de voir surgir un nouveau malheur ! »

  1. Dans Mes récapitulations, t. II. p. 81 (Paris. 1836), Bouilly, administrateur du département d’Indre-et-Loire pendant la Terreur, déclare avoir voulu célébrer dans sa pièce « l’héroïsme et le dévouement d’une des dames de la Touraine dont j’avais eu le bonheur de seconder les généreux efforts ». D’autres opéras à la mode, le Porteur d’eau de Cherubini, par exemple, développaient le même sujet.
  2. Voy. le récit du baron de Trémont dans le Guide musical de mars 1892. M. Michel Brenet avait mis au jour ce manuscrit de la Bibliothèque nationale dix ans avant la soi-disant découverte communiquée à la Revue : die Musik de 1902.
  3. L’inventaire officiel de la succession Beethoven et les livres de comptes de la famille Kinsky prouvent que, depuis 1815, les trois pensions furent, quoiqu’on en ait dit, fort régulièrement payées.