Éditions Prima (Collection gauloise ; no 27p. 6-14).
◄  i
iii  ►

ii


Neuf heures sonnaient, M. Jojo sortit de son hôtel. S’étant offert au premier bar un café crème, il s’en fut d’un pas léger, la cigarette aux lèvres, paisible, content de soi.

Il descendit les rues de Bagnolet et de Charonne. Là grouillait, affairée, une foule d’humble condition. Entre les petites charrettes des quatre saisons, autour des étalages de la tripière, de la fruitière, du charcutier, les ménagères, mal peignées, promenaient leur jupon, leurs savates, leur filet bourré de provisions, coudoyaient le livreur, le garçon charbonnier, l’employé du gaz, l’encaisseur de chez Dufavel.

Par la rue des Boulets M. Jojo coupa le boulevard Voltaire, prit la rue de Montreuil. La même animation matinale y régnait. Le tablier blanc des crémières frôlait le sarrau bleu des porteuses de pain. Les pipelettes au seuil des immeubles recevaient le facteur avec importance. Les boutiques de brocanteurs vomissaient sur le trottoir un amas d’outils mangés de rouille, d’ustensiles ébréchés, de ribouis éculés, d’effets élimés par un long usage.

Un bourdonnement de laborieuse ruche emplissait le faubourg Antoine, pays des ébénistes. La vie y était intense, agitée. Mille voix s’y mêlaient, mille activités. Le camion y croisait le haquet, le tombereau, la charrette à bras chargée de pièces de bois, de moulures, de colonnes torses, de feuilles de palissandre et d’acajou destinées à de savants placages.

Sur le trottoir de loin en loin, un sergot somnolent, l’air abruti, traînait ses godillots. Malgré la grise pâleur du ciel de Paris, il semblait flotter de la gaîté, de la fraîcheur dans l’air du matin.

M. Jojo atteignit l’avenue Ledru-Rollin, emprunta cette voie, puis la rue de Charenton jusqu’à l’entrée d’un hôtel meublé dans lequel il s’introduisit. Du bureau où, assise, elle lisait des feuilletons, la tenancière, quinquagénaire à figure de tireuse de cartes, lui sourit avec considération. Il poussa une petite porte vitrée, prit l’escalier. Au palier du premier, le garçon qui balayait le salua, plein de déférence ; il répondit avec supériorité. Arrivé au second étage, il s’arrêta devant une porte numérotée, frappa discrètement, attendit, cogna de nouveau. Il ouït le grognement de quelqu’un dont on trouble le sommeil, puis une voix bourrue :

— Qui est là ?…

— Ben, c’est moi, hé !…

Un craquement de sommier, un glissement de pieds nus sur le plancher, la porte s’ouvrit, une forte femme apparut en chemise, ébouriffée, les yeux bouffis.

— C’est toi, mon gosse ?… J t’avais pas entendu, j’roupillais… Tu permets ?… je me r’plume.

— T’t’en fais pas, j’vois, dit M. Jojo, t’en écrase encore, v’la onze heures…

— Non mais… j’m’ai bachée à trois heures du matin, moi… T’as pas l’air de t’douter d’ça…

Elle s’était recouchée, elle étira ses gros bras rouges.

— Dis, mon p’tit, pass’moi donc un’cigarette… T’as l’paquet su’ la ch’minée…

Il le trouva, ainsi qu’une boîte d’allumettes-bougies, à l’endroit indiqué, entre une laide pendule détraquée et deux vases à fleurs en verre bleu.

Étalée dans le lit aux draps douteux, ses nichons énormes et inconsistants largement répandus, les yeux mi-clos, elle se mit à fumer béatement.

Elle avait vingt-huit ans. Depuis de longues années, elle hantait les abords de la Bastille, offrant ses charmes et l’on connaissait la grosse Georgette dans tous les garnis des rues Daval, Jean-Beausire et du Pas-de-la-Mule. Assez jolie, elle avait une bonne et fidèle clientèle de petits bouquetiers des alentours. Au surplus, comme il y avait chez elle du monde au balcon et sur la cour comme sur la façade, elle était appréciée des potaches.

Bonne fille, ni malhonnête ni rapace, elle savait se montrer gamine avec les bonshommes âgés et maternelle avec les tout jeunes gens. Elle savait contenter tout le monde, était bien vue des copines, estimée des hôteliers, considérée de ces messieurs des mœurs. Sa vie s’écoulait sans soucis et sans troubles. L’observation des présomptions et des faiblesses humaines, avait fait fleurir en son âme l’indulgence philosophique. Dans l’exercice régulier et consciencieux d’une importante fonction sociale, elle trouvait cette paix noble et sereine qui naît de l’accomplissement du devoir.

Douée de sens pratique, elle avait amassé un pécule assez rond, formait des projets d’avenir et depuis longtemps avait pris le sage parti de demeurer indépendante.

— Moi, disait-elle à son amie Éva la grelée, j’engraiss’rais un barbeau, mince !… Y a longtemps que ça m’a passé c’te maladie-là, et ça te passera aussi, avant que ça me r’prenne…

Néanmoins, comme on n’imagine guère d’existence sans un minimum de satisfactions sentimentales et qu’elle conservait le goût des plaisirs choisis, elle s’offrait de temps en temps, non point des caprices ruineux, mais quelque béguin parmi les jeunes hommes de son milieu. C’est à ce titre que M. Jojo la venait voir fréquemment, parce qu’elle était d’un commerce agréable et qu’elle le favorisait de menus subsides avec la largesse d’une pour qui vingt francs ne représentent qu’un quart d’heure de soumission indifférente et résignée.

Beau-Môme s’était assis sur le bord du lit, elle lui demanda :

— Où donc qu’t’étais hier soir ?… J’pensais qu’tu serais passé m’voir, mais Monsieur était occupé autre part, probab’e…

— Bon… et puis quoi encore ?… j’m’y attendais. J’en étais sůr, fit M. Jojo avec l’accablement de l’innocence accusée. C’est tout de même épatant c’que t’as confiance en moi… Ben quiens, je vas te l’dire, ma grosse, hier soir, j’suis allé faire des poids…

Même que j’étais en forme, sans m’fout’des gants…

— On sait qu’t’és costaud… T’es un peu là…

— Ça va… On peut pas dir’deux mots d’sérieux avec toi, faut tout le temps que tu cherr’…

Elle rit très fort.

— Tu vas pas t’fâcher peut-être… Qué sal’ caractère que t’as… Embrass’-moi… T’en fais un’ gueule…


Ah ! c’que je suis amoureuse ce soir (page 6).

Il se pencha sur Georgette, ils s’embrassèrent, elle soupira languissamment.

— P’tit’ rosse… C’ que j’suis chipée… Pourquoi, dis ? môme, que j’te gobe comme ça !…

À son tour, il ricanait, narquois. Agacée, elle cria dans une brusque colère de fille :

— Qu’est-c’que tu as ?… Ah ! te fous pas d’moi, tu sais !…

— T’excit’pas… Tu m’fais rigoler, tu m’dis que j’ai un sal’caractère, mais tu n’te vois pas monter… Sans blague c’que t’es râleuse.

Sur ces entrefaites, une horloge tinta douze fois.

— Mince, midi… fit Georgette. Vrai, j’suis tout d’mêm’ couleuvre… Ça fait rien, j’la saute et toi, môme ?… Quiens je m’lève…

Elle s’assit dans son lit, se gratta la tête.

— Y a pas, j’ai la cosse, c’est pas d’blague… Zut, tant pire j’teste au plum’… Dis mon gosse, si t’étais gentil, si qu’ça t’f’rait rien d’descendre, tu dirais au larbin qu’i m’ prenne deux portions d’ que’g’ chose au bistrot d’à côté… Puis un légume, un dessert… enfin qu’i voye… qu’i monte aussi une bouteille d’ bouché… I n’a qu’à dire que c’est pour Madam’ Georgette, la grosse…

— Ça colle…

M. Jojo sortit et revint après quelques instants.

— T’as rien oublié… fit Georgette, tu i’as dit qu’i’ s’ dégrouille…

— Mais oui… mais oui…

Quelques minutes s’écoulèrent, puis le garçon entra une bouteille sous un bras, un pain sous l’autre, les mains chargées d’assiettes où fumaient des ragoûts. Il crut devoir manifester finement sa surprise de ce que la locataire était encore au lit.

— Ben quoi, la petit’ mère, on se lèv’ p’us…

La repartie de Georgette, encore que polie, fit entendre au bavard qu’on souhaitait qu’il ne s’éternisât point.

M, Jojo approcha la table du lit, disposa dessus tout ce qu’avait apporté le larbin.

Ils mangèrent, tête à tête, des mets de gargote arrosés d’un bourgogne de troquet.

— À part ça, fit Beau-Môme pour dire quelque chose, les affaires, ça va ?…

Elle ne dit ni oui ni non. Sans doute, ça allait toujours bien un peu, mais sans excès. Elle déplora la rigueur des temps.

— Ah ! mon p’tit, c’est p’us comme autr’fois, l’méquier a perdu, c’est rien de l’dire… Aujourd’hui, l’michet est rosse, rapiat, insolent, tout quoi… Il s’f’rait écorcher pour cent sous, faut voir ça, non, c’est marrant… T’as des petits jeun’s gens que ça tient pas d’bout, ben i’voudraient nous la faire… J’sais pas, i’croyent d’nous épater, ma parole, en faisant les mariol’s, les typ’affranchis… Y en a qui vous font du boniment, y en a d’autres qui parlent de vous mett’ des baff’s… I’ croyent qu’c’est arrivé ; c’est comme je te l’dis, y a d’quoi rigoler… Ce qu’y a’ cor’ed’bon, c’est les étrangers, les Englishs. Y en aurait beaucoup, qu’on gagn’rait sa vie… Et chics, pas r’naudeurs, tu parles des bath types… À part ça, qué’sal’ boulot ça d’vient…

Pourtant, j’dois connaître l’truc ; ou personne… Ah ! là ! là !… mon p’tit gas, c’que la vie est moche et dégueulasse…

Le repas s’achevait sur ces propos.

M. Jojo poussa dans un coin de la chambre la table chargée d’assiettes où se figeaient des restes de sauces. Ayant donné un tour de clé, il s’allégea de ses vêtements, se glissa dans le lit chaud auprès de Georgette. Elle l’étreignit avec force et tendresse.

Experts l’un et l’autre en amour, ils se donnèrent des caresses rares et subtiles. Après l’étreinte, les ablutions saines et réparatrices, ils se laissaient tomber sur la couche saccagée et ramenaient le drap jusqu’à leur menton, goûtant la voluptueuse lassitude qui suit le plaisir. Puis, quelque furtif contact réveillant en leurs riches organismes d’oisifs des désirs, d’abord vagues, bientôt précis et vigoureux, ils se procuraient en les réalisant de nouveaux agréments…

Ainsi, l’heureux après-midi s’écoula.

Vers sept heures du soir, au moment où s’achevait habituellement la journée de Mémaine, M. Jojo s’arrêta devant la blanchisserie de la rue des Pyrénées. De ce qu’il n’aperçut point son amie, il conçut un extrême dépit.

Deux ouvrières sortaient, deux filles de vingt ans, assez jolies mais pâlottes, légèrement fanées déjà par le labeur, les privations, la vie insalubre et les amours trop précoces qui usent les pauvres gosses des faubourgs… Elles lui tendirent gentiment la main. `

— ’Soir, Jojo…

— ’Soir, Titine, ’soir Mélie, ça va ?…

— Mais oui… Vous v’nez chercher Mémaine ?… Ah ! pas d’veine… al’ y est pas…

— Zut ! mince ! où qu’elle est ?

— Ben, al ’est partie d’ p’is quatr’ heures, on est v’nu l’avertir que sa mère a s’est fichue dans l’escaïer et a s’est cassé un’ patte, l’a fallu qu’al y aille…

— Cré bon Dieu de sal’ coup, manquait plus qu’ ça…

— Ah ! dam’ oui, dit Mélie, avec un regard malicieux, ce soir on n’aura pas d’ nanan, pauvre p’tit gas.

Beau-Môme sourit malgré son déplaisir et l’idée lui vint de convier les deux filles à prendre quelque apéritif. En son esprit s’ébauchaient de vagues projets de conquêtes ; il savait que les femmes prennent souvent un singulier plaisir à chiper l’amant des copines, mais il connaissait aussi la jalousie de Mémaine et que les mômes sont enclines à jaser et il s’abstint. Ayant accompagné quelques instants les deux blanchisseuses, il leur dit bonsoir. Chez un marchand de vin de la rue de Bagnolet, il prit solitaire et morose quelque nourriture sans recherche, arrosée d’un médiocre beaujolais. Il songeait qu’il est dans la vie des heures insipides et que les contretemps se jouent des intentions humaines avec une aise déplorable. Mais il se dit que les faits n’ont d’autre importance que celle que leur attribue notre faiblesse et qu’aux menus désagréments, la vraie force doit rester inaccessible. Il résuma pour soi-même ces quelques pensées en une énergique réflexion mentale :

— Ça s’rait d’avoir pas vu la môme que je me ferais chier ?… Non, mais, j’suis pas dingue…

C’était neuf heures. Il alluma une cigarette, sortit du bistrot, descendit d’un pas égal les rues de Bagnolet et de Charonne. À deux pas de la rue Godefroy-Cavaignac, en son bar plein de lumière et de bruit, le bistro Robert dispensait les cafés et les petits marcs à sa clientèle de types en casquette et de gonzesses. Accoudé au marbre d’une table, M. Charlot lisait l’Humanité en buvant lentement son café. À l’entrée de Beau-Môme, il s’arracha aux intellectuelles jouissances que lui procuraient les véhémentes proses bolchevistes pour l’accueillir. S’étant serré la main, ils s’inquiétèrent de leur santé et de l’état de leurs affaires, déplorèrent l’âpreté des temps.

— Ah ! ça va pas, la vie s’fait dure, les filons deviennent rares, on sait p’us dans quel’ flotte nager, nom de Dieu !…

Aux doléances du camarade, M. Jojo nanti pour le moment d’espèces, opposait quelque optimisme.

— Bah ! les filons ça s’trouve, y a encore qué’q’chose à faire, te bil’ pas…

— À part ça, et ta môme, qu’est-c’ qu’a d’vient ?…

— Ah ! m’en parl’ pas… j’ vas la chercher, bon, v’là sa daronne qui s’a cassé-un’ pince ; nib de Mémaine ; pour ce soir y a rien d’ fait… Ah ! j’ suis verni, la vieille se laiss’ choir, se maquill’ un’ guibole ; mais en douce qui c’est qu’est victim’ c’est mon gniass.

Il noya sa rancœur à l’égard des destins contraires, dans la tasse où des parcelles de sucre se dissolvaient dans un marc de Bourgogne.

— Peuh ! fit Charlot, faut pas s’en fair’, on n’en a rien d’plus… En attendant, si qu’on allait faire un tour d’ balade ?…

— I’ a rien qu’empêche ; où qu’on irait ?…

— Où qu’tu veux, j’ m’en fous. Y a l’ concert, l’ ciné, mais c’est déjà tard ; y a l’ bal…

— Tiens, t’as raison, on va au guinche, y a toujours de la gonzesse, ça m’ plaît…

Rue Basfroi, chez Boutier, marchand de vin, le bal musette était installé dans un vaste caveau aménagé sous la boutique, Lorsque Beau-Môme et Charlot y descendirent, quelques couples déjà valsaient sous la lumière crue des becs à incandescence et dans une bleuâtre fumée de tabagie. Il y avait là des camelots, des garçons de lavoirs, des zingueurs, des apaches, des cartonnières, des brunisseuses, des plumassières, des filles de salle, des radeuses. Au nasillement de la cornemuse, au ronflement traînard de l’accordéon, ils tournaient avec les balancements, la veulerie canaille des bals de barrières. Les corps se frôlaient, les seins lourds des filles s’écrasaient au torse des mâles. De la volupté flottait avec des relents d’alcool, de sueur, de parfums à bon marché. Un moment, M. Jojo contempla cette scène, dont il goûtait confusément la vulgaire et puissante poésie. Des poules lui adressaient des bonjours engageants, des marlous réputés venus de la Popinque et de Reuilly le reçurent avec des poignées de mains amies.

— Sans blague, dit Charlot, tu connais tout l’monde ici ?…

— Tout l’monde, non, quéq’ copains, et quéq’ ménesses… Tiens, c’ grand-là, c’est Bébert ; à la Folie-Mérincourt, il en craint pas un, c’est l’ maître. À côté d’lui, c’ blond qu’a la deffe à carreaux, c’est Lulu, un de la Bastoche, un maous… On l’chamboul’ pas, j’i’ en ai vu retourner d’gros… Et c’ te gonzesse, t’la connais pas ? c’ t’épatant, al’ est pourtant connue, la grande Marcelle, de Charonne… Rallum’ ça, elle r’garde pas les mecs, ça lui dit pas, al’ z’yeute qu’les mômes, c’est la gousse du quartier…

Dans le guinche se pressaient maintenant de nombreux couples. La chaleur se faisait lourde, les odeurs âcres, les désirs d’amour surexcités propageaient une fièvre, dont palpitait la gorge des filles, tandis qu’une molle langueur noyait leurs yeux… En longue blouse noire, une môme passait, M. Jojo l’invita d’un sourire, l’enlaça d’un bras désinvolte, l’entraîna au cœur du bal. Elle touchait à l’automne de ses dix-sept ans. Des bandeaux châtain ajoutaient à la douceur de ses beaux yeux, la moue de sa lèvre la dénonçait craintive et tendre. Beau-Môme se souvenait, en la contemplant, d’une petite teinturière du boulevard Voltaire qu’il avait connue aux alentours de la rue Chanzy. Sa faculté d’apprécier les sensations voluptueuses affinée par sa corruption même, il éprouva-un plaisir délicat à mélanger sur des ressemblances, le parfum lointain de l’ancienne aventure, à la saveur épicée de désir de celle où il s’engageait. Il demanda :

— Dis, Môme, comment qu’tu t’appelles ?…

— Nini… Eugénie, quoi, mais tout l’ monde m’appelle Nini, répondit-elle en souriant.

— Ah ! c’est gentil et qué’ q’tu fais d’ton méquier ?

— Brunisseuse, j’ travaille rue Keller et vous ?…

— Moi, c’est Jojo… J’suis dans l’commerce…

À la fin de la valse, ils remontèrent chez le bistro pour se rafraîchir et ils bavardaient déjà comme s’ils se fussent connus de longue date.

Comme ils rentraient dans le sous-sol :

— T’es mariée, môme ?… demanda M. Jojo…

— Mariée ? non, non, j’y pense mêm’ pas…

— Tu veux qu’on s’ barre, môme ?… demanda M. Jojo.

— Mais j’veux bien, mon p’tit, viens-tu ?…

Ils sortirent du guinche, il lui entoura du bras la taille.

— Sans blague, môme, t’as personne ?…

— Ben, du moment que je te l’dis… J’ai eu un ami, mais v’là déjà longtemps qu’on s’voit p’us. De c’moment, j’suis libre.

— Dis, môme, tu veux ? J’serai ton p’tit homme ?…

— Ben, j’dis pas non, si t’es gentil, si tu m’aim’s bien…

Elle marchait en se laissant aller contre lui, toute amollie. Ils allaient lentement en se donnant de longs et étourdissants baisers, et en songeant à l’ivresse qu’ils goûteraient bientôt, librement, en dépit des conventions, des préjugés et des dogmes menteurs, sans autre pensée que celle du plaisir qu’ils allaient prendre à satisfaire des instincts normaux, conformément à la loi naturelle.