Baudelaire (Dérieux)/5

(p. 46-56).

L’ANIMALIER



Les critiques nous ont appris à interroger les poètes sur le sentiment qu’ils ont eu de l’homme et de la nature, de la vie et de la mort, et ce sont là, en effet, les questions qui se posent à chacun de nous et auxquelles nous nous devons à nous-mêmes de répondre, soit par notre vie — c’est le cas de tous, soit par notre œuvre — c’est le privilège de quelques-uns.

Au prix de ces grandes questions, toutes les autres semblent anecdotiques et presque négligeables. Pourtant, quand il s’agit de vrais poètes, de poètes déjà consacrés par le temps, il est permis de fouiller certains recoins de leur œuvre et de se demander, par exemple, ce qu’ils ont pensé, non seulement des passions humaines, mais de la nature elle-même, et plus particulièrement encore du végétal et de l’animal, de la plante et de la bête, et quelle place ils leur ont accordée.

Le poète dont on célèbre cette année le cinquantenaire, le peintre admirable des fleurs maladives écloses dans le cerveau moderne, Baudelaire s’est-il intéressé à ceux que Jules Renard a nommés depuis « nos frères farouches », et les a-t-il accueillis largement dans son œuvre, ou, au contraire, a-t-il limité son intérêt pour eux à son fameux culte des chats, « orgueil de la maison », amis

Des amoureux fervents et des savants austères ;

en un mot ce poète, l’ami des peintres et parfois leur émule, ce poète fut-il ce qu’on appelle dans la langue plastique, un « animalier », c’est la question que son œuvre nous suggère aujourd’hui et que nous nous plairons à isoler ici.

Presque au seuil des Fleurs du Mal, nous voyons se dresser la silhouette d’un oiseau de mer, un de ces albatros

Qui suivent, indolents compagnons du voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

Le grand oiseau vogue, libre et fier dans l’espace. Capturé par les hommes d’équipage ce n’est plus qu’un objet de dérision et de jeux. De même le poète :

Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Ainsi, dès ce premier poème, nous voilà renseignés sur « la manière » de l’artiste. D’autres nous auraient peint le grand oiseau, décrit peut-être sa silhouette, entraîné dans les méandres de son vol. Baudelaire, lui, se contente de fixer une scène passagère — les railleries des marins devant l’oiseau captif — pressé qu’il est de dégager la portée humaine, le sens allégorique de cette apparition.

Le plus souvent les animaux n’apparaîtront dans ses vers que de cette façon-là, — comme de simples images passagères, et toujours interprétées symboliquement, en fonction de l’homme, dans les traits de ressemblance ou de dissemblance qu’ils offrent avec lui. Manière au fond déjà classique qui s’est épanouie dans les Fables de La Fontaine, avec la morale en sus.

On ne s’étonnera donc pas que les animaux qui se sont le plus souvent présentés devant les yeux du poète des Fleurs du Mal soient les animaux sombres et ténébreux, hargneux et farouches, habitants des déserts ou des fourrés, hôtes de mauvais aloi auxquels l’imagination populaire a prêté une vertu maléfique que les plus raffinés d’entre nous n’ont pas toujours oubliée.

Dans le Coucher de soleil romantique, le rêveur lancé à la poursuite d’un « dieu qui se retire », froisse soudain, « au bord du marécage »,

Des crapaux imprévus et de froids limaçons.

L’Irrémédiable lui apparaît, entre autres, sous les traits d’un damné,

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d’un gouffre dont l’odeur
Trahit l’humide profondeur,
D’éternels escaliers sans rampe.

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux.

Par les plaines boueuses des mauvaises saisons, l’âme

Ouvrira largement ses ailes de corbeaux ;

les lutteurs, l’un à l’autre noués, rouleront ensemble

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces ;

et sur l’humanité maudite descendra la fameuse litanie :

Race de Caïn, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal !…

Race d’Abel, tu crois et broutes
Comme les punaises des bois.

Car, dans son cœur saccagé « par la griffe et la dent féroce de la femme », le poète garde seulement le culte apitoyé des pauvres et des meurtris, de tous ceux qu’il reconnaît pour ses frères, parce que, avec lui,

Ils tètent la Douleur comme une bonne louve.

Quand on arrive enfin à la Sépulture d’un poète maudit, on y trouve, accumulé, un « bestiaire » affreux :

L’araignée y fera ses toiles
Et la vipère ses petits ;

Vous entendrez toute l’année
Sur votre tête condamnée
Les cris lamentables des loups.

Cependant le Mort joyeux va se coucher

Dans une terre grasse et pleine d’escargots…
Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde,

abandonnant sans regret sa carcasse

Aux vers, noirs compagnons sans oreille et sans yeux.

Ce ver du sépulcre ! Hugo, lui, ne craindra pas de lui consacrer des strophes intarissables. Baudelaire au contraire sera bref. Mais avec quelle âpreté les Fleurs du Mal diront ses ravages silencieux ! Le trait final du Remords posthume est plus éloquent que les plus longs poèmes :

Le tombeau, confident de mon rêve infini,
Te dira : Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ?
— Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Non, malgré sa prodigieuse lucidité, malgré son sens plastique aigu, Baudelaire n’est pas un descriptif. Il est plus et mieux. Une invention limitée, un pittoresque qui se résume, mais, à l’instant choisi par lui, un trait qui perce comme un dard. C’est bien ainsi qu’il traite l’univers, les bêtes comme les hommes. Il emplit ses poèmes de bêtes souillées et maudites, mais sans entreprendre, comme Hugo, de les laver de leurs souillures, de les libérer des malédictions que les hommes font peser sur elles. Au contraire, on dirait qu’il choisit les plus déshéritées pour illustrer à souhait ses propres malédictions. Au fond, il les absout, peut-être. Mais encore est-il trop sceptique pour se faire volontiers l’avocat d’un être… fût-ce l’avocat du Diable à l’occasion !

Il n’est pas surprenant qu’aux déshérités du monde animal Baudelaire ait ajouté les animaux fabuleux, qu’ils nous viennent de la mythologie, de la légende médiévale et de tous les antres de l’enchantement.

Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses et des Nixes,


murmure l’Avertisseur. La Danse macabre passe. Le squelette mène le branle et le poète observe :

À travers le treillis recourbé de ses côtes,
Je vois, errant encor, l’impitoyable aspic.

Mais, de tous les animaux fabuleux, celui qui a le plus hanté Baudelaire, c’est à coup sûr le Vampire.

Image du désir acharné qui n’accorde la volupté qu’au prix de l’épuisement, ou image de la femme perverse et obsédante, qui boit le sang et la moelle de son amant, le Vampire passe et repasse dans maints poèmes :

Infâme à qui je suis lié…
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne…

On sait que les Métamorphoses du Vampire figuraient parmi les pièces condamnées.

À défaut de l’image du vampire, la femme perverse et câline amène en général l’image, plus banale, du tigre ou de la panthère. Ainsi dans les Bijoux :

Les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté.
D’un œil vague et rêveur elle essayait des poses ;

dans le Léthé :

Viens sur mon cœur, âme cruelle et sourde,
Tigre dompté

et dans un sonnet des Poésies posthumes :

Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureuse…

Pourtant il est une image plus particulière à Baudelaire et qui, à ses yeux, ne peint pas seulement la perversité de la femme, mais aussi sa musicale souplesse, c’est l’image du serpent. Oui, je crois bien que le poète a tiré de cette image, vieille elle aussi, une telle richesse de sens et, pour ainsi dire, tant d’« harmoniques », qu’elle lui appartient presque en propriété. Flexibilité, balancement, grâce et perversité : ici tout l’a séduit, ici tout l’a hanté, car son imagination entraînée vers l’Orient voyait avant tout dans le serpent l’animal que les jongleurs de l’Inde exercent à danser au son des instruments pour les exhiber devant les temples. C’est ce qui explique les vers :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on dirait qu’elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence…

Et, par le serpent, nous arrivons au chat, au chat qui est, en effet, l’hôte favori de Baudelaire.

Dans ses Notes intimes, on lit quelque part :

« Le chat est beau ; il révèle des idées de luxe, de propreté, de volupté », et ce sont bien là les trois aspects sous lesquels l’animal nous apparaît dans les Fleurs du Mal, en y ajoutant cette nuance de magnétisme dont le poète était hanté.

Mais le chat n’est pas son unique favori dans le monde animal : deux autres au moins ont encore conquis ses faveurs : le cygne, et, le croirait-on ? le chien.

Du cygne il a tracé un portrait tout empreint des nuances de l’amour :

Un cygne qui s’était évadé de sa cage.
Et, de ses pieds rugueux frottant le pavé sec…
Sur son cou convulsif, tendait sa tête avide.
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

Et ce Cygne, ce Cygne qui devait un peu plus tard toucher également Mallarmé de sa grâce éburnéenne, rejoint l’Albatros comme une des plus émouvantes créations de la poésie baudelairienne.

Quant au chien, s’il est banni des Fleurs du Mal, en revanche, on le trouve abrité dans les Petits poèmes en prose comme en un sûr asile. Sans doute, dans le Chien et le Flacon, l’animal apparaît comme « le mangeur de choses immondes » des Orientaux. Mais, comme pour réparer ce fâcheux prélude et ce long oubli, le dernier poème lui est consacré tout entier et, là, Baudelaire révèle pour lui une profonde dilection.

Non pas qu’il enveloppe toute la race canine dans la même tendresse. Non. Trop raffiné dans ses goûts, trop exigeant dans ses amitiés, le poète distingue. Et il commence par rejeter :

Le chien bellâtre, ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ; et surtout ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer au domino.

Ceux qu’il chante, ce sont :

Les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « Prends-moi avec toi et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur. »

Et il nous en montre quelques-uns : « chien crotté, chien pauvre, chien sans domicile, chien flâneur, chien saltimbanque », apitoyé lui même sur le sort de ces bonnes bêtes dont le dévouement vit à nos pieds et, comme le héros d’un autre poète, « souffre et meurt sans parler. »

Baudelaire a donc emprunté bien des traits au monde animal, mais en dépit de quelques belles esquisses, ce n’est qu’un animalier de fantaisie.

On le voit bien si on le compare à Leconte de Lisle qui, lui, a composé, avec des scrupules de naturaliste, de véritables portraits d’animaux : aigle, condor, éléphant. Mais Baudelaire n’est pas moins éloigné de Hugo, et l’on ne trouve chez lui, comme nous l’avons vu, ni dithyrambes du ver, ni malédiction de la chouette, ni plaidoyer pour le crapaud.

Le plus souvent l’animal reste pour lui un élément plastique du poème et il marque sa place dans ses compositions comme le faisaient les Téniers, les Lucas de Leyde, les Albert Dürer, à titre décoratif ou, mieux encore, symbolique. Ainsi l’ont séduit : le serpent pour l’ondulement de sa ligne, le vampire pour sa maléfique vertu, le cygne et l’albatros pour la mélancolie de leur destinée, et tous les autres : hibou, araignée, vipère, ver, escargot, crapaud, loup, corbeau et panthère, comme les figurants de ses paysages lugubres et de ses images de malédiction.

Deux enfin ont eu son amitié, le chat et le chien, et je vois en chacun d’eux une image diverse de ses rêves : chez le chat « le luxe et la volupté », chez le chien le dévouement aveugle et l’amour des pauvres, deux ordres de sentiments à première vue bien lointains, sinon contradictoires, mais que sa grande âme de poète sut nourrir à la fois.

Sans doute les contemporains immédiats ne virent en Baudelaire que ses deux traits les plus superficiels : dandysme et satanisme. Mais peu à peu la postérité plus perspicace apprend à reconnaître en lui les traits vraiment durables : le tourment de l’impossible et le goût de l’infini. Elle recueille, dans la vasque un peu contournée parfois qu’il a ciselée, les pleurs de cette source de pitié qu’il portait en lui, mystérieusement. Une étude comme celle-ci ne sera pas aussi superficielle qu’il eût semblé tout d’abord si elle a souligné, ne fût-ce qu’indirectement, deux autres traits de sa belle figure, — culte du beau, amour des pauvres — auxquels on revient toujours quand on parle de son génie.