Bœufs roux/14

Éditions Édouard Garand (55p. 66-69).

XIV


Et son sourire demeura dans la longue rêverie qui s’empara d’elle ; elle songeait à sa lettre à Léandre, à l’effet qu’elle pourrait produire sur le jeune homme. Mais qu’avait-elle donc écrit ? Voici :

« Si vous avez pour moi encore la même estime que j’ai devinée il y a deux mois, ce dimanche où vous m’avez fait vos adieux, venez me le dire. Car la nouvelle que vous avez apprise n’était pas fondée, car je n’ai jamais fait de promesse, et ce que vous avez pensé qui aurait lieu, n’aura pas lieu… »


C’était tout ce qu’elle avait écrit.

Elle n’avait pas voulu s’exprimer plus clairement, sûre qu’elle était que l’autre comprendrait nettement sa pensée.

Mais ce qu’il lui en avait coûté pour se décider à écrire ce billet ! On lui avait appris au couvent qu’en aucune circonstance une jeune fille bien élevée ne peut ni ne doit faire d’avances à un jeune homme. Les conventions sociales ne sont ni articles de foi ni dogmes, mais il est un monde scrupuleux, pointilleux, toujours à cheval sur des fantaisies inventées par des fantaisistes, et il suffit que ces gens émettent quelques idées dites « de mode » pour que viennent s’enrôler dans leur sillage des multitudes d’esclaves. Foin des conventions sociales ! pourrait dire le paysan avec justesse. Mais ce n’étaient pas précisément les conventions sociales qui pouvaient dicter à Dosithée la conduite qu’elle avait à tenir ; ces conventions, proprement dites, n’avaient pas retenu ou essayé de retenir sa main. Sa seule crainte avait été d’appeler à son secours un jeune homme qui ne l’aurait. pas aimée. Certes, elle croyait que Léandre l’aimait, mais sa certitude n’était pas complète attendu que cette certitude ne reposait que sur des apparences. Alors c’était livrer un secret intime à l’aventure. Car son amour à Dosithée, était un secret. On aurait pu le soupçonner, mais non le surprendre. Or, toute sa crainte avait résidé dans cette pensée : « Si elle allait livrer son secret à Léandre, et si lui, Léandre, ne l’aimait pas ! »

Un autre sentiment avait également agité son esprit indécis en méditant les termes de cette lettre : n’était-ce pas manquer de loyauté envers Zéphirin que d’écrire ce billet à Léandre ? Oui, si elle eût fait des promesses formelles à Zéphirin. Mais à Zéphirin elle n’avait rien promis. Au contraire, combien de fois avant de s’engager à ce dernier, n’avait-elle pas songé à lui avouer son amour pour Léandre. Oui, une fois entre autres, elle avait eu envie de crier au fils du père Francœur : « Zéphirin, prenez-moi, mais sachez que ce n’est pas vous que j’aime… mais Léandre Langelier. »

Mais aurait-elle eu le droit de divulguer son amour pour Léandre à autrui, sans savoir, sans être certaine que ce même amour était partagé par Léandre ? Moralement, non ! Alors que faire ?… Et c’est en raisonnant, qu’elle arriva à cette résolution : « Je vais savoir si Léandre m’aime ; s’il m’aime et me le confesse, je dirai à Zéphirin le lien d’amour qui m’unit déjà, et, s’il est généreux, il me laissera à Léandre ! »

Et comme si elle avait eu l’intuition que Zéphirin, en effet, serait assez généreux pour s’effacer, Dosithée se mit à chanter doucement ce seul nom :

— Léandre ! Léandre ! Léandre !…

Ah ! oui, Léandre, c’était bien sa vie, tout son bonheur futur !

Maintenant son appel était parti, comme un agonisant dans un souffle appelle à lui ceux qui lui sont chers. Maintenant, elle n’avait plus qu’à attendre, et à mesure que l’heure avançait elle rentrait dans son rêve favori : se voir l’épouse de Léandre Langelier ! Elle se laissa emporter tout entière dans ce rêve. Elle se vit dans le voile des épousées, au bras de l’élu, devant l’autel resplendissant de lumières et orné de fleurs. La foule autour d’elle se pressait, curieuse, réjouie, avide, admirative. Dosithée se voyait exultante, dans un ravissement presque céleste. Elle se redressait avec fierté dans une apothéose triomphale. Elle se voyait heureuse, belle, enviée !

Pauvre Dosithée ! allait-elle commettre l’étourderie de tant de jeunes filles qui n’ont conçu le mariage qu’à travers les parures de la noce et les plaisirs de la fête ?

Non, elle n’était pas coquette à ce point. Tout de même, elle se fût grandement réjouie de se voir enviée au bras de son Léandre ! Oh ! il n’y aurait pas eu le moindre mal à cela. D’ailleurs, Dosithée était femme et elle ne pouvait que subir les caprices de sa nature un jour ou l’autre ; car la coquetterie est bien le moindre péché de la femme. Et elle n’est pas un défaut, comme tentent de le dire certains esprits grognons parmi le sexe homme, au contraire, elle est de la femme la parure et le charme. Que si la femme s’avisait de perdre sa coquetterie, elle perdrait de ce coup funeste la moitié d’elle-même… Oh ! non, ô hommes trop sévères ! ne blâmez pas trop cette exquise coquetterie qui vous a séduits ! Laissez sa coquetterie à la femme, car cette coquetterie fut et est encore le lien le plus puissant qui vous rattache à elle !…

Mais empressons-nous de dire que Dosithée ne se plaisait pas uniquement pour elle-même dans son beau rêve, car ce rêve, elle l’avait deviné, avait été également celui de son père. Oui, Phydime avait souvent rêvé de voir sa fille l’épouse de Léandre. Non, Phydime n’était pas pour Zéphirin, il l’avait, dit presque clairement :

— Oui, Dosithée, marie-le si tu veux, mais il n’est pas ben ben instruit !

Son mariage avec Léandre, s’il se faisait, serait donc du goût de son père. Elle pouvait donc se réjouir doublement. Ah ! oui, ce pauvre père ! comme Dosithée était contente de lui faire plaisir ! Quant à Dame Ouellet… certes, elle aurait fort bien accueilli Zéphirin comme gendre ; mais en fouillant les pensées intimes de la brave femme on aurait pu découvrir qu’elle aurait accueilli Léandre mieux encore. Donc le rêve de la jeune fille n’était pas déplacé, ni risqué ; il était juste et ne faisait de mal à personne. Loin de faire du mal à quiconque, il faisait des heureux… hormis, peut-être, Zéphirin ?

— Pauvre Zéphirin ! soupira Dosithée, il va certainement souffrir !

Elle s’apitoya sur le champ… Elle s’apitoyait tout comme si elle eût été certaine d’être bientôt la femme de Léandre.

Et sans qu’elle le voulût, elle se mit à établir un parallèle entre les deux jeunes hommes. Non, il n’y avait pas à dire : Léandre l’emportait du coup sur l’autre et sous tous les rapports. Il y avait toute une gentilhommerie dans ce garçon, il y avait quelque chose de très chevaleresque, comme cherchait à se le prouver Dosithée. Ne s’était-il pas modestement éclipsé, lorsqu’il avait cru savoir qu’il y avait amour et promesses entre elle et Zéphirin ? Que d’autres jeunes hommes auraient pris les moyens, et les moins honnêtes peut-être, pour écarter un rival et remporter la conquête ? Et c’est si facile : quelques petites médisances très souvent suffisent, ou même de petites calomnies. Ou bien encore on essaie le ridicule sur un rival heureux, on distille sur son compte, et, mieux encore, on fait par d’autres distiller les méchancetés et les vilenies, et ce rival, on finit par le rendre odieux à celle qui l’aimait. Non, certainement, Léandre n’était pas homme à jouer ce jeu de coquin ; il était incapable de telles bassesses. Léandre Langelier jugeait indigne d’un jeune homme qui se respecte de chercher à supplanter un rival, quand ce rival est le premier. Il voyait là un droit de propriété sur lequel la saine morale ne permet pas d’empiéter. Et il trouvait non moins indigne qu’un homme essayât, par des conseils insidieux, des allusions pernicieuses ou par la tricherie quelconque, de s’implanter en maître dans le foyer d’autrui. Selon lui c’était acte de fourberie, de traîtrise, de lâcheté. Et il avait peut-être raison. Quand l’amour ou l’amitié a uni deux êtres, c’est lâcheté pour quiconque y vient jeter la division et la discorde. Que dire de ceux qui, par de perfides conseils, tentent de désunir deux âmes liées par les liens de l’amour et du mariage ? Léandre Langelier aurait bellement fustigé tous ces beaux-parents qui, au foyer conjugal de leurs enfants, vont semer les germes de leurs stupides envies, de leurs jalousies ou de leur imbécillité. Et, comprenant la gravité de l’action et les terribles conséquences que font naître les semeurs de discordes, il ne pouvait donc chercher à désunir ceux qui étaient unis. Et voilà pourquoi il s’était effacé entre Dosithée et Zéphirin.

Pourtant, il avait commis une faute, quoique légère. Pourquoi était-il venu faire ses adieux à Dosithée ? Ils n’étaient nullement nécessaires, ces adieux. Hélas ! l’homme ne manque pas non plus de faiblesses. Pour ne pas faire le malheur de deux enfants qui s’aimaient, comme il le pensait, Léandre préférait s’éloigner ; néanmoins, il ne sut résister à la tentation de laisser soupçonner à celle qu’il aimait en secret le rêve délicieux qu’il avait fait. Mais cette démarche ne pouvait-elle pas être une tentative d’écarter de l’un et de l’autre Dosithée et Zéphirin ? Elle pouvait en avoir l’apparence seulement. Car Léandre était assuré, certain que Dosithée aimait Zéphirin, que lui n’en était pas aimé, et que ses paroles d’adieu, ses souhaits de bonheur à la jeune fille étaient incapables de briser un lien complètement tissé. Eût-il pensé que sa démarche pouvait être un danger au bonheur de Dosithée ou de Zéphirin, il ne l’aurait pas entreprise.

Aussi, quel effroi l’assaillit lorsque, ce matin de la Toussaint, Phydime remit au jeune homme la lettre de Dosithée. Il trembla de tout son être.

— Oh se dit-il avec émoi, est-ce que j’aurais sans le vouloir…

Il n’osa pas compléter sa pensée, il manquait de hardiesse.

Il se troubla étrangement, et son trouble n’échappa pas à Phydime qui, sur le moment, demeura très étonné et inquiet. Il lui était impossible d’interpréter les sentiments du jeune homme, tant la physionomie de ce dernier se transformait rapidement. En effet, Léandre Langelier était sous le coup des pensées les plus contraires. Depuis deux mois il s’avouait qu’il aimait Dosithée, et pendant ces deux mois il avait refoulé son amour en s’affirmant qu’il n’avait pas le droit d’aimer cette enfant dont un autre avait reçu la promesse ou le serment. Pour échapper aux serres de cet amour, il s’était mis à chercher une autre jeune fille qui pût lui faire oublier celle qui, la première, avait fait tressaillir son cœur : il n’en trouva aucune. Et il avait continué de penser à Dosithée, mais sans espoir ; le souvenir de la jeune fille était à son cœur malade un baume très doux. L’oublierait-il complètement ? Peut-être oui, mais seulement lorsqu’elle serait devenue la femme de l’autre ! Sans le savoir Léandre conservait toujours un faible espoir.

Et voilà que, bien à l’improviste, son père lui apportait une lettre d’elle. Une lettre !… Oui, il la tenait là, dans ses mains tremblantes. Quel malheur lui annonçait-elle… ou quelle joie ? Non… ce ne pouvait être une joie ! Allons ! il allait bien savoir…

Mais ouvrir cette lettre et la lire sous les yeux de Phydime ? Il ne l’osait pas… La cloche de l’église résonna lourdement dans l’atmosphère base et chargée de neige. Les paysans qui s’attardaient encore devant le temple entrèrent. Phydime les suivit. Léandre à son tour pénétra dans le temple saint. L’office allait commencer.

Quand il fut dans son banc, le jeune homme se décida à prendre connaissance de la lettre. Il le fit avec beaucoup de précautions, afin que les fidèles dans son voisinage n’y vissent rien. Il lut hâtivement des mots qui prenaient un sens magique, miraculeux… des mots qui jetaient à ses yeux éblouis des rayons de lumière. Une joie intense le fit défaillir presque. Ah ! s’il avait la même estime pour elle… le même amour ! Elle le demandait !… Ah ! mais, elle n’aimait donc pas l’autre ? Ah ! mais, elle ne s’était donc pas promise ? Et elle l’appelait… elle l’appelait à elle !…

Une joie comme celle qui envahit Léandre ne se peut dépeindre !…

Après l’office divin, près d’un groupe de paysans rassemblés sur la place de l’église, Phydime bourrait sa pipe.

Léandre s’approcha et le tira à l’écart.

— Monsieur Phydime, murmura-t-il avec un sourire heureux, vous pourrez dire à mademoiselle Dosithée que j’irai ce soir…

— Ah ! mon garçon, s’écria familièrement Phydime tout réjoui et en frappant l’épaule du jeune homme, vous serez joliment bien attendu !

Et tous deux se comprirent de suite dans le même transport de joie.