Bœufs roux/15

Éditions Édouard Garand (55p. 69-71).

XV


Toute cette matinée et jusqu’au retour de son père Dosithée endura un supplice parfois suave, parfois atroce.

Viendrait-il ?…

Toute sa pensée était ramassée en cet espoir.

Par sa fenêtre elle guetta donc le retour de Phydime.

Vers onze heures la neige avait cessé de tomber, et il en était tombé si peu que le sol n’était pas entièrement recouvert. Néanmoins, toute la campagne était blanche, de même que les montagnes du Nord, et, comme glissant sur cette blancheur immaculée, le fleuve roulait ses eaux sombres. Un manteau grisâtre enveloppait encore le firmament ; et, avec ses bois dénudés, les prés blancs et déserts, le silence qui planait de toutes parts, la nature, si merveilleuse quelques mois auparavant, avait pris un visage blême et mélancolique. Dosithée la considérait avec un immense regret.

Plus tard, quand l’heure vint où Phydime serait de retour de l’église, Dosithée attacha ses yeux anxieux sur la route. De loin elle l’aperçut, il venait grand train. Puis elle perçut le roulement de la voiture, mais assourdi par la mince couche de neige.

Quelle nouvelle allait-il apporter ? Le front collé à la vitre, les mains crispées sur l’appui de sa fenêtre, le sein bouleversé, haletante, elle attendit, la pauvre Dosithée ! Un condamné à mort n’attend pas avec plus de trouble l’heure terrible. Son cœur battait à se rompre. L’angoisse la mordait cruellement. Une sueur froide humectait tout son visage. Souvent elle était saisie d’étourdissements passagers…

La voiture approchait rapidement. Oui, Phydime venait au grand trot de sa pouliche grise, comme s’il avait eu hâte d’arriver.

Ah ! quelle nouvelle… quelle nouvelle apportait-il ?

La jeune fille sentit ses jambes se dérober sous elle, ses dernières forces l’abandonner. Dans son cœur l’espoir et la crainte se livrèrent un dernier et rude combat. .. qui l’emporterait ? Et elle le pressentait, la pauvre jeune fille : oui, si c’était la déception qu’on lui apportait, elle allait s’écraser là… morte peut-être ! Elle sentait son cœur si affaibli, que le moindre choc pourrait l’arrêter net de battre ! Bon ou mauvais, le coup allait être décisif !

Tout à coup, alors que la voiture se trouvait encore à un arpent environ de la maison, Dosithée entendit la voix de son père chanter joyeusement…


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux :

Ma charrue est en bois d’érable,
L’aiguillon en branche de houx…


Paupières closes, chancelante, Dosithée allait pousser un cri de joie suprême

Elle se contint pour prêter l’oreille. Elle ne voyait ni n’entendait plus son père. Pour une seconde le silence s’était fait. La voiture venait de s’arrêter devant la maison. Puis de nouveau la voix de Phydime s’éleva, elle ne chantait pas cette fois, elle parlait… elle appelait :

— Phémie ! Phémie !

Dame Ouellet était accourue dans la porte donnant sur la galerie.

— Eh ben ! Phydime ? Eh ben…

Un pressentiment de bonheur agita si violemment Dosithée qui écoutait que, par crainte de tomber, elle s’assit sur le bord de son lit.

— Phémie, reprit la voix toute joyeuse de Phydime, dis à Dosithée, pendant que j’vas dételer à l’étable, que Léandre va venir à soir… oui, il va venir pour souper !

Alors la jeune fille se laissa choir tout à fait sur son lit et se mit à pleurer de joie.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Phydime n’était plus le même homme, il était tout à fait rajeuni, rajeuni follement …

— Oui, fou comme une jeunesse ! bougonnait avec un sourire Dame Ouellet.

Et tout cet après-midi, lorsqu’il ne parlait pas, il chantait « ses bœufs ».

— Patience ! criait Dame Ouellet, vas-tu finir de nous ahurir avec ta chanson ?

Presque entièrement revenue à elle, gaie, alerte, Dosithée aidait sa mère à préparer un repas succulent pour le soir. Et toute choses semblaient s’arranger si bien : à l’église le père Francœur avait dit à Phydime :

— Zéphirin est pas ben depuis hier, il n’a pas été capable de venir à la messe, et je pense ben qu’il pourra pas aller voir Dosithée à soir…

— Bon… tant mieux ! avait pensé Phydime.

Enfin, que voulez-vous ? Tout bon chrétien qu’était Phydime, il avait bien lui aussi, comme tout homme imparfait, sa petite dose d’égoïsme. Quoi ! il voulait le bonheur de sa fille, et si ce bonheur était venu enfin, il ne voulait pas qu’on vînt le lui ravir.

Sans doute, il plaignait le pauvre Zéphirin.

— Ça va ben le démancher ! pensait-il.

Oui, mais si Dosithée l’aimait pas

C’est pas dans leur destinée de se marier ensemble, pensait encore Phydime. Le bon Dieu veille et il a pas voulu que ça se fasse, faut donc se soumettre sans regimber.

Certes, Phydime n’avait aucune difficulté à se soumettre, puisque les choses s’arrangeaient selon son goût et ses désirs.

— Sacré mille tonneaux ! soufflait-il de temps à autre à l’oreille de Dame Ouellet, ce qu’on va en faire une noce, Phémie ! Va falloir écrire à Horace, à Georges, à Damase, à tous les enfants qu’ils viennent pour le mariage.

— Mais es-tu fou, Phydime ? Attends donc, répliquait Dame Ouellet. Est-ce que par hasard le jeune monsieur Léandre t’aurait fait des confidences pour que tu te mettes à faire des projets comme ça ?

— C’est toi qui es folle, Phémie, ripostait Phydime, tu me comprends pas. Vois-tu, moi, je devine… Si t’avais seulement remarqué comme Dosithée a repris de la vie ? Ah ! a-t-on été bêtes de s’être pas aperçus qu’elle l’aimait !

Dame Ouellet, qui n’était ni démonstrative ni expansive, essayait en écoutant son mari de se donner un air digne et grave. Mais au fond, tout au tréfonds d’elle-même elle raffolait de Léandre. C’est vrai que Zéphirin était un bon garçon, pensait-elle, mais Léandre…

Et lui arriva vers les cinq heures, comme la nuit tombait, juste au moment où, entre la masse des nuages gris et la cime blanche des Laurentides, un rayon de soleil s’éteignait. Dans l’âme de Dosithée, ce n’était pas uniquement un rayon qui brillait, mais tout un soleil qui éclatait.

Accueilli avec un bel empressement, Léandre Langelier se montra discret et charmant, mais un peu sur la réserve peut-être avec Dosithée avec laquelle, d’ailleurs, il était impatient de se trouver seul. Ce moment vint, lorsque Phydime partit pour les étables avec sa femme : lui, pour faire son train coutumier, elle, pour traire les vaches.

Enfin… les deux amants étaient seuls.

Léandre ne perdit pas de temps.

— Vous voyez, mademoiselle, dit-il en prenant la main de la jeune fille, que je me suis empressé de répondre à votre lettre.

— Merci, murmura-t-elle, rougissante… Ce dimanche, vous vous en souvenez, je ne vous avais pas compris ou plutôt je vous ai compris trop tard !

— Il n’est jamais trop tard, vous le voyez bien, Dosithée !

— C’est vrai, répondit-elle, puisque nous nous comprenons enfin !

Le jeune homme venait de l’attirer à lui doucement, comme une chose fragile qu’il aurait eu peur de briser, ou comme un objet sacré qu’il aurait craint de souiller. Elle se laissa aller… elle s’abandonna… elle se donnait enfin tout entière à celui qu’elle aimait… qui l’aimait !

.........................

Phydime et sa femme les trouvèrent assis côte à côte, la main dans la main, rayonnants tous deux.

— Ah ! ah ! se mit à rire doucement Phydime, je gage que c’est fait ?

— Oui, si vous le voulez, dit Dosithée.

— Si je le veux… ça se demande pas, sacré mille tonneaux ! Vite, Phémie, la bouteille, on va arroser ça !…

Ce ne fut pas long que des perles de cognac tombaient dans les cristaux. Et Phydime, enthousiasmé par ces perles, lança d’une voix tonnante la chanson de ses bœufs…