Bœufs roux/13

Éditions Édouard Garand (55p. 63-66).

XIII


Chaque dimanche, après ou avant la messe, la jeune fille avait revu Léandre Langelier qui l’avait saluée du meilleur sourire et de la plus belle révérence.

Un dimanche, il l’avait abordée et lui avait dit avec un sourire triste :

— Ah ! mademoiselle voici que vient le temps où les fleurs vont se faner… puis ce sera l’hiver endeuillé !

Oh ! comme elle avait compris l’allusion : oui, elle était une fleur qui se fanait même avant l’hiver, et le deuil serait pour lui comme pour elle. Pour lui, la fleur qu’il avait rêvé de cueillir ne serait plus ; pour elle, le soleil qu’elle avait espéré se serait éteint !

Et quand vint octobre, pluvieux et sombre, la fleur si éblouissante qu’on avait connue demeurait à peine l’ombre d’elle-même. Chacun le remarquait. On se demandait :

— Est-ce que c’est son mariage prochain avec Zéphirin Francœur qui lui fait ce mal-là ?

Oui, on paraissait le deviner : c’était bien ce mal-là !

Plus approchait le jour où ce mariage se ferait, plus Dosithée s’en allait vers le néant. Et, pourtant, rien encore n’avait été entendu définitivement entre les intéressés. Ce fut le père Francœur qui vint pour décider de l’affaire sans plus.

Ce jour-là, il trouva Phydime fumant sa pipe au coin du poêle, toujours silencieux et méditatif. Dans un angle éloigné, Dame Ouellet filait.

Dosithée était là-haut tissant une pièce d’étoffe, et l’on entendait distinctement le bruit des pédales et du ros.

Comme il arrivait toujours à ces visites accoutumées, on se souhaitait le bonjour, puis le silence s’établissait. Le père Francœur bourrait sa pipe, l’allumait, fumait un moment puis attaquait la conversation.

Ce jour-là, après avoir tiré quelques rudes bouffées de sa pipe, il y alla à brûle pourpoint d’une question qui parut surprendre Phydime.

— Eh ben ! Phydime, êtes-vous décidé à marier votre fille à mon garçon Zéphirin ?

Phydime se sentit pris au dépourvu.

Il plongea ses regards gris acier dans les yeux timides du père Francœur, puis il toussa, cracha, fuma et répondit :

— Père Francœur, c’est pas à moi à décider, c’est à Dosithée. Si elle veut, c’est ben ; si elle veut pas, c’est son affaire. Moi, je veux pas me mêler de rien. Mais si elle veut, ton gars deviendra mon gars, et quand je mourrai mon bien sera son bien. Est-ce qu’on peut parler mieux que ça ?

— Ah ! oui, c’est ben parlé. Seulement, Zéphirin voudrait décider ça tout de suite, afin de fixer la date. Il voudrait ben se marier avant les Avents.

— Eh ben ! j’en parlerai à Dosithée, et je vous dirai ce qui en est. À propos, père Francœur, comment est-ce que je dois à votre garçon pour le temps qu’il m’a aidé ?

— Ah ! parlez donc pas de ça, Phydime, c’est rien. Il a été ben content de vous rendre ce service-là. D’ailleurs il se considère déjà pas mal comme votre gendre, et il l’a fait pas mal aussi pour Dosithée. Voyez-vous, il s’est dit : si je vais pas aider à Phydime, ce sera Dosithée qui sera obligée de lui aider, et comme je sais qu’elle est pas ben ben, je vais prendre sa place. Je vous l’ai déjà dit, Phydime, Zéphirin n’est pas regardant, jamais il voudrait se faire payer pour un service comme ça.

— Oui, c’est un garçon généreux, admit Phydime, et je lui revaudrai ça quand même un jour ou l’autre.

Le père Francœur s’en alla, mais non avec la décision qu’il aurait voulu emporter pour son fils. Il avait espéré que Phydime consultât sa fille de suite, mais Phydime n’avait pas appelé Dosithée. Il s’en était donc allé avec son espoir déçu, marmonnant avec humeur :

— C’était pourtant pas difficile de demander à sa fille… qu’est-ce qu’il a donc dans le corps, Phydime ?

Ce qu’avait Phydime ?… Ah ! c’est qu’il lui en coûtait gros de marier sa Dosithée avec Zéphirin. D’abord il trouvait le père Francœur trop intéressé à ce mariage, et il n’oubliait jamais ce fameux procès qui l’avait si fort humilié ; ensuite, il pensait toujours à l’autre… à Léandre !

— Pourquoi qu’il vient pas nous voir ? se demandait-il souvent.

Si Phydime avait soupçonné quelque chose dans les rares et courts rapports qui avaient eu lieu entre Léandre Langelier et sa fille, il était loin de la vérité entière. Et le secret que cachait si bien sa fille, le tiendrait-il jamais ?

Lorsque le père Francœur se fut retiré, Phydime interrogea sa femme.

— Eh ben ! qu’est-ce qu’on va faire, Phémie ?

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? bougonna Dame Ouellet sans arrêter son rouet. T’as rien qu’à faire la commission du père Francœur à Dosithée, et elle décidera ce qu’elle voudra. Mais faut toujours ben qu’elle se marie un jour ou l’autre, et te faut un gendre, puisque Horace n’a pas l’air de vouloir revenir.

— Ah ! le sacré gueux, gronda Phydime, il reviendra, mais il reviendra trop tard. C’est égal ! s’il revient, et si j’ai un gendre, je lui achèterai une terre à Horace. J’aimerai mieux faire tous les sacrifices plutôt que de le voir là-bas à se massacrer dans les ateliers du chemin de fer. Comme ça, si Dosithée acceptait Zéphirin, ça ferait ton affaire, Phémie ?

— Lui ou un autre, du moment que ça fera l’affaire de notre fille et la tienne. Faut aboutir à quelque chose. Et puis t’as été à même de le voir, Zéphirin a du cœur et de la vaillance.

— Oui… mais il est pas ben ben instruit pour Dosithée !

C’était peut-être là le point le plus embarrassant pour le fermier, tant il tenait à donner sa fille à un garçon qui posséderait pour le moins autant d’instruction que celle-ci.

Avant de consulter Dosithée, il décida d’attendre au soir pour se donner le temps de réfléchir encore. Mais toute la réflexion qu’il fit le reste de cette journée ne l’avança pas, il en était toujours au même point :

— Est-ce que sa fille, instruite, serait heureuse avec Zéphirin qui n’était pas ben ben instruit ?…

Le soir, après le souper, Phydime brusquement aborda la grave question.

— Dosithée, dit-il d’une voix peu sûre, le père Francœur veut savoir si tu vas marier Zéphirin… que décides-tu ?

— Désirez-vous ce mariage, papa ? demanda la jeune fille timidement.

— Moi, c’est pas de mes affaires, ça te regarde !

— Et vous, maman ? questionna encore la jeune fille.

— Moi, je dis que Zéphirin c’est un bon garçon et qu’il fera aussi ben ton affaire qu’un autre. Mais tu es libre, et fais ce que tu voudras.

— Eh bien ! papa, et vous, maman, je vais vous dire la vérité : je n’aime pas Zéphirin, mais j’ai pour lui une grande estime. Et vous, papa, vous vieillissez rapidement et vous avez besoin d’aide sur la terre, c’est pourquoi j’épouserai Zéphirin quand il le voudra.

— Tu es sûre que tu ne le regretteras pas ? demanda Phydime.

La jeune fille ne répondit pas de suite.

— Parle, commanda Phydime, je veux tout savoir. Car si t’as des doutes, vaut mieux rester comme t’es et comme nous sommes. Plus tard, qui sait… Il y a une chose que je peux te dire : si t’aimes pas Zéphirin, ne le marie pas… attends !

Dosithée se mit à pleurer.

Dame Ouellet pleura aussi, c’était plus fort qu’elle.

On était assis autour de la table, et le repas était terminé.

Phydime se leva brusquement et gagna sa chaise au coin du feu pour qu’on ne vit pas les larmes qui venaient à ses yeux.

Il alluma sa pipe.

Le silence s’était fait, troublé seulement, dehors, par les derniers chants du crépuscule, dedans, par les sanglots difficilement contenus de Dosithée.

— Pourquoi pleurer ? demanda tout à coup Phydime d’une voix bourrue qui lui aidait à cacher son émotion.

La jeune fille ne parla pas, mais par un grand effort de sa volonté, elle réussit à dompter son chagrin et à arrêter tout à fait le flot de ses larmes.

Phydime et sa femme comprirent bien, cette fois-là, que leur fille aimait… Mais qui donc aimait-elle ? Était-ce Léandre ? Et aimait-elle Léandre sans espoir ?

Oh ! comme Phydime eut une forte envie de confesser sa fille, de lui faire avouer le terrible secret qui la tuait peu à peu, et peut-être aurait-il trouvé le moyen de la remettre dans la voie du bonheur. Mais il redoutait tant de toucher à quelque chose de trop délicat pour lui, homme rude, qui ne savait pas s’y prendre.

Après un moment de silence, il dit entre haut et bas, comme pour répondre à ses pensées :

— Eh ben ! on va laisser faire encore un peu, et on verra ensuite.

La veillée s’écoula tristement sans qu’une décision fût prise.

Les jours suivants furent encore plus tristes, plus mornes, plus douloureux pour Dosithée. Elle s’essayait à prendre une résolution, mais elle en était incapable. Vingt fois par jour elle se disait : « Il le faut… il le faut… » Oui, mais chaque fois elle se trouvait prise d’épouvante mystérieuse. Oh ! quel puissant et inhumain pouvoir la tenait donc ainsi en ses affreuses tenailles ! Souvent elle se croyait aux prises avec une bête immonde qui l’enserrait de tentacules innombrables. Non, non… jamais elle ne pourrait se résoudre à donner de son plein gré sa main à Zéphirin !

À deux ou trois reprises le père Francœur était revenu à la charge pour avoir une réponse définitive.

— Faudrait ben savoir ça avant la Toussaint ? avait-il dit une fois avec un air impatienté.

— Oui, la Toussaient approchait rapidement.

Dosithée, de plus en plus tourmentée, voulut essayer d’en finir.

— Père Francœur, bégaya-t-elle, on décidera la chose après-demain… après-demain, le vingt-cinq…

Et elle s’était sauvée à sa chambre pour laisser libre cours à sa torture, à ses pleurs dont la source semblait revivre.

Or, le lendemain, la jeune fille tombait malade, d’un mal qu’elle ne connaissait pas.

Phydime alla chercher le médecin qui diagnostiqua devant le père et la mère :

— Ébranlement du système nerveux !

Mais en lui-même il reconnaissait le vrai mal et en savait le véritable degré.

— Un mal d’amour ! pensait-il.

— Est-ce que c’est grave, cet ébranlement ? avait demandé Phydime, soucieux et inquiet.

— Non, ça va passer comme c’est venu. Des toniques, une diète suivie, c’est tout. Quelques jours de repos suffiront pour la remettre sur pieds.

En effet, le matin de la Toussaint Dosithée s’était levée assez bien portante, quoique affaiblie.

— Je compte ben que t’as pas envie de venir à la messe ? avait demandé Phydime.

— Non, papa, je n’aurais pas la force. Mais si vous voulez l’apporter, je vais vous donner une lettre.

Il la regarda avec surprise.

— C’est bon, dit-il seulement.

Dosithée remonta à sa chambre et se mit à écrire une courte lettre à laquelle elle avait dû longuement penser. Sa main tremblait beaucoup, mais elle parvenait à rendre son écriture bien lisible. Elle glissa la lettre dans une enveloppe et mit sur celle-ci la suscription, mais, cette fois, d’une main plus ferme. Elle descendit et donna la lettre à son père.

Phydime ne savait pas lire, et il demanda :

— À qui cette lettre ?

Dame Ouellet se trouvait un peu à l’écart, mais pas si éloignée qu’elle n’aurait pu entendre. Aussi la jeune fille se pencha-t-elle à l’oreille de son père pour murmurer, rougissante et défaillante :

— Pour monsieur Léandre Langelier…

Phydime faillit tomber à la renverse.

— Sacré mille tonneaux ! jura-t-il.

Il écarquillait les yeux sur l’enveloppe, rougissait, souriait largement.

Dosithée tremblait comme une feuille, et parfois l’on aurait dit qu’elle avait des velléités de reprendre la lettre.

Dame Ouellet ouvrait des yeux stupéfaits. Phydime, comprenant que sa fille voulait que la chose demeurât secrète pour le moment, retrouva sa figure impassible et grogna :

— C’est bon… c’est bon… j’vas lui donner ta lettre à Monsieur le curé !… Il s’en alla, content d’avoir donné le change à sa femme.

Car Dame Ouellet n’allait pas non plus à la messe, elle ne voulait pas laisser seule sa fille malade.

Phydime prit le chemin de l’étable pour aller atteler.

Dosithée remonta à sa chambre, la solitude était son meilleur réconfort. Elle s’accouda sur l’appui de sa fenêtre fermée, et par le rideau de dentelle et la vitre légèrement givrée à ses quatre angles, elle surveilla la route par où s’éloignerait son père.

Se trouvant seul pour aller à la messe ce matin-là, Phydime attela la pouliche grise à sa « slague ».

Dosithée le vit passer sur la route en bas, puis elle le suivit longtemps des yeux à travers les arbres dépouillés et tout blancs de givre.

Le ciel était couvert et bas. Une petite neige fine commençait à tomber et blanchissait peu à peu la route et les champs. Un vent froid s’élevait du Nord-Ouest, et ce vent, tout à coup, lui apporta à travers le mince brouillard de neige la voix de son père. Elle écouta avec attention, tremblante, approchant son oreille de la vitre glacée. Était-ce possible ?… Oui… elle entendait parfaitement, quoique mêlée et se confondant au roulement de la « slague », elle entendait son père chanter sa chanson « des bœufs ». Phydime chantait ! C’était incroyable, lui qui n’avait pas chanté depuis des mois ! Dosithée ne voyait plus son père, mais elle saisissait encore dans l’éloignement et par échappées, parfois sonores, la voix de son père et le roulement moins saisissable de la voiture. Puis ce fut le silence autour d’elle, puis le gémissement du vent au-dehors et le rideau de neige qui s’agitait frileusement. N’importe ! Dosithée se sentit revivre à demi : car la voix joyeuse de son père avait fait luire un rayon de soleil dans l’ombre si épaisse de son cœur…

Elle sourit…