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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran/2/XXVII

XXVII

Des traîtres ! Toujours des traîtres.


La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant quelque piège, n’osa les poursuivre hors de l’enceinte de son propre camp, et le maharajah s’empara d’un cheval qui était attaché à un piquet des grand’gardes. En un clin d’œil il se mit en selle, et partit au galop.

Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.

« Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l’armée. Çette nuit le salut, et demain la vengeance. »

Tous en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un objet informe s’élevait dans l’ombre et semblait demander grâce.

Corcoran arma son revolver.

À ce bruit sec et inquiétant, l’objet informe s’aplatit sur le sol en poussant un cri de frayeur :

« Seigneur ! Grâce ! Pardon ! Grâce ! »

Corcoran mit pied à terre.

« Qui es-tu ? dit-il. Parle vite, ou je te tue. »

Déjà même, sans qu’il eût la peine de s’en mêler, Louison, enragée contre toute l’espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait mettre le pauvre diable en pièces.

« Hélas ! seigneur maharajah, s’écria l’autre, car à leavoix impérieuse et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.

— Baber ! Que fais-tu là ? Où est mon armée ?

— Ah ! seigneur, dès qu’ils ont vu les Anglais s’avancer, la frayeur s’est répandue dans le camp.

— Et mon général Akbar ?

— Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier ; mais on ne l’écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp des Anglais a crié que vous étiez mort. À ce cri, toute la cavalerie a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L’infanterie a suivi et Akbar n’a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à trois ou quatre lieues d’ici.

— Et toi ?

— Moi, seigneur !… j’ai crié de tous les côtés qu’on mentait, que vous étiez vivant, plus vivant que jamais, qu’on s’en apercevrait avant deux jours.

— Bien ! Et d’où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois lieues en arrière des fuyards ?

— Ah ! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir qu’ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter. »

Baber poussa un grand soupir.

« Le fait est, dit Corcoran en l’examinant, que tu es cruellement meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher ?

— Pour vous suivre, seigneur, dit l’Hindou, je marcherais sur le tête et sur les mains. »

Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du cheval de Corcoran ; mais là les forces lui manquèrent.

Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l’allié le plus précieux, après sa chère Louison.

« Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J’entends le galop de deux chevaux attelés à une voilure. Ce doit être un des fourgons de l’armée. Laissez-moi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez que quand je vous appellerai. »

Le bruit se rapprochait.

Quand la voiture ne fut plus qu’à cinquante pas de l’Hindou, il éleva la voix tout en gémissent ; et cria de toutes ses forces :

« Qui veut gagner deux mille roupies ? »

Aussitôt la voiture s’arrêta, et deux hommes descendirent armés jusqu’aux dents.

« Qui parle de gagner deux mille roupies ? demanda l’un d’eux, qui tenait à la main un long pistolet.

— Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous serons au camp.

— Où sont-elles ? dit l’homme.

— Dans ma tente, au camp du maharajah.

— Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux. »

En même temps l’homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.

« À moi, seigneur maharajah ! » cria Baber.

En même temps, il s’élança à la tête des chevaux et se suspendit au mors pour les empêcher de partir.

L’homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant.

Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans lâcher prise.

En même temps Corcoran parut.

« Halte ! canaille ! » cria-t-il d’une voix tonnante.

À cette voix si connue, à la vue du maharajah, les deux hommes se prosternèrent.

« Seigneur, notre vie est en tes mains, qu’ordonnes-tu ?

— Déposez vos armes ! » dit Corcoran.

Ils obéirent avec empressement.

Corcoran prit la lanterne et l’élevant à la hauteur du visage des prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar.

« Où vas-tu ? » dit-il.

Akbar garda le silence.

« Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar désertait. Il allait au camp des Anglais.

— C’est faux, s’écria Akbar en balbutiant.

— Traître ! dit Corcoran. Et toi ? »

Le compagnon d’Akbar n’était pas moins effrayé que son chef.

« Seigneur, je ne suis qu’un simple officier. J’obéissais à mon général.

— Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les dans l’intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le camp. C’est le conseil de guerre qui décidera de leur sort. »

Baber obéit, sans qu’aucun des deux misérables osât lui résister. La vue de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines.

« Et maintenant, en avant, et au galop ! s’écria le maharajah. Il faut que nous soyons au camp avant une heure, qu’à midi nous commencions la bataille avec les Anglais, et qu’à six heures du soir nous ayons vengé Garamagrif et Scindiah. N’est-ce pas, Louison ? »