Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran/2/XVI

XVI

Comment Baber se rendit utile, n’ayant pu se rendre agréable.


Le camp anglais couvrait presque toute la colline.

Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, courageux et redoutables lorsqu’ils sont bien commandés, occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au centre. On n’avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.

Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands de toute espèce au service de l’armée. Ces marchands emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu’on fût très-loin de l’ennemi, et que la guerre ne fut même pas encore déclarée, le major Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses gardes.

Car c’était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l’armée dirigée contre Corcoran.

Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d’éclatants exploits. Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n’avait plus contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l’avouer, n’avait plus durement traité les vaincus. Il les pend aussi vite qu’il le peut, écrivait à lord Henri Braddock son chef d’état-major, et les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus. En somme, c’était un brave, honnête et solide gentlemen, très-persuadé que le monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l’espèce humaine est fait pour cirer les bottes des gentlemen.

Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il venait d’écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les délivrer du joug d’un scélérat du nom de Corcoran, qui s’était emparé par vol, fraude et meurtre du royaume d’Holkar. Ayant écrit ce morceau d’éloquence, il s’assoupit.

Quoiqu’il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.

Il rêvait à la Chambre des lords et à l’abbaye de Westminster. Rêves délicieux !

Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l’armée la plus redoutable qui eût jamais fait compagne dans l’Hindoustan. Corcoran, tout défiant qu’il fût, devait être surpris, car on allait envahir son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même, — car Barclay n’ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu’il n’en fût pas complice, — peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on ?

Donc, la victoire n’était pas douteuse.

Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.

Donc, il donnerait à l’Angleterre un royaume de plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.

Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois millions de roupies.

Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.

Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un château tout neuf, Oak-Castle, construit par un marchand de la Cité, qui s’est ruiné au moment de se retirer à l’ombre des chênes et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de bois, de terre et de prairies.

John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel en partage une admirable fécondité, — quatre fils et six filles.

L’aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres…

Au moment où Barclay allait rêver à l’avenir de ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa tente.

« Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au général.

— Que lui veux-tu ? demanda l’aide de camp d’une voix brutale.

— Seigneur, je ne puis m’expliquer qu’en présence du général.

— Tu reviendras demain.

— Demain ! dit l’Indou. Il sera trop tard. »

Il essaya de nouveau d’entrer ; mais Barclay entendit le bruit d’une lutte nouvelle et d’un poing qui s’abattait sur une tête. Puis l’aide de camp cria :

« Holà ! Deux hommes ! Qu’on emmène ce drôle, et qu’on le tienne sous bonne garde jusqu’à demain.

— Demain ! s’écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts. »

À ces mots, Barclay sauté à bas de son lit, chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa sur un gong.

Aussitôt, le valet de chambre indou parut.

« Dyce, dit le général, d’où vient ce bruit ?

— Seigneur, répondit Dyce, il s’agit d’un malheureux qui a voulu interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major Richardson n’a pas voulu qu’on éveillât Votre Honneur, et a jeté l’Indou à terre d’un tel coup de poing, qu’on vient de le relever presque évanoui.

— Appelez Richardson. »

L’aide de camp entra.

« Où est l’homme que j’entendais tout à l’heure ? demanda Barclay.

— Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas averti de sa présence ?

— Général, j’ai cru qu’on devait respecter votre sommeil.

— Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet homme. »

Richardson sortit de fort mauvaise humeur.

Cinq minutes après, l’Indou paraissait devant le général. C’était un homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.

En deux mots, c’était notre ami Baber.

À la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l’interroger.

« Qui es-tu ? demanda le général.

— Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.

— Ton nom ?

— Baber.

— Que me veux-tu ?

— Général, dit l’Indou, je venais vous sauver ; mais ou m’a repoussé à coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m’a cassé deux dents. »

Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.

« C’est bien. On te payera, dit Barclay… Tu venais nous sauver ?… Que veux-tu dire ?

— Seigneur, dit l’Indou, vous êtes trahi.

— Par qui ?

— Par vos régiments sikhs.

— En vérité ! et comment le sais-tu ?

— J’ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont gagnés.

— Par qui ?

— Par le maharajah Corcoran. »

Ce nom fit réfléchir Barclay.

« Où est le maharajah ?

— Seigneur, je l’ignore. Mais j’entendais, il n’y a qu’un instant, deux soubadards sikhs dire qu’il doit être à présent sur la route de Bombay, à trois lieues d’ici, avec sa cavalerie. »

Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l’Indou. Sa figure rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.

« Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.

— Seigneur, s’écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n’avez que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.

— Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les régiments anglais. S’il y a trahison, nous surprendrons les traîtres et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l’Inde un souvenir ineffaçable. »

On emmena Baber ; mais, au moment où Richardson allait exécuter l’ordre qu’il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris :

« Au feu ! au feu ! »

Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, sans qu’on s’en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.

Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils avaient à combattre.

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Le feu avait envahi d’abord le quartier des marchands et des vivandières qui suivaient l’armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme s’étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui commencèrent à éclater en l’air. Déjà tous les hommes attachés au service des équipages de l’armée se répandaient au bas de la colline, fuyant les détonations de toute espèce ; les femmes et les enfants les avaient précédés et couraient au hasard en criant :

« Trahison ! trahison ! »

Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s’inquiétait que de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit ; mais l’artillerie était déjà hors de service. Les caissons prenaient feu l’un après l’autre, la moitié du camp était déjà brûlée, et l’on n’espérait plus sauver le reste.

Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu’il avait affaire à des traîtres, ordonna d’en finir par une charge à la baïonnette.

À cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et les sabra sans pitié.

Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l’armée de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies environnantes ; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les bois ; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs munitions ; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et marquis.

Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, étaient victimes d’une erreur, et personne n’avait trahi, excepté le maudit Bebar. Pour celui-là, si Barclay avait su où le prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s’en doutait, avait pris la clef des champs pendant l’incendie, et s’en allait d’un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que lui devait le trésorier du maharajah.