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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran/2/XVII

XVII

L’Asie à vol d’oiseau.


Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu l’imposant spectacle de l’incendie du camp anglais. Tous deux gardaient un profond silence.

« C’est horrible, dit enfin Quaterquem. J’aurais voulu pouvoir secourir ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts ! Deux ou trois mille blessés !

— Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que d’être tué par lui

— Oui, sans doute.

— Eh bien, pouvais-je m’en tirer à meilleur marché ? Ce Baber, il faut l’avouer, est un précieux coquin. En un clin d’œil, il a allumé, sans être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles ! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing et les coups de crosse ! On parle du courage et de le patience de Caton d’Utique. Mon ami, Caton n’était qu’un efféminé auprès de cet Indou. S’il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante de son caractère, ce gredin serait aujourd’hui le plus vertueux des hommes.

— Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage ? Barclay reviendra dans quinze jours avec une armée nouvelle.

— Bah ! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en campagne avant un mois. C’est autant de gagné sur l’ennemi. Il se peut, d’ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d’un si triste début, ne pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi ; car, enfin, il m’a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut en résulter ? Quant au miracle, je compte sur Baber pour en fabriquer la légende… Mais voici le soleil qui se lève derrière l’Himalaya ; il est temps de continuer notre voyage…

— Veux-tu revenir à ton camp ?

— Rien ne presse, et, puisque l’occasion se présente, je ne serais pas fâché de voir à vol d’oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les préceptes du Vendidad.

— Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la frégate.

— Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend de l’Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de rivières ?

— Ne le reconnais-tu pas ? répondit Quaterquem. C’est l’Indus. Les rivières que tu as vues il n’y a qu’un instant sont celles du Pendjab, l’ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à l’horizon, ce désert immense et sablonneux, d’un gris jaunâtre, borné au nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l’océan Indien, c’est l’Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent à la chaîne de l’Hindou-Koch, que les Grecs, qui n’avaient que deux ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n’ont jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu’il y avait là autrefois des nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même ; ce que tu as vu au sud, c’est le Bêloutchistan ; ce que tu vois au nord, c’est le Kaboulistan, l’Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou de villages ? Où sont même les rivières et les routes ? Çà et là, dans quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à grand’peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une fontaine et quelques ruines. Voila les grandes villes des Perses et des Mèdes.

— Est-ce que les historiens anciens auraient menti ? demanda Corcoran.

— Pas tout à fait, mais il s’en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec trois millions d’hommes n’a pu conquérir leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l’Ogre, qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.

— Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les feux du soleil ?

— C’est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, la ville sainte, l’ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu’il peut, — témoin ton ami Baber.

— Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.

— Horribles ! mais tous les jours l’homme le plus civilisé, celui que tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers d’hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants — deux parsis et un Anglais, — qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et soir, et qui se sont associés l’an dernier pour avoir le monopole du riz dans la présidence de Bomhay. En quinze jours, leurs habiles manœuvres ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions d’hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim ; le reste se serrait le ventre ; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse. Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens ? Ils n’ont violé aucune loi. Rien ne défend d’acheter du riz et de faire du bénéfice en le revendant.

— Et voilà pourquoi tu t’es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé ?

— Oui. Là, du moins, je suis à l’abri des autres hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu’à deux mille lieues de Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous passerons la soirée ensemble en causant de omni re scibili et quibuscam aliis. Tu verras si ma solitude, où j’ai toutes les roses de la civilisation, — mais les roses sans les épines, — ne vaut pas bien ton royaume, ta couronne et ton espérance d’être un jour empereur de l’Inde.

— Peut-être as-tu raison, dit Corcoran ; au reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de Nini et d’embrasser monsieur Zozo, s’il est bien propre. »

À ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C’était Acajou qui sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.

« Oh ! massa Quaterquem, s’écria-t-il, bon comme pain chaud ; tendre comme gâteau de riz qui sort du four. Oh ! Nini bien contente. Nini revoir Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d’Acajou. Nini retrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes. Acajou peler pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes :

Lunette à Croco
Sur nez à Zozo. »

En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son cœur.

« Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. Il n’est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, ni hardi comme toi ; il n’est pas maharajah, et bien moins encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, voilà tout son horizon ; ma maison, mon île dont on peut faire le tour en trois heures, voilà son univers ; eh bien, il est mille fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à un but chimérique, et qui mourras d’une balle tirée par derrière dans quelque combat d’avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre la liberté à cent millions d’esclaves.

— Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux d’imiter Acajou ? Mon cher ami, c’est demander au pommier de donner des prunes. Aujourd’hui le vin est tiré, il faut le boire. »

Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile et sûre, fendait l’air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la terre, si ce n’est la lumière ou l’électricité.

Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa chemin vers l’Orient, atteignit en une heure les premières pentes des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du Thibet, couvertes de neiges éternelles.

Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la plus fertile de l’univers.

On voyait le fleuve sillonné dans son cours d’une immense quantité de bateaux à voiles de toutes grandeurs.

Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.

Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque déserte. Çà et là quelques groupes d’Indiens couchés à l’ombre des portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter le repos.

« Regarde le fort William, dit Corcoran. C’est là que sont nos plus redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour un palais magnifique et coûteux, que de mesures dans cette immense capitale !

— Eh ! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes contrastes. »

Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant son vol dans l’espace, s’élançait à tire d’aile vers l’Indo-Chine. En moins de deux heures elle dépassa l’empire Birman, Siam, le pays des Annamites et l’île sombre et volcanique de Sumatra.

« Tu vois aujourd’hui, dit Quaterquem au maharajeh, ce qu’aucun œil humain n’avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux, l’Européen est un être inconnu. À peine çà et là quelques pieux missionnaires s’engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois eux-mêmes et les Annamites n’ont pas osé tracer des routes. »

Déjà, le continent de l’Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d’être mouillé par leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s’élevait tout à coup à une hauteur prodigieuse ; puis, quand le ciel redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.

Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l’atmosphère s’imprégnait d’odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d’arrêter, tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d’un mouvement toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.

« Ceci, dit Quaterquem, c’est la mer de Chine. Je commence à sentir que j’approche de mes États, car j’ai des États, moi aussi, bien que mon seul sujet (et je ne désire pas en avoir d’autres) soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l’Océan qui se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais le sultan qui la gouverne à de mauvaises habitudes ; il aime la chair fraîche et ne ferait qu’une bouchée de toi et de moi, si l’envie nous prenait d’aborder dans ses États.

— J’ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu s’établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans la gueule du monstre, à Sarawak.

— Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s’ennuya. C’est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l’Inde, l’Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d’être riche et confortable ; or la fortune de celui-là n’était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de toi…

« Depuis la presqu’île de Malacca jusqu’à l’Australie, ce n’est qu’un immense archipel. Il y a là plus d’îles que de cheveux sur ma tête. Or, les Malais qui s’ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s’embusquent dans tous les coins de l’archipel, et qui attendent au passage les marchands de la Chine, de l’Angleterre et des États-Unis. Ils n’attendent malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante vaisseaux français, par an dans ces parages.

« Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à condition qu’ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.

« Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit commerce. Sa renommée s’étendit dans l’archipel, et le sultan de Bornéo, qui craignit de fournir à ce philanthrope l’occasion de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, entourée d’un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous irons lui demander à déjeuner. »

Cependant le jour commençait a baisser.

« Quelle heure est-il ? demanda Corcoran.

— Quatre heures trois quarts. Il est temps d’arriver. Nini, si nous tardions davantage, serait capable d’aller se coucher avec monsieur Zozo, et nous souperions mal… Hop ! la frégate ! hop ! la belle ! En avant ! »

À ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son guide, bondit d’un élan nouveau dans l’espace.

« Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante lieues à l’heure, dit Quatorquem. Si nous rencontrions le sommet de quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême… Ah ! enfin ! nous touchons au but. »

Au même instant, la frégate s’arrêta si brusquement, que les trois voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.

« C’est la faute d’Acajou, dit Quaterquem. Par trop d’impatience de revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout a coup la machine, et nous avons failli vider les étriers… Patience, maître Acajou. Il s’agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes. »

Au même instant, deux cris se firent entendre :

« Acajou, massa Quaterquem !… Papa ! »

C’étaient Nini et Zozo qui accouraient.