Aux glaces polaires/Chapitre XVIII

Noviciat des Oblats de Marie Immaculée (p. 429-457).


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Résidence des missionnaires du grand lac de l’Ours

CHAPITRE XVIII



LES ESQUIMAUX




« Des Japonais ». — Qualités et défauts. — L’évangélisation des Esquimaux. — Aux Bouches du Mackenzie. — En Alaska. — À Chesterfield Inlet. — Au Golfe du Couronnement. — L’Apostolat des Pères Rouvière et Le Roux. — Le meurtre. — Fécondité du sang. — Mission de Notre-Dame du Rosaire.


Les Esquimaux sont les habitants des terres ou, pour mieux dire, des glaces les plus désolées de notre globe.

Leurs diverses tribus parcourent le littoral de l’océan Glacial arctique, depuis le détroit de Behring, extrémité ouest de l’Alaska, jusqu’au détroit de Belle-Île, extrémité sud-est du Labrador. Par l’océan congelé, ils se sont répandus du continent jusque dans le Groenland et dans de nombreuses îles polaires groupées sur les atlas sous les noms de Terre de Baffin et de Territoire de Franklin.

Leur nombre total est évalué par les uns à huit ou dix mille, par les autres à quinze ou vingt mille.


La communauté de langue, de traditions, de légendes, de coutumes qu’on rencontre chez eux affirme leur homogénéité nationale. Ces coutumes, légendes, traditions, langue, permettent aussi d’établir leur filiation et de retrouver leur habitat primordial. Ce sont autant de racines par lesquelles ils se rattachent aux races de l’Extrême-Orient. Un groupe de ces indigènes, qui ne put franchir le pont naturel des îles Aléoutiennes, se trouve encore dans le Kamtchatka sibérien comme pour attester l’origine des peuplades hyperboréennes du Nouveau-Monde.


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MariexxxxxxxxxxxxxxxxxJoseph
Les deux premiers chrétiens du P. Turquetil

Les traits mêmes de leur visage trahissent leur étroite parenté avec les peuples d’Asie. L’expression spontanée qui les accueille, dès qu’ils paraissent parmi les Blancs, ne varie point : « Mais ce sont des Japonais ! » En effet, mêlés aux jaunes de l’archipel du Soleil Levant, ils ne s’en distingueraient guère.

Le Père Petitot traça des Esquimaux ce portrait :


Un visage presque circulaire, aux traits larges et plats de la race mongolique, plus large aux pommettes qu’au front, lequel va se rétrécissant ; des joues grasses, potelées, rebondies ; un occiput conique ; une bouche large, toujours béante, à lèvre inférieure pendante ; une petite barbe de bouc, claire et raide comme leur chevelure ; de petits yeux noirs bridés et obliques comme ceux des Chinois, brillants d’un éclat tout ophidien ; un teint bistré et mat, tirant sur l’olivâtre ; des cheveux gros, plats, cassants et d’un noir d’ébène…

Grasses, corpulentes, proprettes, les femmes ont un teint plus blanc, des joues plus colorées et des traits plus délicats que leurs maris. Leur lèvre supérieure est généralement retroussée, comme on la représente chez les femmes cosaques et tartares ; mais l’inférieure avance en faisant une lippe peu digne. Leur nez est ordinairement court, leur front élevé ; leurs yeux sont pétillants et moins bridés que ceux des hommes. Elles aiment à relever leur chevelure au sommet de la tête, comme les Chinoises et les Japonaises…

La taille des Esquimaux est plutôt au-dessus qu’au-dessous de la moyenne. Il est parmi eux des hommes fort grands ; mais la taille des femmes est généralement petite… Ils sont bien proportionnés, larges des épaules, légers dans les exercices gymnastiques, excellents danseurs et mimiques parfaits…


Les qualités naturelles et les vertus humaines ne manquent pas aux Esquimaux. Leur hospitalité, démonstrative à l’orientale, d’autant plus démonstrative qu’ils nourriront contre leur hôte plus de desseins perfides, semble ordinairement sincère. L’étranger devient comme le maître de leur logis. Cette courtoisie avait frappé le Père Le Roux, qui écrivait, trois mois avant de tomber sous leurs coups :


J’ai été reçu chez les Esquimaux, comme la première fois, avec des manifestations de joie. Tout le, temps que j’ai passé avec eux, je fus traité en hôte de marque. Il n’y avait qu’une tente au camp ; on m’y donna la plus belle place, et je pouvais, pour ainsi dire, en disposer en maître absolu. Son propriétaire me demandait la permission d’y entrer. Aux repas les meilleurs morceaux m’étaient toujours réservés…


Le Père Rouvière rapporte maintes fois, avec complaisance, les procédés de « bon cœur » dont il est l’objet, et il en conclut que leur conversion n’offrira pas de grandes difficultés :


Tous me semblent assez bien disposés, disait-il ; il y aura parmi eux quelques têtes dures ; mais je ne pense pas que ce soit la majorité. Ils ont trop bon cœur pour résister à la grâce.


Dominant et gouvernant froidement le cœur, une qualité esquimaude apparait, évidente : la volonté. C’est le point d’honneur de la race qu’un homme ne se laisse jamais aller à la faiblesse dans la décision et dans l’exécution de son. dessein. Il demeurera stoïque dans les contretemps ; et le calme de son attitude saura donner le change, s’il le faut, sur les émotions de son âme. Comptant sur cette énergie, tous les missionnaires qui’se sont occupés d’eux, depuis le Père Petitot jusqu’au Père Turquctil, ont émis le même pronostic :


Grâce à leur ténacité native, a dit ce dernier, ils seront aussi enracinés un jour dans le bien qu’ils sont obstinés jusqu’à présent dans le paganisme.


Les Esquimaux ne semblent pas moins bien doués au point de vue intellectuel. Avides de s’instruire, ils écoutent attentivement, saisissent rapidement et retiennent fidèlement. Certaine tendance à la gauloiserie ne leur fait même pas défaut. Ils sont toujours gais, quoiqu’il arrive, et, pour un bon mot, rient à gorge déployée.

D’ailleurs, l’industrieuse habileté dont ils font preuve dans leur lutte incessante contre les éléments et dans la conquête des moyens de subsistance ne met-elle pas brillamment en lumière les ressources de leur esprit ?

Sans le secours des outils que nous jugeons absolument nécessaires à la confection de nos meubles, ils fabriquent, mieux que nous, leurs armes, leurs ustensiles, leurs bibelots de luxe. C’est une merveille à lui seul que leur simple petit kayak, pirogue-périssoire faite en peau de marsouin tendue et cousue sur des cerceaux tout frêles, ne gardant que l’ouverture par où puisse s’introduire l’agile rameur, si versatile que le moindre faux mouvement la ferait chavirer, mais si légère qu’un coup de pagaie la fait voler sur l’eau. Les Esquimaux savent forger le fer qu’ils trouvent dans les épaves des vaisseaux naufragés, et ils en confectionnent leur terrible couteau à double tranchant. Le goût de la sculpture est inné en eux. Ils polissent à la perfection et cisèlent délicatement l’ivoire du morse et les os du renne. Ils en façonnent mille articles divers, les transformant en manches d’outils, en dards, en dés, en aiguilles à coudre, en étuis, en boucles d’oreilles, en hameçons, en pendentifs. Bien des artistes européens prendraient à leur école d’instructives leçons. Curieuse constatation : on a remarqué que les pointes de leurs flèches et leurs harpons en silex, en ivoire, en jade, affectent les formes retrouvées dans les fouilles assyriennes et égyptiennes.

Fait peut-être encore plus surprenant, ils ont résolu le problème de vivre sans feu, et assez confortablement, dans les températures si rigoureuses du long hiver boréal.

Ce n’est pas qu’ils soient incapables de faire prendre, sans recourir à nos allumettes chimiques, les matières inflammables. Ils savent faire jaillir l’étincelle de deux morceaux de pyrites de fer. Même ils conservent dans leurs
En costume de gala
demeures une lampe minuscule, dont la mèche, une touffe de mousse, alimente sa propre combustion dans l’huile de baleine blanche, de phoque ou de poisson. Mais, réduits à se trouver habituellement loin de tout combustible, ils en ont pris, pour ainsi dire, leur parti définitif. Aussitôt que les premiers froids ont formé les glaces et durci la neige, ils abandonnent leurs tentes coniques de peau de renne ou de veau marin, et bâtissent leur curieux iglou (maison de neige), allant ainsi au comble de l’ingéniosité humaine : faire servir le froid à les protéger contre le froid lui-même. Leur habileté et leur promptitude à construire l’iglou sont prodigieuses.

Voici de quelle façon s’édifie ce type caractéristique de l’architecture esquimaude. À l’aide du grand coutelas qui les accompagne jour et nuit, ils découpent des blocs carrés ou rectangulaires dans la neige ferme. Ces blocs, légèrement biseautés, se juxtaposent en cercle complet. D’autres cercles vont, se superposant et rétrécissant graduellement, en forme de-, coquille d’escargot, jusqu’à l’achèvement du dôme. Le dernier voussoir placé, le coutelas taille et détache au ras du sol un moellon. On obtient ainsi une ouverture par laquelle les hôtes de l’iglou y pénétreront en rampant. Le moellon de la « porte d’entrée » sera ensuite replacé pour clore l’édifice. Préalablement on aura eu soin d’étendre sur le plancher de glace quelque peau d’ours ou de renne.

Les Blancs étouffent bientôt dans ces trois ou quatre mètres cubes d’atmosphère constamment respirée et saturée de relents nauséabonds : odeur d’huile consumée, de tabac fumé, d’aliments graisseux, corrompus, et des déchets de toutes sortes. L’Esquimau, lui, se trouve tout à fait à l’aise. En peu d’instants, la lampe, les haleines et la température naturelle des corps transforment la ruche de neige en étuve de bain turc. Chacun des hôtes se débarrasse alors de toute surcharge, si ce n’est de toute charge, de vêtements. Malgré les coups répétés du coutelas qui perce la voûte de l’iglou pour laisser s’échapper avec un sifflement de soupape l’air dilaté et donner passage à un filet d’air froid, la chaleur s’élève bientôt à un tel degré que les parois se prennent à couler, comme la vapeur sur les vitres des maisons surchauffées, et que les blocs de neige se cimentent d’eux-mêmes et se transforment peu à peu en une glace dépolie transparente aux rayons de la lune. Mais, devenue complètement glace, là neige perd sa propriété isolante, et un autre iglou doit être construit. Les iglous à demeure sont plus vastes et mieux aménagés que l’iglou qui se dresse pour une étape nocturne, au cours des voyages. Ils peuvent durer de deux à trois semaines. Les reclus s’y installent, à portée des provisions qu’ils se sont accumulées dans leurs chasses et leurs pêches de l’automne. De nombreux villages d’iglous se bâtissent ainsi, en plein océan Glacial.

Vivant presque toujours dans l’abondance, durant l’été, à la poursuite du gibier nomade, les Esquimaux sont exposés, l’hiver, à des jeûnes effroyables. Il suffit que leurs approvisionnements n’aient pas répondu aux besoins, et que, d’autre part, les tempêtes, qui règnent de décembre à mars, balayent trop longtemps la surface de l’océan, et les empêchent de repérer, aux environs de leurs iglous, les trous que les phoques percent dans la glace pour respirer. Alors les pauvres hères sont réduits souvent à dévorer leurs souliers, leurs carquois, les cordes de leurs arcs et jusqu’à leurs habits de peaux.

La nécessité ou ils sont réduits souvent de manger des viandes faisandées a dépravé chez eux le sens du goût. Beaucoup en viennent à laisser se gâter exprès un morceau de venaison fraîche, afin de se le rendre appétissant. Ainsi les Cafres Basutos de la chaude Afrique, qui se régalent avec « des œufs gâtés, des chèvres et des poules mortes, des vaches crevées du charbon, des bœufs tombés sur le chemin et à demi pourris, etc… »

On comprend aussi sans peine que la fringale dont ils souffrent fréquemment porte les Esquimaux à manger, tels quels, des viandes et des poissons qui mettraient un temps interminable à dégeler, à s’amollir et à cuire dans les gro>siers pots de terre, suspendus au-dessus du chétif lampion huileux. De là, vraisemblablement, le nom dont les Algonquins Abénakis, sur la côte du Labrador, les gratifièrent, il y a plus de deux siècles : Eskimantick (mangeurs de chair crue), d’où Esquimaux. Ce nom, inséré par le Père de Charlevoix, S. J., dans son Histoire de la Nouvelle France, fut adopté par les ethnologues et géographes européens.[1]


Quel triste tableau il faudrait dresser maintenant, en regard des aimables qualités des Esquimaux ! Disons cependant que la profonde dégradation morale dont nous allons énumérer certaines manifestations ne saurait convenir à tous. Les grands vices criminels ne sont le fait que du petit nombre.


Les Esquimaux sont menteurs. S’il leur est difficile de se cacher les uns aux autres leurs méfaits, tant leurs mœurs comportent la publicité de la vie et le bavardage, ils sont capables de mystifier savamment tout étranger à leur nation. Cette adresse dans la dissimulation et la simulation est aussi d’ailleurs l’apanage commun des Peaux-rouges. Une fois l’histoire de fiction forgée, et l’accord des complices ou témoins convenu, il ne s’en départiront plus, dût-on les menacer de la mort. Calmes, imperturbables, ils maintiendront leur dire, sans vous laisser surprendre sur les traits de leur figure le secret enfoui dans leur pensée. Les assassins de nos missionnaires répétèrent, quatre années après leur crime, et sans dévier d’un mot, les mensonges qu’ils avaient concertés d’abord pour se justifier devant les Blancs. L’expédition arctique canadienne, dirigée par le docteur Anderson navigua longtemps dans les eaux fréquentées par la tribu des meurtriers ; mais elle ne put jamais obtenir, au sujet de la disparition des Pères Rouvière et Le Roux, que des histoires très habilement ourdies et déjouant toute enquête. Interrogés sur la provenance de divers objets compromettants (soutanes, calice, chasubles, bréviaires, etc.) trouvés chez eux, les natifs répondaient invariablement que les Blancs les leur avaient donnés.


Les Esquimaux sont voleurs. Vol et mensonge fraternisent, de leur nature. Les plus honnêtes indigènes résistent difficilement à la convoitise et à l’appât du lucre. Chez eux, du reste, comme chez les Spartiates, le voleur, s’il est surpris, rougira, non point de sa mauvaise action, mais de sa maladresse, et il ne sera puni que pour s’être laissé prendre. Le Père Rouvière note plusieurs fois cette propension au larcin, et se plaint d’en avoir souffert. Récemment, le Père Frapsauce, son successeur, nous écrivait, du bord de l’océan Glacial :


… Il y en a un bon nombre que vous ne croiriez pas malhonnêtes, car ils semblent francs et ils sont bons chasseurs, ne manquant de rien : ils volent partout, tant qu’ils le peuvent… Des deux maisons qu’avaient nos regrettés pères, les Esquimaux n’ont laissé que les murs. Tout le reste fut emporté. Ils ont arraché jusqu’au moindre clou. Le fer, un bout de fer, pensez donc ! Ils iront le chercher à n’importe quelle distance, et au prix de tous les efforts. Ils renverseraient une maison pour prendre le fer qu’ils sauraient être dans les fondements. Mettez dans la maçonnerie de votre cheminée un morceau de fer pour tenir votre crémaillère : nos gaillards, en votre absence, démoliront la cheminée, pour se l’approprier… Ils n’y vont pas toujours aussi brutalement. Un ami me racontait qu’il se trouvait en voyage de découverte, à l’est du Grand Lac de l’Ours. Des Esquimaux se présentèrent ensemble pendant qu’il était sous sa tente. Un moment après, on vint lui vendre des peaux de rennes, qu’il jeta derrière lui, à mesure qu’il les payait en plomb, poudre, thé, tabac, linge, etc… D’autres vendeurs arrivèrent, sans interruption, offrant toujours des peaux de rennes, et, de la sorte, jusqu’à épuisement du stock d’échange. Alors les Esquimaux qui remplissaient la tente et ses abords se retirèrent tous, avec force salutations gentilles, auxquelles mon ami, reconnaissant et touché, répondait de son mieux. Le dernier sorti, le Blanc se retourna, la main tendue pour saisir et compter son butin… Plus de peaux ! Plus une seule ! Les coquins étaient tous de connivence : tandis que les uns amusaient le pauvre acheteur, les autres sortaient, et, soulevant les bords de la tente, en arrière, en retiraient continuellement les bienheureuses peaux, pour venir triomphalement les revendre deux, trois, quatre fois… Tant pis également pour les caches laissées en route, fussent-elles la propriété de la plus terrible des gendarmeries. Ils pillent sans merci tout ce qu’ils flairent… »


Les mauvais Esquimaux ne reculent pas devant le meurtre pour satisfaire cette cupidité.

Et ils emploient, à frapper leur victime, la froide adresse apprise dans les longues heures d’affût et de ruse, au bout desquelles ils parviennent à harponner le morse farouche. Ils savent attendre et patienter. Le moment venu, ils portent le coup fatal, dans le dos toujours.

Livingstone, officier de la Baie d’Hudson, venu pour établir des relations commerciales avec eux, fut acculé par leur perfidie sur un îlot du delta du Mackenzie, où son escorte fut exterminée. Franklin, Richardson, Puller et Hooper se virent menacés du même sort, dans les mêmes parages, et ne durent leur salut qu’à leur nombre et à la terreur qu’inspirèrent les détonations de leurs armes à feu. En 1912, Street et Radford tombaient sous les poignards esquimaux, à l’est du golfe du Couronnement. Et combien d’autres explorateurs, dont ni les corps, ni les vaisseaux ne furent jamais retrouvés, ont été leurs victimes !


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Le plus vieux couple esquimau, connu des missionnaires

L’orgueil, le vol, le mensonge, le goût de l’homicide, ajoutons l’immoralité, ne seraient cependant pas les plus grands obstacles à l’évangélisation des sauvages riverains de la mer Glaciale. La barrière jusqu’ici infranchissable a été la superstition avec la sorcellerie.

Le Père Frapsauce résume ainsi, en le complétant, ce qu’en bien et en mal nous venons de dire des Esquimaux :


Ce sont des gens d’un naturel très gai. Pas un qui soit triste ou sombre. Pour réussir avec eux, il faut toujours être de joyeuse humeur. Quelqu’un qui parlerait couramment leur langue et aurait le mot pour rire serait, je crois, en sécurité au milieu d’eux. Ils sont infatigables au travail et très intelligents. On ne peut les appeler, comme on le fait de nos autres Indiens, de grands enfants. Ils n’en ont ni la niaiserie, ni la vantardise. Tandis que les Dénés ne se lasseraient pas de vous faire admirer leurs ouvrages, quelquefois bien beaux, je le veux bien, les Esquimaux seront les premiers à trouver des défauts dans leurs chefs-d’œuvre et à vous les faire remarquer, déterminés à mieux faire.

Quoiqu’il me déplaise de médire de ces braves gens, — car, il y en a de bons, de très bons. — puisque l’on veut que j’exprime toutes mes impressions, allons-y.

Leurs mœurs sont déplorables. Ils ne changent pas facilement
Enfant du catéchisme
de femmes ; mais, entre amis, ils se les prêtent couramment. Il n’est inconvenances qu’ils ne se permettent. Enfin, sauf quelques rares exceptions, ils sont menteurs et voleurs. Ils abandonnent facilement leurs enfants, nés durant l’été. Il y a trois ans (1916), j’ai failli être tué par Anantclick, l’ami de Sinnisiak, l’un des meurtriers de nos missionnaires. Je m’en doutais alors. Je l’ai su positivement ensuite. L’inspecteur French, de la gendarmerie, se vit à un doigt de la mort également, il y a deux ans. Bref, l’immoralité et le vol sont, je pense, les vices capitaux en faveur, et le meurtre n’en est qu’une conséquence…


C’est à déraciner de ces âmes le règne de Satan que les Oblats de Marie Immaculée travaillent depuis plus d’un demi-siècle.


Les Oblats ont pris contact avec les Esquimaux sur quatre étendues des terres arctiques américaines : 1o à l’embouchure du fleuve Mackenzie ; 2o sur la côte nord de l’Alaska ; 3o du lac Caribou à Chesterfield Inlet ; 4o du nord du Grand Lac de l’Ours au golfe du Couronnement[2].

C’est en 1860 que les tribus de l’embouchure du Mackenzie et des îles qui s’échelonnent depuis le fort Mac Pherson jusqu’à l’île Herschel, reçurent la première visite du premier missionnaire, le Père Grollier. Il s’y rendit du fort Good-Hope, sa résidence, à deux reprises, pour essayer de les convertir. Ce fut en vain.

Ses successeurs, les Pères Séguin et Petitot, échouèrent pareillement devant l’irréductible entêtement des Esquimaux.[3]


Plus tard, lorsqu’une mission fut fondée au fort Mac-Pherson, le Père Lefebvre, assistant du Père Giroux, missionnaire des Loucheux, eut la charge spéciale de s’occuper des


Esquimaux. Mais, durant les sept ans qu’il travailla pour eux (1890-1897), soit au fort Mac-Pherson, où ils venaient vendre leurs fourrures, soit à l’île Richard, embouchure Est du Mackenzie, où il alla deux fois ; soit encore à l’ile Herschell, dans l’Océan, où il visita trois fois la tribu des Natavels, aucune conversion sérieuse ne s’accomplit. Les consolations du Père Lefebvre se bornèrent à quelques baptêmes d’enfants ou d’adultes, à l’article de la mort. Que pouvait du reste un prêtre, en de courtes apparitions, contre ce paganisme que n’avait pu commencer à amollir l’influence des Coureurs-des-bois, précurseurs, si précieux ailleurs, de la religion catholique ? Cependant le protestantisme, déjà puissant au fort Mac-Pherson, prit pied à l’île Herschell, dès que la Compagnie Baleinière du Pacifique, de San-Francisco, commença à y amarrer ses navires et que les ministres prêchèrent aux Esquimaux une religion plus en harmonie que la nôtre avec leurs mœurs.

Ce triomphe de l’erreur fut, et demeure, la plaie saignante de nos plus belles missions du Mackenzie. Évêque et missionnaires ne s’en consoleront, que lorsque Dieu aura suscité les apôtres et les ressources qui permettront à la vérité d’aller lutter, sur place, corps à corps, avec le paganisme et l’hérésie.


La deuxième tentative d’évangélisation des Esquimaux par les Oblats eut pour théâtre les côtes de l’Alaska, depuis la Pointe Barrow jusqu’à l’île Saint-Michel (mer de Berhing). D’octobre 1873 à septembre 1874, le Père Lecorre suivit toutes les baies qui fouillent le continent, en prêchant l’Évangile. Il baptisa beaucoup d’enfants et prépara les voies aux Pères Jésuites, qui vinrent quatre ans plus tard[4]. Au cours de ces voyages, le Père Lecorre échappa plusieurs fois, par des interventions providentielles, aux coups de poignard et de fusil que des sorciers avaient juré et tenté de lui porter.


Le troisième essai d’évangélisation partit du lac Caribou, en 1868. Le Père Gasté, missionnaire des Montagnais de cette région, se porta à la rencontre des Esquimaux du versant de la baie d’Hudson ; mais il ne put donner suite aux projets de son zèle autrement qu’en travaillant au salut de quelques Esquimaux qui, sur son invitation, abandonnèrent le fort Churchill en faveur du lac Caribou pour la traite de leurs fourrures. Se doutait-il alors que son futur compagnon, celui qui devait fonder la mission esquimaude de ses rêves « n’était pas encore né » ? C’était le Père Turquetil.

Arrivé au lac Caribou
R. P. Turquetil et F. Girard
en 1900, le Père Turquetil partit pour sa première exploration, dans la Terre Stérile septentrionale du Keewatin, le 26 décembre 1901. Depuis lors, il mit tout en œuvre pour atteindre ses Esquimaux. En 1912, il arrivait à Chesterfield Inlet, au nord-est de la baie d’Hudson, ayant pris la route de Montréal, du Saint-Laurent, de l’Atlantique, et emportant toutes les pièces de sa maison, tout son combustible, tous ses vivres. Avec le Père Turquetil partit le Père Le Blanc. La mission de Notre-Dame de la Délivrande était fondée.


Les deux inoubliables événements de cette jeune mission ont été un grand deuil et une grande joie.

Le deuil fut la mort du Père Le Blanc, en 1916. Quatre années de solitude, de souffrances de toutes sortes, l’avaient débilité au point qu’il fut nécessaire de lui procurer le repos. Il succomba pendant la traversée de la baie d’Hudson, le 21 septembre, offrant sa vie à Dieu pour la conversion de ses chers infidèles.

La joie de la mission de Notre-Dame de la Délivrande fut le baptême, le 2 juillet 1917, de douze Esquimaux bien instruits, dûment éprouvés, maintenant fervents chrétiens, et que n’arrivent pas à troubler les incessantes moqueries de leurs congénères païens. C’était le premier fruit de cinq années d’un travail sans trêve.


Le quatrième champ de l’apostolat esquimau fut confié en 1911, par Mgr Breynat, aux Pères Rouvière et Le Roux. Etendu sur les confins de l’océan Glacial, il comprend le bassin du ileuve Coppermine, le golfe du Couronnement — Coronation Gulf — avec ses archipels, du cap Bexley, à la presqu’île de Kent, et la grande île Victoria.

Le Coppermine — Mine de cuivre —, fleuve profondément encaissé, souvent torrentueux et d’un énorme débit, tombe obliquement, à 8 kilomètres du golfe du Couronnement. son embouchure, dans une longue crevasse, qui reçut en 1771, du premier explorateur, Samuel Hearne, le nom de Bloody Fall — Chute du Sang[5]. Ce fleuve prend sa source et accomplit tout son parcours dans le Barren Land.

Le Barren Land — la Terre Stérile —, nous l’avons déjà dit, semblable à la toundra de Russie, est une vaste région bordant la mer Glaciale, et plongeant très avant dans le continent. Une ligne tirée du milieu du delta du Mackenzie à l’embouchure du fleuve Churchill, et un peu arquée vers le sud, la circonscrirait assez exactement. Rocailleuse, ondulée, montagneuse parfois, elle sertit dans ses vallons d’innombrables petits lacs. L’aridité éternelle s’est établie sur ce rendez-vous des tempêtes polaires. Le Coppermine garde sa rive ouest boisée jusqu’à 35 kilomètres de la mer, il est vrai, mais ses parages n’accordent la vie qu’à de misérables petits sapins, blottis, de très loin en très loin, à l’abri des rochers. Durant le court été, certains abords du Barren occidental, que l’on a comparé aux landes de Bretagne ou aux moors d’Irlande, se chamarrent de fleurettes et s’animent des chansons d’une multitude de petits oiseaux migrateurs. Cette transition parfumée et mélodieuse de la vie à la mort est refusée au Barren de l’est. Plus la toundra s’élargit vers la baie d’Hudson, plus elle s’empreint du brusque stigmate de l’infécondité : le même lac, le même cours d’eau verront leur rive sud plantureusement couverte, et leur rive nord tout à fait dénudée ; dans la plaine, un sillon de charrue ne séparerait pas plus nettement la végétation de la désolation : par delà le sillon, il n’y a plus que le roc, la terre gelée, l’abondance du lichen et des mousses spongieuses, nourriture du renne et de l’ovibos.

On assure que les couches granitiques de la Terre Stérile recèlent des gisements de métaux précieux. Dans le bassin du Coppermine, le cuivre natif se trouve à fleur de sol, soit en paillettes légères, soit en blocs massifs : les Esquimaux lui donnent, en le martelant, toutes les formes utiles.

Les abords du Coppermine, les archipels du golfe du Couronnement et l’île Victoria constituent le domaine de plusieurs tribus, qui reçurent, en 1910, de l’explorateur Stéphanson, le nom de Copper Group — Groupe de Cuivre. — Leur vie s’écoule à la chasse de la baleine dans les eaux marines, du morse et du phoque sur le littoral, et du gibier qui peuple le Barren : troupeaux de rennes, renards de toutes couleurs, ours noirs, gris ou blancs, loups, ovibos (bœufs musqués), etc…


Au printemps de 1911, Mgr Breynat, ayant appris que deux cents de ces Esquimaux devaient visiter les Indiens Peaux-de-Lièvres et Plats-Côtés-de-Chiens du Grand Lac de l’Ours[6], décida de mettre aussitôt à exécution le projet d’évangélisation qu’il avait tarit à cœur.

Son choix se porta sur le Père Jean-Baptiste Rouvière, enfant du diocèse de Mende, âgé de 30 ans, et doué de toutes les qualités dont Dieu se plaît à munir ses grands ouvriers apostoliques. Un séjour de quatre années consécutives à la mission de Good-Hope avait rompu à la vie de l’Extrême-Nord ce Cévenol ardent et robuste. La connaissance approfondie qu’il y avait acquise de la langue Peau-de-Lièvre devait l’aider à lui faire trouver, parmi les sauvages du Grand Lac de l’Ours, des interprètes pour ses premiers rapports avec les Esquimaux.

Il partit joyeusement, le 5 juillet 1911, remonta le Mackenzie depuis le fort Good-Hope jusqu’au fort Norman ; s’engagea, avec sa chapelle, quelques outils et des provisions de bouche, dans la rivière de l’Ours ; et atteignit le Grand Lac de l’Ours dont elle est le déversoir. Traversant ensuite les 250 kilomètres du grand lac, il aborda sur la rive nord, au fond de la baie Dease.

Hélas ! les Esquimaux avaient déjà levé leur camp, pour s’acheminer vers leurs quartiers d’hiver, sur l’océan Arctique.
R. P. Rouvière
Mais, loin de se laisser abattre, le Père Rouvière poursuivit sa route sur leurs traces.

Il lui fallait remonter l’affreusement sinueuse et rapide rivière Dease, traînant son canot et marchant dans l’eau, la moitié du trajet. Lorsque l’esquif refusa d’escalader les cascades de plus en plus menaçantes, il l’abandonna et continua à pied sa marche intrépide… Enfin, lorsqu’il eut bien peiné, bien pâti, bien soupiré après ses chers Esquimaux, la douce Vierge Marie daigna les lui montrer.


Écoutons-le raconter lui-même, dans une lettre crayonnée sur ses genoux, et adressée à son évêque, dans quelles circonstances eut lieu sa première entrevue avec ses ouailles tant désirées :


Monseigneur et bien-aimé Père,

Vous m’avez envoyé évangéliser les Esquimaux. La rencontre a eu lieu le 15 août, vers 7 heures du soir ; et c’est la Sainte Vierge, que je n’ai cessé de prier, qui a guidé mes pas.

Depuis trois jours j’avais quitté mon canot et je parcourais les steppes, lorsque j’aperçus tout à coup, sur le sommet d’une colline, trois êtres vivants… Étaient-ce des caribous, étaient-ce des hommes ? Pour m’en assurer, je hâtai le pas dans leur direction. Au bout de dix minutes, j’aperçus une foule de gens sur le versant du monticule. Il n’y avait plus à douter : c’étaient des Esquimaux.

« À ma vue, ils accourent ; mais, arrivés à une certaine distance, ils font halte. L’un d’eux prend les devants ; mais bientôt il s’arrête, lève les bras au ciel, penche la tête à droite, puis incline tout son corps vers la terre. Il répète ces gestes à plusieurs reprises. Je lui réponds en levant les bras. Alors, il se rapproche de moi, et tous les autres se précipitent à sa suite… C’était leur signe de salut.

Quand le premier Esquimau fut assez près pour me reconnaître, il se retourna en criant : « Krablouma, — c’est un Blanc ! » Il arriva alors vivement jusqu’à moi, tout souriant et me tendant la main. Je la serrai entre les miennes. Aussitôt il me prit par le bras, pour me présenter à tout le monde. J’avais ma soutane et ma croix d’Oblat. Ce signe sacré les frappa vivement ; ils ne se lassaient pas de le regarder. Je leur donnai quelques médailles de la Sainte Vierge, que je leur passai moi-même au cou. Ils étaient radieux.

Ensuite j’allai à leur campement, et je donnai la main à tous les gens qui étaient là. Ils m’invitèrent à leur table. Je n’eus garde de refuser ; car, marchant depuis le matin sans manger, j’étais affamé.

Après le repas, ils m’accablèrent de questions. Je m’efforçai de leur faire comprendre que j’étais venu pour rester parmi eux… »


Le Père Rouvière prit aussitôt ses dispositions pour hiverner au lac Imerenick, à une centaine de kilomètres au nord de la baie Dease, parmi les « derniers misérables sapins secs », qu’il rencontra dans le Barren Land[7]. Habile charpentier, il eut vite fait d’équarrir et d’ajuster les troncs d’arbres qui devaient composer sa pauvre demeure. Il y célébra le saint sacrifice, pour la première fois, le 17 septembre 1911.

Jusqu’à la fin d’octobre, beaucoup d’Esquimaux, retournant à la mer par ce chemin, vinrent l’y visiter, famille par famille. Coïncidence touchante, ils arrivaient toujours plus nombreux aux fêtes de la Sainte Vierge. Le missionnaire écrit, dans son Journal, le 8 septembre :


Marie sera vraiment la protectrice de cette mission, car c’es toujours un de ses jours de fête qu’elle les ramène autour de moi. Merci, ô ma Mère ! faites que je sois digne de la mission qui m’est confiée !


Après le départ des derniers Esquimaux, il passa l’hiver dans la solitude, la prière et le travail des mains.


Au mois d’avril 1912, il attela ses chiens et mit le cap sur le fort Norman, afin d’y aller prendre le compagnon d’apostolat qui lui avait été promis.

C’était le Père Guillaume Le Roux, né dans le diocèse de
R. P. Le Roux
Quimper, en 1885, et qui, depuis un an, était arrivé du scolasticat de Liège. Brillamment doué des dons de l’esprit et du corps, linguiste remarquable, il était fait pour les longs voyages arctiques et pour l’organisation des missions nouvelles et difficiles auxquelles l’appelait le vicaire apostolique du Mackenzie.

Les deux apôtres partirent du fort Norman, pour le Barren-Land, à la mi-juillet 1912. Le 27 août, ils entraient dans la maisonnette du lac Imerenick.

Ils eurent la joie de voir beaucoup d’Esquimaux durant l’automne ; et le Père Le Roux se mit de toute son âme à étudier leur langue.

Mais ils ne tardèrent pas à comprendre qu’à moins d’établir leur résidence sur l’océan Glacial même, ils ne pourraient songer à les convertir. Au Grand Lac de l’Ours et au lac Imerenick, il ne viendrait jamais qu’un petit nombre d’indigènes, et encore trop affairés et pour trop peu de temps. Ils résolurent donc d’aller, l’automne suivant, au golfe du Couronnement.

Cependant, ils auraient bien voulu avoir l’avis de leur évêque, et son assentiment formel à une si redoutable entreprise.

Sans doute, Mgr Breynat leur avait donné l’autorisation d’agir selon leur jugement ; mais, espérant toujours pouvoir communiquer avec lui au cours des mois suivants, ils ajournèrent l’exécution de leur projet.

Le printemps et l’été se passèrent sans qu’ils pussent trouver le moyen de lui faire part de leur plan d’apostolat.

Le 30 août 1913, ils reçurent une lettre du capitaine de goélette Joe Bernard, qui leur disait qu’après avoir séjourné lui même deux ans parmi les Esquimaux du golfe du Couronnement, il jugeait le moment favorable pour y établir une mission. Il les suppliait de se presser et leur promettait son appui.

Comme l’Indien qui avait apporté la lettre du capitaine retournait aussitôt au Mackenzie, le Père Rouvière lui remit, pour Mgr Breynat, les lignes suivantes :


Je vous envoie ce mot de Joe Bernard. Il nous décide tout à fait. Nous allons partir. Bénissez-nous, Monseigneur. Et que Marie nous garde et nous dirige ! »


Puis, un long et angoissant silence se fit. Trois années devaient s’écouler avant qu’on sût ce qui s’était passé.


En 1914, un explorateur, M. d’Arcy Arden, qui s’était aventuré dans le Barren Land, y rencontra des Esquimaux affublés de soutanes et d’ornements sacerdotaux. Les ayant interrogés sur les « hommes blancs » venus en leurs parages l’année précédente, il n’obtint d’eux que des réponses évasives et contradictoires.

Cette découverte était de mauvais augure… Mais ces gens pouvaient avoir dévalisé la cabane du lac Imerenick, en l’absence des missionnaires… En somme, il n’y avait pas d’indication positive du malheur irréparable que l’on redoutait.

Une dernière espérance s’attachait à une parole rapportée par un Peau-de-Lièvre venu du Lac de l’Ours :

« — Lorsque les pères sont partis, assurait-il, ils nous ont déclaré : « Nous allons suivre les Esquimaux aussi loin qu’ils iront… Peut-être ne reviendrons-nous pas avant deux ans. »

On conservait donc une lueur d’espérance : « Ils seront allés, se disait-on, jusqu’à l’île Victoria ; et surpris par un précoce dégel de la mer, n’osant, d’autre part, se confier aux frêles kayaks (embarcations esquimaudes), ils attendent pour revenir, les glaces d’un autre hiver… »


Lorsqu’au printemps de 1915, il ne fut plus possible de mettre en doute une issue fatale, Mgr Breynat fit appel au gouvernement canadien et demanda qu’un détachement de gendarmes fût envoyé dans la région où ses missionnaires avaient dû vraisemblablement trouver la mort. Le gouvernement accéda très libéralement à cette requête.

L’inspecteur La Nauze et les gendarmes Wight et Withers partirent, avec des vivres et des munitions pour deux années. Mais lorsqu’ils arrivèrent dans le Barren Land, le plus imprévu des contre-temps les y attendait : comme s’ils eussent soupçonné les investigations dont ils allaient être l’objet, les Esquimaux n’avaient point paru cet été. La cabane des missionnaires, au lac Imerenick, était tout en ruines. Le Père Frapsauce, qui avait accompagné jusque-là les gendarmes, dut retourner au fort Norman, navré de n’avoir rien à apprendre à ses supérieurs.

Quant aux gendarmes, ils attendirent, logés dans une maison que les pères s’étaient construite au printemps 1913, à la baie Dease, le retour de la saison favorable.

À la fin d’avril 1910, ils se remirent en route vers le Nord, atteignirent, au mois de mai, le premier village de l’embouchure du Coppermine, et procédèrent immédiatement à leur difficile enquête.

Ils interrogèrent adroitement les Esquimaux sur les « deux hommes blancs ». Mais tous leurs efforts pour obtenir indirectement la vérité restèrent sans résultat. L’un des gendarmes eut enfin l’idée de dire à l’interprète :

— Demande-leur carrément qui a tué les prêtres. Fais la question sans détour.

L’interrogation, ainsi formulée dans sa franche brutalité, fut aussitôt suivie de cette réponse :

— Les Blancs ont été tués par Sinnisiak et Oulouksak.

À l’instant, les langues se délièrent, et chacun raconta ce qu’il savait. Tout le monde avait été informé, dès le lendemain du crime. On se montrait en même temps fort peiné du meurtre des « bons Blancs ».

Les dépositions consignées par écrit, les aveux des meurtriers, les renseignements de M. Arden, et la découverte, à l’endroit même de l’assassinat, des débris du Journal de pauvre papier rugueux, sur lequel le Père Rouvière écrivait au crayon indélébile ses notes quotidiennes, ont permis de reconstituer tous les actes de la sanglante tragédie.


Les missionnaires étaient partis du lac Imerenick, le mercredi 8 octobre 1913, tous deux malades, le Père Le Roux souffrant d’un rhume, et le Père Rouvière d’une blessure qu’il s’était faite en bâtissant la maison de la baie Dease. Un groupe considérable d’Esquimaux étaient venus, la veille, pour les emmener. Parmi eux se trouvaient Sinnisiak et Kormick.

Les voyageurs mirent une douzaine de jours à parcourir les 140 kilomètres qui les séparaient de la mer Glaciale. Le Journal note continuellement « des froids intenses », « des temps affreux », « des chemins difficiles », « des vents contraires », la « fatigue des chiens affamés ».

Le terme de ce voyage fut une île située dans l’estuaire du Coppermine.

Le 20 ou 22 octobre, le Père Rouvière écrivait :

« — Nous arrivons à l’embouchure de la rivière de Cuivre (Coppermine). Des familles sont déjà parties. Désenchantement de la part des Esquimaux. Nous sommes menacés de famine ; aussi, nous ne savons que faire. »

C’est la dernière phrase écrite par notre regretté missionnaire.

Le mot désenchantement apparaît, non souligné, mais fortement appuyé. C’était la première fois que le Père Rouvière parlait avec quelque amertume de ses ouailles.

La famine menaçait le camp, parce que la pêche était fort précaire et que le renne faisait défaut. Les pères s’étaient munis de provisions, mais elles leur furent bientôt volées. Une nuit, l’Esquimau qui hébergeait nos confrères depuis près d’une semaine, se glissa au chevet du Père Le Roux, lui enleva sa carabine et la cacha.

Quel que fût le protocole indigène, qui prescrit de ne point refuser ce que l’on vous demande, les missionnaires ne pouvaient tolérer ce dernier larcin : se risquer sans fusil dans ces pays, c’est, pour un blanc, se condamner à mourir de faim. L’arme fut donc reprise par son propriétaire. Ce que voyant, Kormick entra en colère et se rua sur le Père Le Roux pour le tuer. Mais un brave vieillard, Koha, saisissant l’agresseur à bras-le-corps, le maîtrisa.

Koha, prenant à part les missionnaires, leur représenta alors que leur vie était en danger :

« — Kormick et ses gens, leur dit-il, vous feront un mauvais
Koha
parti. Vous devriez retourner tout de suite à votre cabane du lac Imerenick. Vous reviendriez l’année prochaine, en meilleure compagnie. »

Il les aida à appareiller leur équipage, qui consistait en un traîneau et quatre chiens. Puis, il les accompagna durant une demi-journée, autant pour les défendre d’autres attaques possibles que pour les placer dans la bonne direction. Il s’attela même au traîneau avec les chiens. Lorsqu’ils eurent remonté le fleuve jusqu’au chemin qui s’engage dans le Barren-Land, il leur dit :

« — Il n’y a pas d’arbres ici. Continuez d’avancer aussi loin que vous le pourrez. Après cela vous n’éprouverez plus autant de difficulté. Je vous aime et je ne veux pas qu’on vous fasse de mal. »

Et, sur une cordiale poignée de main, ils se séparèrent.

Quatre nuits devaient encore rester aux missionnaires. Comment passèrent-ils les trois premières ? Nous ne l’apprendrons jamais. Ils durent souffrir beaucoup ; car il faisait très froid, et ils n’avaient ni tente pour s’abriter, ni bois pour se chauffer.

C’est pendant la seconde de ces nuits que Sinnisiak et Oulouksak quittèrent à la dérobée la tribu endormie, et se mirent à suivre les traces laissées dans la neige par le traîneau. Ils rejoignirent les missionnaires vers le milieu du jour. Ceux-ci comprirent leurs desseins perfides : ils connaissaient la mauvaise réputation de Sinnisiak et ses relations avec Kormick. Ils leur firent cependant bon accueil.

Afin d’expliquer leur présence, et surtout de se donner le temps de choisir le moment favorable, les Esquimaux dirent qu’ils allaient au devant d’un groupe de leurs parents, attardés dans leur retour du Grand Lac de l’Ours à la mer, et qu’ils avaient, à cette fin, amené deux chiens de relais.

« — Puisque nous allons dans la même direction, proposèrent-ils, nous vous aiderons à traîner votre charge, jusqu’au moment où nous rencontrerons notre monde. »

Les Esquimaux trouvent naturel de prendre le harnais d’un traîneau et n’estiment pas qu’il y ait rien d’humiliant dans ce travail. Au cours des longs voyages, tous les membres de la famille s’y emploient ; les femmes halent en tête, les chiens sont au milieu, et les hommes en queue. Et combien de fois les missionnaires du Nord n’ont-ils pas rendu ce service à leurs coursiers trop faibles !

Le soir venu, Sinnisiak et Oulouksak se retirèrent vers le fleuve, afin de camper à part.

Le matin, ils revinrent au traîneau ; mais ils ne purent encore frapper, ce jour-là.

Pour la nuit suivante, ils construisirent un Iglou, et tous quatre s’y abritèrent, côte à côte : nos pères pouvaient compter sur la loi de l’hospitalité qui rend inviolable tout étranger, tant qu’il se trouve sous la maison de neige de l’Esquimau.

Le lendemain, la caravane se remit en marche. En avant, le Père Rouvière battait la neige de ses raquettes pour frayer le passage. Le Père Le Roux était à la tâche, non moins pénible, de retenir, avec des cordes, l’arrière du traîneau qui, sans cela, aurait chaviré à chaque cahot.

Chemin faisant, le vent se leva et une tempête se déchaîna. La neige tourbillonnait en flocons épais et aveuglants. La marche devenait de plus en plus pénible…

Sinnisiak jugea le moment propice. Il murmura quelques mots d’ordre à l’oreille d’Oulouksak ; et tous deux se débarrassèrent du harnais.

Sinnisiak s’en alla derrière le traîneau ; mais le Père Le Roux, mis en défiance, le suivit du regard… Le misérable eut alors recours à un stratagème : il fit mine de détacher sa ceinture en disant qu’il avait à satisfaire à un besoin naturel. Le prêtre détourna les yeux ; et le scélérat, se rapprochant de lui vivement, le frappa de son grand coutelas dans le dos.

Le blessé se précipita en avant, en poussant un cri ; mais à peine avait-il dépassé le traîneau qu’Oulouksak, à son tour, se jetait sur lui, pendant que Sinnisiak criait :

— Achève-le. Moi je vais m’occuper de l’autre !

Le Père Le Roux saisit les épaules du sauvage en faisant appel à sa pitié ; mais, sourd à ses supplications, Oulouksak lui porta deux coups de couteau : le premier dans les entrailles, le deuxième dans le cœur.

Cependant, averti par le cri de détresse de son confrère, le Père Rouvière accourait. En le voyant s’affaisser sur le sol et Sinnisiak armer la carabine qu’il avait prise dans le traîneau, le missionnaire s’enfuit vers le fleuve. La première balle que lui envoya l’assassin le manqua ; mais la seconde l’atteignit dans les reins, et le fit tomber assis sur la neige.

Les deux Esquimaux accoururent.

— Achève-le ! commanda de nouveau Sinnisiak.

Oulouksak lui plongea dans le flanc sa lame encore fumante.

Le pauvre père, alors, s’étendit tout de son long dans la neige rougie… Comme il respirait et que ses lèvres remuaient encore, Sinnisiak alla chercher, au traîneau, la hache de travail des missionnaires ; et, revenant au moribond, il lui coupa les jambes, les mains et la tête.

Puis, déchirant les entrailles, Oulouksak arracha une portion du foie ; et les deux monstres en mangèrent.

Ayant jeté le corps dans un ravin, ils retournèrent au Père Le Roux, l’ouvrirent et lui dévorèrent pareillement le foie.

L’horrible festin fini, ils s’emparèrent des carabines et munitions et revinrent au camp où ils racontèrent ce qu’ils avaient fait. « Nous avons déjà tué les Blancs », dirent-ils à Kormick, en arrivant.

Le crime fut commis, entre le 28 octobre et le 2 novembre 1913, l’après-midi, à une trentaine de kilomètres de l’océan Glacial, sur la rive gauche du Coppermine, trois lieues en amont de la Chute du Sang.


Le lendemain, un certain nombre de bons et de méchants Esquimaux s’en furent au lieu du carnage, où ils trouvèrent les quatre chiens faisant la garde de leur maître.

Les uns — Kormick en était — se distribuèrent les divers effets. Les autres, comme Koha, regardèrent avec douleur « comment les bons Blancs étaient morts ».


J’étais très chagrin de la mort des bons Blancs, dit Koha, et je voulus aller les voir. En arrivant, j’aperçus le corps d’un homme sans vie, à côté du traîneau : c’était Ilogoak (le Père Le Roux) ; et je me mis à pleurer. Je ne vis pas Kouliavik (le Père Bouvière). La neige recouvrait le visage d’Ilogoak, laissant le nez à découvert : il était étendu sur le dos, la tête relevée… J’aimais beaucoup les bons Blancs. Ils étaient très bons pour nous.


Trois ans plus tard, le 3 juin 1916, le gendarme Wight se fit conduire à cet endroit par un indigène nommé Mayouk. Il trouva la planche de fond du traîneau, et, près de celle-ci, un os maxillaire inférieur retenant encore toutes ses dents intactes et blanches. Mayouk déclara que cette relique était du Père Le Roux ; et qu’elle avait été jetée là, l’année précédente, par un passant. Comme M. Wight tenait à voir le lieu précis où le Père Le Roux avait expiré, Mayouk l’entraîna, à vingt mètres plus loin, dans la direction du fleuve, s’arrêtant à une centaine de mètres de la rive gauche. La place était marquée par les griffes des animaux carnassiers, et par de nombreuses esquilles d’ossements tombées de leurs gueules. Mayouk montra ensuite au gendarme une excavation qu’un ruisseau avait pratiquée en se jetant dans le Coppermine, et lui dit que le corps du Père Rouvière était au fond. Six pieds de glace mêlée d’argile le recouvraient. Le gendarme, pressé par le temps, ne put rien faire pour la déblayer. Il se contenta de confectionner, avec la planche du traîneau, deux humbles croix qu’il planta respectueusement sur les points du désert, où les deux missionnaires avaient trouvé le sanglant couronnement de leur apostolat.


En 1917 enfin, en la fête de l’Assomption de la Sainte Vierge, le 15 août, dans l’après-midi, — sixième anniversaire de la première rencontre des Esquimaux par le Père Rouvière, — Sinnisiak, son bourreau, comparaissait devant le juge de la cour suprême du Canada, à Edmonton, et faisait l’aveu de son forfait.


Invoquant son titre de père des missionnaires immolés, Mgr Breynat adressa une supplique au ministre de la justice, pour que la peine de mort fût commuée. Il demanda que les deux meurtriers lui fussent confiés, afin qu’il pût leur faire comprendre la beauté de la Religion catholique, dans ses institutions, dans ses missionnaires et dans sa miséricordieuse indulgence.

Ce recours en grâce fut entendu. La sentence de mort fut aussitôt changée en un emprisonnement indéfini, emprisonnement sans chaînes, ni verrous, au fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves, selon que l’avait proposé le vicaire apostolique du Mackenzie.

La détention des coupables n’y dura que deux années, sous la garde bénigne de la gendarmerie locale, et à l’école des plus belles œuvres apostoliques de l’Extrême-Nord. En 1919, à la nouvelle prière de Mgr Breynat, les deux bourreaux furent entièrement pardonnés, et renvoyés à leur patrie…


Jamais, dans l’Église de Dieu, la moisson n’a manqué de lever sur les champs arrosés du sang des martyrs. Eh bien ! voici déjà que germe la foi dans les sillons de glace, fécondés par le sacrifice de ces jeunes Oblats français, de trente-deux et vingt-sept ans, qui moururent sur la plage de l’océan Glacial, dans l’ouragan de neige, à 3 000 lieues de leur patrie, épuisés de fatigue et de faim, le cœur brisé par l’ingratitude de leurs enfants d’adoption, comme le Cœur de leur divin Maître l’avait été par l’infidélité de Jérusalem, la veille du Calvaire, et pardonnant à ceux qui les poignardaient…

De ce sacrifice, le Père Turquetil recueillit les premiers fruits, à sa mission de Notre-Dame de la Délivrande.

La tribu des meurtriers aussi demande maintenant le bienfait de la foi. Plusieurs lettres, écrites du Golfe du Couronnement, supplient Mgr Breynat d’envoyer d’autres prêtres. Et le vicaire apostolique les cherche, ces apôtres, de par les séminaires du Canada et du Vieux-Monde, faisant appel à des cœurs avides d’abnégation et de dévouement.

En attendant que s’achève la formation religieuse et sacerdotale de ces jeunes gens, il a donné aux Esquimaux deux missionnaires occupés d’abord à l’apostolat des Peaux-de-Lièvres et des Montagnais : les Pères Frapsauce et Falaize.

Le Père Frapsauce partit le premier, en 1919, pour s’établir parmi les indigènes. Le Père Falaize dut le rejoindre en 1920. La mission esquimaude est définitivement fondée[8].



Il nous reste, lecteur bienveillant, à vous demander de mêler l’accent de vos prières à la voix du sang des missionnaires, afin de hâter l’heure de Dieu, l’heure où tous les païens des plages hyperboréennes du Nouveau-Monde entreront dans le divin Bercail.

Recommandez-les au Sacré-Cœur, par Marie Immaculée.

La Très Sainte Vierge veille particulièrement sur les Esquimaux : Elle se doit de les convertir. C’est le 15 août qu’elle les donna au Père Rouvière ; c’est en ses fêtes qu’elle les lui ramenait en nombre ; c’est à Notre-Dame du Rosaire que Mgr Breynat avait prescrit aux missionnaires de dédier la première église qu’ils élèveraient, au bord de l’océan Glacial. De ce temple de Marie, ils ont placé les deux assises fondamentales… de viventibus saxis : leurs deux dépouilles mortelles, leurs deux immolations totales ; et ce fut pendant le mois du Rosaire.

À Marie d’achever son édifice et d’en porter la gloire jusqu’au Ciel… Celsa… ad astra tolleris !

Nous l’avons vu, le dernier mot qu’ils envoyèrent à leur évêque en partant pour leur Calvaire, fut un cri suprême à Marie :


R. P. Falaize.
« Que Marie nous garde et nous dirige ! »

Elle les a dirigés vers le lieu de la récompense et du bonheur. Qu’elle dirige désormais vers eux les âmes pour lesquelles ils ont donné leur vie.


C’est au contact sanctifiant de leurs reliques que les missionnaires de demain se préparent à remplacer ceux qui tombèrent au champ d’honneur… Ces restes sacrés — ossements, calice, bréviaire, soutanes, croix d’Oblats, nappe d’autel ensanglantée, etc., — sont gardés au scolasticat des Oblats de Marie Immaculée, qui fut inauguré à Edmonton, le 12 septembre 1917, en la fête du Saint Nom de Marie. Ils forment les premiers trésors de notre Salle des martyrs.



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  1. Tout indifférents à ce nom algonquin, que ratifia l’Académie française, les Esquimaux se désignent eux-mêmes par un mot où, — comme du reste l’ont fait de leur côté les Indiens dont nous avons parlé dans ce livre — ils incarnent leur fierté nationale, avec leur mépris hautain pour tout étranger à leur sang : Innoït, les hommes par excellence. Ceux de l’embouchure du Mackenzie donnent aux Loucheux, leurs voisins, l’ignoble sobriquet d’Itkreléït, lentes de vermine : « — Ils sont nés des larves de nos poux, disent-ils ; c’est pourquoi nous les nommons Itkreléït. »

    À rapprocher de celle de Plats-Côtés-de-Chiens (chap. XIII), la légende générale des Esquimaux, sur leur origine : « Une femme, racontent-ils, la première — d’où venait-elle ? Nul ne s’en met en peine — épousa un grand chien. Sa progéniture fut d’êtres humains et de chiens. Les êtres humains demeurèrent sur les bords de l’océan Glacial : ce sont les Esquimaux, les Hommes, les Innoït. La femme mit les chiens dans un soulier et les confia à l’océan, qui les déposa au loin, sur toutes les grèves, où sont aujourd’hui les diverses races, blanche, brune, rouge, jaune, selon la couleur des chiens primitifs. Ainsi les hommes sont-ils frères. Mais les Blancs sont les plus semblables aux Innoït. »

  2. L’évangélisation des Esquimaux fut entreprise aussi sur la côte du Labrador, en 1875, par le Père Laçasse O. M. I. Il quitta N.-D. de Bethsiamits pour se rendre à la Baie des Esquimaux. Il trouva les indigènes ameutés contre les prêtres catholiques par la secte des Frères Moraves. Ces Frères Moraves, commerçants de fourrures avant tout, occupaient 150 lieues de la côte du Labrador ; et, s’ils faisaient des adeptes, ce n’était que par l’éclat du culte extérieur et la facilité de leur doctrine. Le Père Laçasse voulut traverser ces 150 lieues du domaine de l’hérésie et de la cupidité, afin d’atteindre les Esquimaux purement païens du Nord ; mais des malheurs de toutes sortes entravèrent les efforts de son zèle. Il fit cependant beaucoup de bien aux Esquimaux qui voulurent l’écouter, durant les deux années qu’il passa au Labrador. Il avait également appris la langue esquimaude au point d’en composer un dictionnaire. Mais le bateau, qu’il devait prendre lui-même, et sur lequel il avait embarqué ses notes, avec tout ce qui était à son usage, périt, corps et biens, dans l’Atlantique. Au sujet de la langue, le Père Laçasse écrivait l’une de ses impressions avec la verve pittoresque qu’on lui connaît :

    « En m’exerçant à prononcer un de leurs k, ou kh, j’ai failli prendre un mal de gorge. Le moyen, je vous prie, de faire partir une syllabe du creux de l’estomac, de l’étouffer à son passage dans le gosier, puis de la pousser avec violence dans le nez, et là, en dépit des répugnances et des lois de la force centrifuge, de l’avaler de nouveau, en lui donnant un coup de mort dans la gorge, où elle doit expirer ».

    La langue esquimaude ne fut sans doute approfondie par personne autant que par le Père, Turquetil, à Chesterfield Inlet. Il fait remarquer que tout se réduit à des racines, des sons, des syllabes qui représentent les idées fondamentales. Ce fond saisi, — ce qui serait l’affaire de six mois, sous la direction d’un professeur — la langue serait connue. Aucune exception dans les règles, et logique parfaite de la syntaxe. Ces mots-racines, dit encore le Père Turquetil, sont bien plus des signes naturels que des signes arbitraires ; et nos langues européennes sembleraient très insignifiantes, pauvres et disparates dans leurs propres éléments, comparées avec l’esquimaude. Contrairement aux langues dénées, qui ne représentent jamais que l’idée concrète, la langue esquimaude est entièrement abstraite dans ses formes et son expression.

  3. Le Père Petitot alla trois fois (1865-1867), jusqu’à l’embouchure du fleuve Anderson (Baie de Liverpool), au 68-30 degré de latitude, chez les Esquimaux Tchiglit. Le résultat de ces trois voyages fut le baptême d’un mourant : « Je suis parti le cœur brisé, dit-il, de n’avoir pu faire autre chose pour la conversion de ce peuple que de semer quelques enseignements touchant l’existence de Dieu, la sainte Trinité, la Rédemption, l’immortalité de l’âme, la vie éternelle. Mais toutes ces vérités ont été accueillies par des éclats de rire, et le nom du Créateur semble pour eux ce qu’est le petit Poucet ou Barbe-Bleue pour les enfants de nos pays. Que Dieu veuille bien donner sa grâce à ce pauvre peuple de voleurs, de cyniques et d’écumeurs de mer, mais qui ferait d’excellents chrétiens, si la foi s’implantait dans leur cœur si ferme et si mâle ».
  4. Voir chap. VIII.
  5. Samuel Hearne avait assisté là, impuissant, au massacre d’une paisible tribu esquimaude par les Peaux-Rouges, qui l’accompagnaient comme guides et serviteurs.
  6. Voir chap. XV (Mission Sainte-Thérèse).
  7. Ce lac que nous appelons Imerenick, de son nom esquimau, porte aujourd’hui le nom de lac Rouvière, à la demande des frères Douglas, amis et admirateurs du missionnaire, auteurs du beau livre Land Forlorn.
  8. Encore un deuil ! Encore une victime ! À ce chapitre déjà imprimé, il ne nous est plus possible d’ajouter que cette note, résumant une lettre écrite par le Père Falaize lui-même, du Grand Lac de l’Ours, le 6 janvier 1921, et que vient de recevoir Monseigneur, notre Supérieur général.

    Arrivé le 21 octobre 1920 à la mission esquimaude, le Père Falaize n’y trouve pas le Père Frapsauce. On l’informe que celui-ci, pressé par la disette des vivres, est parti à la pêche, sur le lac gelé, et qu’il doit rentrer d’un jour à l’autre. Le 25, le Père Falaize, inquiet, part à la recherche de son confrère. Il ne rencontre que les traces de son attelage, qui s’arrêtent à une glace brisée. Le missionnaire avait sombré là, la veille, 24 octobre, avec ses chiens et son traîneau.

    Nos missions du Mackenzie perdent un apôtre de tout dévouement. Heureux d’avoir été choisi parmi ceux du vicariat qui s’étaient unanimement proposés pour faire la relève des deux martyrs, le Père Frapsauce n’avait plus qu’un rêve : se sacrifier entièrement à son tour pour la conversion des Esquimaux… Et c’est encore dans le mois du Rosaire que le sacrifice a été consommé.

    Le 25 décembre suivant, sous le toit de neige de la pauvre chapelle inachevée du Père Frapsauce, le Père Falaize eut la consolation de baptiser les prémices de la mission esquimaude du Grand Lac de l’Ours : trois adultes et deux enfants…