Autour d’une Tiare/02

Autour d’une Tiare
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 599-630).
◄  01
03  ►
AUTOUR D’UNE TIARE

II.[1]
HEURES ENFANTINES. — CANOSSA.


IV. — HEURES ENFANTINES.

Victorien, levé avant le jour, s’informa du moment et du lieu où le pape devait accueillir Pia, c’était dans l’église même de Saint-Sauveur, un quart d’heure avant la séance du concile. Ce jour-là, Joachim se décida à prendre rang, pour la première fois, parmi les pères, et fit asseoir à ses pieds son pupille, en qualité de caudataire, nouveauté qui parut audacieuse à quelques évêques rigides en matière de cérémonial.

— Ce jeune homme n’est point un clerc, lui dit, d’un ton rogue, l’évêque d’Orvieto, Juvénal, un pasteur terrible, qui venait de chasser de son diocèse tous les misérables suspects d’hérésie manichéenne, y compris les femmes et les enfans à la mamelle.

L’évêque d’Assise allait répondre vivement à son confrère, quand un bourdonnement courut sur toute l’assemblée. Par la porte des nefs entrait la nièce du saint-père, suivie de sa petite cour monastique et, par la sacristie, le pape s’avançait, accompagné du sacré-collège. Grégoire monta sur le trône, devant l’autel ; en face de lui, à quelques pas de distance, Pia s’était arrêtée.

Le pape tendit vers l’enfant sa main droite où brillait l’anneau du pêcheur : Pia s’agenouilla, baisa dévotement l’améthyste sacrée, puis, descendant à reculons les marches de l’autel, s’assit sur un petit escabeau. Elle était vêtue de noir, telle qu’une nonne, mais aucun voile ne cachait les boucles blondes de sa chevelure, et le petit reliquaire d’or, présent de la grande comtesse de Toscane, pendait toujours à son cou.

Les cardinaux s’assirent en demi-cercle aux deux côtés du pontite. À la droite même de celui-ci se tenait l’évêque d’Albano. Pia le reconnut et devint un peu pâle. Grégoire reçut sur son front la tiare pointue et s’enveloppa dans les plis de sa chape rouge. Derrière l’escabeau de Pia, la dame abbesse, toute haletante de piété extatique, s’était agenouillée, les mains jointes. L’angoisse de la cérémonie lui donnait la mine pathétique d’une vierge attendant la roue ou le bûcher.

Grégoire VII regardait silencieusement l’enfant, d’un air de tendresse profonde. C’était la petite-fille d’une sœur avec laquelle il avait gardé, plus d’un demi-siècle auparavant, une demi-douzaine de chèvres dans le désert de Soana. Puis, le cloître l’avait pris tout entier, il avait oublié le sentier de l’humble maison paternelle, les destinées de l’Église étaient devenues l’impérieux souci de son cœur et, dans cette âme éprise uniquement de la gloire de Dieu, les souvenirs de ce petit monde obscur s’étaient vite effacés, les personnes comme la figure des choses : le père, veuf alors, qui lui contait, pour l’endormir, des légendes de saints ; la sœur, son aînée de deux ou trois ans, qui lui chantait, à l’ombre des saules, des complaintes chevaleresques ; les chèvres familières et le vieux chien qui l’avait suivi si longtemps sur le chemin, le soir où il était parti pour le couvent ; puis la mélancolie des campagnes de Soana, les crépuscules d’automne avec leurs vapeurs grisâtres montant vers le ciel et les matins de mai tout constellés de pâquerettes. Et voici que la vue de cette enfant, sa seule famille sur la terre, réveillait en lui le passé évanoui, évoquait mille images de bonheur lointain. Il revivait sa première jeunesse, de doux fantômes se levaient en lui de tous les recoins de sa mémoire, et, ne songeant plus au concile, à l’empereur Henri, au schisme de l’empire, le pape Grégoire se retrouvait au vieux foyer, entre son père et sa sœur, sa sœur blonde et frêle, morte depuis de si longues années, et dont il n’avait jamais visité la tombe.

Et l’auguste assemblée, attentive, les évêques, les cardinaux, les docteurs, oubliant à leur tour l’orage qui fondait sur la barque apostolique, la tragédie de la veille et les périls du lendemain, contemplaient paternellement cette petite fille assise en présence du vicaire de Dieu.

Pia, surprise que le pape demeurât si longtemps silencieux, suivait des yeux, pour se distraire, le long des frises de l’abside, la procession des maigres brebis du bon pasteur, dans la mosaïque enfumée de l’antique église.

Enfin Grégoire sortit de sa rêverie et parla :

— Pia, ma fille, que Dieu vous protège ! Soyez la bienvenue. Vous êtes, je l’espère, bonne et docile catholique ?

— Oui, mon oncle, s’empressait-elle de répondre ; mais l’évêque d’Albano, qui cherchait une revanche à son homélie perdue, l’interrompit sèchement :

— Dites : Notre seigneur, et non pas : oncle !

Le pape haussa légèrement les épaules. Pia reprit :

— Oui, notre seigneur, mon oncle ; je sais beaucoup de belles prières que m’ont enseignées Mme Mathilde et Mme l’abbesse, le Pater et le Credo en latin, et aussi de fort belles histoires, la passion du bon Dieu à Jérusalem, chez les juifs, la crèche de Bethléem, avec le bœuf, l’âne et les bergers, les rois mages, la fuite en Egypte, Joseph vendu par ses frères, Éliézer et Rebecca au bord du puits. Je sais encore l’histoire de saint Jean-Baptiste, qui mangeait des sauterelles, et celle du petit Jésus au milieu des rabbins, et puis encore celle de l’empereur Charlemagne, qui était vieux de deux cents ans, et qui faisait des miracles à Paris et à Rome. Enfin, tous les jours, je lis à Mme l’abbesse les oraisons de son bréviaire. Je voudrais bien les comprendre, car je suis encore trop petite pour savoir le latin. Mais je devine un peu, à cause des images peintes et dorées, belles comme des fleurs, qui sont à côté des paroles.

Le pape souriait, avec une douceur d’aïeul, au gazouillement de Pia, et les pères du concile, tournés du côté de l’enfant, immobiles, demeuraient sous le charme de cette confession. Le cardinal d’Albano lui-même se sentait ému et désarmé.

— Courage, ma fille, répondit Grégoire. Je vous vois sur le chemin de Dieu. Mais vous êtes, dès aujourd’hui, la pupille de Jésus-Christ. Il vous faut devenir de plus en plus digne de l’Église et de moi.

— Je tâcherai de le devenir, notre seigneur.

— Mon devoir est de confier le soin de votre âme à l’un de mes vénérables frères de l’épiscopat, afin qu’il veille sur elle, et la rende toujours plus sage et plus pieuse.

Il parcourait du regard les bancs des évêques, comme pour inviter l’un d’eux à répondre à son désir. Déjà l’évêque d’Orvieto se préparait à parler et à s’offrir. Victorien saisit rapidement la main de son vieil ami et lui dit à voix presque haute :

— Levez-vous.

L’évêque d’Assise se leva.

Enhardi par un geste du pape, Joachim fit un petit discours, dépourvu de textes sacrés, où éclatait la bonté naïve de son cœur. Il dit qu’étant pasteur de l’église d’Assise il n’avait aimé que les faibles et les humbles et que, pour cela, les seigneurs l’avaient repoussé loin de son diocèse. Maintenant, privé de son troupeau, maître de ses loisirs, il se sentait une vocation nouvelle, pour l’amour de Dieu : il appelait à lui les enfans. Il croyait ainsi glorifier l’Évangile. Le saint-père lui avait donné, la veille, le fils du baron Cencius, il lui demandait aujourd’hui la tutelle religieuse de Pia. Sa charité serait assez grande pour le salut de deux orphelins.

— Qu’il soit fait selon votre bonne volonté, mon frère, répondit Grégoire, et que cette enfant aille à vous. Pia, voici votre père spirituel, vous lui obéirez en tout ce qu’il ordonnera. Soyez bénie, ma fille, et puissent vos vertus consoler ma vieillesse !

Pia fit alors à son grand-oncle une révérence très savante d’adoration, que l’abbesse lui avait apprise dès l’aurore ; en même temps, par une inspiration subite, elle portait à deux reprises ses petites mains à ses lèvres, d’un tel élan d’amour, que le pape, soulevant les pans de sa chape rouge, brodée de palmes d’or, ouvrit les bras comme pour la recevoir sur son cœur. Mais la jeune fille n’osa point manquer au rituel sévère qu’on lui avait prescrit : elle salua avec vénération les seigneurs cardinaux, avec respect les seigneurs évêques et, entraînant sur ses pas la pauvre abbesse toute déconfite de sa déchéance trop visible et la petite troupe des nonnes, elle sortit de l’église.

La porte de Saint-Sauveur, que gardaient les capitaines de Rome, se referma sur Pia avec un bruit grave, et il sembla aux pères du concile qu’un clair rayon de soleil venait de s’éteindre. Ils reprenaient l’âpre bataille contre une moitié de la chrétienté pour l’intégrité de la hiérarchie catholique. Ce jour-là, ils devaient frapper de terreur l’église allemande en retranchant de la communion de Rome les évêques et les abbés complices du crime de l’empereur. Le coup de foudre atteignit d’abord Siegfried, archevêque de Mayence, inspirateur du concile schismatique de Worms, puis les évêques déjà flétris par une première excommunication, Otton de Ratisbonne, Otton de Constance, Burchard de Lausanne ; l’épiscopat germanique presque entier ; puis, les évêques de Lombardie en masse. Grégoire arrachait des mains de ces indignes la crosse et l’anneau, leur interdisait le sacrement de l’autel, le droit de s’entretenir avec Dieu. Ceux d’entre eux qui auraient cédé aux violences d’Henri pouvaient néanmoins, jusqu’au jour de Saint-Pierre, implorer l’absolution pontificale. Beaucoup d’anathèmes s’égarèrent en passant sur les Alpes et tombèrent dans la vallée du Rhône ; Hermann, évêque de Vienne, avec une partie de son clergé, puis, le comte de Saint-Gilles, qui avait épousé sa cousine, le comte de Forez, qui avait maraudé sur les terres de l’église de Lyon, et une foule d’abbés et de barons furent atteints tour à tour. Vers le soir, les pères, las de ce carnage théologique, demandèrent à grands cris la clôture de la séance. Un cardinal proposa alors à l’anathème deux têtes très hautes, Philippe, roi de France, excommunié déjà deux fois, et le maître normand de l’Italie napolitaine, Robert Guiscard, que le saint-siège excommuniait chaque année. Mais le pape se dressa debout, d’un signe imposa silence au cardinal et prononça l’oraison finale de la journée. Il venait d’avoir le pressentiment politique de l’avenir : les Normands, protecteurs de la papauté, chassés de Rome une fois de plus, et la France, sa fille aînée, bouclier de l’Église contre la brutalité teutonique.

Tandis que le Latran foudroyait ainsi le monde chrétien, Joachim tenait, dans le jardin pontifical, à l’ombre d’un bouquet de cyprès, un petit conciliabule. Il présentait le fils de Cencius à Pia. La jeune fille avait entendu raconter, à la cour de Mathilde, les scènes de la dernière messe de minuit et le dévoûment de Victorien. Elle avait conçu pour celui-ci un sentiment si vit d’admiration qu’elle avait placé son nom, dans ses prières, à la suite des archanges Gabriel et Michel, et du paladin saint George, sans trop savoir si elle priait pour lui, ou bien si elle l’invoquait, à la façon d’un thaumaturge. Elle s’était figuré un jeune héros, semblable aux chevaliers des images de sainteté, tout étincelant d’acier, des pieds à la tête, un dragon d’or, les ailes déployées, sur le casque, un manteau brodé d’or, flottant aux épaules, avec une épée formidable qui lançait des éclairs ; elle fut surprise et tout aussitôt charmée de retrouver en lui le passant inconnu de la veille, un enfant plus âgé qu’elle-même de quelques années, au regard très doux. Elle lui tendit gaîment les deux mains :

— Vous me pardonnerez, messire, ma folie d’hier, à la porte Saint-Laurent, quand je vous ai jeté mon bouquet. C’est la faute du cardinal révérendissime. J’ai cru qu’il me récitait les vêpres, car il a dit : Domino meo, et cette idée m’a donné de la joie, surtout quand sa grande mule noire a paru vouloir dire Amen. Mme l’abbesse pense qu’à cette minute mon ange gardien ne me gardait plus, et cela lui a causé un si gros chagrin qu’elle n’a pu fermer l’œil de toute la nuit.

Victorien retenait entre ses mains les mains mignonnes de Pia, il contemplait la fillette avec une tendresse de frère aîné. Cette distraction imprévue d’ange gardien lui offrait une occasion toute naturelle de se proposer à Pia comme serviteur loyal.

— Recevez-moi, dit-il, pour gardien visible et fidèle ami. A toute heure je serai prêt à votre appel, et jamais, moi, je n’oublierai de veiller sur vous.

— De tout mon cœur, répondit-elle. Je suis vraiment trop seule au monde. Je n’ai point connu ma mère. Mon père, qui était écuyer du seigneur de Soana, est mort à la bataille. La comtesse m’a recueillie alors, mais, pour une orpheline, c’est une dame bien grande. Quant à mon oncle, c’est à genoux qu’il faut lui parler. J’ai peur que mon baiser de tout à l’heure n’ait offensé Dieu en sa personne.

— Votre baiser, dit l’évêque, avait la grâce d’une prière. C’est le Pater des enfans et le Père qui est au ciel l’a pris pour lui-même.

Joachim demanda alors à Pia de lui montrer les reliques renfermées dans la petite châsse pendue à son cou. Elle ouvrit la boite d’or ciselé et en tira quelques sachets de parchemin. Le premier, scellé aux armes de l’évêque de Florence, portait cette inscription :

« Fragment du voile de Notre-Dame. »

— C’est contre les tentations, dit Pia.

Le second sachet, aux armes de l’évêque d’Arezzo, était marqué ainsi :

« Morceau de la tunique de saint Etienne, martyr. »

— Celle-ci, dit-elle, préserve du tonnerre et des pierres qui tombent des montagnes.

La troisième enveloppe, sous le sceau de l’archevêque de Pise, contenait une rose desséchée, cueillie sur la tombe de saint Nil, ermite.

— C’est pour les fièvres mauvaises, dit Pia. À Soana, dès les pluies d’automne, on mourait de ce mal dans toutes les maisons.

Ces trois inscriptions épiscopales étaient en latin, d’une écriture hautaine et hiératique. Un quatrième pli, dépourvu de cachet, noué par un fil de soie, portait ces mots, en langue vulgaire, d’une écriture tout enfantine :

« Ici repose une boucle de cheveux de la petite Tita, ma première amie, laquelle est allée au paradis. »

Pia avait pris la chère relique d’une main tremblante. C’était une histoire très simple et très triste, qu’elle conta en pleurant. Au chevet de Tita languissante, pendant deux hivers, à Soana, elle avait passé de longues heures, berçant la malade d’un rêve d’or, toujours le même, où figuraient des châteaux, des pages, une haquenée blanche, une fanfare seigneuriale. Le soir du dimanche des Rameaux, l’enfant était devenue tout d’un coup plus pâle et s’était endormie entre les bras de Pia, souriant toujours à la vision bienheureuse.

— Gardez précieusement cette relique, ma fille, dit l’évêque. Chaque fois que vous l’invoquerez, votre cœur se trouvera plus léger. Quant à Tita, elle habite réellement là-haut un château de lumière, où les anges lui sonnent la fanfare seigneuriale.

Depuis quelques momens, une ombre lamentable errait à travers le jardin, se rapprochant des trois cyprès, puis s’éloignant avec des gestes de douleur. Pia, la première, reconnut cette âme en peine.

— Voilà madame l’abbesse qui me cherche pour lui lire l’office du milieu du jour. J’ai bien envie de l’appeler parmi nous. Mais je serais si contente de ne pas être obligée, pour aujourd’hui, à la cérémonie de son bréviaire !

— Ni aujourd’hui, ni demain, répondit Joachim, qui fit signa lui-même à la vénérable dame de venir à lui.

Elle vint, sans se faire prier, car elle était tourmentée par un désir véhément de curiosité tempérée d’angoisse. Elle sentait vaguement que son règne prenait fin et elle tremblait, sans en savoir la raison, pour la conscience de Pia.

— Madame, lui dit l’évêque, je vous bénis du fond de mon cœur. Vous réciterez désormais seule les offices canoniques, ou bien nous les lirons ensemble, si vous voulez m’accepter comme diacre. Notre saint-père m’ayant confié la charge pastorale de sa petite-nièce, mon devoir est de réserver à moi seul la discipline de Pia pour les choses de religion. Vous me causerez une grande joie en lui retirant tout à l’heure cette robe noire de nonne et en lui rendant les couleurs claires qui siéent à sa jeunesse de visage. J’espère que nous demeurerons, vous et moi, de très bons amis en notre Seigneur Jésus-Christ. Que le Père céleste et la Madone vous aient toujours en leur sainte garde !

L’abbesse s’inclina, muette, dans le grand deuil de son abdication. Puis elle regarda, avec une sorte d’effarement, le fils de Cencius qui souriait déjà à la pensée de revoir Pia dans sa petite dalmatique d’hermine, serrée à la taille par une ceinture d’or.

— Et vous l’élèverez, dit-elle, d’une voix entrecoupée de soupirs, côte à côte avec ce jeune seigneur ?

— Avec mon grand frère, répliqua Pia.

— C’est le vœu du pape, dit Joachim. Et ces deux enfans grandiront ensemble sous l’œil de Dieu.

Et la bonne dame se retira, à pas lents, songeant à beaucoup de choses étranges qui troublaient sa vertu. Mais jamais, dans la suite des temps, elle n’osa résister à la volonté de Joachim. Peu à peu même elle se résigna à souffrir la personne de Victorien. L’adolescent lui rappelait, à la vérité, un joli page aux longs cheveux, de son pays de Pérouse, dont elle avait rêvé, au printemps de sa seizième année, et à qui d’ailleurs elle ne parla jamais, sinon en dormant.

L’enfance de Pia avait été plus sereine que celle de Victorien. Aucun souvenir amer n’assombrissait sa pensée. La religion étroite qu’on lui avait imposée n’avait point jeté en elle de racines profondes. Elle était trop jeune encore pour éprouver les terreurs par lesquelles Egidius avait torturé le jeune garçon. Elle pouvait donner à celui-ci le bon exemple de l’espérance et de la joie. Joachim se promit d’ennoblir l’une par l’autre ces deux âmes sœurs, l’une radieuse et confiante, l’autre, héroïque. Et cette œuvre devait être facile : la séduction exercée par la grâce et la bonté de Pia sur son ami fut, dès le premier jour, toute-puissante. Quant à Victorien, il semblait à la jeune fille un être de race supérieure au reste du monde, digne de respect et de félicité.

Joachim fit très vite en Pia une découverte intéressante. Elle avait sur la vie terrestre une notion toute monacale, inspirée par les nonnes, trop vague encore d’ailleurs pour l’attrister, à savoir qu’ici-bas les chrétiens, même les jeunes enfans, même les abbesses les plus saintes, cheminent dans une vallée de larmes. Elle tenait beaucoup à cette vallée de larmes, qu’on lui avait maintes fois décrite, un sentier roide, raboteux, entre des rochers de méchante figure, des chardons et des ronces à foison, des cailloux pointus, sous le ciel noir et la pluie froide, et des coups de vent d’hiver à chaque détour du sentier. Sans doute, elle voulait bien y poursuivre son pèlerinage avec toute l’allégresse possible et y cueillir, à l’occasion, des pervenches et des roses, des hyacinthes et des violettes, mais ce décor ascétique lui était trop familier pour ne point lui paraître nécessaire ; elle ne comprenait pas qu’aucun autre cadre pût enfermer la destinée d’une petite fille.

— On vous a trompée, Pia, lui dit Joachim. Dieu n’a pas fait la vie douloureuse pour ses enfans. C’est seulement dans les cœurs fermés à la pitié, dépourvus de charité et troublés par la peur, qu’est creusée, par leur propre faute, la véritable vallée de larmes. Que les égoïstes, les superbes et les lâches pleurent sur leur propre misère. Pour eux, la route de la vie est âpre et pénétrée d’épouvante, comme par un brouillard mortel. Ils sont de pitoyables voyageurs, parce qu’ils marchent seuls, n’aiment qu’eux-mêmes, jusqu’à la dernière étape de la route. Le grand mystère du bonheur terrestre est dans la foi à la paternité de Dieu, il est aussi dans cette simple parole de l’Évangile : « Aimez-vous les uns les autres. » Tita vous a été prise toute petite, toute pure et toute blanche, mais vous l’aviez aimée, vous avez pleuré sur elle, et, pour ce grand amour et cette grande douleur, vous goûterez toujours la consolation des âmes tendres. Voyez Victorien : il a commencé sa vie par une longue souffrance, mais un seul acte de sacrifice et d’amour lui a assuré, jusqu’à son dernier jour, la paix des âmes généreuses.

Il la ramenait ainsi à la candeur de sa plus lointaine enfance, il versait sur ces deux jeunes fronts comme un nouveau baptême ; il effaçait de leur pensée la trace des heures mauvaises ou l’inquiétude des croyances trop sévères.

Il errait souvent au hasard, soit à travers les solitudes intérieures de la ville, soit hors des vieux murs dans la noble campagne romaine. Il aimait l’air vif, l’ardent soleil, le frémissement des feuillages, la fraîcheur des prairies, la gaîté des oiseaux, le charme des fleurs. Il disait volontiers que le ciel était la plus magnifique voûte d’église qu’il connût et que, vues des tours du Latran, les montagnes du Latium s’élevaient, telles qu’un maître-autel tout incrusté de saphirs et d’émeraudes. Au temps où il portait la crosse épiscopale d’Assise, il allait, parfois, le dimanche, seul, à pied, célébrer la messe à Spello ; puis, toujours à travers champs, il se rendait à Foligno, pour y prêcher l’Évangile du jour. Il remontait la colline d’Assise très tard, dans la nuit étoilée, quand le comte avait fermé les portes. Il avait perdu des heures délicieuses à s’entretenir çà et là avec des pèlerins ou des pâtres, à donner des bouquets de thym à brouter aux chevreaux, à épier, dans les osiers de quelque étang, le ménage d’un nid de sarcelles. Si le portier de la ville, endormi ou mal disposé, n’ouvrait point à l’évêque la porte de son bercail, Joachim redescendait paisiblement dans la vallée, écoutant, le long des haies, dans les sentiers ténébreux, la chanson des rossignols de l’Ombrie, puis il gagnait, tout en bas, l’ermitage de Saint-Damien, sûr d’y trouver l’hospitalité de l’âge apostolique : un verre d’eau claire, pour se rafraîchir, et trois planches, pour rêver de la Jérusalem céleste.

Il résolut donc de présenter ses deux pupilles à la nature, dès les premières journées du printemps. C’était, pour l’un et l’autre, une grande nouveauté. Victorien, toujours enfermé dans les châteaux de son père, ne connaissait guère que le Tibre aux eaux limoneuses, coulant entre les roseaux de ses rives ; Pia avait vécu d’abord dans la plaine brumeuse de Soana, parsemée de peupliers au pâle feuillage ; puis elle n’avait vu la Toscane que par les fenêtres de la comtesse Mathilde. La campagne de Rome, vivifiée et parée par le soleil d’avril, devait être, pour ces deux enfans, comme une révélation.

On partait du Latran à midi, en petite caravane ; à droite, Victorien à cheval, au milieu, Pia assise sur une vieille mule, très prudente et très douce, qui avait appartenu au pape Nicolas II, enfin, Joachim, monté sur une autre mule des écuries pontificales, un cadeau de Grégoire VII, laquelle s’entêtait à s’arrêter au porche de toutes les basiliques, églises, chapelles et oratoires que l’on rencontrait sur le chemin. Parfois l’abbesse suivait, curieusement secouée dans sa chaise par quatre palefreniers d’humeur joyeuse. On gagnait la voie Prénestine par la porte Saint-Laurent, la voie Latine par la porte Saint-Jean, la voie Appia, bordée de tombeaux, par la porte Saint-Sébastien. La voie Appia était la promenade favorite, la plus longue d’ailleurs, grâce aux traditions ecclésias- tiques de la mule pontificale, que l’on ne pouvait arracher à l’église des Saints-Nérée et Achillée, à l’avenue des Catacombes de Sainte-Cécile, à la petite chapelle du Domine quo vadis ? Ici, pour prendre patience, l’évêque rappelait la rencontre pathétique de saint Pierre fuyant Rome pour échapper à la mort et de Jésus-Christ allant à Rome, pieds nus, sa croix sur l’épaule.

— Seigneur, où vas-tu ?

— À Rome, pour être crucifié une seconde fois.

Iterum crucifigi, répétait d’une voix grave Joachim, après s’être incliné sur l’empreinte laissée dans une dalle de marbre par le pied du Sauveur. C’était la seconde trahison de saint Pierre. Heureusement, cette fois, il fut éclairé à temps, eut honte de sa lâcheté, et retourna au martyre.

— C’était un bien grand pape, soupirait la bonne abbesse.

— Très grand, madame, répondait l’évêque. Mais je ne lui ai pas encore pardonné le mot qu’il prononça chez Pilate, tandis que les Juifs crachaient à la face de son maître : « Je ne connais pas cet homme. »

Un peu plus loin, en face de la forteresse sépulcrale de Cecilia Metella, dans la prairie, était une humble église dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques pans de muraille. Sous les noyers qui ombrageaient l’église, on abandonnait les montures à la surveillance des porteurs de l’abbesse, puis l’on cheminait d’un pas très tranquille sur le pavé antique de la voie Appia. Et, dans ce Campo-Santo des païens, Joachim aimait à parler des temps où Rome n’était pas encore sanctifiée par la croix, mais où son peuple en avait fait la reine du monde. Il ne connaissait guère les Romains que par les vers de Virgile, et il partageait sur le poète les superstitions touchantes de son siècle. Il croyait à Virgile, duc de Naples, enchanteur bienfaisant, un magicien orthodoxe et bon, semblable à Merlin, un prophète égaré parmi les gentils, qui, pareil aux rois mages, avait déchiffré dans le ciel le verbe de la rédemption prochaine. Il avait été lié, à l’époque de sa jeunesse, avec un vieux prêtre attaché jadis à la personne de Sylvestre II, le pape français, ami des livres anciens, que les moines regardèrent comme sorcier et voué au diable. Joachim avait appris alors à respecter la mémoire des hommes qui, privés des pures lumières de la foi, surent néanmoins découvrir la sagesse et fonder la justice. Parfois aussi il arrêtait ses compagnons de promenade en face d’un sarcophage sculpté par le ciseau grec, ou devant quelque tête romaine, austère et pensive, dont le profil se détachait de la frise d’un tombeau, et il regrettait que les artistes chrétiens eussent perdu le secret de la beauté et de la vie.

— À Sainte-Praxède, disait-il, chez les Basiliens voisins de Saint-Jean-le-Rond, leurs mosaïques sont tristes et font peur à voir : des anges maigres comme des sauterelles, des madones lugubres, vêtues de violet ou de noir, un Christ aux yeux noirs, farouches, tel qu’un empereur méchant, des figures formidables qui donnent envie de pleurer plutôt que d’espérer.

Victorien et Pia trouvaient très belles toutes les sentences de leur maître. Mais l’abbesse avait horreur des païens, adorateurs de Belzébuth. Elle avait foi à toutes les fables effrayantes qui remplissaient les petits livres à l’usage des pèlerins et des moinillons, aux statues de marbre, dont les doigts se refermaient sur la main de quelque imprudent cavalier, aux Mercure et aux Apollon que des malheureux priaient encore au fond des caves du Colisée, dans les carrières oubliées de la campagne, aux Vénus dont la bouche glacée donnait toujours des baisers mortels.

— Après tout, messire, dit-elle un jour, votre Virgile et tous ces Romains, qui n’avaient ni églises, ni monastères, ni confession, ni baptême, et tous leurs faux dieux sont aujourd’hui en enfer, dans la cuve la plus profonde, et ce n’est point une chose louable d’en parler avec trop d’indulgence. Car l’enfer est éternel.

— Madame, répondait Joachim. .. mais il se tut brusquement et fit quelques pas avec un visage attristé du côté d’une tombe patricienne ornée d’une tête charmante d’adolescent. Victorien, qui l’avait suivi, l’entendit murmurer ces mots :

— Le Credo des pères de Nicée, qui est la règle de la foi, ne dit rien de l’enfer. Saint Marc et saint Mathieu parlent du feu éternel préparé pour le démon et ses anges, de la géhenne qui attend les âmes mortes à la charité. Mais l’éternité du bûcher oblige-t-elle à croire à l’éternité du supplice ?

Lorsque la caravane sortait de Rome par la porte Saint-Jean, elle montait à droite, à la hauteur des tombeaux de la voie Latine, jusqu’au sommet de cette colline allongée qui s’étend vers la voie Appia, et du haut de laquelle on jouit d’une vue merveilleuse sur la campagne et les montagnes. Deux heures avant le coucher du soleil, la chaîne de l’Apennin, toute lumineuse, semble se fondre dans l’azur verdâtre du ciel, les vives arêtes rocheuses se détachent avec des tons d’or clair, tandis que les gorges et les vallons, voilés d’une ombre légère, prennent des teintes riantes de turquoises. Plus près, au midi, les montagnes latines, Albano, Tusculum, couvertes de vignes et de châtaigniers, les hauteurs boisées de Nemi, revêtent un bleu plus sombre, un bleu de velours. Puis, en bas, partout, dans l’horizon immense, c’est la solitude grandiose de la plaine vide, de la prairie indéfinie, où l’histoire a semé ses ruines, des aqueducs brisés, des tours féodales et des tombeaux. Là-bas, Rome dresse sa tête impériale par-dessus ses vieux remparts. Le silence est profond, le silence du désert. Au loin, les grands bœufs blancs, la tête penchée sur l’herbe pâle, semblent immobiles. On peut passer, à cet endroit, un temps fort long, sans entendre d’autre bruit vivant que le cri aigre d’un oiseau de proie qui plane très haut, dans la lumière, avec le lourd battement de ses ailes fauves.

Quand nos voyageurs avaient atteint ce lieu de contemplation, Joachim étendait à terre son manteau pour Pia et l’abbesse, et tous les quatre admiraient la fête solennelle du paysage. Puis, l’évêque évoquait mille souvenirs vagues sur Énée, Romulus, Jules César et l’empereur Tibère, contemporain de Jésus-Christ. Pia chantait quelque naïve ballade entendue par elle, un soir de veillée, à Soana :

« O combien de temps j’ai désiré — avoir un amoureux qui fût musicien, — et voilà que Dieu me l’envoie, — Tout couvert de roses et de rubis. — Et voici qu’il vient à petits pas, très doucement, — la tête basse et qu’il joue de la viole.

« Je suis amoureuse du joueur de viole ; — La musique en est belle et console mon cœur ; — La musique en est belle et le musicien gentil. — L’amour du musicien me fait mourir. — La musique est belle et le jeune garçon très vif. — L’amour du musicien ne me laisse plus la paix. »

Et Victorien, tout en cueillant pour Pia des marguerites, des anémones et des œillets sauvages, répondait à sa voix par quelque strophe de romance chevaleresque apprise d’un écuyer de son père :

« — Le vieux chapelain a fait enfermer ma belle au sommet d’une tour si haute que, dans les mois d’hiver, les nuages noirs couvrent la cellule où elle languit.

« Puis il a mis au pied de l’escalier de la tour une garde d’honneur, trois moines à la tête chauve, qui, nuit et jour, prient douloureusement pour le salut de ma belle.

« Mais la tour n’est point si haute ni les moines si vigilans que, l’amour me prêtant ses ailes, je n’aille retrouver bientôt, dans sa cellule, au haut de la tour, ma bien-aimée. »

L’abbesse prenait alors une figure sévère, car ces chansons lui paraissaient fort mondaines. Mais le grand air l’ayant animée, elle ne tardait pas à conter à son tour quelque légende de couvent sur la sainte ville de Rome, dont les cent campaniles flamboyaient au loin dans la fournaise d’un ciel d’été.

— Il y a de cela fort longtemps, disait-elle. C’était sous un pape Grégoire ou Benoît, je ne sais plus lequel. Ils ont été si nombreux sous ces deux noms que l’on s’y perd.

— Neuf Benoît et sept Grégoire, madame, interrompait Joachim. Votre histoire se passait sans doute au temps de saint Grégoire le Grand ?

— Peut-être, messire ; mais ce temps était fort troublé : sept rois sarrasins, des païens qui adorent Mahomet, c’est-à-dire l’Ante-Christ, assiégeaient Rome avec une armée innombrable. Le pape n’avait avec lui que quelques chevaliers, et la ville était en grand péril. Les païens voulaient tourmenter le pape jusqu’à la mort et détruire ensuite la religion chrétienne. Or, à ce moment même, Rome renfermait, parmi ses habitans, sept sages, d’une sagesse et d’une science extraordinaires.

— Des cardinaux, madame, disait l’évêque, ou des abbés.

Le plus sage des sept, Janus, avait sauvé Rome de sa détresse en paraissant, à l’aurore, sur une tour, vêtu en diable, tout noir, la robe couverte de queues d’écureuils, entre deux monstres de bois, aux yeux rouges, à la langue vermeille ; Janus brandissait une longue épée d’acier, dont il frappait sur la pierre des coups si terribles que des gerbes d’étincelles volaient comme d’un brasier. Les sept rois, en voyant cette merveille, ressentirent une peur incroyable. Ils se dirent :

« Certainement, le dieu des chrétiens est descendu cette nuit au milieu des siens pour les défendre. Nous sommes perdus si nous ne l’adorons ! »

— Et le jour même, disait l’abbesse très émue, le pape versa sur le front des sept rois païens l’eau sainte du baptême, au baptistère de Saint-Jean-de-Latran. Puis ils abandonnèrent leur camp, dont les dépouilles enrichirent les gens de Rome.

Le matin du samedi de Albis, le premier samedi après Pâques, l’évêque dit à son petit monde :

— Aujourd’hui, c’est dans Rome et sur la place de Saint-Jean que nous prendrons le grand air. Vous y verrez des choses nouvelles, le carnaval des gens d’Église, les Laudes de la Cornomannia. Mais vous n’en recevrez point de scandale. Les pauvres clercs ont sur terre des joies trop rares, et le carême, dont ils sortent à peine, est une bien grosse pénitence.

Ce jour-là, les archiprêtres, c’est-à-dire les curés des paroisses, après le dîner, vers une heure, firent sonner leurs cloches, et les paroissiens accoururent aux églises. Le sacristain, vêtu de l’aube ou du rochet, la tête couronnée de fleurs et surmontée de deux cornes, telles que le vieux Silène en portait, s’avançait, tenant une baguette de cuivre chargée de clochettes, puis le curé, la chape au dos, avec son clergé et ses ouailles ; on alla ainsi jusqu’au Latran et l’on s’arrêta, suivant les pasteurs, sur la place où aboutit encore la voie de Sainte-Marie-Majeure.

Une fois toutes les paroisses réunies au pied du palais, le pape descendit, et clercs et laïques se rangèrent en cercle autour de leurs archiprêtres respectifs. On chanta : Deus ad bonam horam (Que le bon Dieu vous bénisse !), une Laude incohérente, mêlée de grec et de latin barbares, tandis que le sacristain dansait au milieu du cercle des paroissiens en agitant cornes et clochettes. Puis un des curés monta sur un âne, la figure tournée du côté de la queue, tandis qu’un camérier tenait, sur le front de la bête, un bassin avec vingt sous en deniers ; le curé se renversa à trois reprises du côté du bassin et prit tout l’argent qu’il put. Alors ses confrères s’en vinrent au pape et jetèrent des couronnes à ses pieds. Le curé de Sainte-Marie in Viâ Lata lâcha un jeune renard qu’on laissa s’enfuir et qui faillit sauter au visage du curé de Sainte-Praxède ; le donateur reçut du pape un besant et demi. Le curé de Sainte-Marie in Aquiro présenta un coq au saint-père et toucha un besant et quart, tandis que celui de Saint-Eustache amenait, avec une peine extrême, un chevreuil.

À ce moment, Grégoire ayant aperçu nos trois amis parmi les paroissiens de Saint-Clément, leur dépêcha un moine pour les inviter à s’asseoir sur le premier degré de l’estrade pontificale, devant le porche de Saint-Jean. Ils verraient ainsi la fête de plus près. Le chevreuil de Saint-Eustache, conduit en face du pape, tremblait de tous ses membres ; il se déroba d’un mouvement leste au bras de son pasteur et marcha droit sur Fia. La jeune fille lui tendit une main, et la jolie bête caressante lécha cette main. Le peuple applaudit et un enfant de chœur cria : Alléluia ! Le chevreuil, s’enhardissant, appuya sa tête sur les genoux de Pia. Il se plaçait ainsi sous sa protection.

— Ma fille, dit Grégoire, je vous fais présent du chevreuil de monseigneur saint Eustache. Vous en aurez grand soin, pour l’amour de moi !

— Merci, notre seigneur ! répondit la fillette ; pour l’amour de vous et de lui !

Alors le pape donna la bénédiction, et toutes les paroisses s’en allèrent, chacune de son côté, au tintement des grelots. Déjà Joachim avait improvisé, avec sa ceinture de soie, un collier pour le chevreuil qu’il ramena en laisse au Latran. Il lui fit aussitôt construire une cabane et un petit enclos dans le jardin pontifical, tandis que Victorien et Pia cherchaient un nom pour leur nouvel ami. La recherche dura trois jours. Enfin, Victorien se souvint d’un grand chien roux avec lequel il jouait, étant petit garçon, dans la cour du château paternel, et le chevreuil fut nommé Fulvo.

L’été et l’automne s’écoulèrent, et chaque jour nouveau semblait aux deux jeunes gens aussi doux que la veille. Octobre vint, avec sa lumière pure et la joie des vendanges, les retours bruyans des filles et des garçons, au son des tambourins, à l’heure du crépuscule, les longs éclats de rire et les chansons d’amour à travers les solitudes du Forum, autour de l’arc de Constantin et sur la Voie Sacrée. On rentrait assez tard au palais, car Joachim, sentant l’approche de l’hiver, prolongeait ses adieux à la belle saison. Cependant, les dernières promenades furent attristées par un incident singulier. Un soir, après le coucher du soleil, l’aimable groupe, qui suivait depuis la porte Saint-Sébastien une troupe sonore de vendangeurs, tourna sous le couvent des Camaldules et prit le sentier des Saints-Jean et Paul. Une tour isolée se dressait au milieu du chemin, supportée par une voûte qu’il fallait traverser pour atteindre, au-delà de Saint-Jean-le-Rond, le guichet des Jardins du pape. Tout à coup, une tête d’homme parut à une étroite fenêtre de la tour. À mesure que les trois montures s’approchaient de la voûte, la tête sortait plus avant, couvant des yeux l’évêque et les deux enfans avec une telle expression de haine que Pia jeta un cri de terreur. On eût dit un vautour perché sur une ruine et épiant une volée de colombes :

— Le méchant homme ! dit la jeune fille, allons plus vite, messires, car j’ai grand’peur !

Victorien porta la main à la bride de la mule de son amie et précipita la marche. Joachim, demeuré en arrière, s’arrêta un instant, contemplant le sinistre personnage. Puis il rejoignit ses pupilles. Pia était encore très émue.

— Le méchant homme ! répétait-elle à Victorien ; êtes-vous sûr qu’il ne nous a pas jeté un maléfice ?

— C’est un prêtre ! dit l’évêque, un mauvais prêtre qui joue le magicien ! Mais toute sa sorcellerie est dans l’amitié des nobles de Tusculum, dont il est l’âme maudite ! Ne craignez point, mon enfant ! Dieu est notre défenseur.

L’hiver, cette année-là, fut d’une extrême rigueur. Dès la mi-novembre et durant plusieurs semaines, Rome et la campagne sommeillèrent sous un manteau de neige. La petite communauté se replia dans la tour que Joachim appelait son palais épiscopal. Au premier étage, était l’oratoire de l’évêque et sa chambre, meublée d’un lit d’anachorète et d’un crucifix de bois ; plus haut, dans une grande salle voûtée, il avait recueilli, en un désordre charmant, les débris de sa splendeur passée, un tapis d’Orient, don du patriarche de Venise, des escabeaux curieusement sculptés, des lampes de cuivre de forme antique, une madone byzantine sur fond d’or, des antiphonaires et des missels peints dans le goût des miniatures de l’Athos, le manuscrit de son Virgile, aux majuscules de carmin ou d’azur, la mitre brodée d’or et la chape étincelante qu’il portait le matin de son sacre. Un énorme brasero de bronze était sans cesse allumé au milieu de la salle, car il ne voulait pas que Pia souffrît du froid. Et personne ne fut surpris quand on découvrit un soir, dans un coin, couché sur un amas de vieilles tapisseries, Fulvo, le chevreuil de monseigneur saint Eustache.

L’amitié de Victorien et de Pia, dans l’intimité de cette retraite, devint alors de plus en plus fraternelle. Tandis que la bise froide soufflait sur les champs en deuil, les deux orphelins se sentaient plus unis l’un à l’autre ; ils comprenaient vaguement que la destinée les avait rapprochés pour longtemps, peut-être pour toujours. La noblesse d’âme du vieil évêque, en pénétrant leurs jeunes consciences, les rattachait l’un à l’autre par une sorte de communion généreuse :

— Vous êtes mes poussins, disait souvent Joachim, et, plus heureux que le Seigneur Jésus, je vous tiens rassemblés amoureusement sous mon aile.

Dans la région sereine où ils se plaisaient à vivre ensemble, c’est à peine si parfois les misères de l’heure présente apparaissaient comme un nuage aussitôt dissipé. L’empire, bouleversé par les anathèmes de Grégoire VII, l’Allemagne déchirée entre l’empereur et le pape, la Saxe frémissante, rappelée à l’obédience de Rome, soulevée contre Henri et déjà ensanglantée par la guerre civile, le christianisme obscurci dans une moitié de la chrétienté, les églises frappées d’interdit, fermées aux fidèles par des fagots d’épines, tous ces grands malheurs éveillaient en eux moins d’émotions que les contes d’hiver de leur maître, la perpétuelle prédication d’espérance qu’il leur donnait, la loi d’amour qu’il leur expliquait. Il revenait sans cesse aux légendes candides conservées, comme un trésor, dans le cœur des simples, et où le démon, le tentateur est toujours vaincu ; à l’indulgence de saint Jean l’Aumônier, qui recevait les péchés scellés d’un triple sceau, et pardonnait sans lire jamais la confession à la pitié de saint Jean l’Évangéliste, qui, voyant pleurer à Éphèse un jeune homme très criminel, chef de brigands, tomba à ses pieds et lui baisa la main. Il croyait au commerce familier des bêtes sauvages avec les Pères du désert, au loup qui conduisit saint Antoine à la grotte de saint Paul l’Ermite, au corbeau, qui, ce jour-là, apporta aux deux solitaires une ration double de pain et de fruits, aux deux lions, qui, le soir de ce jour, se présentèrent avec mansuétude, afin de creuser de leurs ongles la fosse de saint Paul, et, lorsque l’ascète eut été enseveli, se retirèrent dans les bois.

La neige tombait sur la campagne muette, sur Rome, sur le Latran ; le vent d’hiver pleurait de la montagne à la mer ; et les deux enfans, serrés autour du brasero la tête blonde de Pia reposant parfois sur l’épaule de Victorien, voyaient se lever devant leurs yeux l’image radieuse du printemps de l’Église.

Mais un grave événement allait troubler, pour quelque temps, ce bonheur limpide. Un matin, vers la fête de Noël, le pape fit appeler dans son oratoire Victorien, et lui dit :

— Mon fils, vous m’avez promis d’être toujours prêt à l’appel du saint-siège romain. Demain, je quitte Rome, afin de chercher l’empereur repentant du côté des Alpes, peut-être jusqu’en Allemagne : je vous ai choisi pour m’accompagner dans les rangs de la chevalerie apostolique.

Et le lendemain, le fils de Cencius marchait, à la droite de la litière pontificale, sur le chemin de Canossa.


V. — CANOSSA.

C’était, pour le jeune empereur Henri, une irrésistible nécessité de se réconcilier avec Grégoire Vil. Les signes effrayans se multipliaient contre son apostasie. Son conseiller le plus sage, Wilhem, évêque d’Utrecht, mourait en quelques jours d’un mal mystérieux ; il avait vu les démons entourer son lit d’agonie et ses dernières paroles avaient été :

— Par l’iniquité de notre maître, nous sommes damnés pour la vie éternelle.

Les grands vassaux et les évêques complotaient la ruine du prince sacrilège. Un souffle de révolte, parti de la Saxe, courait sur toutes les provinces de l’empire. À Tribur, sur le Rhin, les seigneurs confédérés, en présence des légats pontificaux, avaient dressé contre leur suzerain un acte d’accusation révolutionnaire ; les désordres de sa jeunesse, les cruautés et les injustices de son règne, sa passion pour la guerre, sa dureté à l’égard des orphelins et des veuves, ses attentats contre les églises et les monastères, sa déloyauté, tous ses engagemens rompus a comme toiles d’araignées, » les voleurs, les homicides et les adultères couverts par la majesté de l’empire, la noblesse allemande n’oubliait aucun des crimes, aucune des folies d’Henri. L’épiscopat allemand, si docile quelques mois plus tôt, terrifié maintenant par les anathèmes de Rome, se détournait du prince maudit ; Siegfried de Mayence s’était enfui de la cour et prêchait dans son diocèse la réforme du royaume et la pénitence pour les péchés du roi. En face de Tribur, sur l’autre rive du Rhin, à Oppenheim, presque seul, entouré des rares amis qui osaient encore toucher sa main et s’asseoir à sa table, Henri prêtait l’oreille aux rumeurs menaçantes parties de cette petite ville où, deux siècles auparavant, l’Allemagne avait déposé l’empereur Charles le Gros.

Puis il s’était enfermé, tel qu’un pestiféré ou un lépreux, dans le château de Spire. Mais la clameur de son peuple, privé de sacremens et affolé par la peur de l’enfer, montait toujours jusqu’à lui. Ses vassaux ne lui accordaient plus que quelques mois pour faire sa paix avec l’Église. Au bout d’un an, à partir du jour de l’excommunication fulminée au Latran, il serait proclamé déchu et chassé de l’empire.

Alors il se résigna à la suprême humiliation.

Il écrivit à son parrain, Hugues, abbé de Cluny, s’engageant à la réparation et promettant le passage en terre sainte. Il écrivit à la comtesse Mathilde de Toscane, afin qu’elle priât Grégoire de s’avancer jusqu’en Lombardie pour y rencontrer le pénitent impérial. Il envoya un message au pape pour protester de son repentir et de sa conversion. Puis il mendia secrètement à ses comtes et à ses barons des secours pour faire le voyage d’Italie. Bien peu lui répondirent et un seul consentit à l’accompagner. Il sortit de Spire avec sa femme et son fils en bas âge. Personne ne songea à lui barrer le chemin. Les excommuniés, qui se rendaient en foule à Rome, afin d’obtenir le pardon, s’écartaient de sa route, craignant de voyager dans son ombre. Il fit un long détour par la Bourgogne et passa la fête de Noël à Besançon. De là, à travers le Jura, il gagna les terres de sa belle-mère, Adélaïde de Suse, comtesse de Savoie. Les défilés des Alpes étaient gardés par ses compétiteurs à l’Empire ; le Saint-Bernard seul était libre. C’était la route antique d’Antonin, reprise par Charlemagne et ses fils, pratiquée par les pèlerins. Hildebrand avait jadis conduit à Rome, par ce chemin, le pape Léon IX. Mais Adélaïde et son jeune fils, le comte Amé, prétendaient faire payer cher à Henri le sentier de la montagne. Ils lui demandèrent cinq évêchés d’Italie, voisins de leurs États. Henri marchanda, supplia, eut recours aux pleurs de sa femme et parvint à faire accepter le Bugey comme rançon de sa fuite. Le 1er janvier 1077, après avoir franchi le Rhône près de Saint-Maurice, vieille bourgade consacrée par le sang de la légion thébéenne, le fils de cet empereur Henri III, qui avait fait trembler sous les pas de ses armées l’Italie et Rome, accompagné de quelques serviteurs et guidé par des paysans de la contrée, atteignait, avec sa femme et son enfant, le formidable rempart de roches et de glaces.

Devant lui on poussait des bœufs qui foulaient sous leurs pieds un sillon dans la neige profonde. Au bout de quelques milles de montée laborieuse, la petite troupe parvint, au point le plus élevé du passage, à ce lac éternellement glacé au bord duquel Bernard de Menthon, archidiacre d’Aoste, avait construit un hospice pour les voyageurs. Mais, cet hiver-là, le froid était si âpre, qu’aucun pèlerin n’étant passé, les moines avaient déserté la maison. L’empereur et ses compagnons s’abritèrent pour la nuit dans une salle du couvent. Quand il fit jour, on se remit en marche vers l’Italie. Arrivé au revers méridional du Saint-Bernard, Henri désespéra d’aller plus loin. La pente était à pic, une mer de glace coupée de précipices bleuâtres, hérissée d’aiguilles blanches. On fit glisser sur des planches, entravés aux jambes, les chevaux dont la plupart roulèrent et périrent, mutilés, en poussant des cris rauques d’épouvante. La reine et son fils descendaient à l’aide d’un traîneau de peaux de bœufs, côtoyant des abîmes, aveuglés par les rafales de neige ; les guides qui les traînaient devaient s’accrocher à des crampons de fer enfoncés dans la glace. Henri rampait, les mains déchirées et sanglantes, se laissait rouler, tombait et rebondissait sur la nappe glacée, comme emporté par l’ouragan noir, qui, des Alpes vertigineuses, pyramidant sur une mer de brumes, se ruait contre la vallée avec un fracas de tempête.

La nuit était déjà avancée quand les lamentables pèlerins frappèrent à la porte d’un monastère, dans le val d’Aoste. Le portier accourut, tenant sa lampe, dont la flamme vacillait au vent. Il recula d’effroi à la vue du voyageur de minuit, l’empereur Henri, roi de Germanie, roi des Romains, qui, tête nue, le manteau tout blanc de neige, avec un visage de spectre, conduisant par la main son enfant à demi mort de lassitude et de froid, priait pour l’hospitalité au bord de la route désolée où personne n’osait plus cheminer depuis de très longs jours.

Vers la même heure, le pape Grégoire entrait, à la lueur des torches, dans sa petite ville maternelle de Soana. Il avait quitté Viterbe le matin, sous un déluge de pluie et avait longé, par des sentiers fangeux, la rive occidentale du lac Bolsène. Un écuyer, dépêché par lui, avait annoncé au seigneur et au peuple l’approche du pontife. Il n’arriva que fort tard, lorsque les bourgeois et les clercs, trempés jusqu’aux os, s’apprêtaient à retourner, d’assez méchante humeur, à leurs logis. Au bruit lointain de la chevauchée, les bonnes gens allumèrent en hâte leurs flambeaux et s’agenouillèrent dans la boue. Personne, parmi les plus vieux, ne reconnut en ce petit vieillard couché sous les rideaux ruisselans de sa litière les traits du jeune pâtre, dont la destinée était devenue la gloire du pays. Le baron lui baisa la main droite et l’invita à descendre à son château, où le souper attendait :

— Tout à l’heure, mon fils ; je veux saluer d’abord ma vieille maison et réveiller le souvenir de mes morts.

Le cortège de Grégoire, précédé par la foule, se remit en marche. Les maisons s’étaient toutes éclairées, et, derrière le vitrail de chaque fenêtre, paraissaient des figures étonnées et endormies d’enfans à qui les mères montraient du doigt la litière de pourpre, montant avec lenteur, dans le flamboiement rouge des torches, vers le haut quartier de la ville. Tout à coup, la foule s’arrêta pour laisser le chemin libre au pape. À l’entrée d’une rue étroite, escarpée, une masure brillait, illuminée par une multitude de cierges, ornée de festons de verdure, la porte grande ouverte. Les cavaliers mirent pied à terre ; Grégoire, aidé par ses écuyers, sortit de sa litière, et, d’un geste impérieux, défendit qu’on l’accompagnât à son foyer de famille. Il pénétra seul dans la petite maison, dont la porte se referma sur lui.

Victorien et les chevaliers romains s’alignèrent en avant du porche, le visage tourné du côté du peuple, qui attendit, têtes découvertes, sous la pluie d’hiver. On eût vu alors Grégoire VII, assis sur un escabeau, dans le coin du foyer nu et froid, promenant le regard tout autour des misérables murailles et sur le pavé de briques de la chambre de famille où il avait appris à prier. Chancelier de l’Église romaine et cardinal, il avait racheté la maison, qui, dès lors, était demeurée vide, sans habitans, ténébreuse comme un sépulcre. Il y revenait vieilli, chargé de gloire, roi de toutes les âmes, et, depuis quelques jours, par la capitulation de l’empereur, maître absolu de la terre. Ses yeux rencontrèrent la croix pontificale, la croix d’or émaillée de pierres précieuses qui pendait sur sa poitrine ; il la contempla tout en suivant un rêve, et, tout à coup, un sourire amer parut sur ses lèvres flétries. Il mit entre ses mains sa tête chauve et songea. Tandis qu’au dehors les gens de Soana se tenaient en profond silence, le pape, dans cette vision d’adolescence, sentait son cœur se pénétrer de tendresse humaine. Une fois encore il entendait la voix du père, et le souffle de sa sœur rafraîchissait son visage ; une fois encore, le vieux chien de berger, son ami si fidèle, posait sa tête sur ses genoux. Les cloches de la paroisse s’étant remises à sonner, Grégoire revit les Noëls et les Pâques d’autrefois, sa place à l’église, dans l’ombre d’un pilier, la première procession où il avait figuré lui-même, enfant de chœur balançant l’encensoir. Puis il se souvint d’une parole du curé de ce temps-là, le jour où il lui avait confessé sa vocation religieuse :

— Ah ! mon enfant, vous serez peut-être plus tard, à votre tour, curé de Soana. Cela serait très beau ! peut-être même évêque de Viterbe ! Que le bon Dieu vous fasse la grâce d’être évêque ! Mais, curé de Soana, vous seriez bien plus heureux !

Pour la seconde fois, depuis qu’il s’était assis sur la pierre de son berceau, l’évêque universel sourit avec amertume.

Il se leva alors, ouvrit lentement la porte et descendit les marches de l’humble masure avec une gravité recueillie, comme s’il quittait le maître autel pontifical de Saint-Jean-de-Latran. Jusqu’au château du baron, il ne prononça pas une seule parole. Il accepta, pour honorer son hôte, un peu de pain et de lait. Victorien, le seigneur et quelques moines se tenaient debout autour de la table :

— Cette maison est toute caduque et menace ruine ! dit-il, comme se parlant à lui-même. Mais j’ai déjà tant de ruines à soutenir ! Après moi, c’est à ma petite-nièce qu’il appartiendra d’y veiller, à Pia et à son mari…

En ce moment, il releva la tête, et son regard croisa celui de Victorien. Une pensée, une espérance nouvelle, s’éveillait dans le cœur du fils de Cencius, indécise encore et pleine d’inquiétude. Cependant, il lui sembla que la figure austère du pape s’était portée de son côté avec une bonté paternelle. Grégoire reprit, toujours à demi-voix :

— Tant que la race d’Hildebrand vivra, je veux que cette maison demeure comme le témoignage de notre humilité première et de la douceur de l’Église qui nous a exalté. Pia et mon petit-neveu n’oublieront jamais ce vœu de leur grand-oncle.

Mais il ajouta, en se tournant vers le groupe noir des moines :

— À moins que la volonté du Seigneur et l’intérêt de l’Église n’appellent Pia à la vie du cloître, qui est la vie bienheureuse !

Un moine s’inclina en murmurant :

Sola beatitudo !

Amen ! dirent les autres moines d’une voix mélancolique.

L’intention première du pape avait été de joindre l’empereur en Allemagne même, puis, quand Henri eut passé les Alpes, à Mantoue. Chaque jour, il recevait un courrier de la comtesse Mathilde, lui apprenant les relations d’Henri avec le clergé et les nobles du Piémont et de Lombardie. À Milan, l’Église simoniaque, contre laquelle Hildebrand avait jadis fomenté la révolte des Patarins, attendait l’excommunié avec enthousiasme. Les évêques lombards, chassés du bercail romain, espéraient que le fils d’Henri III oserait donner un nouveau pape à la chrétienté. À partir de Turin le cortège impérial avait entraîné à sa suite tous les clercs condamnés au Latran. Les bourgeois aussi et les artisans de l’Italie septentrionale, animés déjà par l’esprit de liberté de leurs fières communes du siècle suivant, saluaient Henri comme le sauveur de leur patrie. L’empereur, que cette clientèle embarrassait, répondait par de vagues promesses et laissait se grouper autour de sa bannière tous ces révoltés.

Grégoire, inquiet, n’avançait qu’avec précaution. Au sortir de Soana, il se dirigea vers les défilés de l’Apennin qui font communiquer entre elles la Marche d’Ancône et l’Ombrie. Il passa sous Orvieto, dont le rude évêque lui demanda, mais en vain, la permission de brûler un prêtre hérétique. De Foligno, il marcha quelques instans du côté d’Assise. Au nord, la ville toute blanche, dominée par son château féodal, se découpait, avec ses maisons en terrasse, telle qu’une acropole de l’Orient, sur le ciel bleu. Victorien leva son béret en l’honneur de la cathédrale de Joachim. Le geste du jeune homme fut aperçu par le pape, qui, à son tour, tendant le bras hors de sa litière, bénit Assise :

— Que Dieu te garde ! dit-il, cité sainte et que, par tes fils, Jésus-Christ soit glorifié maintenant et toujours !

Quand on eut franchi les étroits passages de la montagne resserrés entre des pentes rocheuses de couleur fauve, égayés çà et là par des bouquets de pins, on longea, à travers la Romagne, le versant oriental de l’Apennin. À Imola, une lettre de Mathilde obligea le pape à changer le but de son voyage. La comtesse lui représentait que, dans sa ville de Mantoue, habitée par de nombreux amis de l’empire, elle ne pouvait répondre de la sûreté du pontife. Elle lui offrait sa forteresse de Canossa, voisine de Reggio d’Emilie ; là, du moins, Henri IV serait à la merci de son juge, sous le bâton de son évêque. Elle-même elle marchait à la rencontre de son père spirituel.

Cette fille du marquis Boniface de Toscane avait alors trente ans. Elle était d’une beauté héroïque, altière et vaillante. Cimabue la représenta, longtemps après, sous le harnais d’acier d’une guerrière, les yeux superbes d’orgueil, guidant d’une main un cheval fougueux, tenant de l’autre une grenade, symbole de pureté. Elle venait alors de perdre presque à la fois son mari, Gottfried, duc de Lorraine, et sa mère Béatrix, qui repose toujours au Campo-Santo de Pise. Elle était suzeraine de l’Italie centrale par la Toscane entière, Mantoue, Modène, Ferrare et Crémone, elle possédait en propre la région de Viterbe jusqu’à la mer, le futur patrimoine de saint Pierre. Elle avait, pour l’Église de Rome, la religion des saintes femmes de Jérusalem pour Jésus. À quinze ans, elle s’était battue avec l’épée contre l’armée allemande et l’antipape Honorius II. Elle rêvait de léguer à la papauté une royauté italienne. Elle n’avait point prévu de quelles misères et de quel sang l’Église devait payer, durant plus de deux siècles, les libéralités de son testament. Grégoire lui écrivait : « Si je suis aimé comme j’aime, il n’est aucun mortel que vous me préfériez. » Le zèle de la maison de Dieu et la haine de l’empire formaient entre ces deux grandes âmes une communion singulière. Dante, qui n’aimait point le saint-siège, évita de rencontrer Grégoire VII au paradis ; mais il a placé Mathilde devant le char de la Rome mystique, le char de triomphe où est assise sa Béatrice, et l’Italie guelfe a glorifié la grande comtesse comme la première héroïne de son indépendance nationale.

Mathilde rencontra Grégoire VII entre Modène et Reggio. Elle était à cheval, couverte jusqu’à la ceinture d’une cette de mailles dorées. La chevalerie qui l’escortait avait un aspect magnifique. En tête du cortège marchaient douze pages à cheval, portant des clairons d’argent, qui sonnèrent, à la vue de la litière papale, une fanfare guerrière. La comtesse descendit de sa monture et s’apprêtait à se prosterner ; mais Grégoire ne le permit point et l’invita à chevaucher à sa droite. Ils allèrent ainsi jusqu’à Reggio, où l’on fit halte pour le repas de midi. Puis, se tournant vers les montagnes, les voyageurs prirent la route de Canossa. On rentrait dans le désert farouche de l’Apennin. Un vent violent s’était levé du nord, la neige tombait ; les chevaux, glissant sur les sentiers rocailleux, avançaient lentement.

À la tombée de la nuit, Victorien aperçut au loin, au haut d’un promontoire de rochers, toute sombre et planant sur la steppe blanche, la forteresse de Canossa. Un faisceau de tours s’élançait au-dessus de la triple enceinte des murs, vers le ciel livide. Plus haut encore que les tours, attachées à un mât, flottaient côte à côte les deux bannières alliées, Rome et Toscane, qui battaient l’air lourdement, telles que les ailes énormes de quelque oiseau de l’Apocalypse.

Cette citadelle, de figure sinistre, gardait un souvenir très noble. La veuve du dernier roi lombard, Adélaïde, prisonnière de Béranger II, dernier roi d’Italie, s’était échappée par un souterrain de son cachot et s’était réfugiée à Canossa, sous le bouclier d’Azzo, l’aïeul de Mathilde. Assiégée par Béranger, une flèche lui avait apporté le message d’amour d’Otton de Saxe, le futur empereur Otton le Grand, qui venait à sa délivrance, et reçut de la jeune femme la couronne d’Italie.

Mais à cette heure, revêtue par le crépuscule d’une draperie de deuil, Canossa se dressait comme un symbole de terreur.

Alors Victorien se rappela sa première entrée au château du Latran et l’effroi de ses premières nuits dans la maison de Grégoire ; puis, tout à coup, il revit le château de son père, au bord du Tibre, dans la vieille Rome, et l’image de Cencius s’empara de sa pensée.

Depuis une année, il avait songé bien des fois au proscrit. Même en ses jours de plus grand bonheur, près de Pia et de Joachim, il se demandait avec angoisse pourquoi aucune nouvelle du triste pèlerin n’était jamais parvenue jusqu’à son fils. Cencius l’avait donc oublié et la tombe du Sauveur ne lui avait inspiré aucun retour de tendresse vers l’enfant à qui il devait la miséricorde et le salut.

Une scène extraordinaire arrêta un instant le pape aux abords du premier pont-levis jeté sur les fossés de Canossa. Au moment où les serviteurs de Mathilde, torches en mains, s’avancèrent pour accueillir l’hôte de la comtesse, on vit sortir de l’ombre une troupe lamentable, pieds nus dans la neige, la chemise de laine sur le dos, la tête rasée. C’étaient l’archevêque de Brème, les évêques de Lausanne, de Strasbourg, d’Osnabruck, le comte Éberhard, familiers de l’empereur, qui, arrivés dans la journée, attendaient la venue de Grégoire pour implorer l’absolution. Tous ces supplians, confiés à la garde du capitaine de Canossa, furent enfermés isolément dans les cachots des tours et des souterrains, sans feu ni lumière, réduits au pain et à l’eau. Ils devaient attendre, pour être jugés, l’arrivée de l’empereur et la sentence portée par Grégoire sur leur propre suzerain.

Cependant Henri s’approchait de son maître spirituel avec une grande lenteur. Chemin faisant, il renvoyait loin de sa compagnie les évêques schismatiques d’Italie dont la vue eût irrité le pape. À mesure qu’il avançait, la puissance de ce vieux moine, qui détenait les clés de l’enfer, lui semblait plus formidable ; il redoutait l’heure où, du fond de la plaine brumeuse, il découvrirait, debout sur un pic de l’Apennin, le noir fantôme de Canossa.

La veille du dernier dimanche de janvier, dans la nuit, une tempête vint des Alpes, roulant sur l’Emilie de prodigieux tourbillons déneige. Au matin, dans les replis du blanc linceul, les guetteurs du château aperçurent, cheminant à travers l’ouragan et suivie d’une longue file de corbeaux, une petite bande de chevalerie. L’empereur allait enfin atteindre la station suprême de son calvaire.

Le pape fut averti, vers midi, au moment où il terminait sa messe, de la présence d’Henri à l’entrée du premier pont. Il lui envoya l’ordre de se retirer, jusqu’au lendemain, dans un couvent voisin de la forteresse, où les moines l’attendaient pour lui bourdonner les psaumes de la pénitence.

Quelques heures plus tard, un second cortège frappait aux portes de Canossa : la comtesse de Suse, l’abbé de Cluny et l’évêque de Verceil venaient plaider auprès de Grégoire la cause du jeune roi. Mathilde accueillit ces nouveaux hôtes et leur fit comprendre que l’œuvre serait fort épineuse : le pape semblait résolu à désespérer l’empereur.

Enfin, à la tombée de la nuit, deux hommes, un chevalier et un moine, sonnèrent la cloche extérieure du couvent. Le frère portier leur demanda leurs noms et ils entrèrent sans daigner lui répondre. Les deux mystérieux voyageurs s’enfermèrent avec Henri et l’entretien se prolongea jusqu’à l’heure du couvre-feu. Personne, ce soir-là et les jours qui suivirent, n’aperçut leurs visages. Le moine tenait son capuchon rabattu sur les yeux et le chevalier sa visière abaissée.

Le lendemain, Henri, tête nue et pieds nus, revint à Canossa. On l’introduisit seul dans la cour de la seconde enceinte. Il attendit debout, bien des heures, en vain. Le château paraissait abandonné et mort. La neige tombait. Un instant l’empereur crut voir une ombre se mouvoir derrière les grilles d’une étroite fenêtre, au haut d’une tour. L’ombre se montra encore une fois à l’étage inférieur, puis elle s’évanouit. Henri avait alors reconnu le pape à son manteau rouge et à sa face pâle.

Vers le soir, les écuyers de Mathilde l’invitèrent à retourner au monastère.

Deux jours encore, la même attente, la même humiliation se renouvelèrent. À demi nu, dans le tragique appareil de sa pénitence, pleurant, battant sa poitrine, criant miséricorde, Henri ne put obtenir de s’agenouiller aux pieds de Grégoire. Le troisième matin, transi de froid, épuisé par le jeûne, il se réfugia dans la petite église de Saint-Nicolas, bâtie au bord des fossés de Canossa ; il s’assit tout frissonnant, comme un catéchumène, au seuil du baptistère et laissa tomber sa tête sur ses genoux. Des pas s’approchèrent et le tirèrent de sa stupeur : Mathilde, l’abbé de Cluny et l’évêque de Verceil venaient exhorter le misérable au repentir. Il s’empara, en sanglotant, de la main de Mathilde.

— Si tu ne viens à mon secours, dit-il à la comtesse, je ne briserai jamais plus de boucliers, car le pape m’a frappé et mon bras est mort. Ma cousine, fais qu’il me bénisse ! Va !

Le jour fatal de sa déchéance, fixé par les grands vassaux à la diète de Tribur, était voisin. L’empire et la chrétienté seraient bouleversés de fond en comble si Grégoire ne relevait sans retard l’empereur de l’excommunication. L’abbé de Cluny promit d’implorer le pardon au nom de la paix même de l’Église. Cette fois, le pontife céda. Il croyait Henri abattu pour toujours. Il reçut les sermons de la comtesse et de l’abbé qui répondirent de la loyauté du suppliant et de ses efforts pour la conversion de l’Allemagne à l’obédience de Rome, Puis il accorda le lendemain pour la cérémonie de l’expiation.

Au lever du soleil, l’empereur, nu jusqu’à la ceinture, fut conduit par les moines en face du porche de l’église de Canossa. Les deux acolytes d’Henri, le prêtre et l’homme d’épée, qui cachaient si soigneusement leurs visages, réussirent à pénétrer dans le château et s’arrêtèrent à quelque distance du roi, en un recoin des vieilles murailles.

Les évêques et les seigneurs allemands excommuniés sortirent alors de leurs cachots. Accablés par l’excès de la pénitence, ils s’agenouillèrent en demi-cercle aux deux côtés de leur prince.

Lorsque Grégoire parut, vêtu lui-même de deuil, avec la chape violette et la mitre de laine blanche, les supplians se jetèrent en avant, la face dans la neige, les bras en croix, avec de grands cris, demandant d’être purifiés de l’anathème et rendus à l’Église de Jésus-Christ.

Le pape s’assit sur un siège de bronze, tout en haut des degrés du portail et contempla quelques instans cette scène inouïe. On dit qu’alors, ému jusqu’au cœur, il versa des larmes, larmes de pitié ou d’orgueil.

L’évêque de Verceil lui remit en mains une baguette. Grégoire, tout en récitant à voix haute le psaume Miserere mei. Domine, secundum magnam misericordiam tuam frappait à chaque verset l’épaule d’un nouveau pénitent à genoux sur la première marche de l’église. Puis, il se leva, retira sa mitre, et, joignant les mains, il invoqua lui-même le pardon de Dieu. Il se rassit et prononça la formule de l’absolution.

Le roi se releva et le pape lui tendit les bras. Il prit Henri par la main, le fit couvrir d’un manteau et l’introduisit dans la nef en disant :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, je te rends la participation aux mystères de la mère Église. »

Il lui donna le baiser de paix, ainsi qu’aux évêques qu’il venait d’absoudre. Il déposa la chape de deuil, revêtit la chasuble blanche et s’avança vers l’autel. Des voix d’enfans chantèrent le Kyrie, et la messe pontificale commença.

C’était une vieille église, étrangement ténébreuse, aux voûtes basses appuyées sur de lourds piliers, une crypte mortuaire que la lueur des cierges et des lampes éclairait d’une façon funèbre. Les bêtes apocalyptiques qu’un ciseau barbare avait sculptées aux chapiteaux, les griffons, les salamandres et les licornes semblaient s’éveiller de leur sommeil de pierre et, parmi les reflets incertains des lumières de l’abside, baignées par les fumées bleuâtres de l’encens, déployaient leurs ailes comme d’immenses chauves-souris, rampaient et s’enroulaient avec une lenteur fantastique autour des acanthes de granit. Dans la demi-coupole de l’abside, une mosaïque rongée par l’humidité, noircie par les vapeurs de l’autel, laissait voir encore un Christ décharné, aux yeux énormes, un Christ terrible de jugement dernier, et, à sa gauche, une grappe de démons noirs accrochés à des corps de damnés. Chaque fois que le pape étendait les bras, l’ombre de son geste traversait l’église et se perdait dans la nuit de la voûte. Quand il entonna le Gloria inexcelsis, sa voix, grêle et cassée, fit l’effet d’un sanglot d’enfant. Mais il chanta les premières paroles du Credo avec une telle majesté, qu’un frisson courut sur les têtes inclinées de ces évêques germaniques qui, pour un jour, avaient osé renier une seule ligne du symbole séculaire.

Victorien, debout près de l’autel, assistait à cette messe lugubre. Il regardait, avec une sorte d’effroi, l’impérial pénitent et songeait à la tristesse de son ami l’évêque d’Assise, s’il avait été présent à la réconciliation formidable du pape et de l’empereur. Au moment où les voix d’enfans chantèrent Et homo factus est, il remarqua que, dans le petit groupe des serviteurs d’Henri, deux hommes n’avaient point fléchi le genou. Le chevalier et le moine, à demi cachés par un pilier, suivaient, avec une attention extrême, tous les mouvemens de Grégoire. Un instant, le moine présenta à la lumière sa tête encapuchonnée et Victorien se souvint du regard d’oiseau de proie jeté un soir sur Pia et sur lui-même, à Rome, du haut de la tour solitaire des Saints-Jean et Paul.

Au moment de la communion, le pape se tourna vers l’empereur, et l’appela d’un signe au pied de l’autel. Puis il prit l’hostie, l’éleva à la hauteur de son visage, en face d’Henri, et dit :

— Toi et les tiens, vous m’avez dénoncé au monde comme évêque impur, mauvais pape et taux pape. Vous m’avez accusé de péchés si horribles que l’Église devrait me chasser du siège de saint Pierre et me dégrader du sacerdoce. Si je suis innocent, que le corps de Notre-Seigneur témoigne de mon innocence ; si je suis coupable, que Dieu me fasse tomber mort et frappé de damnation devant son tabernacle !

Il rompit alors sur l’autel l’hostie en deux parcelles et communia. L’épreuve était bonne pour Grégoire. Il reprit le second fragment de l’hostie et s’approcha de l’empereur.

— Toi aussi, mon fils, tu as été accusé par les grands de ton royaume de crimes si odieux qu’ils ont jugé utile de te retirer le sceptre de l’empire et d’obtenir de nous que tu fusses retranché à jamais de la communion des chrétiens. Si tu es innocent, que le corps du Seigneur témoigne pour toi ; si tu es coupable, qu’il soit sur-le-champ ta condamnation et ta mort !

Et il présentait le pain sacré aux lèvres du roi.

Henri, éperdu, très pâle, se rejeta violemment en arrière, et, tout d’un coup, pour ne point voir ce sacrement de terreur qui venait à lui, il se coucha sur le pavé du sanctuaire, la tête recouverte d’un pan de son manteau.

Dans l’assemblée des fidèles, troublée par l’attente d’un miracle effroyable, Mathilde seule et Grégoire demeuraient calmes. La comtesse encourageait le pape par un sourire de triomphe ; Grégoire, tenant toujours en sa main la chair de Jésus, couvait l’empereur vaincu d’un regard de pitié hautaine.

Henri murmurait des paroles confuses, se relevait à demi, comme s’il acceptait le jugement de Dieu, puis retombait sur la pierre de l’église, terrassé par la peur.

Mais le moine et le chevalier dont personne ne connaissait les noms sortaient de leur ombre. Déodat disait à son compagnon :

— Va donc, puisque tu redoutes un coup de foudre. Pour moi, une hostie, même consacrée par un pape, n’est point chose dangereuse. À la vérité, le fragment offert par le vieux Grégoire peut être mortel. L’Église de Rome possède des secrets merveilleux, une alchimie infernale. Quand j’étais petit garçon, un pape est mort en buvant son calice, et les cardinaux n’osaient plus, le jeudi saint, s’asseoir à la table de la sainte Gène.

D’un bond, le chevalier s’était porté à deux pas de l’empereur. Il souleva la visière de son casque et se pencha vers l’oreille de son maître. Grégoire et Victorien entrevirent, comme en un éclair, la face brutale et les yeux méchans de Cencius. Le jeune homme étreignit le marbre de l’autel : il se sentait défaillir et rouler à l’abîme.

— Refuse, mon seigneur, dit le baron, refuse pour ta vie, pour ton empire, pour ton salut éternel !

Les officiers de Mathilde se mirent en mouvement, comme pour s’emparer de Cencius. Mais le pape les arrêta d’un geste.

— Laissez libre cet homme : il est mon vassal, baron de Rome, et n’appartient qu’à moi seul. Mais c’est un parjure et je le chasse de ma présence. Par amour pour cet enfant, son fils, je lui octroie la vie pour la seconde fois, et je détends qu’on touche à sa personne.

Déjà Cencius avait rejoint Déodat sous le portail de l’église et tous deux fuyaient loin du château.

Le pape, abaissant encore les yeux sur l’empereur prosterné, ajouta, avec une ironie chagrine :

— Ce jour-ci n’est-il pas d’ailleurs un jour de pardon et de paix ?

Dans le silence de l’église ténébreuse, on entendit alors les sanglots de Victorien. Tout à coup Grégoire, inspiré par une immense tendresse, s’avança vers le jeune homme :

— Et toi, mon enfant, toi qui es pur et bon, reçois ton Dieu que celui-ci n’ose accueillir. Jésus-Christ repose avec joie dans le cœur de ceux qui souffrent.

Victorien fit un pas vers le pontife, croisa les mains sur sa poitrine, et prit l’hostie.

Après les dernières oraisons, le pape bénit solennellement l’empereur, l’épiscopat teutonique et les fidèles. Puis, le cortège se déroula le long de la nef. Les seigneurs toscans, la comtesse, les jeunes chantres de la chapelle, les évêques, l’abbé de Cluny, défilèrent tour à tour. Enfin, m les deux moitiés de Dieu, » Henri, blême de honte et de colère, le front bas, Grégoire, très droit, les yeux ardens, sortirent fraternellement côte à côte de la vieille église.

Seul et longtemps après qu’un clerc eut éteint le dernier cierge et soufflé sur la dernière lampe, Victorien demeura oublié dans le crépuscule de l’abside, assis sur les marches de l’autel. Ce fut l’heure la plus amère de toute sa vie. Il revit le passé et pressentit l’avenir. Quel héritage de trahisons et de crimes son père lui avait-il donc réservé ? De quels opprobres le nom de cette antique famille des Cencius serait-il encore souillé ? Par quels nouveaux sacrilèges sa race outragerait-elle encore l’Église ? Il songea alors à la doctrine désespérante de son premier maître, au dogme féroce sans cesse invoqué et glorifié par le moine Egidius, l’enfant condamné pour le péché du père à une misère infinie, le démon institué par Dieu même arbitre souverain d’une destinée maudite. Et lui, marqué par Satan du signe de ses élus, oserait-il jamais rentrer au Latran, embrasser Joachim, soutenir le regard des yeux de Pia ! Avec quelle angoisse la jeune fille ne recevrait-elle point ce fils de brigand parricide, l’ennemi vraiment diabolique de Grégoire ? Ne valait-il pas mieux ensevelir demain, dès ce soir même, l’infamie fatale de sa famille au fond de quelque cloître, dans l’ombre de l’Apennin, le plus loin possible de Rome et de tout ce qu’il avait aimé ? Et la parole du moine au souper pontifical de Soana lui revint au souvenir, telle qu’un signe d’espérance : sola beatitudo !

Mais l’image de Pia, la grâce de son visage et la caresse de son sourire sollicitaient toujours le cœur du jeune homme. Peu à peu une pensée plus virile grandissait en lui. La fuite au couvent, l’adieu au monde, ne paraîtraient-ils point à la jeune fille un acte d’égoïsme et une lâcheté ? Était-il digne d’un chevalier romain, du disciple de Joachim, du pupille de Grégoire VII, de proclamer sa défaite, avant d’avoir lutté pour son honneur, pour la paix de sa vie ? Ne devait-il pas d’abord essayer une tentative généreuse sur la conscience de son père ?

Vivement il se releva, secoua le mauvais rêve et courut hors de l’église.

Henri, à pied, cuirassé, le manteau royal sur les épaules, entouré de ses évêques et de ses nobles, prenait, dans la cour du château. congé de Grégoire. Les adieux, de part et d’autre, furent très froids. Le pape dit à l’empereur au moment où la troupe monta à cheval : — N’oublie pas, mon fils, que tes sermens sont écrits là-haut. S’il reste, entre moi et toi, un mystère, Dieu ne tardera pas à le dissiper.

Cencius ne se trouvait point dans le cortège impérial. Victorien s’élança hors de l’enceinte, jusqu’au monastère où le roi avait passé ses dernières nuits. Personne n’y avait revu ni Cencius ni Déodat. Le jeune garçon descendit alors, par un sentier rapide, sur la route de Milan où se rendait Henri IV. Il allait, le front nu, le vent dans la chevelure, tout blanc de neige, interrogeant les traces du chemin, frappant aux portes des rares maisons éparses dans la campagne. Bientôt parut l’empereur, et Victorien se rangea pour le passage de l’escorte. Aucun de ces hauts seigneurs ne daigna reconnaître le jeune vagabond enfoncé jusqu’aux genoux dans la neige du fossé. Le roi, les yeux à demi clos, rigide sous son armure d’acier, passa devant lui comme en un songe.

L’évêque de Strasbourg chevauchait à l’arrière-garde, fort embarrassé par le méchant naturel de sa monture. Victorien remit gentiment dans l’étrier le pied épiscopal et questionna le cavalier.

— Hélas ! mon bon ami, vous courrez longtemps. Votre père et l’autre, un bien triste moine, — se sont jetés sur la route de Parme avec les deux meilleurs chevaux de notre compagnie. Ils m’ont laissé celui-ci, qui comptera pour mon temps de purgatoire. Merci et bonsoir. Que Dieu vous garde !

Victorien revint lentement, fouetté par la bise, le cœur brisé, à Canossa.

Le pape s’était inquiété de son absence et l’attendait anxieusement. Il l’accueillit d’abord par un long silence, puis avec une douceur mêlée de tristesse, lui imposa les mains sur le front.

— Mon fils, dit-il. Dieu éprouve ses justes par le deuil et par les larmes. Pour votre douleur, je vous aime plus que jamais.

Sur une table étaient amoncelées les lettres envoyées chaque jour par la chancellerie pontificale, les dépêches des évêques, des légats, des chefs d’ordres de toute la chrétienté. Grégoire prit une épître sur parchemin massif, naïvement pliée et fermée par un sceau épiscopal.

— Ceci est pour vous, Victorien. La lettre est arrivée ce soir dans le courrier du saint-siège. Le cachet porte les armes de l’évêque d’Assise, votre ami ; mais la suscription est d’une main d’enfant, sans doute de Pia. Allez, mon fils, et que Notre-Seigneur vous console !

Aux dernières clartés du jour, Victorien ouvrit la lettre de la jeune fille.


« Cher grand ami,

« Je voulais commencer par « cher petit ami ; » mais notre sainte abbesse m’a assuré que c’est un péché d’appeler « petit ami » un jeune cavalier, quand on n’a pas un âge de grand’mère.

« Vous nous manquez depuis un mois, et je ne puis croire encore que vous soyez parti véritablement. Il me semble toujours que vous êtes là-haut, sur les tours, occupé à suivre des yeux, avec messire Joachim, le vol des oiseaux d’hiver. Le soir, quand je vois votre place vide près du brasero, j’ai bien envie de pleurer. Notre évêque, pour me réjouir, me dit alors que vous nous reviendrez de Toscane chevalier charmant, sur un beau cheval de guerre, comme le saint Jacques de son missel, qui est peint tout en or sur un fond de ciel bleu. Hâtez-vous pour ce beau jour de fête.

« Votre petit billet, écrit de Soana, est tout usé à force d’avoir été lu et relu par le seigneur évêque et par moi. Je suis heureuse de votre passage dans ma chère vieille ville. Notre seigneur et moi nous espérons lui rendre visite quelque jour, en votre compagnie, quand les champs seront fleuris et que vous aurez votre cheval de bataille. Vous me laisserez monter un peu en croupe s’il n’est pas trop farouche ; mais nous n’en dirons rien à notre sainte mère.

« L’autre soir, un vendredi, nous avons eu au Latran un miracle, de l’avis de la bonne dame, mais qui lui a fait une peur horrible, un mauvais miracle. Vous savez qu’elle n’aime pas beaucoup notre chevreuil Fulvo, qu’elle prend pour une sorte de chèvre sauvage des forêts. Il paraît que les démons hantent volontiers les corps de ces bêtes. Or, comme elle nous contait une histoire à trembler de diables qui s’étaient logés à sept dans un grand bouc noir, et étaient entrés ainsi, il y a plus de trente ans de cela, dans son monastère de nonnes, voilà tout à coup Fulvo qui s’élance hors de sa couchette, d’un saut arrive par derrière à l’abbesse et lui donne dans le dos, entre les épaules, un si rude coup de tête et de cornes qu’elle est tombée en avant, de son escabeau, tout du long, avec un grand cri. Fulvo avait tort, mais notre seigneur a beaucoup ri, et moi aussi, quand nous avons été sûrs qu’elle n’avait d’autre mal qu’un détour dans sa coiffe. Cependant, il a été convenu qu’on attacherait désormais Fulvo au pied du gros lutrin qui porte un aigle doré, chaque fois que l’on parlerait du démon, c’est-à-dire chaque lois que l’abbesse raconterait une histoire.

« Mais cela n’empêche pas le chevreuil de monseigneur saint Eustache d’être toujours bien caressant pour moi. Je vous envoie à Canossa les amitiés de ce joli diable.

« Pour en finir avec nos bêtes familières, apprenez que la mule de notre ami devient insupportable à force de dévotion. Hier, par une forte neige, elle s’est plantée des quatre jambes devant le porche de Sainte-Marie du Transtévère un temps si long, que Sa Révérence a pu lire tout son bréviaire du jour, y compris les vêpres, très tranquillement assise sur son dos. Si Fulvo loge un démon, cette mule doit renfermer l’âme de quelque moine, ou tout au moins d’un sacristain. C’est une idée du seigneur Joachim, une idée pour rire. Il est toujours très joyeux, excepté quand il pense à vous. Alors, il s’attriste et vous appelle.

« Ce n’est point sans peine que nous avons trouvé un parchemin pour écrire cette lettre. La provision du saint-siège est épuisée par les bulles d’excommunication, et le cardinal d’Albano, si bon pour moi maintenant, a dû arracher une page blanche à l’un de ces livres pesans comme des coffres et couverts de clous de cuivre, où les clercs chantent au chœur, mais dont le nom est trop difficile à retenir, pour une petite si peu savante, telle que moi.

« Il faut bien finir ma lettre, puisque me voici au bout du parchemin du cardinal. Mais là, tout en bas, sous la signature, je mets la bouche, et je crie, au risque d’être entendue par notre vénérable gouvernante :

« Revenez à nous, cher Victorien ; revenez en hâte, cher Victorien ! »

« PIA. »


Le jeune homme pressa sur ses lèvres l’endroit auquel Pia avait confié l’appel de son cœur et il se sentit comme pénétré d’une fraîcheur suave. Il ouvrit le vitrail de sa fenêtre et se pencha sur la plaine blanche. La tempête avait cessé et le ciel étalait son manteau d’étoiles. Le château s’endormait. Un champ de neige immense séparait les deux héros du drame de Canossa, Grégoire et Henri, et la grande douceur de la nature était descendue sur la scène où les deux pasteurs mystiques de la chrétienté venaient de semer pour leurs peuples et pour eux-mêmes une moisson de larmes et de sang. Mais l’heure présente était à la nuit, au silence et à la paix, et Victorien songeait avec une joie grave à l’enfant qui grandissait là-bas, dans la sainte ville de Rome, et qui l’attendait.


EMILE GEBHART.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre.