Autour d’une Tiare/01

Autour d’une Tiare
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 359-396).
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AUTOUR D’UNE TIARE

I.
LE FANTOME DU PAPE BENOIT IX. — LA MESSE DE MINUIT DE GREGOIRE VII. — VITA NUOVA.


I. — LE FANTÔME DU PAPE BENOIT IX.

Ce matin-là, fête de la Toussaint de l’an 1075, Grégoire VII étant grand pontife, Rome se réveilla d’humeur fort chagrine.

Les châteaux des barons, fenêtres et portes closes, semblaient déserts. Les bannières des grands jours ne flottaient point au haut des tours, les tentures de soie aux couleurs joyeuses n’ornaient point les balcons. Beaucoup d’églises étaient fermées, comme si l’interdit les eût frappées ; les cloches étaient muettes ; seules les basiliques pontificales célébraient de solennelles liturgies. Assis sur les escaliers des couvens, la face morne et l’écuelle vide, les affamés et les orphelins attendirent vainement l’aumône traditionnelle, à l’heure même où le diacre chantait l’évangile des béatitudes, à la gloire de tous les misérables, sous les voûtes de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jean-de-Latran. Aux Monti, au Transtévère, à la Regola, dans les carrefours ou sur les bords sablonneux du Tibre, les femmes, les enfans, les béguines, les vieux mendians se ramassaient en petits groupes timides, causant tout bas et se demandant si l’on allait voir encore quelque épouvantable désordre, si les seigneurs allaient encore brûler la ville, égorger les pauvres gens comme du bétail, chasser le pape à coups de pierres, porter un faux pape, figure de l’Antéchrist, sur la chaire apostolique. Si l’empereur Henri franchissait les Alpes pour pacifier Rome, un grand massacre des Romains était inévitable ; si Robert, le chef des Normands, accourait de Salerne pour protéger le saint-père, il ne laisserait pas un écu ni une cruche d’huile aux ouailles de Grégoire VII. Une chose, du moins, était sûre malheureusement : le plus sauvage des barons, Cencius, l’ennemi mortel de Grégoire, excommunié et banni pour assassinat, apostasie et rébellion, venait de rentrer secrètement à Rome. Un juif l’avait aperçu, vers minuit, frappant à la porte d’une de ses forteresses voisines du Ghetto. Au nom seul de Cencius, les visages pâlissaient et les voix se taisaient. Jamais, même au temps maudit des barons de Tusculum, un pire scélérat n’avait fait trembler les Romains. Il avait versé des flots de sang pour conduire l’antipape Honorius, à travers une émeute horrible, jusqu’à l’autel de Saint-Jean-de-Latran. Or, la veille même de cette triste Toussaint, Grégoire ordonnait la démolition de la plus forte citadelle de Cencius, au pont de Saint-Pierre. De temps à autre, le pas lourd de quelque homme d’armes, un évêque filant en hâte sur sa mule, tête basse, l’œil inquiet, le grondement lointain de l’heure à la cloche du Capitole, le cri d’un enfant suffisait pour effaroucher les conciliabules en plein vent et les disperser dans les ruelles fangeuses. Une tragédie planait vaguement sur Rome, et le peuple en attendait anxieusement le premier acte.

Dans les maisons des clercs et les palais des cardinaux et des évêques, dans les cellules des moines, le trouble des âmes n’était pas moins profond. Mais ici, ce n’était point d’une révolte féodale ou d’une nouvelle violence des bandes de l’empire que l’on s’entretenait : c’était l’Église elle-même, irritée et souffrante, qui semblait prête à se dresser contre le pontife. Grégoire avait eu, dès les premiers jours de sa vie sacerdotale, une idée trop haute de la noblesse du prêtre : il voulait qu’il fût pur et pauvre à l’exemple des apôtres de Jésus. On savait que ce moine avait inspiré à six papes successifs sa haine pour la simonie et son mépris pour la luxure ; au lendemain de sa propre élection, il avait levé le fouet sur les marchands du temple et renversé les comptoirs d’usuriers établis par les évêques dans l’ombre du tabernacle ; il avait pourchassé les clercs mariés, arraché des presbytères les fausses sœurs et les épouses, imposé aux réguliers la rude discipline de Cluny et l’observance de la chasteté. Et, dans ces derniers temps, comme il appesantissait sa main sur la tête des barons, il avait fait enfermer au mont Gassin le cardinal-évêque de Palestrine et l’évêque d’Alatri, condamné au pain et à l’eau d’angoisse cinq ou six moines de Saint-Paul hors les murs, et lancé une bulle foudroyante contre l’archevêque de Ravenne et l’abbé de Farfa. Presque seul, secondé par quelques ascètes de l’école de Pierre Damien, mais brouillé avec l’empire et haï par sa noblesse, il entreprenait la tâche surhumaine sous laquelle avait fléchi le pape Gerbert, ami des empereurs : ramener à l’Évangile la conscience des serviteurs de Dieu.

La fête de l’Église triomphante, des confesseurs, des vierges et des martyrs, fut donc pour la ville comme un jour de deuil. Vers le soir, du lit du Tibre monta un brouillard jaunâtre qui s’étendit, lent et lourd, sur les sept collines, et déroba la vue du ciel. La nuit des morts commençait. Puis, le couvre-feu tinta au campanile des basiliques, à Saint-Pierre, à Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-Marie-Majeure. Les voix de bronze se répondaient lugubrement à travers la brume, tantôt pleureuses comme un glas funèbre, tantôt éclatantes et précipitées comme l’appel éperdu d’un vaisseau qui s’abîme et meurt au fond des ténèbres ; la dernière clameur partit du clocher de Saint-Paul, impérieuse comme un tocsin d’émeute ; elle courut sur le désert de Rome, rebondit de tour en tour le long des murs, se jeta sur le Latran et frappa l’oreille de Grégoire, lisant près de sa lampe. Le pape releva la tête et ferma son livre.

La nuit était déjà noire, les rues et les places silencieuses comme le cloître d’un Campo-Santo, quand un homme sortit d’un château du quartier de Parione, près du Tibre, et se dirigea, en côtoyant la cité des Juifs, vers le Capitole. Il allait résolument, la tête couverte d’une sorte de capuchon monacal, le corps enveloppé d’un ample manteau. En approchant de la citadelle communale, il fit un assez large détour, par crainte sans doute de quelque ronde des sbires du préfet, et pénétra sur le Forum, à la hauteur de l’église des Saints Cosme et Damien. Il ralentit alors sa marche, rendue plus difficile par le brouillard plus épais et l’incertitude du sentier perdu parmi les décombres, les broussailles et les marécages. À droite et à gauche du hardi promeneur, le Palatin et la basilique de la Paix dressaient leurs spectres énormes, démesurément grandis par les vapeurs qui s’entassaient sur les voûtes, rampaient autour des pans de murailles, puis s’engouffraient dans les cavernes des ruines. Parvenu à l’arc de Titus, il retrouva les dalles sonores de la Voie sacrée, qu’il descendit d’un pas hâtif jusqu’à l’arc de Constantin. Là, il s’arrêta un instant afin de s’orienter et se tourna avec une sorte de terreur vers la figure formidable du Colisée. Une rumeur étrange, continue, monotone, pareille au bruissement très lointain de la mer, sortait de chaque arcade, de chaque bouche du monstre, la plainte du vent glissant sous les galeries, à travers la forêt sauvage et les hautes ronces des gradins ; quelque part, à l’étage du milieu, une lueur rousse marquait d’une tache immobile la draperie mortuaire qui pendait sur les flancs du cirque.

« Chauffez-vous et mettez-vous en joie, coupeurs de bourses, mes chers amis, murmura l’homme ; un de ces soirs, j’irai vous demander à souper. Aujourd’hui, c’est ailleurs que j’ai affaire. »

Et il reprit sa marche vers les Camaldules, sur la pente du Cœlius, puis fît un coude du côté de Saint-Jean-le-Rond. Il retrouva comme à tâtons le mur de Servius Tullius et finit par entrevoir, droite, au milieu du chemin, la tour solitaire des Saints-Jean et Paul. Il frappa du pommeau de son poignard à la porte du jardinet qui donne accès à cette tour. Un enfant vint ouvrir.

— Déodat ? interrogea le visiteur.

— Il vous attend, messire, répondit l’enfant.

L’homme gravit l’escalier de la tour et entra dans une chambre voûtée, d’aspect fort austère, où veillait un prêtre. Il rejeta manteau et capuchon et parut revêtu, de la tête aux pieds, d’une armure de mailles, la barbe dure et courte, les yeux méchans, la face brutale. La figure du prêtre était fine et altière ; son regard sombre, coupé par de rapides éclairs, témoignait d’un orgueil inflexible, et sa bouche tourmentée, aux lèvres minces, révélait l’amertume d’une vie tragique.

Sur une table, dans un coin de la chambre, étaient amoncelés des livres de mine assez suspecte ; l’un d’eux, un vrai grimoire diabolique, largement ouvert, laissait voir, sur le parchemin jauni, des images bizarres, entremêlées de lignes géométriques et de calculs en chiffres arabes. À la muraille pendait un grand christ d’ivoire, transpercé, à l’endroit du cœur, d’une aiguille d’acier. C’était un christ envoûté, invention originale de Déodat. Ce personnage équivoque touchait à la vieillesse. Jadis, archidiacre de l’église de Porto et sur le point de recevoir de Léon IX un évêché, Hildebrand l’avait fait dégrader pour crime de simonie. Il était revenu à Rome se cacher dans la foule des prêtres sacrilèges que les barons protégeaient contre la haute police pontificale. Il fabriquait toujours des fausses bulles, pour vivre ; et, pour se divertir, dans sa tour farouche du Cœlius, il pratiquait la magie et sollicitait le démon de lui tenir compagnie.

Le visiteur approcha un escabeau d’un brasero allumé au milieu de la cellule et s’assit sans parler. Déodat s’accouda tranquillement sur son grimoire et dit, avec un sourire moqueur :

— Il t’a donc chassé, comme un chien enragé, de ton meilleur château, mon pauvre Cencius, et tu viens demander l’hospitalité au vieux Déodat, prêtre indigne de la sainte Église ?

Cencius se leva, pris d’une fureur subite :

— Oui, il m’a chassé, outragé, réduit au brigandage. Il m’a banni du troupeau chrétien, il a mis son talon sur mon front. Est-ce que Dieu ne permet point que l’on touche à cet homme, comme on arrête un voleur de nuit ?

— Il est l’oint du Seigneur, répondit le prêtre d’un ton ironique ; et puis, Dieu, vois-tu, nous n’en sommes pas bien sûrs… le diable, à la bonne heure !

— Tu es sûr de Satan, Déodat ?

— Certes, mon cher seigneur, sûr comme je le suis de ta présence ici, dans ma bonne tour. Je le porte dans ma tête et dans mon cœur.

Cencius contempla son hôte avec un certain effroi. Un instant même il recula, comme s’il voulait fuir. Mais Déodat fixait sur lui un regard dominateur et caressant à la fois ; Cencius se rapprocha doucement du prêtre.

— Si tu voulais m’aider à le frapper, à l’arracher à sa chaire, à le tuer, au besoin, ainsi que nous fîmes si souvent, jadis, quand nous étions les maîtres de notre évêque.

Déodat marcha vers la fenêtre, l’ouvrit, et appelant d’un geste le baron :

— Regarde, dit-il.

Le spectacle, du haut de la tour des Saints Jean et Paul, était extraordinaire. À perte de vue, sur la campagne de Rome, se déroulaient les ondes de la brume grise, soulevées çà et là en houles puissantes par les replis du terrain et la crête des grands aqueducs : on eût dit un océan de ténèbres, un océan mort et silencieux. À gauche, contre la brusque montée du Cœlius et les remparts de la ville, la vague de vapeurs se rehaussait tout à coup, d’un élan prodigieux, comme pour se ruer à l’assaut du Latran ; mais la basilique auguste, appuyée à la noire forteresse pontificale, inviolable entre la terre et le ciel, semblait se rire de la tempête. Une petite lumière, la lampe de Grégoire, le pilote du navire, brillait toujours dans la nuit.

Cencius se pencha en dehors de la fenêtre ; mais il ne comprenait rien à ce tableau étrange. Déodat haussa les épaules.

— Il y a là-bas, dit le prêtre, une royauté trop haute pour qu’une bande d’émeutiers puisse l’atteindre et la détruire. Depuis des siècles, la populace de Rome, les seigneurs et les empereurs ont violenté les papes ; mais la papauté a duré, et elle enterrera tout au moins les barons et les empereurs. Depuis cent ans et plus, vous avez déshonoré le siège pontifical en y portant des papes indignes ; vous avez coiffé de la tiare des adolescens corrompus, des larrons de grands chemins, des fous sanguinaires. Celui-ci a mis un harem au Latran ; celui-là s’est enfui à Constantinople, emportant le trésor de l’Église ; un autre faisait arracher les yeux et couper le nez et les mains aux cardinaux et aux évêques. Ils étaient pires que Néron ou que Domitien. Il a fallu étrangler Benoît VI dans les oubliettes du château Saint-Ange, empoisonner Boniface VII, arracher la langue à Jean XVI. La papauté a survécu à toutes ces horreurs. Satan lui-même n’a rien gagné à briser la tête à Jean XII, une nuit, dans la campagne, près du tombeau de Cecilia Metella. Vainement plus tard, le démon lui-même s’est incarné en Benoît IX : quatre fois chassé de Rome par les chrétiens, quatre fois rétabli par tout ce que l’Italie comptait de brigands, Benoît disparut un soir comme par sortilège. Il y a, de cela, bientôt trente ans. Mais on croit qu’il se cache, tel qu’une bête fauve, dans sa montagne maternelle de Tusculum. Chaque année, la nuit des Morts, cette nuit même, il se manifeste à quelque passant épouvanté, sur les bords du Tibre, dans la désolation de Saint-Paul hors les murs, sur la voie Appia ou parmi les ruines du Forum. Quant à moi, l’apostat, je l’attends encore. Voici son bréviaire magique, retrouvé en son oratoire, qui lui servait à évoquer le diable et à séduire les femmes. Je passe ma vie à le déchiffrer.

Déodat montra du doigt le grimoire ouvert sur la table. Cencius s’approcha du livre avec un recueillement superstitieux, mais n’osa le toucher.

— Eh bien ! poursuivit le prêtre, la papauté était en cet homme, et le rendait sacré. Un jour, il avait alors seize ans, les seigneurs du Capitole, effrayés par sa monstrueuse luxure, complotèrent de l’étrangler au maître-autel de Saint-Jean. C’était un dimanche de grande fête pontificale. Les conjurés, mêlés aux clercs, s’approchaient lentement de l’autel. À l’Évangile, ils avaient atteint déjà le premier degré. Ils devaient s’élancer au moment de l’offertoire. Tout à coup ils se regardèrent les uns les autres et pâlirent. La lumière du jour s’obscurcissait, tous les visages étaient couleur de safran, la nuit descendait sur la basilique. Le soleil s’était éteint au milieu du ciel, comme s’il refusait d’éclairer une telle terreur. Benoît IX était sauvé ; on alluma en hâte des cierges, il mangea la chair de son Dieu, et, quand il se tourna vers la foule pour la bénir, le soleil ressuscita et le chant des cloches éclata dans tous les campaniles de Rome.

Le prêtre fit un pas vers le baron, et lui mettant une main sur l’épaule :

— Et tu voudrais tuer Grégoire, croyant tuer en même temps la puissance mystérieuse qui t’opprime et que tu détestes ! Pauvre fou ! Tu ne feras qu’un martyr et qu’un saint de plus. La chrétienté bâtira des cathédrales pour y adorer ses reliques, et le lendemain même de ton crime, un moine passera à son doigt l’anneau de ce moine.

— Mais je serai vengé, murmura Cencius.

— Tu seras damné, répliqua Déodat.

Cencius tressaillit et chancela comme un homme ivre.

— Tu as peur de l’enfer, dit le prêtre, et tu viens de nuit, dans ma cellule, en face de ce Christ que j’ai profané, afin que j’invoque pour toi le secours de Satan ! Ne t’en va pas. J’ai pitié de toi. Et puis, tu m’es nécessaire. Écoute encore. Nous pouvons associer nos haines. Tu seras le bras, moi je serai l’esprit. Mais comprends bien une chose, si tu le peux. Il ne faut pas verser le sang ; qui sait si le ciel ne donnerait pas encore quelque signe effroyable ? Non, mais une avanie horrible, une humiliation sans exemple ; qu’il soit traité non en martyr, mais en vagabond et en malfaiteur. Vaincu, avili, courbé, qu’il te supplie, qu’il embrasse tes mains, qu’il renonce à sa superbe et se frappe la poitrine pour sa dureté de cœur. C’est l’Église, qui m’a rejeté de son sanctuaire, qui sera déshonorée dans son chef. Mais, au moins, que ton attentat soit magnifique et demeure l’étonnement de la postérité. Et, s’il te faut une consultation infernale pour te dévoiler à toi-même ton propre dessein, viens avec moi, cette nuit est bonne et l’heure est proche où les âmes maudites remontent parmi les hommes.

Le nécromant prit le bréviaire de Benoît IX et le sachet de parfums enivrans indispensables aux œuvres de magie. Il versa les charbons du brasero dans un encensoir de cuivre attaché près du christ d’ivoire et le remit à Cencius. Ils descendirent alors de la tour et s’acheminèrent presque en courant vers les Thermes de Caracalla. Ils allaient dans le brouillard, la tête encapuchonnée, laissant se gonfler derrière eux, comme de grandes ailes noires, les pans de leurs manteaux. La lueur de l’encensoir les suivait sur le sentier en traînée sanglante. Ils n’échangèrent pas une seule parole. Le prêtre marchait d’une allure très ferme ; Cencius trébuchait à chaque pierre du chemin.

Ils entrèrent à minuit dans la ruine colossale. Les ronces s’accrochaient à leurs vêtemens comme des griffes de bêtes invisibles ; les morceaux de voûte que la frénésie des barbares avait abattues jadis semblaient s’opposer à leur marche. Ils parvinrent enfin à la dernière nef, à peine touchée par les soldats d’Alaric et qu’ils reconnurent à l’écho plus sonore de leurs pas.

Déodat s’arrêta près d’un pilier de porphyre qui gisait à terre ; il y déposa l’encensoir dont les charbons crépitaient au contact de la brume glacée. Puis, il s’enferma avec son compagnon dans un vaste cercle dont le pilier formait le centre ; à la lumière douteuse de l’encensoir il lut à haute voix dans le livre quelques lignes d’une langue inintelligible pour Cencius et, l’incantation terminée, il fit couler sur le réchaud ardent les parfums magiques.

Un flot de fumée monta, dans un pétillement d’étincelles, vers la voûte. Contrariée dans son premier élan par la couche humide du brouillard, l’acre vapeur se repliait sur elle-même, cherchait sa voie de tous les côtés, serpentait lentement en longues spirales violacées, pourpres ou verdâtres et formait, au cours de sa difficile ascension, mille nœuds fantastiques. À une certaine hauteur, rencontrant une région plus libre, elle filait tout à coup en colonnes tremblantes, et, poussée par le vent qui venait de l’Apennin et sifflait à travers les salles dévastées, tournoyait d’un mouvement tantôt très doux, tantôt vertigineux. Quelques jets de fumée, chassés hors de la voûte à travers les grandes baies ouvertes dans les murs, couraient follement vers Rome, s’enroulaient autour des broussailles éparses sur la ruine, ou bien, redescendant vers le bas, glissaient comme des reptiles parmi les décombres et se noyaient enfin dans les ténèbres. Les chauves-souris, effarées, sortaient de leurs repaires avec des cris aigus, voletaient éperdument, puis tombaient à terre suffoquées. Tout au fond de la cella, une statue antique, une Diane de marbre, les bras rompus, les seins mutilés, avait pris une teinte rose pâle et semblait s’éveiller à la vie de la chair ; le front hautain et la bouche souriante, elle était prête à marcher, dans sa nudité héroïque, contre les deux audacieux qui osaient troubler à cette heure la paix des dieux morts.

Cencius, enivré par la senteur des parfums, étourdi par la fuite incessante des formes lumineuses, sentit sa tête se perdre et son corps frémir ; il s’assit adossé au pilier et contempla, comme en un rêve, les cortèges étranges que le vent roulait dans les hauteurs, puis dispersait, ainsi qu’il fait les feuilles mortes, un soir d’hiver. Il vit tourbillonner des foules lamentables, éplorées, toutes les victimes, toutes les misères des guerres impériales ou féodales contre le pape ; les femmes traînant leurs tout petits enfans par la main ; les vieux se hâtant, les cheveux et la barbe en désordre et courbés sous leur besace ; des jeunes gens à la face livide, les poignets enchaînés, qui s’en allaient en exil ; des prêtres courant, avec des gestes terribles, hors de leurs églises qui s’écroulaient, flamboyantes. Puis, c’était comme un torrent d’hommes de guerre, l’armure rouge de sang, les mains toutes vermeilles, les épaules chargées de butin, qui foulaient des corps dépouillés, la gorge et la poitrine béantes ; puis, une cohue confuse de bandits qui brandissaient des torches et, bras et jambes nus, traversaient allègrement un ouragan de flammes. Cencius reconnut sa propre armée et jeta un grand cri.

— Tais-toi, dit à voix basse Déodat. Le mystère va s’achever. Que la vision qui s’avance ne déserte jamais ton souvenir.

Et, d’un pas solennel, se déployant le long des murs de Caracalla, ainsi qu’en une nef de basilique, une procession immense, très lente, marchait sur une nuée d’or : des enfans vêtus de robes multicolores, de jeunes diacres, la chevelure flottante, dans leurs dalmatiques de feu, des évêques dont les chapes scintillaient sous une pluie de rubis, un sacré-collège superbement drapé de pourpre éblouissante ; enfin, enlevé sur la tête des clercs, à demi couché dans sa chaire royale, un pape adolescent, un jeune dieu asiatique, dont les doigts jouaient avec les bandelettes de sa mitre, le pape démoniaque et charmant qui avait été l’effroi de la sainte Église romaine et que Déodat adorait dans ses songes.

Le fantôme pontifical étendit le bras droit vers le prêtre sacrilège, mais ne traça point le signe de la croix.

Le cortège remontait vers l’angle le plus éloigné de la cella. Tout à coup diacres, évêques, cardinaux, s’évanouirent ainsi qu’une lumière dans un coup de vent. Et la cohue des hommes de carnage, des capitaines couverts de sang et des bandits à demi nus reparut et se rua autour du trône qui, balancé sur une forêt de piques et de torches, se mit à gravir les degrés d’un autel tout étincelant de pierreries. Mais, au milieu de l’autel, une figure majestueuse, un moine se tenait incliné. À mesure qu’il approchait de la table sainte, le jeune Antéchrist pâlissait et se fondait dans le nuage embrasé de son infernale apothéose ; seuls, les démons bondirent jusqu’à l’autel et enveloppèrent insolemment le moine immobile. Un souffle de tempête traversa alors les voûtes, balaya la fumée magique et la répandit en grondant parmi les hauts roseaux frissonnans et les noirs cyprès de l’Aventin. Et le brouillard couleur de plomb recouvrit d’un vaste linceul les bains funèbres de Caracalla.

Cencius serra contre son corps les plis de son manteau et se coucha lourdement à terre. Quand il se réveilla, au petit jour, le prêtre n’était plus là. Du ciel gris coulait une pluie fine ; un énorme hibou, que cette nuit avait frappé de vertige, se débattait sottement entre les épines d’un buisson. Un chien aboyait au loin, dans le désert. Cencius regardait avec une sorte de stupeur le sanctuaire sinistre de Déodat. Le froid et la pluie l’obligèrent enfin à se retirer. Il sortit des Thermes, mais n’osa point cheminer du côté de la tour des Saints-Jean et Paul. Il passa au pied du monastère de Saint-Grégoire-le-Grand, revint à l’arc de Constantin et, après quelques minutes d’hésitation, se jeta brusquement dans le Colisée. Sous l’arcade où, la veille, il avait aperçu une lueur, il trouva, étendus autour de leur foyer éteint, une douzaine de personnages, patibulaires de figure, qui le saluèrent avec courtoisie. Ils conversèrent tout ce jour-là du passé et de l’avenir, et le baron attendit sans ennui au milieu de ces gentilshommes que le couvre-feu eût invité les Romains à tirer le verrou de leurs logis. Il reprit alors le chemin de son château, pareil à un bourgeois prudent qui cache avec soin son visage, afin de n’être point reconnu dans sa promenade nocturne.


II. — LA MESSE DE MINUIT DE GRÉGOIRE VII.

La veille de Noël, le bruit courut dans Rome que le pape célébrerait à Sainte-Marie-Majeure la messe de minuit. C’était la vieille basilique populaire : au pilier le plus proche du maître-autel, les fidèles vénéraient l’image miraculeuse d’une madone et d’un bambino, ouvrage de l’apôtre saint Luc, apportée d’Asie par les anges. Chaque fois que la peste sévissait, les prêtres promenaient à travers les rues l’antique icône toute brillante d’or et de diamans, et Dieu apaisait le fléau. La nuit de Noël était la grande fête de Sainte-Marie-Majeure : on s’y rendait de toutes les régions de Rome et, dans la solitude farouche de l’Esquilin, l’église rayonnante et sonore souriait de loin à la foule des pèlerins et des pâtres qui accouraient à elle, comme jadis les bergers de Palestine à l’étable de Bethléem.

Depuis trois jours, le siroco soufflait avec fureur et de gros nuages s’amoncelaient à tous les côtés de l’horizon. Vers le soir, les montagnes de Tivoli et de Tusculum se voilèrent et le tonnerre commença à résonner sur la mer. L’obscurité se fit tout d’un coup et un orage affreux se déchaîna. La pluie fut si violente que l’on crut, dit un chroniqueur contemporain, au retour du déluge biblique. La foudre éclatait à la fois sur toutes les collines ; sans cesse les éclairs violets déchiraient la nue et l’embrasement du ciel montrait les noires silhouettes des campaniles et des tours, les cyprès du Monte-Mario courbés, tordus comme des épis, la ligne indéfinie des aqueducs, les forteresses féodales éparses dans la campagne ; parfois, l’incendie courait jusqu’à l’Apennin et les montagnes rocheuses de la Sabine se dressaient, toutes blêmes, comme en une vision d’Apocalypse.

Environ une heure avant minuit, la pluie tombait encore ; le Tibre, déjà gonflé par les orages de l’automne, montait avec une rapidité inquiétante. Le quartier du Champ de Mars et les vallées creusées sous l’Esquilin et le Quirinal n’étaient plus qu’un marécage. Les Romains, troublés par tous ces signes de mauvais augure, renoncèrent à la messe pontificale et soufflèrent leurs lampes. Les grondemens du tonnerre s’éloignaient peu à peu. Les cloches de toute la ville sonnèrent à grandes volées, mais pas un fidèle n’y répondit. Les bonnes gens pensaient que, par un temps si fâcheux, le bœuf et l’âne tout seuls suffiraient pour réchauffer l’enfant Jésus sur la paille de sa crèche.

Cependant, aux alentours de Sainte-Marie-Majeure, on eût pu voir d’étranges pèlerins braver les froides rafales de la pluie et du vent. Toutes sortes d’ombres allaient et venaient, très silencieuses, en avant des portes, en dehors du cercle de lumière tracé autour de la basilique par l’illumination du sanctuaire et des nefs. Ces personnages n’avaient point l’air de bons chrétiens ; ils ne portaient ni psautiers ni rosaires, mais des couteaux et des piques. Plus loin encore, vers Sainte-Praxède, un groupe plus compact, muni de torches non allumées, gardait quelques chevaux tout sellés, qui s’agitaient avec terreur chaque fois qu’un éclair fendait les ténèbres. Tous ces hommes fixaient les yeux avec impatience du côté du Latran, dont la masse sombre leur semblait aussi résolument endormie que le reste de la ville.

Un coup de sifflet se fît entendre, et les ombres se dérobèrent et disparurent à l’entrée de l’avenue plantée de grands arbres qui menait au monastère de Sainte-Balbine.

Là-bas, sur le plateau du Cœlius, un petit cortège s’engageait, à la lueur tremblante de quelques lanternes, sur le chemin solitaire de Sainte-Marie-Majeure. Il descendit la pente de la colline avec lenteur, se détournant à chaque pas, afin d’éviter les fondrières ; au bout d’un temps assez long, il parvint à la place de la basilique. En tête, s’avançaient deux hommes d’armes avec des hallebardes, puis un moine élevant la haute croix pontificale à trois branches, quelques clercs qui tenaient les lanternes, deux cardinaux assis sur leurs mules, la tête chaudement protégée par le chaperon de fourrure, enfin, une litière couverte, drapée de pourpre, où était assis un petit vieillard de figure très austère, enveloppé d’un manteau rouge, une croix d’or sur la poitrine. La grande porte de l’église s’ouvrit ; une clarté plus vive fut projetée sur le cortège, les cardinaux mirent pied à terre et Grégoire VII pénétra dans la basilique illuminée et vide.

Le rayon d’or de l’étoile que virent les bergers et les mages de l’Orient ne tombait point, cette nuit-là, sur le toit de Sainte-Marie-Majeure.

Au fond de l’abside, derrière l’autel, un diacre achevait de psalmodier d’une voix mélancolique les prophéties qui annoncèrent jadis à Israël la venue de Jésus, fils de David, petit-fils d’Abraham. Le pape promena de tous côtés son regard voilé de tristesse. Il ne voyait, agenouillés çà et là, sous leurs manteaux troués, que de pauvres pâtres, ou de jeunes garçons à demi sauvages, venus de bien loin, marchant tout le long du jour, et qui avaient pu se réfugier dans l’église avant que l’orage n’éclatât. Il étendit vers eux sa droite et les bénit en prononçant la parole que chantèrent des voix célestes la nuit même où Dieu naquit dans l’étable :

Pax hominibus bonœ voluntatis !

Les chanoines de la basilique allèrent au-devant de Grégoire et le conduisirent processionnellement jusqu’au trône élevé près de l’autel. Là, il revêtit l’aube de lin, d’une blancheur immaculée, l’ample chasuble byzantine de soie blanche brodée d’or, puis le pallium parsemé de croix ; deux enfans lui présentèrent la tiare conique et le bâton pontifical ; les cardinaux faisant office de diacre et de sous-diacre se placèrent à ses côtés. Grégoire entonna les premières paroles du Te Deum.

Quand l’hymne d’allégresse fut terminé, toujours debout sur les marches du trône, il déposa sa tiare, s’inclina et dit à voix basse les premières oraisons de la messe. Un clerc, à genoux aux pieds du pape, ouvrit, appuyé contre son propre front, le livre de l’épître, puis l’Évangile que les cardinaux chantaient tour à tour aux deux ambons du chœur. Au moment de l’offertoire, il descendit du trône et gravit, avec une majesté singulière, les degrés de l’autel. Le saint-sacrifice commençait. Le clergé de la basilique s’aligna dévotement à l’entrée du chœur, et les humbles bergers de la campagne de Rome s’avancèrent timidement et se groupèrent sous la madone hiératique de Saint-Luc, afin de contempler de plus près le mystère.

Le bruit d’une pique tombant sur le pavé, dans l’un des bas côtés, troubla tout à coup le silence de la consécration. Le cardinal qui assistait le pape tourna la tête vers les portes et vit se mouvoir, le long des sombres chapelles latérales, une foule vague de nouveaux-venus. Il pensa que les bourgeois du voisinage, rassurés par le ciel apaisé, venaient adorer leur sauveur petit enfant, et se prosterna sans inquiétude pour l’instant de l’élévation selon le rite des messes pontificales.

Un clerc agita une clochette ; Grégoire VII, levant l’hostie au-dessus du calice, faisait face aux fidèles, puis bénissait aux quatre points cardinaux la ville et le monde.

Il chanta le Pater. La clochette retentit pour la seconde fois au pied de l’autel. Le pape, penché sur la nappe, communiait avec une parcelle de l’hostie.

Au moment où il déposait dans le calice les derniers fragmens du pain consacré, une rumeur menaçante monta vers lui des profondeurs de la basilique. Les prêtres et les clercs firent volte-face et, tout effarés, virent une troupe en armes qui se formait au milieu de la grande net, conduite par l’homme dont le nom seul faisait trembler les Romains.

La bande s’élança vers l’autel avec des cris de mort et des blasphèmes. Les prêtres gravirent les degrés pour protéger le pape. Les brigands envahirent le chœur jusqu’à la première marche de l’autel, repoussant à coups de piques et rejetant aux deux côtés de l’abside les défenseurs du pontife. Seul, Cencius osa monter à la droite de Grégoire VII.

Grégoire couvrit le calice du voile liturgique. Cencius l’avait frappé à l’épaule. Le pape alors regarda fixement le sacrilège, et la parole douloureuse de Jésus à Judas, au Jardin d’oliviers, erra sur ses lèvres :

— Mon ami, pourquoi es-tu venu ?

Cencius ne répondit point. D’une main brutale, il arracha Grégoire à la table du banquet sacré. Les soldats saisirent le vieillard et l’emportèrent au milieu des supplications désespérées des clercs. La porte centrale de Sainte-Marie-Majeure était toute grande ouverte ; au-delà s’agitaient les torches dont la lumière rougeâtre s’étendait comme un dais immense dressé dans les ténèbres ; les chevaux, maintenus avec peine par les écuyers de Cencius, éblouis par la brusque clarté de l’église, frissonnaient et se cabraient ; au haut du campanile, le tocsin sonnait avec une hâte fébrile, mais la clameur de la noble basilique violée se perdait vainement dans le ciel noir.

À travers la ville endormie, descendant et remontant d’une course égale les longues pentes rapides de l’Esquilin et du Quirinal, dans la lueur vermeille des torches, passa, avec des cris de joie furieuse, la chevauchée fantastique. Grégoire, tenu en croupe par un lieutenant de Cencius, serré de près par les cavaliers, suivis par la bande hurlante des gens à pied qui bondissait dans la boue aussi vite que les chevaux, ne laissa tomber de sa bouche ni une prière, ni un anathème. Le courant qui l’entraînait allait du côté du Tibre. Il vit défiler des églises, des monastères, des châteaux-forts munis de leurs tours, des amas confus de misérables maisons bâties dans des ruines grandioses ; il reconnut un instant, brisée au fond d’un précipice, la colonne impériale de Trajan, puis la grande silhouette du Capitole et les arcades du théâtre de Marcellus. Là, adossé à un pilier, rigide telle qu’une statue de pierre, un homme, un prêtre semblait attendre la venue du cortège. Cencius, qui courait en tête de sa meute, lui fit un salut que le prêtre ne rendit point. Mais quand le pape passa devant lui, Déodat rejeta vivement en arrière son capuchon et lança à sa victime un regard d’ironique triomphe. L’apocalypse de la nuit de novembre était accomplie.

La troupe s’engagea dans un réseau de ruelles tortueuses et s’arrêta bientôt en face d’une citadelle féodale, la tanière du baron. Cencius fit entrer ses gens dans la cour avec le prisonnier, et ordonna que la porte tût barricadée sur-le-champ. Il conduisit lui-même le pape à l’étage élevé du château, dans une cellule dont l’unique fenêtre donnait sur l’intérieur, et, lui montrant une sorte de stalle appuyée à la muraille :

— Assieds-toi, dit-il, tu seras là comme un chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Quand il fera jour, nous causerons. Si tu veux la paix, je te la vendrai très cher. Si c’est la guerre, le souvenir en épouvantera les arrière-petits-fils de tes cardinaux.

Et il abandonna Grégoire, sans lumière, au fond de la cellule.

Les heures s’écoulèrent, lentes et froides. Le pape se sentait abîmé dans l’horreur de cette nuit. Il se demandait comment Dieu avait permis une telle impiété et par quel mystère de la justice éternelle il expiait, lui, moine chaste et pieux, le scandale des pontifes qui, au temps de sa jeunesse, avaient déshonoré le siège de Saint-Pierre. C’était donc une œuvre vaine que l’héroïque effort soutenu par lui, durant près de trente années, pour purifier l’Église. Les papes dont il avait été le conseil et l’ami n’étaient donc point assis à la droite du Père et n’avaient pu le secourir par leurs prières à l’heure suprême de son combat. Une grande angoisse troublait aussi sa conscience. Il s’était peut-être trompé, en recherchant avec trop d’âpreté la puissance temporelle, en prenant dans sa main à la fois les deux glaives, en obligeant ses barons à ramper à ses pieds, en abattant sans pitié leurs tours et leur orgueil ; trompé encore dans son trop grand amour pour l’ascétisme et la sévérité qu’il avait mise à imposer à tous ses frères du sacerdoce la discipline monastique. Quant au lendemain, au plus prochain avenir, il osait à peine y penser. Sa tiare avait été foulée dans la fange de la rue ; un voleur avait ravi sur sa poitrine la croix épiscopale ; il n’était plus bon qu’à enfermer pour le restant de ses jours en quelque cloître perdu dans les montagnes de Sabine. Il frémissait en se demandant quel successeur ses maîtres lui réservaient, quelque évêque allemand, plus dévoué à César qu’à Jésus, tout prêt à prostituer à l’empereur la dignité de l’Église romaine, ou bien quelque adolescent impur, un fils de seigneur, toujours souillé par le péché mortel, qui répandrait en d’abominables orgies le vin de l’autel. Et parfois, il se disait que le naufrage de la barque apostolique était consommé, que l’histoire de la rédemption était finie, que Dieu se détournait des hommes et repoussait son Église loin de son cœur et qu’il était, lui, le dernier moine et le dernier pape.

Alors, dans le silence et les ténèbres, il se frappa la poitrine et pleura.

Une lueur grisâtre, jour d’hiver sans aurore ni sourire, se glissa dans la cellule. Et Grégoire se sentit plus misérable encore quand il reconnut l’outrage fait à ses vêtemens pontificaux, l’aube couverte de boue, la chasuble lacérée, le pallium flétri. Et il songea avec amertume à la fête de la nuit, à la basilique pleine de chants où il bénissait les enfans et les pâtres, au mystère profané, au sang de Dieu délaissé sur la nappe blanche de l’autel.

Un pas lourd se fit entendre au dehors. La porte s’ouvrit et le baron reparut.

— Tu as dormi ? interrogea Cencius.

— J’ai prié, répondit Grégoire.

— Patenôtres de moine, qui n’ont point percé les voûtes de ma tour. Dieu ne t’a pas entendu. Et puis, Dieu n’aime que les papes jeunes et d’humeur joyeuse. Tu vois bien qu’il t’abandonne.

— Dieu avait bien abandonné son propre fils crucifié entre deux voleurs. Mais pour trois jours seulement. J’attendrai.

— Tu attendras des jours, et des semaines, et des années, s’il le faut. Tu es dans ma main comme un jouet fragile. Et tu endureras la solitude, la faim, la nuit, toutes les terreurs, toutes les angoisses, tant que tu n’auras pas consenti à ma volonté.

— Que veux-tu de moi ? Je suis l’évêque et le seigneur de toutes les âmes, et tu ne peux rien sur ma conscience.

— Je puis te torturer jusqu’à la mort.

— Ce serait l’expiation de mes péchés. En ce moment, l’Église a besoin, pour se laver de ses souillures, du sang d’un martyr.

Cencius haussa les épaules. Il se souvint alors des paroles de Déodat.

— Un tyran chassé de son palais et livré aux risées de son peuple, un évêque chassé de son diocèse, un clerc condamné à languir dans le cachot d’un couvent, n’est point un martyr. Mais d’abord tu abdiqueras solennellement entre les mains des nobles que tu as dégradés et dépossédés. Tu leur rendras le droit d’élire le pape, qui est leur comte suzerain, avec l’agrément de l’empereur qui est notre maître suprême. Après, si tu survis à une chute si haute, tu demeureras moine, pour ton plaisir, très loin de Rome et tu chanteras matines et vêpres tout le long du jour. Et je te confierai aux bons soins d’un abbé de mes amis que tu appelleras « mon père. »

— Je serai pape jusqu’à ma dernière heure. Dieu seul est mon seigneur. Tu peux hâter la fin de ton crime. Mais c’est le pape, le prince de tous les rois, le maître des empereurs, que tu frapperas, vassal parricide…

Cencius, furieux, fit un pas, la main haute, vers le vieillard.

— Si Dieu t’en laisse le temps, continua Grégoire. Et déjà sa justice s’impatiente. Écoute.

Un bourdonnement étrange, pareil à celui d’une grande foule lointaine, venait jusqu’à la cellule. Cencius s’arrêta et prêta l’oreille. La foule devait marcher vite, car sa voix grandissait avec une rapidité singulière. Il semblait que Rome tout entière se fût levée pour accourir à la forteresse du baron. Et déjà, par-dessus la rumeur vague de la multitude, éclataient des sonneries de trompettes, des imprécations, des appels aux armes. Le premier flot de cette marée humaine vint frapper contre la muraille et fit tressaillir la vieille maison. Cencius quitta hâtivement son prisonnier et s’élança dans l’escalier de sa plus haute tour.

À perte de vue, dans les rues aboutissant au château, la noire fourmilière s’avançait avec une clameur profonde. Cencius se pencha un instant sur le parapet et aperçut, tout en bas, l’avant-garde de l’armée qui descendait tumultueusement des sept collines, les gardes du Latran, bardés de fer, les archers normands, mercenaires de l’Église, les miliciens du Capitole, puis des artisans, les manches relevées jusqu’à l’épaule, qui brandissaient des couteaux, des massues, des leviers, des moines qui portaient des piques et des hallebardes, des femmes et des enfans du peuple qui traînaient des poutres et des échelles, des bergers accompagnés de leurs chiens féroces, qui balançaient des frondes. Et tous, ils attachaient à la forteresse des yeux chargés de colère et paraissaient attendre que la figure de celui qu’ils cherchaient se montrât à quelque fenêtre. Tout à coup, ils reconnurent Cencius debout sur la plate-forme de sa tour et poussèrent un cri unique, un cri terrible :

« Grégoire ! »

Rome venait reprendre son évêque.

Sans retard, ils s’organisèrent pour le siège de la citadelle. Le baron rallia autour de lui sa garnison de brigands, distribua les postes et se prépara à une résistance mortelle. Il sentait bien que, livré à ses seules ressources du moment, il ne pourrait tenir que peu d’heures, au plus tard jusqu’à la nuit. Mais il pensait que le pape, effrayé par la guerre civile, déposerait le pontificat avant que l’entrée de sa prison ne fût forcée par les bras de son peuple ; il comptait aussi sur le secours des seigneurs romains et des clercs impurs pour la cause desquels il allait livrer bataille ; il espérait enfin que Déodat aurait le temps de dépêcher un courrier à travers la campagne, de manoir en manoir, jusqu’à Tusculum et Tivoli, et que les bandes de ses pairs, faisant irruption, vers le soir, par la porte Majeure et la porte Saint-Jean, prendraient à revers ces milliers de misérables. Il ignorait qu’à cette heure même toutes les issues de la ville, les brèches des vieilles murailles, les deux rives du Tibre, étaient gardées sévèrement, qu’au Capitole les nobles, déconcertés par l’explosion de la passion populaire, venaient de se conjurer avec les délégués des artisans pour le salut du pontife et que, dans toutes les paroisses, dans tous les couvens, les prêtres et les moines, les simoniaques aussi bien que les ascètes, saisis de terreur religieuse et croyant que Satan violentait l’Église, selon la prévision de l’apôtre, priaient pour le vicaire de Dieu.

Cencius plaça derrière les barreaux de chaque fenêtre, à chaque meurtrière, sur la terrasse crénelée dominant la façade extérieure du château, des tireurs à l’arc et à la javeline. Il ordonna que l’on ménageât les munitions ; il importait de prolonger la lutte le plus d’heures possible sans trop exaspérer la rage des assaillans, et d’empêcher avant tout que la porte ne fût forcée à coups de béliers ou rongée par le feu. Il employa les vagabonds appelés par lui des cavernes du Colisée à arracher les pavés de la cour et les dalles des galeries dont ils formèrent une solide barricade en avant de l’escalier menant à la tour où Grégoire était enfermé. Puis, la tête haute, il croisa les bras et attendit.

Alors commença l’attaque de la forteresse. Une grêle de pierres et de flèches s’abattit sur les murs, première tentative enfantine qui blessa plus d’assiégeans que d’assiégés. Les projectiles rebondissaient contre les visages des Romains, à la grande joie des hommes de Cencius. Puis les bergers du Latium se portèrent dans les maisons avoisinantes et s’entassèrent sur les toits ; les cailloux, lancés par une centaine de frondes, sifflèrent et, retombant dans l’intérieur du château, touchèrent sérieusement quelques-uns de ses hôtes. Le baron fit refluer son monde dans les galeries les mieux abritées, tout en se félicitant des abondantes munitions que lui envoyait l’ennemi.

— De vrais chrétiens, cria-t-il, ces enfans de chœur du pape ! Voici des oranges un peu aigres dont ils nous font cadeau ; à notre tour nous les leur rendrons, mais plus mûres.

Tout à coup, un bruit formidable retentit dans le couloir voûté qui conduisait à la rue. La porte, attaquée à coups de poutres, résonnait comme un tambourin énorme de jeu de paume. Cencius fronça les sourcils ; il se sentait tâté au point faible de la cuirasse. Mais, au quatrième ébranlement succédèrent des hurlemens de douleur et le front du baron se rasséréna.

— C’est la riposte de mes archers, dit-il. Cent coups d’épingle pour un coup de poutre. Excellente pelote, que la poitrine et le dos de ces rustres !

Au dehors, en face de la porte, une poignée d’artisans et de bouviers, inondés de sang, s’étaient repliés sur le gros de la foule. Les autres lâchèrent leurs machines de guerre et reculèrent. Les frondes reprirent de plus belle contre les meurtrières et les terrasses. Les archers s’effacèrent prudemment à l’abri de la muraille ou des créneaux. Le peuple, croyant à leur retraite, se rua vers les engins qu’il venait d’abandonner sur le sol ensanglanté et battit la porte en grande hâte, avec une fureur fébrile. Une nuée de flèches lui répondit pour la seconde fois. Les Romains tinrent bon pendant quelques minutes, mais déjà morts et blessés couvraient la terre. Le peuple se retira de nouveau, laissant la rue vide. On n’entendait plus, dans la foule, qu’un murmure d’angoisse, et çà et là, au pied de la forteresse maudite, la plainte d’agonie de quelques mourans.

Cencius reparut alors seul sur la plate-forme de sa tour. Le peuple le regardait avec un effroi superstitieux. Cet homme, qui se jouait ainsi de Dieu même, avait certainement conclu un pacte avec Satan. Le baron cherchait anxieusement sur Rome, de château en château, quelque signal annonçant du renfort, une bannière amie hissée au sommet d’un donjon. Mais, du Capitole au Champ de Mars, du Janicule au Colisée, il ne vit rien qui pût encourager son espoir.

— Ces va-nu-pieds leur font donc peur ! murmurait-il. Les voilà qui me trahissent. Ils ne sont braves, les nobles de Rome, que contre les vieux prêtres chauves du sacré-collège. Demain, si ces coquins délivrent leur pape, ils baiseront la bague de Grégoire et me pendront, moi, à la potence de ce pauvre diable de Crescentius. À moins qu’on ne vienne de là-bas à mon secours…

Et il se tourna vers la vaste campagne qui ondulait au loin, entre les montagnes et la mer, triste et solennelle, dans la pâle lumière d’un matin de décembre. Mais déjà le tumulte populaire s’était réveillé. Une troupe de jeunes garçons, des enfans du Transtévère, apportait une nouvelle machine de siège, des fagots enlevés d’un bateau amarré au bord du Tibre, sous le temple de Vesta. En un clin d’œil, et sous les traits des assiégés, le bûcher combla le large porche, trop profond pour qu’il fût possible, par le haut, de l’éteindre. Ils y lancèrent des tisons et Cencius vit monter, toute droite, une colonne de fumée fauve. Il serra les poings, proféra un blasphème et se précipita au milieu de ses brigands.

Il les surprit en plein désarroi. Déjà quelques-uns parlaient de rendre du même coup le pape et le château. D’autres se répandaient en malédictions contre l’homme qui, pour trois écus, les avait entraînés à une si périlleuse aventure. Il réussit à leur faire honte et à les raffermir.

— Que les lâches, dit-il, se placent désormais sur la terrasse la moins exposée aux pierres de cette canaille. J’appellerai une députation de femmes et de petits garçons pour recevoir leur amende honorable et les emmener au plus prochain confessionnal.

Personne ne souffla plus mot. L’idée du confessionnal leur sembla plaisante et les fit rire. L’un d’eux, un moine fraîchement excommunié, se mit, tout en se frappant joyeusement la poitrine, à marmotter le Confiteor. Mais Cencius l’ayant regardé de travers, il s’arrêta court aux premières paroles.

Le temps pressait. La fumée filait par-dessous la porte, des langues vermeilles piquaient çà et là, à l’intérieur, les pierres noircies qui en formaient l’encadrement. Au dehors, la foule, qui contemplait son œuvre, s’était tue. Le baron groupa les archers dans la cour, sur le front de la barricade ; il ramassa les gens munis de piques et de coutelas sur les degrés de l’escalier ; les autres, armés de pierres, le long des galeries du premier étage. Il lui restait à essayer, près de Grégoire, une dernière tentative d’intimidation. Il monta à la cellule du prisonnier.

— Il te fallait du sang, lui dit-il, le sang de tes brebis, pasteur plein de mansuétude, il a coulé à flots. N’es-tu pas las de ce carnage inutile et ne prononceras-tu pas le mot que j’attends pour y mettre fin ?

— Ils sont morts pour leur foi et Dieu les a reçus dans son paradis. Mais que ce sang chrétien retombe sur ta tête. Quant à moi, en qui repose l’honneur de l’Église, je ne te céderai rien. J’ai vécu assez longtemps, puisque j’ai été le témoin de ton crime. J’ai vu passer cette nuit, dans les ténèbres de ma prison, les figures glorieuses des grands pontifes martyrs ; ils m’appelaient à eux et j’ai hâte de me joindre à leur compagnie. Je n’ai plus rien à te dire, et tu ne m’arracheras plus une parole.

Des cris de joie sauvage partirent de la rue ; un tourbillon de fumée et un long jet de flamme furent chassés dans la cour ; à coups de hache, le peuple démolissait les débris de la porte que l’incendie avait à demi dévorée ; puis ils bondirent par-dessus le brasier qui flambait encore, pêle-mêle, les soldats du Latran et du Capitole, les moines, leur robe retroussée à la ceinture, les corroyeurs de la Regola, les bouchers de Ripetta, les forgerons du Transtévère, les pâtres athlétiques de la campagne, suivis des dogues qui hurlaient sur leurs talons. Cencius entendit le choc de ce flot vivant contre la ligne de ses hommes d’armes, les marteaux et les masses de fer sonnant sur les casques et les cuirasses, le piétinement confus des duels poitrine contre poitrine, les pierres et les briques tombant de haut sur les têtes nues, les imprécations haletantes et inachevées des adversaires qui se prenaient à la gorge et s’étranglaient. Un instant, effrayé de son œuvre, il hésita ; il chercha à rencontrer le regard du pape ; déjà il s’inclinait pour faire appel à la clémence de son captif ; mais Grégoire, les yeux fermés et les mains jointes, ne le voyait plus et ne l’entendait plus. Il s’éloigna à pas lents, le front bas, comme un homme qui descend à sa ruine.

Bientôt la barrière opposée par les assiégés fut rompue, la barricade emportée et renversée, la foule repoussait dans l’escalier obscur, de marche en marche, les soldats du baron. La lutte, à tâtons, corps à corps, devint plus horrible ; la clameur de la bataille qui s’engouffrait ainsi dans les entrailles de la forteresse, une bataille de nuit, parut plus formidable. Grégoire sentait s’approcher une catastrophe sans nom. Il fit le signe de la croix et commença de réciter, sur les victimes et sur lui-même, les prières des morts.

Un bruit de pas furtifs sur les dalles de la cellule, puis des soupirs et des sanglots étouffés ; le pape interrompit son oraison et leva les yeux : un enfant se tenait en face de lui, les mains suppliantes et tout en larmes.

C’était un jeune garçon d’environ quatorze ans, pauvrement vêtu, la figure fière et douce, le front large et pur, ombragé par les anneaux d’une épaisse chevelure brune, une tête toute romaine, telle que d’un Gracque adolescent ; les lèvres fines, détachées avec une netteté de camée antique et légèrement impérieuses, de grands yeux noirs, caressans et candides comme des yeux de jeune fille.

— Qui es-tu et que cherches-tu, mon fils ? Ce n’est point dans cette chambre que tu devais te réfugier, car l’ange de la mort est déjà sur le seuil et il lui tarde d’entrer.

— Je suis Victorien, le fils de Cencius. Ma mère n’est plus. Mon père, je ne sais pourquoi, me traite durement, ne m’embrasse jamais, me repousse de sa table et me laisse seul et triste. Il m’a conduit hier soir dans une cellule toute proche de celle-ci et m’a détendu d’en sortir tant qu’il ne me rappellerait point. J’ai compris, au désordre du château et aux cris de la rue, que des choses très graves allaient s’accomplir, que des hommes se battaient et mouraient. Mais je ne savais pas la cause de ce tumulte autour de notre maison. Un homme d’armes, tout en sang, la tête fendue, est venu se cacher dans ma retraite pour y panser sa blessure ; il m’a tout raconté. Alors, me voici. Père, père, ayez pitié et pardonnez-moi mon audace. Je suis petit, débile et sans armes. Mais je ne veux pas qu’ils vous fassent du mal, qu’ils lèvent le bras contre vous. Le soir où ma mère est morte, j’étais près de son lit, et je vois encore sa figure blanche ; elle s’est penchée vers moi et m’a dit bien bas à l’oreille des paroles que je n’ai point oubliées. J’ai promis d’être toujours fidèle à son dernier vœu. J’ai promis d’être un jour le chevalier de l’Église et son fils très docile. Et puis j’ai reçu son dernier baiser et elle s’est endormie dans une grande paix. C’est maintenant l’heure de tenir mon serment. Ils n’oseront peut-être pas vous frapper s’ils doivent toucher d’abord au fils de leur seigneur. Et si je n’ai que des prières pour vous défendre, elles donneront peut-être le temps à vos amis armés de parvenir jusqu’à vous et de vous sauver…

Et, très timide, après un peu d’hésitation :

— Alors, ajouta-t-il, c’est pour lui, pour son salut, que je supplierai.

— Pauvre enfant ! dit Grégoire, cher petit chevalier de l’Église ! Viens donc à moi et que Dieu couvre nos deux faiblesses de son bouclier !

Victorien s’approcha avec un grand respect du prisonnier et s’assit à ses pieds. Le vieux pontife imposa ses mains sur la tête du jeune garçon, laissant errer ses doigts dans les boucles soyeuses de la chevelure. L’enfant ne pleurait plus. Il se sentait sacré. Un éclair d’orgueil passa sur son front et ses yeux se portèrent, avec une fermeté héroïque, vers l’entrée de la cellule. La lutte était maintenant tout près, dans l’étroit corridor. Encore quelques minutes, et le sacrilège serait consommé.

Une voix, la voix de Cencius, retentit, rude et brève. À plusieurs reprises, il répéta une sorte de commandement militaire. Le silence se fit tout à coup, et le baron, repoussant la porte avec violence, s’abattit sur ses deux genoux devant Grégoire VIl.

Il était mortellement pâle ; on lisait dans ses yeux l’épouvante de l’homme qui se voit périr, sans espoir, en pleine mer furieuse. Sa cuirasse brisée était souillée de sang ; il lança à terre son épée rompue.

Le pape et l’enfant s’étaient levés. Grégoire fit un geste formidable de malédiction ; Victorien se jeta entre ses bras et arrêta l’anathème prêt à tomber sur la tête de son père vaincu.

— Pardonne moi, disait le misérable, je suis ici, prosterné, et je te demande grâce pour mon crime. J’ai profané l’autel et la crèche du seigneur Jésus ; je t’ai enlevé à ton église, toi, mon évêque et mon seigneur apostolique ; fais-moi miséricorde, inflige-moi la pénitence de mon péché, protège-moi contre la colère de ton peuple, contre le juste jugement de Dieu. Reçois-moi entre tes mains et donne-moi ce jour-ci pour l’expiation. Mais laisse-moi vivre pour le rachat de mon âme et apaise, je t’en supplie, la tempête que j’ai méchamment déchaînée. J’ai peur de Satan et je sens sa griffe s’enfoncer dans ma chair. Je suis perdu pour l’éternité si tu n’as pitié de moi !

Le pape demeurait immobile ; ses yeux ne daignaient point s’abaisser sur Cencius ; aucune compassion n’adoucissait la tristesse sévère de son visage. Victorien comprit l’implacable résolution de Grégoire et, quand celui-ci ouvrit la bouche pour prononcer la sentence, l’enfant se serra contre le cœur du pontife et murmura la parole enchantée qu’entendirent jadis les collines de la Galilée :

— Bienheureux les miséricordieux !

Le pape tressaillit ; une rougeur rapide éclaira son front ; il regarda le parricide étendu à ses pieds dans la poussière et un sourire de miséricorde effleura ses lèvres.

Derrière la porte, l’affreuse bataille corps à corps recommençait. Dans la cour, le peuple inquiet, croyant à une capitulation menteuse du baron, criait que le prisonnier fût rendu sur-le-champ.

Grégoire se rassit et dit à Cencius :

— Jésus a pardonné à ses bourreaux, et moi, le serviteur de ses serviteurs, je dois te pardonner. Que ton crime soit effacé par le sang de Notre-Seigneur. Mais tu as violenté la sainte Église romaine en ma personne et ta main a touché au tabernacle de l’Éternel. Pour cela, il faut que tu expies et que tu pleures. Tu iras à Jérusalem, seul, avec la besace et le bâton de pèlerin ; tu te frapperas la poitrine dans le jardin où Dieu a souffert l’agonie, sur le Calvaire où les Juifs l’ont crucifié. Puis tu reviendras, purifié, te courber devant moi comme un vassal fidèle. Quant à cet enfant, ton fils, il m’appartient désormais et je le garde.. Appelle maintenant les chefs de mon peuple afin que je leur confie le salut de ta propre vie.

Les capitaines du Latran et du Capitole entrèrent dans la cellule. Grégoire leur remit Cencius et, tenant par la main le jeune garçon, il marcha à la tête du cortège. Quand il parut sur une terrasse du château, suivi du baron qu’entouraient les chevaliers de Rome, une acclamation immense l’accueillit. Il fit un signe, et la foule s’agenouilla. Alors, dans le profond silence, montrant Cencius au peuple :

— Cet homme, dit-il, a reçu l’absolution et a juré la pénitence. Que personne ne l’insulte ou ne le frappe quand il sortira tout à l’heure de cette maison : il est mon hôte et je réponds de lui devant Dieu sur l’honneur de l’Église. C’est un pauvre pèlerin qui va s’acheminer vers Jérusalem, et rien de plus. Laissez ses complices se disperser, oubliez leurs visages et leurs noms. Relevez vos morts et ne pleurez point sur eux, car ils ont reçu de Jésus-Christ la couronne des confesseurs. Et moi, mes fils, prenez-moi dans vos bras et portez-moi à Sainte-Marie-Majeure, où Dieu m’attend toujours sur l’autel.

La multitude ouvrit ses rangs pour livrer passage à Cencius que les capitaines accompagnèrent jusqu’au Capitole. Là, il monta à cheval avec son escorte et courut à bride abattue jusqu’à la porte Saint-Sébastien. Ils le quittèrent sur la voie Appia, convaincus qu’il suivrait son chemin jusqu’à Gaëte, où il monterait sur la première galère faisant voile vers les mers d’Orient. Mais, dès qu’il se vit seul et maître de lui-même, le traître s’arrêta, se tourna du côté de Rome, contempla quelque temps d’un regard haineux les tours lointaines du Latran et, poussant son cheval à travers la campagne, se dirigea par beaucoup de détours vers la voie Émilienne ; il y chevaucha tout le reste du jour et toute la nuit, sans prendre une minute de repos. Il allait ainsi, non plus au tombeau du Sauveur, mais vers l’empereur Henri, roi des Romains, rebelle au pape de Rome.

Cependant le peuple avait préparé le retour triomphal de Grégoire à Sainte-Marie-Majeure ; ils improvisèrent une sedia gestatoria à l’aide de quelques branches d’arbre sur lesquelles ils jetèrent leurs manteaux ; ils y placèrent le pape et le recouvrirent de fourrures. Comme le soleil se couchait, Grégoire reprit, au milieu des cris de joie, le chemin parcouru dans l’agonie de la dernière nuit. Victorien, protégé contre les mouvemens de la foule par quelques jeunes gens, suivait pas à pas la litière pontificale. À mesure qu’on avançait par les rues de plus en plus ténébreuses, les maisons, les églises, les châteaux, les monastères, ornés en hâte de feuillages et de tentures, s’illuminaient. Alors, dans toutes les mains brillèrent les cierges, les torches et les lampes, des cantiques populaires éclatèrent de toutes parts, et lentement, accablé d’émotion, à demi évanoui, Grégoire, porté sur les têtes de son peuple, monta vers son église.

Quand il parut sur la place de Sainte-Marie-Majeure, le sacré-collège sortit de la basilique et se prosterna en avant des portes. Il descendit péniblement de sa litière et parut chanceler. Mais il vit alors, au fond de l’abside étincelante, dans le grand cadre d’or des mosaïques byzantines, l’autel chargé de fleurs et le calice voilé ; il redressa sa taille et, le front haut, légèrement appuyé sur l’épaule de Victorien, il entra d’un pas ferme dans la nef, précédé par la croix à trois branches et les cardinaux marchant deux à deux. Sur les degrés du chœur, un clerc lui présenta l’eau dans une aiguière d’argent, mais il refusa de quitter les ornemens pontificaux que les brigands de Cencius avaient flétris ; sous le pallium lacéré, la chasuble souillée, il gravit les marches de l’autel, ayant toujours à sa droite cet enfant aux yeux doux et fiers que personne ne connaissait. Il s’inclina et demeura quelques instans en oraison ; puis il découvrit le calice et communia.

— Et c’est ainsi, écrit naïvement un vieux témoin, qu’étant toujours à jeun depuis la veille, il acheva, la nuit venue, la messe commencée au premier chant du coq.


III. — « VITA NUOVA. »

Le Latran, palais des papes, se dressait, dans la solitude du Cœlius, fort au-dessus des murailles de Rome, si hautes déjà des deux côtés de la porte Saint-Jean. C’était à la fois une citadelle et un monastère, hérissé de tours crénelées et de campaniles aigus. Des galeries ouvertes sur la campagne on voyait les montagnes du Latium, de la Sabine et de l’Apennin, du sommet des tours on découvrait Rome entière et la mer. De là, jusqu’au Colisée, jusqu’à la porte Majeure et la porte Saint-Laurent, l’œil n’apercevait rien que le désert, quelques bouquets de mûriers ou de cyprès et des champs couverts de ronces où fourmillaient les couleuvres. Sur la pente de la colline tournée vers la voie Saint-Sébastien et les Thermes de Caracalla, le long des remparts, s’étendaient les jardins pontificaux, des jardins sauvages et touffus qui verdoyaient à la grâce de Dieu et du soleil. Les jardiniers les avaient abandonnés en même temps que le dernier pape de Tusculum en était sorti.

Grégoire VII et Victorien, suivis d’une foule immense, entrèrent au milieu de la nuit dans le Latran. Quand la porte massive se fut refermée derrière lui, l’enfant se sentit pris par la terreur ; il lui sembla qu’il descendait, tout vivant, au sépulcre.

Le lendemain et les jours qui suivirent, guidé par un vieux moine auquel le pape l’avait confié, il parcourut en tous sens la lugubre maison. Il gravit à tâtons des escaliers tournans perdus dans les tours, traversa des corridors ténébreux, éclairés de loin en loin par la lueur blême de quelque gros cierge, s’égara en de vastes salles voûtées, où les pas résonnaient comme sur le pavé d’une église, et tout autour, s’alignaient des portes de cellules surmontées parfois d’une inscription mélancolique rappelant la vanité de la vie et l’effroi du jugement de Dieu. Souvent du fond d’un long couloir s’avançait, lente, sans bruit, et grandissant à chaque pas, l’ombre noire d’un moine tenant une petite lampe et Victorien frissonnait comme à la vue d’un fantôme de minuit. À certaines heures, un bourdonnement lointain, monotone, frappait son oreille ; c’était la psalmodie des offices canoniques qui, des oratoires et des chapelles, se répandait en plaintes douloureuses à travers le Latran, glissait de salle en salle, rampait dans les entrailles des tours et venait mourir au seuil de la froide cellule où le fils de Cencius, par l’ordre de Grégoire, étudiait les saintes lettres.

Son maître Egidius était un ascète, endurci par la discipline de Cluny, un saint doublé d’un visionnaire, qui ne vivait que pour l’autre monde et, tout du long de son pèlerinage vers le paradis, ne songeait qu’à l’enfer. Chaque jour, le jeune garçon écoutait la parole sévère de cet homme dont le visage ravagé par la pénitence et le regard troublé par l’angoisse de la vie future lui inspiraient une crainte superstitieuse. Chaque jour, il entendait les histoires désolantes de l’Ancien-Testament, Adam et Eve chassés de l’Éden par l’épée flamboyante de l’archange, la race des hommes noyée dans le grand déluge, Sodome ensevelie sous un lac de bitume, Pharaon et son armée emportés comme une épave par les vagues de la Mer Rouge, et l’éternelle colère de Dieu assouvissant sa justice par le massacre des rois, des enfans et des prophètes. Puis Egidius, baissant la voix, après avoir observé avec méfiance tous les recoins de sa chambre, contait à Victorien les formidables aventures que Satan avait fait courir à ses frères, aux prêtres qu’il avait connus et à lui-même. Celui-ci, errant dans la forêt, loin de son couvent, avait rencontré une jeune fille aux cheveux fauves comme de l’or, au sourire mortel ; il l’avait suivie et, au matin, on l’avait retrouvé sur les degrés de l’église la tête brisée, le col tordu, le cœur ouvert par un coup de poignard. Celui-là, qui s’était endormi avant d’avoir achevé la lecture de son bréviaire, ne s’était jamais réveillé ; on l’avait enterré dans le cloître et, la nuit d’après, un frère, se rendant à la chapelle pour sonner l’office, avait vu sortir de la tombe une forme monstrueuse qui fuyait, emportant entre ses bras le corps du défunt dans son linceul blanc ; le lendemain, l’abbé dut exorciser la tombe violée par Satan et vide. Egidius avait eu pour ami un prêtre de Rome qui osa célébrer la sainte messe en état de péché mortel ; un enfant de chœur, que personne, parmi les fidèles, n’avait jamais vu avant ce jour, était au pied de l’autel ; il se tenait debout, d’un air insolent, ne fit jamais le signe de la croix et ne s’agenouilla ni à l’Introït, ni à la consécration ; au moment de la communion, il bondit sur le prêtre et l’étrangla ; puis il disparut, tandis que l’église tremblait comme si le tonnerre fût tombé sur le clocher.

À chacun des péchés capitaux, à la luxure, à l’orgueil, à la gourmandise, se rattachait toute une chronique démoniaque, les rêves enfantins et les légendes atroces qui se lisent encore aux Opuscules de Saint-Pierre Damien, des morts subites pour un morceau de gibier mangé en un jour d’abstinence, des moines jetés dans un lac de soufre liquide et déchirés par les dragons et les serpens, des possédés qui se ruent sur les chrétiens qu’ils prennent pour des chiens noirs et déchirent furieusement, et toujours l’apparition des noirs Éthiopiens à la mine hideuse, vicaires et tourmenteurs de Satan, dont la plus grande joie est de plonger leurs fourches dans le ventre des pauvres bénédictins oublieux, pour une seule minute, de la règle de l’ordre.

Egidius était très sûr, d’ailleurs, que le démon rôdait sans cesse autour du Latran, vêtu soit en pèlerin, soit en novice ou en page. Comme il s’était trouvé lui-même dans le cortège de Grégoire VII, la nuit de Noël, sur le chemin de Sainte-Marie-Majeure, il avait bien remarqué, des deux côtés de la litière du pape, à une petite distance, des ombres inquiétantes, noyées dans la brume ; l’une d’elles avait tenté de souffler la lanterne qu’il portait et l’haleine de ce diable était brûlante comme un four de forge. Alors le vieux cénobite, épouvanté par son propre récit, se taisait tout à coup et, la face livide, regardait fixement, sans aucune pitié, l’enfant assis à ses côtés, et le maître et l’élève, osant à peine respirer, écoutaient silencieusement le bruit de la pluie fouettant les vitres de la cellule et le vent d’hiver pleurant dans les profondeurs sonores du Latran.

— Dieu n’est donc pas plus fort que le démon ? dit un soir Victorien, avec une parfaite candeur.

La question répondait, sans doute, à quelque tourment secret de la conscience du moine. Il rougit légèrement, mais ne parut point scandalisé par les paroles de son disciple. Et, tout bas, en un chuchotement mystérieux, il expliqua à Victorien la grande guerre de Satan contre Dieu, le duel séculaire dont saint Jean et saint Augustin avaient aperçu les commencemens et pressenti les péripéties. Il déroula l’un après l’autre les tableaux de l’Apocalypse, toutes les visions maladives qui étendirent une ombre si triste sur le berceau du christianisme. Il parla du cheval de la Mort, couleur de brouillard, et du puits de l’abîme, au fond duquel Satan fut enchaîné, avec la conviction d’un témoin qui se serait penché sur le cachot de l’archange maudit. Mais Egidius ne doutait point que la chaîne du captif ne se fût brisée tout à coup, il y avait de cela cinquante ans environ, au temps des papes de Tusculum ; l’Antéchrist était maintenant libre et se préparait ! l’assaut suprême contre l’église de Jésus-Christ. C’était lui qui avait assis sur la chaire de saint Pierre deux ou trois papes magiciens, lui qui avait livré Léon IX aux Normands, lui encore qui avait poussé une troupe de brigands contre le pape Grégoire au moment où celui-ci portait Dieu entre ses mains…

Victorien, à ces mots, devint pâle comme s’il allait mourir. La doctrine funèbre de son maître le frappait au cœur. Mais le moine ne comprit rien à la douleur inouïe du jeune garçon. Il poursuivit, en haussant le ton, d’une voix presque menaçante :

— Mon fils, vous êtes engagé vous-même dans la mêlée de ce champ de bataille. Vous avez deux âmes à sauver, la vôtre et celle de votre père. C’est une œuvre ardue, dont la pensée fait frémir et qu’une seule défaillance peut perdre. Moi qui suis très vieux et qui, depuis mon enfance, ne vivant que pour l’heure de ma mort, dans le désert du cloître, détaché de toute tendresse humaine, ai prié, jeûné et pleuré sans relâche, je désespère de mon salut ; chaque nuit, la terreur des vengeances divines me réveille et me coûte de longues heures d’agonie. En vain je crucifie ma chair, je frappe ma poitrine, je déchire mes épaules sous la griffe de la discipline ; en vain je couche sur la pierre froide de ma cellule, je presse contre mon cœur les reliques des saints, aucun sacrifice, aucune austérité ne me rassure et quand, longtemps avant l’aurore, je cours à l’autel, haletant d’épouvante, pour en baiser les marches, je vois de mes yeux, à la lueur mourante de la lampe du sanctuaire, les figures des anges de ténèbres qui vont et viennent et me regardent et murmurent tout près de mon oreille : « Tu es damné, moine, damné ! damné ! » Demeurez chaste, Victorien, que jamais l’hérésie ne souille votre conscience, soyez jusqu’à votre dernier jour le fidèle client de l’Église et le champion du saint-siège de Rome. Eh bien ! vous n’aurez rien fait, rien mérité, rien racheté si, expirant sur un lit de cendres, l’huile sainte au front, lorsque le prêtre vous aura quitté, Satan, qui vous guet- tait, se dresse à votre chevet et vous souffle une pensée fugitive de doute ou de révolte, une image impure rapide comme l’éclair. Et alors, malheureux, votre destin éternel sera consommé, la dernière minute de votre vieillesse répondra à toute votre enfance passée dans une maison de meurtre et de sacrilège, et, par vous, s’accomplira une fois de plus le grand dogme de l’Écriture, Dieu punissant le fils et les petits-fils pour le péché du père ou de l’aïeul.

Egidius n’entendit point les sanglots et la prière de l’enfant. L’heure de son office nocturne étant arrivée, il le congédia d’un geste dur. Victorien se traîna jusqu’à sa petite chambre et tomba évanoui sur son lit.

Le lendemain, il prit une grande résolution. Il irait jusqu’au pape, embrasserait les genoux de Grégoire, le conjurerait de mettre un terme à ce supplice. On l’enrôlerait dans la milice du Latran, on l’emploierait aux plus humbles travaux ; il se consacrerait aux pauvres ou aux prisonniers, même aux lépreux ou aux pestiférés ; il accepterait toutes les servitudes plutôt qu’une initiation plus longue à l’effroyable religion d’Egidius.

Il n’avait plus revu Grégoire VII depuis le drame du soir de Noël et il ignorait le chemin des appartemens pontificaux. Il fut surpris de la vie et de la rumeur de la nécropole papale. Cardinaux, évêques, abbés, seigneurs laïques, pages et gens d’armes se croisaient en tous sens dans les corridors, les escaliers et les cours du palais, avec des figures graves ou anxieuses, une démarche affairée, des éclats de voix fanatiques, et çà et là, en quelque coin plus solitaire, de mystérieux conciliabules. Un instant Victorien imagina que le pape était mort, puis, à quelques paroles qu’il saisit au vol, il crut qu’on l’avait déposé. On parlait de l’empereur Henri, de concile schismatique, de guerre religieuse et d’anathèmes, et l’enfant malade qui cherchait la paix, n’osant interroger personne et troublé par l’agitation du Latran, se mit à gravir les degrés d’une tour au haut de laquelle il espérait trouver le silence, l’air libre et le ciel.

Quelqu’un l’avait devancé sur la plate-forme de la tour, un clerc à la vue duquel il fut tenté de reculer. Mais l’aspect et l’attitude du personnage étaient si étranges que Victorien s’arrêta par curiosité. Le clerc, accoudé au parapet, lui tournait le dos et ne l’avait point entendu marcher. C’était un évêque, mais coiffé d’un bonnet de velours si fané, la fourrure du chaperon si ravagée, la robe d’un violet si souffreteux, que le jeune garçon se sentit ému de compassion joyeuse. Le bonhomme regardait en l’air quelque chose avec une attention extrême. Victorien s’orienta vers l’objet contemplé et aperçut, filant dans le bleu laiteux du ciel, une volée de canards sauvages partis des Marais-Pontins ou des étangs d’Ostie. Ils allaient, le cou tendu, suivant leur capitaine, tantôt en ligne droite comme une flèche, tantôt en longues spirales et, parfois, jetaient une clameur glapissante ; tout à coup, au-dessus de Saint-Paul, ils piquèrent vers la terre et s’enfoncèrent, avec une rapidité prodigieuse, dans les roseaux du Tibre. Alors l’évêque, ne voyant plus rien, se retourna et parut charmé par la présence d’un inconnu timide et souriant, dont le costume était aussi délabré que le sien propre. Il lança un dernier coup d’œil vers la région où les canards s’étaient engouffrés, puis donna sa bénédiction à Victorien. La glace étant rompue, celui-ci s’approcha de l’évêque et le salua très gravement. Quand il se fut nommé, le prélat poussa un cri de joie, embrassa l’enfant et se mit à lui conter son histoire.

— Nous sommes, vous et moi, mon fils, les deux êtres les plus singuliers dans cette grande hôtellerie apostolique. Un seul homme, ici, est capable de nous aimer, le pape Grégoire. Et encore le pape me soupçonne-t-il de donner un peu dans l’hérésie. C’est pourquoi je me tiens volontiers, comme ce matin, au haut des tours : je vois d’ici les œuvres de Dieu, qui sont belles et n’aperçois plus les moines qui me trahissent et dont les têtes me font peur.

Il s’appelait Joachim. Il était bien évêque, mais n’avait plus d’évêché. Il avait gouverné pendant deux ans le diocèse d’Assise, sa patrie. Quand il eut donné aux orphelins, aux serfs vagabonds, aux pèlerins malades, son dernier écu, les seigneurs de la région lui cherchèrent querelle ; on l’accusa d’exciter les misérables à la rébellion et les bourgeois à la liberté. On l’avait alors assiégé dans son palais, où il était resté seul, avec trois chanoines, pour se défendre, faute de pouvoir entretenir une garnison épiscopale. On le menaça, à son de trompe, s’il ne se rendait, de l’enfermer dans un couvent, la tête rasée, pour le reste de ses jours ; il avait sur-le-champ ouvert lui-même la porte de sa tour, et était sorti, un bâton blanc à la main ; il avait traversé les rangs de la chevalerie ombrienne, et avait marché dans la poussière du chemin, jusqu’à Rome. Un soir, il s’était jeté aux genoux de Grégoire VII qui, après l’avoir sérieusement averti de veiller à l’avenir sur les écarts de sa théologie, l’avait serré entre ses bras. Depuis ce jour, il était l’hôte du pape et le familier du Latran. Il se regardait lui-même comme une sorte de revenant de l’église primitive, l’église maternelle et pauvre de saint Grégoire le Grand. On le laissait rêver tout seul au temps où les prêtres étaient d’or et les calices de bois ; le pape le consultait souvent pour ses œuvres de charité, mais il lui était défendu de manifester, même tout bas, l’opinion qu’il prêchait volontiers jadis aux petites gens d’Assise, à savoir que Jésus n’était ni comte, ni baron, qu’il ne possédait ni fiefs, ni bourgs, ni châteaux-forts, ni vassaux, et qu’il n’avait même pas une pierre pour reposer sa tête.

Ce fut le tour de Victorien de raconter ses misères. Au seul nom d’Egidius, Joachim fronça le sourcil et leva les mains vers le ciel. Mais quand le jeune homme parla de la croyance du moine sur la fatalité de la damnation, l’évêque s’écria d’une voix retentissante :

— Cet homme a menti. C’est un fou ou un athéiste. Il en est toujours au Dieu méchant des Juifs et n’a jamais lu l’Évangile. Seigneur Jésus ! vous seriez donc mort en vain sur la croix et le sang que vous avez versé goutte à goutte, comme un baptême, sur la tête des fils d’Adam, aurait perdu sa vertu ! La rédemption n’aurait été qu’une moquerie et c’est à Satan que nous devrions bâtir des basiliques. Écoutez, mon enfant, cette histoire que j’ai recueillie moi-même de la bouche de Pierre Damien, moine très saint, aux derniers jours de sa vie, lorsque, retiré dans son ermitage de Ponte-Avellano, non loin d’Assise, il méditait sur les mystères de Dieu. Il l’avait lui-même reçue de Rainaldus, évêque de Cumes. Un prêtre de Rome eut une nuit la vision la plus touchante. Il vit l’âme d’un ami, mort depuis quelques jours, qui lui dit : « Lève-toi et suis-moi. » Ils allèrent tous deux jusqu’à la basilique de Sainte-Cécile. Dans le vestibule de l’église, autour de plusieurs trônes vides, se tenaient sainte Cécile, sainte Agnès, sainte Agathe et une foule de vierges martyres. Bientôt parut la vierge Marie, entourée de saint Pierre, de saint Paul et de David et suivie de beaucoup de saints martyrs. La Vierge, les apôtres et le roi prophète s’assirent sur les trônes. Tout à coup, une pauvre femme, misérablement vêtue, courut se jeter aux genoux de Marie. « Ayez pitié, disait-elle, du patrice Jean qui vient de mourir. » Trois fois, elle répéta ces paroles, et, comme la Vierge ne répondait point, elle ajouta : « Vous me connaissez bien, reine du ciel, je suis cette femme qui mendiait sous le portique de votre basilique Majeure. J’étais couchée, nue et tremblante, sur les pierres du pavé. Jean passa et voyant ma détresse, il jeta son manteau sur mon corps. » Alors la mère de Dieu dit : « L’homme pour qui tu pries avait l’âme chargée de péchés et de crimes ; mais, pour sa grande charité, qu’il soit sauvé. » Et elle ordonna au patrice d’apparaître ; et une troupe de démons traîna jusqu’au trône de Marie Jean, le damné Jean, enchaîné dans des liens de feu. Marie fît un signe, les chaînes tombèrent, et Jean, revêtu d’un corps glorieux, prit place dans le cortège des bienheureux.

« Ceci, mon enfant, poursuivit Joachim, c’est la vérité, la consolation et l’espérance. Un acte de pitié, une larme de pénitence, un élan d’amour, suffisent pour purifier une âme. Voilà notre religion à nous, chrétiens de l’Ombrie, qui voyons marcher parfois, sur les grèves du lac de Pérouse, l’ombre lumineuse de Jésus, telle qu’autrefois les apôtres l’aperçurent au bord de la mer de Galilée. Si jamais une voix s’élève pour prêcher cette foi des premiers jours, c’est de mon humble pays qu’elle partira. Elle résonnera plus haut que les clameurs des moines, plus haut que la parole pontificale du Latran, et le monde, en l’écoutant, tressaillira, croyant à une rédemption nouvelle. Mais, à cette heure, ce qui nous importe, c’est de vous enlever à Egidius. Suivez-moi. »

Et, prenant le jeune homme par la main, il descendit en hâte l’escalier tortueux de la tour. Chemin faisant, il apprit à Victorien les graves événemens des derniers jours. La lutte pour l’autorité suprême sur la chrétienté, engagée depuis si longtemps entre le pape et l’empereur, était arrivée brusquement aux dernières violences. L’empereur Henri, présidant à Worms le concile de l’église allemande, venait de déposer Grégoire VII comme faux pape, faux moine, pape hérétique, démoniaque et impur. Les évêques allemands s’étaient engagés, chacun par écrit, à considérer Grégoire comme antipape et à lui refuser l’obédience canonique. L’église lombarde, décimée par l’excommunication du saint-père, réunie en concile à Pavie, s’était séparée à son tour de la communion de Grégoire. La tunique sans couture se déchirait pour la seconde fois. L’église universelle chancelait, telle qu’un arbre dont la hache aurait coupé l’une après l’autre les racines les plus puissantes. En ce moment, Grégoire tenait, dans l’église de Saint-Sauveur, au Latran, un concile romain avec ses cardinaux et les évêques d’une moitié de l’Italie. L’envoyé de l’empereur, un simple clerc de l’église de Parme, portant l’acte de la déchéance d’Hildebrand, devait comparaître ce jour même devant les pères du Latran.

— Tant d’angoisse, et une guerre si cruelle, murmurait l’évêque d’Assise, parce qu’ils ont oublié une ligne de l’Évangile : « Mon royaume n’est pas de ce monde ! »

Mais il espérait, avec sa simplicité apostolique, que Grégoire VII, dans le tumulte de cette heure formidable, prendrait le loisir de pourvoir à cette très petite chose : l’âme d’un enfant à ranimer et à réjouir.

Ils pénétrèrent dans l’église à une minute solennelle. Le messager impérial, debout en face du pape couvert de la chape cramoisie et entouré du sacré-collège, prononçait la sentence édictée par Henri IV :

« Le roi, mon seigneur, ordonne que tu quittes à l’instant l’église romaine et le siège du bienheureux Pierre. »

Puis, se tournant vers le clergé de Rome, il ajoutait :

— Et tous, mes frères, vous êtes avertis de venir à la Pentecôte en la présence du roi, pour recevoir un pape, puisqu’il est reconnu que celui-ci n’est pas un pape, mais un loup dévorant.

Grégoire demeura impassible. Mais les pères se levèrent brusquement en proférant des menaces. L’évêque de Porto cria : « Qu’on saisisse cet impie ! » Le clerc de Parme, épouvanté, se réfugia au pied du trône. La milice du préfet, épées nues, envahit alors le sanctuaire et s’empara du sacrilège. Grégoire ordonna qu’on le conduisît aux prisons de Rome pour qu’il y fît sa pénitence.

Longtemps arrêtés par la foule houleuse des moines qui encombraient les nefs, Joachim et son protégé parvinrent enfin à se frayer un chemin derrière les bancs du concile et à se glisser tout près de Grégoire. Celui-ci s’était levé à son tour et dans l’église tout d’un coup silencieuse, il prononçait d’une voix frémissante l’anathème contre l’empereur. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il dépouillait Henri de la dignité impériale, lui interdisait le gouvernement du royaume teutonique et la primauté féodale de l’Italie. Il déliait tous les chrétiens du serment de fidélité envers le roi parricide, le déclarait rebelle, hérétique et excommunié.

À ce moment, une voix dit à son oreille :

— C’est une grande œuvre d’abattre un empereur et d’ébranler la chrétienté ; c’est une œuvre meilleure de raffermir une conscience. Ayez pitié de votre Victorien que son maître Egidius prend à Dieu pour le jeter à Satan.

Grégoire se retourna à demi. Il regarda longuement les deux supplians, le jeune garçon éperdu, la face douloureuse, l’évêque irrité et serrant l’enfant entre les plis de son manteau. Il se souvint alors de la nuit tragique dans laquelle il avait tenu ainsi Victorien la tête appuyée sur son cœur. Il comprit le drame que Joachim venait lui dénoncer, l’acte de miséricorde qu’il allait réclamer de sa justice. Un rayon de mansuétude éclaira son front.

— C’est bien, dit-il. Prenez-le, mon ami, et que Dieu me pardonne. D’ailleurs, Egidius a quitté ce matin Rome pour longtemps. Je l’envoie aux évêques de Saxe qui m’aideront à reconquérir l’Allemagne à Jésus-Christ. Moi, je suis plongé, Joachim, dans la fosse aux lions. Vous êtes plus heureux, vous que berce toujours le rêve de l’église antique, mon rêve de jeune moine, que la réalité a dissipé. Je vous donne Victorien ; prodiguez à ce petit le lait et le miel de votre charité.

Joachim s’inclina sous la main du pontife. Puis il poussa doucement son pupille, parmi bien des détours, vers la porte de l’église.

À ce moment, le cardinal archidiacre, debout au pupitre de l’Évangile, lisait d’une voix éclatante le Dictatus papœ, la charte théocratique de Grégoire VII. Des lambeaux de ce manifeste, la plus superbe usurpation qu’un homme ait jamais faite des droits de Dieu sur l’humanité, couraient à travers l’église, par-dessus la rumeur vague de la foule et le vieil évêque s’arrêtait alors, relevait la tête d’un air chagrin, puis reprenait sa marche, en heurtant du coude les moines immobiles, écoutant, comme ravis en extase, la parole pontificale :

« Il y a dans le monde un nom unique, lisait le cardinal, celui du pape.

« Au pape seul tous les princes de la terre doivent baiser les pieds.

« Il a le droit de déposer les empereurs.

« La sentence du pape ne peut être cassée par personne, et seul il peut casser la sentence de tous.

« Il ne peut être jugé par personne.

« Par son ordre et sa permission, il est licite aux sujets d’accuser les princes,

« Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité. »

Quand les deux amis eurent franchi le seuil du Latran, Joachim respira comme s’il sortait d’une fournaise.

En face de la basilique de Saint Jean, le long des murs dorés par les siècles, jusqu’à la petite église de Sainte-Croix de Jérusalem, le désert de Rome souriait alors d’une façon charmante. On était aux derniers jours de février. Déjà l’herbe se réveillait et les mûriers balançaient à la cime de leurs plus hautes branches de fins bourgeons d’un vert très tendre. La lumière blanche d’un soleil de printemps ruisselait sur toutes choses. Les grands plus parasols épars aux alentours de la porte Saint-Jean, caressés par un vent tiède, se mouvaient avec de doux murmures. La mosaïque du pape Léon III, enchâssée dans la muraille de la Scala Santa, toute pétillante d’étincelles, semblait rajeunie., Une foule de passereaux sautillaient et piaulaient dans les arbres et sur les ruines. De blancs flocons de vapeurs nageaient dans l’azur et le rayonnement argenté du ciel parait d’une grâce exquise le visage farouche de la vieille Rome.

L’évêque et son pupille suivirent nonchalamment l’un des nombreux sentiers allant vers Sainte-Marie-Majeure. Les lézards d’un vert d’émeraude s’ébattaient follement sur les débris de temples ou d’aqueducs réchauffés par le soleil. Un troupeau de chèvres, indocile à l’appel d’un petit pâtre à demi nu, aux yeux luisans, bondissait à travers les buissons d’épines ; des écoliers s’égrenaient avec des cris aigus, dans la campagne du Cœlius, tandis que le magister, voyant venir un prélat, s’arrêtait doctement près d’une inscription latine toute bourrée de mousse, à laquelle il ne comprenait rien. Enfin, des hauteurs de l’Esquilin, une bande sonore de jeunes clercs, le bonnet orné de branches de lauriers ou de chênes-verts, descendait vers les deux promeneurs, en psalmodiant l’hymne grecque de l’Hirondelle, la chanson traditionnelle du printemps

« Va-t’en, va-t’en, février, mars te chasse ; sauve-toi, sauve-toi, lévrier, salut à toi, mars !

« Hirondelle, reine hirondelle, hirondelle que j’ai déjà vue aux printemps d’autrefois, salut à toi !

« Salut, paysans, travaillez bien la terre !

« Le monde va ressusciter, tout brillant et tout joyeux.

« Comme les petits des Juifs saluaient le Christ, chantons hosannah ! à Jésus, fils de David, qui vient à nous !

« Et voici le printemps qui s’avance tout fleuri du côté de l’Orient et voici le Sauveur qui est pour le monde entier la lumière et la résurrection. »

Amen ! Amen ! Amen !

Et, quand ils passèrent près de Joachim, ils improvisèrent en latin très libre une dernière strophe :

— Salut encore à toi, évêque d’Assise, évêque qui n’a plus d’église, et qui s’est réfugié, comme l’hirondelle en un jour d’orage, sur le toit de l’Église universelle ! Amen ! Amen !

En ce moment, Victorien et son vieux maître se sentaient parfaitement heureux.

Et, comme l’évêque faisait mine de rebrousser chemin et de retourner vers le noir palais, le jeune garçon lui prit le bras en disant :

— Plus loin encore, toujours plus loin, tant que le ciel sera plein de lumière, tant que la terre sera pleine de chants !

Ils gravirent sans se presser les pentes de l’Esquilin. Joachim eut soin de se détourner de la voie de Sainte-Marie-Majeure et de diriger la promenade vers la porte Saint-Laurent. À mesure qu’ils s’approchaient de celle-ci, il leur parut que toutes sortes de gens s’empressaient de s’y rendre. Les enfans des Monti menaient grand bruit et couraient comme dans l’attente d’un spectacle singulier. Des ruines de Minerva Medica sortaient des groupes de paysans, de vagabonds, de mendians. Au-delà des murs, le campanile de Saint-Laurent sonnait à toute volée. Du côté du Latran, des moines se hâtaient et bientôt on vit s’avancer la chevalerie du Capitole, précédant le cardinal évêque d’Albano, assis sur sa mule et entouré d’un état-major de prélats.

— Messire chanoine, cria Joachim à un gros clerc qui, tout essoufflé, suivait à pied le cortège, de quel saint est-ce aujourd’hui fête à Saint-Laurent, ou quel miracle insigne le vénérable gril vient-il donc d’accomplir ?

— Ni saint, ni miracle, messire évêque, mon bon ami, répondit le chanoine, mais nous courons pour recevoir à la porte du bienheureux martyr la petite-nièce de notre saint-père le pape, Mme Pia, que la comtesse de Toscane a élevée jusqu’à ce jour et que notre saint-père rappelle à lui. La nouvelle de son arrivée à Rome est tombée dans le concile comme du ciel. C’est grand dommage que je n’aie point ma mule, car cette montée au grand soleil est fort pénible. Que d’émotions et de fatigues en un seul jour, messire évêque, mais quel beau jour pour la sainte Église !

Et, tandis que le chanoine reprenait sa course haletante, Joachim disait, tout en marchant, à son compagnon :

— Jadis Hildebrand, très jeune moine, est entré dans Rome tête nue et pieds nus. C’était le fils d’un pauvre chevrier de Soana, une méchante bourgade perdue dans les marais de Toscane. Je suis bien curieux de voir en quel équipage cette petite fille va pénétrer dans la métropole de son grand-oncle, notre seigneur.

Un mouvement de la foule, brusquement ouverte, un profond silence, des bonnets levés, des tonsures inclinées ; puis une claire sonnerie de trompettes sous la voûte, une chevauchée alerte d’armures poudreuses, pages, écuyers, seigneurs, des clercs et des moines à cheval, figures altières chaperonnées de noir ; une file de chaises à porteurs chargées de nonnes et de béguines dont les voiles cachaient mal les mines fatiguées et maussades ; une litière où trônait une abbesse somnolente, au teint fleuri, doucement cahotée par ses quatre porteurs en un demi-rêve de béatitude monacale, enfin, un peu en arrière de tout ce monde, seule, et suivie d’une petite troupe de chevalerie, portée sur une mule blanche drapée de soie pourpre et maintenue à la bride par un écuyer à pied, Mme Pia, petite-nièce et filleule de Grégoire VII.

— C’est une reine, murmura Victorien.

— Une toute petite reine, répondit Joachim, et qui sera comtesse quelque jour, s’il plaît à Dieu ; mais bien gentille et plaisante à regarder, une fleur d’avril que le pape veut attacher aux tristes murailles de notre Latran.

La mule blanche s’arrêta en face de la mule noire du cardinal d’Albano. Les deux cortèges formèrent aussitôt un vaste cercle autour duquel se pressait, toute bourdonnante, la foule bariolée des bonnes gens. Victorien attira l’évêque, que tant de beau monde effarouchait un peu, jusqu’au premier rang, à quelques pas de Pia. Et il contemplait la fillette, si joliment assise en son trône de pourpre, très haute et comme baignée d’une lumière d’or pâle, dans le déclin vermeil de ce soleil si doux qui descendait déjà derrière le Janicule. L’antique porte de Saint-Laurent, flanquée de ses deux tours crénelées et ombragées de grêles cyprès, les grands remparts de Rome, avec leur parure de lierres et au-delà, très loin, les montagnes d’azur, dressées sous le ciel limpide, achevaient un tableau d’une grâce candide, pareil aux scènes mystiques de chevalerie ou de croisade, coloriées sur le vélin des vieux missels.

C’était, en vérité, une exquise petite princesse de conte de fée, cette enfant de onze ans, toute frêle et toute blanche, que la sainte Église accueillait d’une façon si pompeuse au seuil de la ville apostolique. Elle avait les traits délicats et précis à la fois de la race d’Étrurie, berceau de sa famille, le col long et souple, le profil fin, légèrement aigu, d’admirables yeux noirs, un ovale allongé, sous une arcade peu profonde, et, ondoyant à flots sur les épaules et la poitrine, une riche chevelure blonde. De longs cils ombrageaient le regard d’une ombre légère de rêverie, et, sur les lèvres caressantes et faciles au sourire, se jouait une gaîté malicieuse. Le teint, d’une pureté de lis, était animé par l’air vif du voyage. Pia portait, par-dessus sa robe flottante de laine blanche, une courte dalmatique d’hermine, aux manches larges, nouée à la taille par une torsade d’or. Un reliquaire d’or, de ciselure florentine, en forme de médaillon, pendait de son cou jusqu’à la ceinture. Le béret de velours noir, dérangé par les secousses de la mule, s’inclinait tout d’un côté de la tête, prêt à tomber. L’enfant tenait en sa main droite un gros bouquet de cette herbe odorante de Toscane, dont l’arôme se marie si bien au parfum des fleurs de Florence.

Comme elle promenait les yeux, avec une vivacité inquiète d’oiseau, vers le paysage lointain de Rome, vers Sainte-Marie-Majeure ou Saint-Jean-de-Latran, que le soleil couchant couronnait d’une auréole rosée, une voix grave, la voix du révérendissime cardinal, fixa son attention. Elle regarda l’ambassadeur de son grand-oncle qui lui parut très magnifique dans sa simarre de soie rouge, coiffé d’une barrette cramoisie, puis, la mule du noble personnage, empanachée de plumes rouges agitées par la brise du soir. Le cardinal entamait une harangue, non point en langue vulgaire, trop barbare encore et trop pauvre pour saluer la nièce d’un pape, mais en latin massif et dur, le latin des décrétales et des encycliques. Pia n’entendait rien à la harangue, mais s’intéressait de toute sa naïveté d’âme aux gestes amples de l’orateur, à la mélopée pompeuse de sa déclamation, au chant religieux des paroles latines. Elle se crut un instant comme à l’église et fit gentiment le signe de la croix. Toute l’assistance, très recueillie, la bouche béante, semblait émerveillée, bien qu’elle ne vît pas plus clair que Pia dans l’éloquence du cardinal. Tout à coup la jeune fille remarqua une chose digne d’intérêt : la mule du prélat balançait de haut en bas sa tête empanachée de rouge, lentement, d’un air d’approbation courtoise. Pia imagina que seule, dans toute l’assemblée, l’ecclésiastique monture comprenait le latin du légat, et partit, sans aucune confusion, d’un frais éclat de rire. Le cardinal s’arrêta court, les nonnes frémirent, la dame abbesse fit un geste d’effroi, le front des moines se rembrunit, et l’un d’eux dit à demi-voix :

— Fille d’Eve, tête de colombe, langue de vipère !

Mais Pia riait toujours.

Le cardinal, désespérant de renouer le fil d’une période où l’étoile du Matin et la tour de David jouaient un rôle assez compliqué, fit tourner du côté de Rome la malencontreuse mule et donna le signal du départ ; les deux cortèges, gens d’église et gens d’armes, se confondirent en un seul, les trompettes sonnèrent allègrement, l’écuyer reprit la bride de la mule blanche, et Pia passa devant Victorien et l’évêque d’Assise.

Elle salua l’évêque, comme pour lui demander pardon de la faute commise par elle à l’égard du cardinal, puis, souriante encore, elle abaissa ses grands yeux noirs voilés de longs cils sur Victorien.

La dame abbesse, fort agitée, venait de crier halte et toute la troupe s’était arrêtée. La vénérable dame tendait sa bonne figure rose de béate hors de la chaise à porteurs et criait :

— Pia, ma fille, n’oubliez point de réciter la patenôtre des pèlerins à leur entrée dans Rome, où est le tombeau des apôtres Pierre et Paul. De plus, trois Ave et un Confiteor pour le manquement déplorable de tout à l’heure.

— Moi, je l’en absous, murmurait Joachim ; le latin de sa seigneurie était trop mauvais. C’étaient des gâteaux et des fleurs, et non point une homélie qu’il fallait porter en bienvenue à cette enfant.

Pia avait à peine entendu le cri éperdu de sa gouvernante. Elle regardait toujours Victorien, et celui-ci, à son tour, lui souriait. Au moment où la cavalcade reprit sa marche en avant, au son des trompettes et au bruissement lointain de toutes les cloches de Rome, d’un geste amical et mutin, elle jeta au jeune garçon son bouquet embaumé d’herbes florentines.

Et le cortège descendit, enveloppé par le dernier rayon du soleil, la rampe de l’Esquilin.

Victorien demeurait immobile, ému presque jusqu’aux larmes, suivant des yeux la chevelure blonde flottant sur la dalmatique d’hermine, la blanche créature, droite et pure comme le lis, qui venait de traverser l’ombre mélancolique de son adolescence. Quand la chevauchée remonta la côte du Cœlius, la mule blanche parut plus haute encore dans le poudroiement doré du couchant. Puis, tout pâlit et s’effaça peu à peu, les nonnes et les écuyers, le cardinal rouge et les moines noirs, les armures d’acier, les panaches multicolores, l’étendard de Toscane, marqué du lion de Florence, la bannière du saint-siège portant les clés du paradis ; mais Victorien voyait toujours, montant vers la maison de Grégoire VII, une vision blanche. L’évêque d’Assise lui toucha doucement l’épaule.

— Voici le froid du soir, mon fils, il vaut mieux marcher que de prendre la fièvre. Où allons-nous, à cette heure ?

— Au Latran, répondit le jeune homme.

Ils rentrèrent en pleine nuit au palais pontifical. Déjà les cours, les vastes salles et les corridors, si bruyans ce matin-là, avaient repris leur aspect funèbre. Çà et là, les gros cierges de cire jaune, maintenus aux murailles par des bras de fer, tachaient les ténèbres d’une lueur louche. De loin en loin, un moine, portant sa petite lampe, le capuchon rabattu sur les yeux, se glissait sans bruit dans sa cellule. Joachim offrit à son disciple un souper auquel celui-ci fit joyeusement honneur. Un moinillon, attiré par l’odeur du festin, leur apprit alors que le pape, fatigué par les travaux du jour, avait remis au lendemain sa rencontre avec Pia et que la dame abbesse, à peine installée dans le pavillon réservé à sa compagnie féminine, avait demandé un confesseur tout à fait austère, au tribunal de qui la fillette dut s’agenouiller sur-le-champ.

— Il y a des chrétiens si farouches, dit Joachim, qu’ils enverraient à confesse même les petits oiseaux.

Victorien revint à sa pauvre cellule, respirant toujours le bouquet de Pia, dont le parfum le grisait d’une sorte d’allégresse. Et il s’endormit en murmurant la chanson grecque des écoliers et des clercs :

« Hirondelle, reine hirondelle, hirondelle des printemps passés, salut à toi !

« Le printemps fleuri s’avance du côté de l’Orient et voici le Sauveur, qui est pour le monde entier la lumière et la résurrection. Amen ! Amen ! »


EMILE GEBHART.