Autour d’une Tiare/03

Autour d’une Tiare
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 882-930).
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AUTOUR D’UNE TIARE

III.[1]
IDYLLE. — LE NAUFRAGE D’UN PONTIFICAT. — MARIAGE IN EXTREMIS.


VI. — IDYLLE.

La pauvrette attendit longtemps. Grégoire VII prolongea jusqu’à l’automne de 1077 son séjour à Canossa et dans les domaines de la comtesse Mathilde, afin de surveiller de près les allées et venues de l’empereur en Italie et la sourde révolte de l’épiscopat lombard, toujours disposé, depuis un demi-siècle, à élever contre Rome une église indépendante. Des faits très graves, tels que l’élection au mois de mars, par une partie des princes allemands, en présence des légats pontificaux, de l’anti-césar Rodolphe de Souabe, beau-frère d’Henri IV ; des rumeurs inquiétantes propagées par les prêtres schismatiques, annonçant l’exaltation prochaine d’un antipape, le patriarche de Ravenne ou l’archevêque de Milan, tout faisait pressentir à Grégoire une crise où pouvait périr le saint-siège romain. Dans le même temps succombait, au midi napolitain, le dernier débris de l’empire lombard, le seul allié de l’Église contre les Normands, Gisolf, prince de Salerne. Robert Guiscard et ses bons amis, les Sarrasins de Sicile, menaçaient à Rome la primauté temporelle du pontife, tandis que l’Église elle-même et l’intégrité de la foi étaient mises en péril par l’anarchie de l’empire, le schisme inévitable d’une moitié de l’Allemagne et l’apparition d’un faux pape.

Grégoire, troublé par l’appréhension de l’avenir et l’étrange tentation qui l’attirait au-delà des Alpes, vers le cœur même du royaume germanique et de l’église allemande, après avoir longtemps hésité à s’engager en Lombardie, reprit lentement, en septembre, le chemin de sa métropole. À ce moment, Robert entreprenait le siège de Bénévent, fief de l’Église, et lançait des bandes d’aventuriers dans la campagne romaine. Le pape rentra au Latran un soir, hanté par les souvenirs lamentables de la captivité de Léon IX chez les Normands et se demandant de quel point de l’horizon partirait le coup de vent qui emporterait sa tiare.

Victorien n’était point dans l’escorte pontificale. À la dernière étape de sa route sur la voie Émilienne, Grégoire l’avait renvoyé en arrière avec une dépêche pour la comtesse. Dans cette lettre, il priait Mathilde de recevoir jusqu’à nouvel ordre le jeune homme au nombre de ses chevaliers, et de le confier à ses meilleurs capitaines pour la discipline des choses de la guerre.

Pia pleura entre les bras de l’abbesse, qui ne comprenait rien au chagrin de la jeune fille. L’évêque d’Assise s’efforça de la consoler.

— Ma fille, il est fort heureux que le saint-père réponde ainsi à nos espérances et prépare Victorien à la vie chevaleresque. J’avais une crainte secrète, que je vous ai toujours cachée, qu’il n’en fît un homme d’église, peut-être un moine.

— Un moine ! s’écria Pia, s’il devenait moine, moi, je tomberais malade à en mourir.

Joachim sourit, et l’innocente abbesse répliqua :

— En vérité, Pia, vous perdez la tête. L’état monacal est excellent pour le salut. Et pourquoi vous agiter et prendre fièvre, si Victorien entrait en religion, plus que vous ne faites à propos de tant de jeunes seigneurs romains que nous voyons chaque jour se donner au cloître ? Hier encore, le neveu du cardinal d’Ostie revêtait l’habit de Saint-Benoît. Cependant, vous avez chanté et ri toute la journée, et joué avec le chevreuil, sans manifester le plus petit chagrin.

Ce fut au tour de Pia de sourire à travers ses larmes.

Soutenue par les homélies de sa gouvernante et la bonté de Joachim, elle se résigna à la patience. L’abbesse lui répétait, dix fois par jour :

— Votre grand-oncle agit et par le sous l’inspiration du saint-esprit. Ainsi, toutes ses résolutions sont adorables. Sans doute il a pensé que, pour le plus grand bien de l’âme de Victorien et de la vôtre, il était nécessaire d’éloigner l’un de l’autre un garçon de seize ans et une fille de treize, lui en Toscane et vous à Rome. Sept jours de voyage. Bénissez Dieu, Pia, et son saint vicaire.

À cette vue ingénieuse, Pia ne répondait jamais. Elle relevait vivement la tête, ouvrait tout grands ses doux yeux florentins et regardait fixement l’abbesse, avec un visage où la surprise, la curiosité, le dépit enfantin et l’ironie se rencontraient d’une façon très charmante. Alors la bonne dame, entraînée par son goût pour la prédication, dès que l’évêque s’éloignait un peu, s’abandonnait à toutes sortes de considérations doctrinales, éclairées par des exemples fort édifians. Dans ses récits, il n’était point d’entrevue entre jeunes cavaliers et jeunes filles, d’échange de paroles, de pleurs ou de soupirs qui ne fussent interrompus par la chute du tonnerre, l’effondrement d’un château, ou l’intervention de quelque dragon ailé, sentant le soufre d’enfer.

Et Pia, toute songeuse, tourmentée et enchantée par l’attrait d’un mystère, s’en allait errante dans les jardins ou le long des corridors du Latran. Une pensée, toujours la même, s’éveillait en cette tête blonde. Un jour, l’abbesse, en veine de belle humeur, avait conté, avec une singulière chaleur de paroles, l’histoire du jeune seigneur aux cheveux bouclés, dont la bonne mine l’avait troublée jadis, sous le pontificat de Grégoire VI. Pia n’avait point perdu un mot de ce naïf roman. Victorien, lui aussi, n’était-il point de haute naissance, de mine gracieuse et d’esprit aimable ? N’avait-il point sa légende d’héroïsme, avantage dont l’autre avait manqué, car il s’était fait clerc, pour éviter les ennuis de la guerre ? Et, puisque le pape retenait, loin de Rome, le fils de Cencius, c’est qu’il ne voyait plus en lui un simple ami, le frère d’adoption de sa petite-nièce. On l’écartait de Pia, non qu’il fût pervers ou déplaisant, mais pour le charme même de sa personne. Ce proscrit lui semblait d’autant plus digne de tendresse que le grand-oncle, inspiré par le saint-esprit, le jugeait plus dangereux. Quant au danger même de sa présence, la fillette n’y voyait plus très clair. Sûrement, on craignait qu’il ne l’enlevât, par une nuit d’orage, et ne l’emportât en quelque manoir très vieux, sur une pointe de l’Apennin, ou même dans la fameuse tour de son château patrimonial, au bord du Tibre, la tour du pape Grégoire. Et elle frémissait délicieusement en songeant à cette fuite éperdue dans les rues sinistres de Rome ou à travers la campagne, à la lueur des éclairs. Puis, elle réfléchissait avec sagesse, ainsi qu’il convenait à une petite Toscane, que l’aventure peinerait beaucoup le pape, l’évêque et l’abbesse, que d’ailleurs toutes ces tours et toutes ces forteresses seigneuriales étaient des séjours mélancoliques, peuplés de rats et de chauves-souris ; enfin, qu’il serait difficile à Victorien d’enlever sur son cheval Fulvo en même temps qu’elle-même. Le mieux était donc que le jeune chevalier revînt le plus tôt possible de Florence ou de Modène et qu’il se contentât de la réjouir par la musique de sa voix et la douceur de son regard, ainsi qu’au bon temps d’autrefois, assis à ses pieds, en hiver, près du brasero de Joachim, en été, à l’ombre des platanes ou des lauriers du Latran.

Une fois, elle eut le courage d’interroger son oncle. Celui ci répondit, avec une onction parfaite :

— Pia, notre destinée à tous est le secret de Dieu. J’ignore, mon enfant, ce que Notre-Seigneur a résolu pour Victorien. Il nous reviendra dès que le ciel le permettra.

Alors Pia laissa toute espérance. Elle ne parla plus de son ami, même à l’évêque. Elle ne rêva plus d’enlèvement nocturne, mais de batailles lointaines, dans les neiges de Germanie, de sièges de sept années autour de citadelles hérissées de tours, de courses folles des galères chrétiennes, soulevées par la tempête, sur les mers sarrasines, de naufrages contre les rochers de Rhodes ou de Jaffa et de l’éternel esclavage des captifs dans les palais des princes païens, au fond d’immenses jardins plantés de palmiers.

Elle languit ainsi, silencieusement, jusqu’au printemps.

Un jour, comme elle avait accompagné Joachim sur une terrasse du Latran, après avoir contemplé la ligne bleue de la mer, à l’horizon, elle dit tout à coup, en appuyant sa petite main sur le bras de l’évêque :

— N’est-il pas vrai, messire, que jamais, jamais Victorien ne renoncera à sa foi pour embrasser la religion de son maître idolâtre ?

Le vieillard, étonné par l’étrange question, regarda l’enfant. Pour la première fois, il observa la pâleur de son visage, la fièvre et la lassitude des yeux de Pia.

— Quelle fantaisie triste votre abbesse vous a-t-elle donc inspirée, ma fille ? Quel songe extravagant vous a-t-elle encore raconté ?

— Ce n’est point l’abbesse, mon père, et ce n’est point un songe, mais une douleur bien grande qui est en mon cœur. N’aura-t-on point pitié de ma peine et Victorien m’est-il ravi pour toujours ?

Joachim n’avait jamais été un confesseur très subtil ; mais la candeur de sa pupille lui servait de lumière et, après quelques minutes de confidences, il devina le sentiment qui échappait encore à la conscience de Pia.

— Ceci, dit-il en lui-même, est fort grave. Le pape et moi nous devions le prévoir. Mais Dieu a voulu qu’il en fût ainsi.

Puis, élevant la voix :

— Je vais descendre chez le saint-père. Ma pauvre Pia, je puis tout perdre ou tout sauver en un clin d’œil. Que votre ange gardien m’assiste !

Par bonheur, le pape, ce matin-là, se trouvait plein d’allégresse. Jordan, fils de Richard, prince de Capoue, avait forcé Robert Guiscard à lever le siège de Bénévent, et soulevait contre les Normands l’Apulie et la Calabre. Le rusé Robert et le politique Grégoire, mettant d’accord leurs intérêts, allaient se rapprocher l’un de l’autre, le pape bénissant l’œuvre du chevalier d’aventure, et celui-ci abritant l’église romaine sous son bouclier.

L’évêque entra, fort ému, dans l’oratoire pontifical. Il vit que le maître avait la figure joyeuse et reprit courage. Et, comme il ignorait l’art de la diplomatie :

— Je viens, dit-il, pour implorer de votre béatitude le retour de mon disciple Victorien, que vous m’avez donné solennellement en séance du dernier concile.

Et il cita les propres paroles de Grégoire :

— Je vous donne Victorien, prodiguez à ce petit le fait et le miel de votre charité.

— Ainsi soit-il, répondit le pape. Mais ce n’est point pour vous seul, mon ami, que vous souhaitez le rappel de ce jeune homme ?

— Non, mon seigneur. Pia l’attend aussi, et je crains, si l’exil se prolonge encore…

— Mais ce n’est point un exil, interrompit avec quelque impatience le pontife ; dans quelques mois, l’éducation guerrière de Victorien sera achevée et vous le reverrez à Rome, où j’aurai peut-être bientôt besoin de soldats dévoués jusqu’au martyre. Laissez-donc courir l’imagination de cette petite fille.

— Une jeune fille demain, répliqua l’imprudent évêque d’Assise.

Un rapide nuage assombrit le front du pape. Il garda quelque temps le silence, la tête penchée en avant et tournant entre ses doigts la croix pectorale. Joachim pensa que sa prière était repoussée.

— Oui, une jeune fille, dit à demi-voix Grégoire, et d’une merveilleuse tentation pour un adolescent issu de cette race violente des barons de Rome. Or, j’ai devant Dieu la charge de ces deux âmes.

— Je réponds de leur pureté sur mon salut au paradis, s’écria le bon Joachim.

— N’engagez pas légèrement votre salut, mon ami. Moi qui suis un vieux moine, je crois encore au démon et à sa malice. Mais priez Dieu qu’il vous accorde la vigilance nécessaire pour un avenir prochain. Je vous rends votre élève. Que Pia cesse de souffrir. Il reviendra pour les fêtes de la Pentecôte. Je les confie de nouveau tous deux, non plus à votre charité seule, mais aussi à votre austérité.

L’évêque remonta d’un pas victorieux dans sa tour. Pia devina, à l’air heureux de son visage, qu’il avait triomphé des scrupules du pape et, bien que l’abbesse fût présente, sauta au cou de son père spirituel.

On entrait, en ce moment, dans la semaine sainte. Joachim compta les jours allant jusqu’à la Pentecôte.

— Il est fâcheux, dit-il, que les langues de feu ne soient pas descendues sur le front des apôtres dès le lendemain de la résurrection, et que la Pentecôte ne tombe pas au dimanche de Quasimodo.

L’abbesse, scandalisée, fit le signe de la croix.

— Plus fâcheux encore, murmura-t-elle, que ces langues ne descendent plus sur la tête de certains évêques !

Amen ! ajouta Joachim, qui avait entendu.

Un caprice de la grande comtesse retarda cependant encore de quelques jours le voyage du jeune baron. Elle voulut qu’il figurât aux tournois célébrés à Lucques, à Pistoja et à Pise, par la noblesse de Toscane. Victorien, aussitôt libre, prit, en doublant les étapes, la route de Rome. Le 29 juin, vers midi, il traversait, suivi de deux écuyers, le pont fortifié de la route de Florence, en vue de la porte du Peuple.

Cette région du Tibre, que le Poussin a préférée à tout autre, est d’une beauté sauvage. Le fleuve, profondément encaissé entre des rives sablonneuses, couvertes de saules, trace, à cet endroit, une courbe immense qui va des collines de l’Acqua acetosa aux hauteurs boisées de la villa Madame. Un épais rideau de grands roseaux et le rempart de rochers revêtus de verdure qui se prolonge jusqu’à la villa Borghèse cachaient alors la vue de Rome. À l’orient, le cirque des montagnes nues de la Sabine, d’un azur clair, entremêlé de larges taches fauves, montagnes désolées où, çà et là, quelques points blancs, un groupe de masures, la figure vague d’un monastère, révèlent seuls la présence de l’homme.

C’était la fête des saints Pierre et Paul. Le pape célébrait la messe dans la basilique de Saint-Paul-hors-les-murs, au côté opposé de la ville. Rome entière s’était portée sur le chemin du cortège pontifical. Pas un pâtre ne cheminait dans le silence de la voie Flaminienne. À l’ombre de la tour dressée en tête du pont, sur la rive droite du Tibre, un pèlerin dormait, dans la guenille de son manteau. Et, de toutes parts, dans la campagne déserte, l’aigre chanson des cigales accompagnait en cadence le galop rythmé des chevaux sur les dalles de la voie consulaire, toute ruisselante de lumière blanche, au soleil de midi.

Comme il atteignait le milieu du pont, Victorien découvrit, à sa gauche, le long de la rive opposée, deux personnes montées sur des mules et suivies d’un âne tiré à la bride par un enfant, un cavalier en robe violette et une jeune femme voilée de blanc. Les promeneurs avaient dû sortir de la ville par la porte Majeure ou la porte Saint-Laurent et se dirigeaient hâtivement vers le pont. Victorien arrêta son cheval et, tout à coup, sentit son cœur battre bien fort. Il avait reconnu, flottant au grand soleil, la chevelure d’or de Pia. En même temps, la mule du personnage violet s’arrêtait net, tournée du côté du Tibre et marquait la ferme volonté de contempler longtemps les eaux blondes du fleuve.

— Vive Dieu ! ce sont mes bien-aimés, s’écria le jeune homme ; mais la monture de Joachim prend là-bas le Tibre pour le Jourdain. En avant !

Et, ordonnant à ses écuyers de chevaucher vers le Latran sans plus s’occuper de leur maître, il piqua des deux du côté des voyageurs.

Pia marchait toujours, oubliant le pauvre évêque, et bientôt les deux jeunes gens se rejoignirent à la lisière de la forêt de roseaux. Victorien sauta allègrement à terre et baisa la main droite de Pia. Puis, ils se regardèrent avec une tendresse timide, comme surpris de s’être rencontrés soudainement et presque confus de la solitude où ils se trouvaient si près l’un de l’autre.

Dix-huit mois d’absence avaient bien changé ces deux enfans. Victorien, le petit Gracque de la nuit de Noël, avait pris la robe virile. Le page charmant avait fait place au jeune patricien confiant en son épée sans tache. Il avait gardé, des scènes de Canossa, une ombre de tristesse qui tempérait heureusement la fierté du front et le trait impérieux de la bouche romaine. Un très fin duvet fleurissait sur ses joues dorées par le grand air et le soleil.

Pia touchait à l’adolescence. Elle était en cet âge indécis, d’une grâce sans pareille, où la jeune fille se laisse pressentir sous les formes encore grêles de l’enfance, bouton de fleur précieuse que la prochaine aurore verra lentement éclore à demi. La fillette espiègle qui, jadis, coupait d’un frais éclat de rire la harangue du cardinal chancelier de l’Église, devait aux candides angoisses de son cœur la gravité virginale de sa figure légèrement pâlie, la langueur de ses grands yeux noirs moins animés qu’autrefois d’insouciante gaîté. Deux grosses larmes brillaient entre ses longs cils, mais déjà sa bouche s’épanouissait pour sourire au bonheur renaissant.

— Cher Victorien ! dit-elle tout bas, comme en un rêve ; puis, elle se tut en face de son jeune seigneur.

Après une minute de contemplation muette, Victorien essaya de sortir d’embarras et de commencer le dialogue.

— Et Fulvo, dit-il, non, je veux dire notre vénérable abbesse ?..

— Ah ! Fulvo, répondit Pia, il est dans sa maison de campagne, au fond du parc, dans les vieux murs de mon oncle. Et notre bonne dame a couru, avec son psautier, à Saint-Paul, pour voir officier le pape, à la messe des saints apôtres ; mais tous les deux se portent très bien, et aussi mon oncle.

La première, elle revenait à la familiarité du temps passé. Elle rejeta en arrière son voile de soie transparente et pencha son visage vers le visage de Victorien :

— Si vous saviez combien votre éloignement m’a fait de mal ! Mais, depuis la semaine sainte, je me trouve heureuse. Voici trois jours que nous venons ici chaque matin, le seigneur évêque et moi, pour vous attendre au passage du Tibre. L’âne qui nous suit porte les provisions. On déjeune sous les arbres. Aujourd’hui, ce sera, entre nous trois, une fête plus belle que chez les apôtres.

— Si nous allions au secours de Joachim ? dit le jeune baron. Je vois que le petit guide de votre âne a beau secouer la bride de la pieuse mule, la bête demeure inébranlable.

L’évêque, impatient d’embrasser son pupille, mettait pied à terre, opération qui décida l’ingénieuse monture à marcher gravement au bord du Tibre, tout en goûtant çà et là aux touffes d’herbe assaisonnées de thym.

— Mon pauvre enfant ! cria-t-il de loin, que vous avez tardé ! Que Dieu soit béni pour votre retour !

Il le serrait entre ses bras et pleurait.

— Le beau chevalier, Pia, ma fille ! mais elle aussi, Victorien, elle a grandi tout en vous attendant. Une petite madone blonde, aux yeux noirs. Descendez de votre mule, Pia, afin qu’il voie mieux combien vous êtes gracieuse. Victorien, aidez Pia à descendre.

Elle appuya son petit pied dans la main du jeune homme et sauta à terre avec la prestesse d’une hirondelle. La chevelure, tout d’un coup déployée, enveloppa la face de l’écuyer d’une caresse odorante.

— Maintenant, à table, dit l’évêque. Je récite d’avance le Benedicite.

L’âne chargé des provisions, mettant à profit les cérémonies de la mule papale, était parti pour ses affaires, d’un air arrogant, à travers les roseaux. Il fallut du temps pour le ramener. Enfin, on put étendre sur l’herbe la nappe de fin brodée de fleurs rouges aux formes hiératiques et, à l’ombre d’un hêtre, les trois amis s’assirent autour du festin, un rôti d’agneau froid, un gâteau d’amandes et des confitures sèches du Levant. Il y avait un flacon d’Orvieto, couleur de topaze. Mais il manquait un verre. L’évêque avait sa coupe de cristal et Pia sa petite timbale de vermeil.

— Nous boirons ensemble, dit-elle à Victorien.

Quand elle eut goûté la première au vin d’or, il prit le calice ciselé et le vida d’une main qui tremblait un peu.

Dans la profondeur de la campagne, les cigales, ivres de soleil, chantaient leur antienne stridente. De l’autre côté du fleuve, en face des convives, sous la tour démantelée qui regarde, du haut de son rocher, l’Acqua acetosa, un taureau noir, aux cornes courbées en croissant, s’était accroupi majestueusement, solitaire, pareil à un dieu d’Egypte. Un bourdonnement vague, apporté par le vent du midi, la voix lointaine de toutes les cloches de Rome sonnant pour le Te Deum pontifical, à Saint-Paul, courait dans les roseaux du Tibre, et le fleuve sacré répondait par le frémissement de son courant terrible, glissant comme un soupir étrange parmi les saules.

Les heures s’écoulaient, rapides et bienheureuses. Victorien dut raconter toute sa vie, depuis son départ, à la Noël de 1076 ; quand il arriva aux scènes de Canossa, Joachim fit des yeux, un signe à Fia, qui interrompit le récit :

— Non, Victorien, ne parlez pas de ce triste château, où la neige tombait sur les épaules de ce malheureux empereur, où tout était si noir et si froid. Parlons plutôt de Soana et des belles choses de chevalerie, à la cour de la comtesse.

Elle fit alors mille questions sur la mine des gens de Soana, la masure paternelle de son oncle, le seigneur de la ville et son palais ; sur un vieil aveugle qui chantait des complaintes à la porte de l’église sur une statue de saint Pierre, debout au milieu du pont de la Fiora, et qui avait perdu, grâce aux frondes de quelques mauvais garnemens, son nez, la moitié de sa barbe, et les clés du paradis. Puis, montrant le cheval du jeune homme :

— Est-ce là votre cheval de bataille ? C’est grand dommage que mon oncle n’aime point les tournois et les joutes seigneuriales, et ne lasse sortir sa cavalerie que pour les processions.

Vers le soir, quand la chaleur du jour se fut tempérée, Joachim proposa de reprendre, au petit pas des montures, le chemin du palais, en côtoyant les remparts, jusqu’à la porte Majeure. Mais il fallut d’abord retrouver le jeune ânier, qui cherchait des nids dans les buissons du Tibre. Le crépuscule si court de Rome surprit les promeneurs aux approches de Saint-Laurent. La nuit était bien close quand ils atteignirent la place du Latran. Le pape, de son côté, s’était fort attardé chez les moines de Saint-Paul, qu’il surveillait de près. Il avait voulu voir de ses yeux les comptes de l’abbaye et confesser quelques novices. Il remontait la côte du Cœlius, du Colisée à Saint-Jean, à la clarté des torches. Les cardinaux, drapés de pourpre, faisaient cortège à la litière de Grégoire, assis sur leurs mules blanches. Le peuple avait allumé des feux de joie, en l’honneur des deux apôtres, dans l’arène de l’amphithéâtre, dont les arcades flamboyaient au fond du tableau.

La petite caravane s’arrêta pour jouir de ce spectacle imposant, et pénétra dans le palais, dont le principal pont-levis était relevé à cette heure, sur les pas du pontife. Mais Joachim eut soin de ne s’avancer qu’à une certaine distance, et dans l’ombre.

— Si le saint-père nous remarquait tous les trois, dit-il, hors de sa maison, à l’air un peu frais des nuits de Rome, il s’inquiéterait pour Pia et pour moi. Car voici la saison des fièvres.

Le lendemain, Victorien s’agenouilla aux pieds de Grégoire.

— C’est maintenant, mon fils, dit celui-ci, que vous êtes véritablement le chevalier de l’Église. L’occasion est prochaine où votre bras défendra l’honneur et les droits du saint-siège. Je vous délègue à un poste de confiance. Vous êtes lieutenant du gouverneur de ma bonne forteresse, le château Saint-Ange.

Victorien s’inclina, comme pour remercier le pape, mais il ne doutait point qu’un nouvel exil ne commençât pour lui, un exil dans une prison d’État.

Grégoire continua, à la grande surprise du jeune homme :

— Mais je ne veux pas vous arracher à votre vie d’autrefois, qui était douce. Le dimanche, vous remplirez, en ma basilique du Latran, vos devoirs de chrétien. Trois jours par semaine, pendant trois heures, vous reprendrez, avec messire Joachim, l’étude des saintes lettres. Mme Pia assistera, s’il lui plaît, à ces entretiens. Votre logis est prêt au Saint-Ange. Vous l’occuperez dès ce soir. Chaque dimanche, vous commanderez la garde pontificale à la droite de mon maître-autel de Saint-Jean-de-Latran.

Et, comme le jeune capitaine se retirait :

— Victorien, dit le pape, ne savez-vous rien de votre père ?

— Point de nouvelles, mon seigneur.

— On me le dénonce comme l’un des familiers de Guibert, patriarche de Ravenne, et, avec lui, son maudit prêtre magicien, Déodat. Ils vont de l’empereur sacrilège à l’évêque superbe, qui aspire à me chasser hors de la chaire de Pierre. Puissent votre loyauté et votre sagesse, mon fils, détourner un jour la colère de Dieu de la tête de Cencius !

Il fallut donc, pour obéir au programme pontifical, renoncer aux longues chevauchées d’après-midi dans la campagne romaine. Joachim résolut de tenir école dans les jardins du palais jusqu’à la fin de la belle saison. Jamais Grégoire ne mettait les pieds dans ce grand parc, témoin de si extraordinaires bacchanales, à l’époque des papes de Tusculum. Jamais on n’y rencontrait la cagoule d’un moine. L’abbesse elle-même ne s’y risquait qu’en tremblant. Elle redoutait les scorpions et les couleuvres, les fourmis rouges et les guêpes, le cri rauque des chats-huans, et, par-dessus tout, le mystère des fouillées profondes, sous le ciel éclatant de l’été.

— Nous serons là, dit l’évêque, maîtres de nous et joyeux comme nos premiers parens dans le paradis terrestre !

Ces jardins partaient de la haute enceinte du palais en une pente très rapide, limités, du côté de la campagne, par les vieux remparts, du côté de la ville, par une file de couvens, tels que les Quatre Saints, Saint-Jean-le-Rond et les Camaldules ; ils descendaient jus- qu’aux environs de la porte Latine, aujourd’hui murée. Depuis plus de trente ans, la nature y avait repris tous ses droits. Les arbres, les buissons, les ronces et les fleurs y avaient pullulé avec la fantaisie féconde du désert. Toutes sortes de bêtes timides y vivaient en une admirable quiétude, des lièvres, des perdrix, des écureuils. Chaque printemps, il y revenait une nuée d’hirondelles, dont les nids séculaires étaient accrochés sous les arceaux des remparts, ombragés par des lierres énormes. Il n’était point de trou enfumé dans la brique des murailles qui n’eût sa famille de hiboux ; point un tronc d’arbre brisé par la foudre qui n’offrît un asile aux abeilles. L’alouette y chantait à l’aube, le rouge-gorge, la fauvette et le pinson tout du long du jour, le rossignol toute la nuit. Dès le milieu de l’automne, les canards sauvages et les sarcelles y prenaient leurs ébats dans une mare qui avait été jadis un petit lac élégant et l’hiver, quand la neige recouvrait la terre, les corbeaux y formaient de noires processions, à l’heure inquiétante du crépuscule.

Bien des légendes rendaient les jardins de l’Église à la fois effrayans et sacrés. C’étaient des histoires que les petits moines se chuchotaient à l’oreille avec d’agréables frissons. Les nuits y étaient certainement terribles et le plein jour n’y était point très sûr. Les souvenirs formidables de la papauté féodale y revivaient en visions dont la pensée seule glaçait le sang. Là, dans l’octave des morts, tous les papes damnés comparaissaient en présence d’un concile formé par les cardinaux et les évêques qu’ils avaient étranglés ou fait mourir de misère au fond des puits du Saint-Ange. Ils étaient accusés par leurs victimes, jugés et condamnés à des tortures chaque année plus cruelles. Une haute figure voilée de noir, dont aucun témoin n’avait entrevu les traits, présidait cette assemblée de fantômes. Chacun d’eux portait le témoignage de sa mort : les uns, avec un couteau planté dans la gorge ou dans le cœur ; d’autres, mutilés et n’ayant plus visage humain ; d’autres, défigurés et livides, les yeux troubles et fixes, la chevelure souillée par les fanges du Tibre. Ils se tenaient assis en hémicycle, la mitre blanche sur le front, couverts de leurs chapes violettes, immobiles. Quant au pape voilé, tout en deuil, qui siégeait sur le trône, personne ne le nommait avec certitude. Était-ce saint Pierre, saint Grégoire le Grand, ou Formose ? Les moinillons qui se piquaient d’astrologie ou d’alchimie penchaient pour le pape Gerbert, les ascètes croyaient, mais n’osaient le dire tout haut, que c’était Notre-Seigneur Jésus qui, dans ces nuits lugubres, évoquait devant sa face l’abomination de ses vicaires.

Il y avait cependant des choses plus terrifiantes encore dans ces jardins du Latran. Les nuits d’été y voyaient des apparitions plus dangereuses pour les âmes, au récit desquelles les jeunes clercs ouvraient de grands yeux, puis s’en allaient rêver douloureusement au fond de leurs cellules. Là, sous le dôme odorant des lauriers-roses et des tilleuls, parmi les myrtes, les jasmins et les lis, à la lueur bleuâtre des étoiles, les grandes courtisanes qui, au Xe siècle, avaient possédé les sceaux de l’Église et revêtu leurs mignons de la pourpre papale, Théodora et ses deux filles, Théodora la jeune et Marozia, tenaient leur cour et renouvelaient en de muettes orgies la fête satanique de leur règne. Un silence mortel enveloppait alors les jardins ; de tièdes haleines filaient à travers les branches fleuries ; les roses, immobiles sur leurs tiges, s’effeuillaient tout à coup comme sous un souffle d’orage, et leur arôme enivrant montait jusqu’aux tours du Latran et berçait les moines de songes impurs. Si quelque rayon de lune coulait entre les arbres, on pouvait voir de blanches poitrines, d’orgueilleuses figures pâles aux yeux étincelans, et des cardinaux de seize ans pâmés de plaisir sur des couches de violettes. Et jamais le rossignol ne chantait d’une voix plus suave son éternel cantique des cantiques.

Joachim acceptait à demi cette révélation maudite du passé de l’Église dans le parc pontifical ; mais il la cachait à Pia, et d’ailleurs il croyait que tous les prestiges du démon perdent leur charme sur les âmes chastes. Pour les deux jeunes gens, le jardin du pape semblait un véritable Éden, une calme retraite réservée à leurs jeux, une forêt vierge où ils cheminaient libres, loin de tout regard sévère.

Joachim n’avait point la passion de l’exégèse. Quand, assis à l’ombre des murailles du palais, il avait expliqué à Victorien deux pages de l’Évangile ou des pères, il fermait bientôt le livre, regardait vers la mer de verdure et disait :

— Je vois là-bas Pia, dans l’avenue de cyprès, en robe blanche, avec son chevreuil. Allons à sa rencontre, mon ami.

On errait alors à travers les buissons touffus, dans les petits bois de chênes verts et de buis qui s’étaient formés çà et là, au hasard du soleil et du vent. La promenade avait commencé gravement. Victorien, en présence de l’évêque, ressentait encore la timidité qu’il avait éprouvée au jour de la rencontre sur les bords du Tibre. Il appelait Pia « madame, » et celle-ci, un peu moqueuse, lui répondait : « messire. » Le chevalier parlait du château Saint-Ange, du capitaine Annibali, gouverneur de la forteresse, des souterrains humides où languissaient plusieurs hérétiques impénitens. Pia faisait mine de ne point écouter, s’éloignait à droite, à gauche, cherchant dans l’herbe des fraises sauvages ou des trèfles à quatre feuilles. On s’approchait ainsi doucement de quelque nid d’hirondelles ou d’une tanière de ces petites chouettes aux yeux d’un jaune d’ambre dont se servent à Rome les chasseurs pour attirer les alouettes. Joachim s’arrêtait, la tête en l’air, la bouche épanouie, comme s’il retrouvait une famille d’amis longtemps perdue. À ce moment, Fulvo, obéissant à un signe de sa maîtresse, s’élançait d’un bond violent dans les halliers et fuyait avec fracas. Pia courait à sa poursuite. Victorien regardait l’évêque, comme pour lui dire :

— Laissez-moi partir.

— Allez, répondait le prélat, mais revenez bientôt. Vous n’avez que deux heures. Moi, je demeure ici, dans la société de ces oiseaux, car mes jambes sont trop lentes pour votre chevreuil. Vous êtes certain de m’y retrouver.

Ils le retrouvaient toujours. Il avait attendu patiemment, tout en lisant son bréviaire. Eux, n’avaient point couru très loin, car le chevreuil, admirablement dressé par une fée, avait bientôt rebroussé chemin, pour caresser de sa fine tête fauve le bras de Victorien. Ils repartaient alors à la découverte, après avoir averti un merle, campé dans un certain bouquet de peupliers, qui, très vite apprivoisé, les suivait en sifflant et sautillant de branche en branche. Il y avait des fourrés presque impénétrables, hantés par les écureuils, où ils s’aventuraient, Pia, conduite à la main par Victorien. Sa chevelure s’embrouillait parfois dans les églantiers chargés de guirlandes de liserons.

— Me voici encore, disait-elle, comme les princesses des contes de l’abbesse, enchantées dans les bois, et j’attends qu’un vieux magicien vienne me délivrer. Ou bien un jeune, s’il plaît à Dieu.

Et le magicien détachait, sans trop se presser, la petite reine blonde du buisson d’épines. Elle sortait de ce mauvais pas, rieuse, emportant dans ses cheveux des clochettes d’azur.

Ils aimaient surtout les coins de prairies étoilées de fleurs vermeilles et de blanches marguerites, où butinaient et bourdonnaient les abeilles. Ils s’asseyaient alors dans l’herbe épaisse et prêtaient l’oreille à la musique aérienne des ruches. Les lièvres du Latran, qui, de père en fils, avaient perdu depuis si longtemps la notion du chien de chasse, folâtraient volontiers tout autour de ces visiteurs inoffensifs, dont ils surveillaient, d’un œil oblique, les moindres mouvemens. Les plus vieux faisaient encore de prudens détours, afin d’éviter un voisinage trop intime ; les plus petits, plus confians, se risquaient presque jusqu’à la main de Pia, les oreilles tendues en avant, le museau frémissant, prêts à fuir à la moindre alarme. Peu à peu, les passereaux, que le sifflet du merle familier semblait rallier de toutes parts, accouraient par petites bandes de familles ou de quartiers, se posaient sur les buissons, échangeaient de jolis gazouillemens de bienvenue, et, pourvu que Fulvo consentit à ne les point effaroucher, voletaient bientôt en cercles rapides au-dessus des têtes des deux adolescens. Une tribu de rouges-gorges se distingua très vite par sa cordialité : ils s’assemblaient dans les branches de l’arbre le plus prochain, agitaient leurs personnes affairées, battaient des ailes, donnant chacun sa chanson rustique et bousculant son voisin. Ils attendaient, avec des regards aigus, que la jeune fille fît un geste qui leur était cher : elle montrait une poignée de graines de chanvre ou de millet, et le tourbillon de plumes fondait, plus rapide qu’une flèche, sur sa petite main blanche. Joachim expliquait ainsi cette douceur de mœurs du rouge-gorge :

— Ils chantaient, dès l’aurore, au bord du toit de mousse d’Évandre, roi du Latium, afin de l’égayer. Car il est certain que les oiseaux dont parle Virgile étaient des rouges-gorges. Leur art musical est tout champêtre. Mais leur cœur est excellent.

Quelquefois, le couple errant, grimpait, par quelque arcade à demi effondrée, jusqu’à la crête du rempart de Rome. La campagne lumineuse s’étendait, comme endormie d’un grand sommeil, et les montagnes bleues veillaient là-bas solennellement sur la sérénité de toutes choses. Ils recherchaient du regard les lieux témoins de leurs courses enfantines, les plateaux verdoyans de la voie Latine et les tombeaux antiques de la voie Appia. Ils évoquaient mille souvenirs aimables, parlaient beaucoup du passé et rarement de l’avenir. Seulement, par la façon vague dont ils découvraient l’un à l’autre leurs souhaits ou leurs espérances, il paraissait toujours que leurs destinées devaient demeurer confondues pour la vie, jusqu’à la fin. La pensée d’être séparés pour ne plus se revoir jamais ne leur venait point à l’esprit. Victorien n’osait, Pia ne savait encore révéler plus clairement le secret que chacun nourrissait au fond de son cœur.

Un jour d’automne, du haut de ce poste vertigineux où ils se trouvaient plus isolés encore que dans les bosquets sauvages du jardin, ils aperçurent, au pied même du rempart, dans l’un des coudes si nombreux que l’on rencontre entre la porte Saint-Jean et la porte Saint-Sébastien, une troupe singulière d’aspect, en train d’établir un campement. Des hommes à la face presque noire, aux cheveux crépus, riant d’un air féroce, avec des gestes graves, de vieilles femmes véritablement hideuses, une jeune fille au teint bronzé, coiffée d’un turban de soie pourpre piquée de monnaies d’or, des enfans nus, couchés dans la poussière du chemin, un grand chien roux, le nez entre ses pattes, autour duquel rôdait un chat couleur d’ébène, d’une maigreur inouïe, puis, une batterie de cuisine très bizarre, bonne pour l’alchimie, le faux monnayage et la magie.

— Des sorciers, s’écria Pia, avec un mouvement de peur.

— Des gens d’Egypte, dit Victorien, ils viennent du fond de l’Asie, plus loin que de Jérusalem, par la Sicile, où les Arabes païens les accueillent. Ils connaissent de grands mystères, jettent des sorts à leurs ennemis et lisent les choses futures dans les lignes de la main.

— N’est-ce point mal de les interroger, mon ami ?

À cette difficulté d’ordre théologique, le jeune homme réfléchit un instant.

— Notre seigneur Joachim peut seul nous éclairer. Désirez-vous consulter ces Égyptiens, Pia ?

— Peut-être, répondit-elle.

L’évêque, consulté sur-le-champ, fit d’abord la mine d’un homme embarrassé.

— Oui et non, dit-il. En tout cas, un très petit péché, selon moi. D’autres seraient plus timorés. Je ne crois pas ces gens-là bien dangereux, ni affiliés au diable. Ils sont trop pauvres et trop gueux pour être des familiers de Satan. J’en ai connu beaucoup, autrefois, dans mon diocèse. Je leur envoyais du pain et du vin, et du bois en hiver, et je défendais aux enfans d’Assise de les lapider du haut des murs. Tenez-vous sérieusement à l’aventure, Pia ?

Elle hésitait à répondre. Mais son silence en disait long.

— Eh bien ! nous irons demain, qui est jour de dimanche, nous promener à pied sous les remparts.

Ils sortirent le lendemain, après vêpres, par la porte Saint-Jean. Ce jour-là, les Romains se rendaient en foule dans la campagne, pour célébrer des fêtes de vendanges. Mais le long des murs la solitude était complète. Au bout d’un quart d’heure de marche, les trois amis arrivèrent au campement des bohémiens.

Le chien roux aboya, le chat noir se mit sur la défensive, le dos en arche de pont, les hommes jetèrent du côté des nouveaux-venus des regards de méfiance, les vieilles grimacèrent horriblement, comme pour les invitera s’approcher ; la jeune fille à la coiffure constellée de piastres sarrasines arrêta les yeux sur Pia, puis sur Victorien, et sourit.

Joachim s’avança tranquillement vers la sorcière, la main droite ouverte et tendue, montrant ainsi son désir d’obtenir d’elle une prophétie. La plus vieille, toute en guenilles, avant de prendre la main, dit :

— D’abord une monnaie, seigneur évêque. Pour faire la croix.

Joachim fouilla désespérément dans ses poches. Il n’y trouva qu’un liard de cuivre rouge. La veille, il avait eu ses pauvres. Victorien lui passa un demi-ducat d’argent.

— C’est bon, murmura la vieille, après avoir flairé la pièce. Voici une main heureuse. L’améthyste est superbe, et ferait merveille au front de ma petite-fille.

Joachim sentit qu’elle lui tirait doucement du doigt l’anneau épiscopal. Il replia sa main et fronça les sourcils. La vieille haussa les épaules et s’acquitta lestement de son office.

— La grande ligne est droite, très profonde, les autres, impuissantes à la troubler. Aujourd’hui, un manteau violet ; vers la fin, une cape rouge. Tu mourras cardinal.

— Que Dieu ait pitié de moi, répondit l’évêque.

— À mon tour, dit Victorien, donnant une petite pièce d’or. Mais la jeune Égyptienne, repoussant tout à coup la sorcière :

— À moi cette main, dit-elle d’une voix hautaine.

C’était une belle fille, aux yeux d’enfer, les épaules et les seins nus, d’une pureté de forme parfaite. Victorien rougit en présentant sa main. Pia fit le signe de la croix sous son voile et regretta sa curiosité.

La pythonisse observait la main avec une attention inquiète. Elle semblait n’y déchiffrer qu’avec un grand effort la destinée du jeune homme.

— Des batailles, des cris de guerre, murmurait-elle, et des joies sans cesse détruites, des espérances brisées, voilà pour le temps passé, puis, un désordre d’hommes et de choses, beaucoup de sang répandu autour de toi, toutes les œuvres terribles que vous prodiguez, vous autres hauts seigneurs revêtus d’acier ; mais une telle confusion vers la fin de la ligne de vie, que je ne puis plus lire.

Brusquement, elle s’empara de la main tremblante de Pia et la rapprocha de celle de Victorien.

— Maintenant, s’écria-t-elle, je comprends. Les deux n’en font qu’une seule.

— Explique-toi, dit Victorien.

— Les caractères de ta main, obscurs ou indécis, ne s’entendent qu’à l’aide du chiffre qui est en cette main d’enfant. Elles sont faites l’une pour l’autre et demeureront fermées l’une sur l’autre. Quand vous aurez traversé une mer de larmes et des jours et des nuits terribles. Et enfin c’est la mort qui vous donnera la vie.

— Parle plus clairement, dit encore le jeune homme, d’une voix presque suppliante.

— Je n’ai rien de plus à te dévoiler.

Et, tout d’un coup indifférente, elle se retira d’un pas nonchalant du côté du chat diabolique, qui vint à elle tout hérissé, la queue haute, avec son bruit de rouet. Puis, ramassant une draperie bariolée, elle la jeta sur ses épaules, non par pudeur, mais parce que l’ombre humide descendait des murs.

Les visiteurs remontèrent, un peu songeurs, vers la porte Saint-Jean ; Joachim le premier rompit le silence.

— J’ignore si ces sorcières vagabondes lisent aussi sûrement dans l’avenir que les sibylles païennes et les prophétesses de la sainte Écriture. Que Dieu garde son Église, mes enfans ! Pour qu’un pape me donne la barrette rouge, il faut que les trois quarts du sacré-collège périssent d’abord par le fer, ou trahissent la cause de Jésus-Christ.

Toute une année encore, et jusqu’aux premiers jours de 1080, dura ce bonheur tranquille de Victorien et de Pia. La jeune fille s’épanouissait avec une grâce, chaque matin, plus séduisante. Grégoire VII, malgré son austérité et son préjugé monastique contre la beauté, souriait à cette enfant dont la fierté royale rehaussait l’attrait. Il comprenait ce que l’âme de sa petite-nièce devait à la vertu aimable de Joachim, à la noblesse de cœur de Victorien. Il ne s’étonnait point du mélange touchant de douceur et de généreux orgueil qu’il remarquait en elle. Les mauvais jours qu’il prévoyait ne trouveraient point Pia timide ou troublée pour elle-même. Et lui qui, depuis quarante ans, luttait contre son siècle, et s’attendait aux pires infortunes, il se consolait en pensant que la dernière survivante de sa race serait digne de son nom, capable, s’il le fallait, de dévoûment et de sacrifice.

— Pia, lui dit-il un jour, je voudrais vous donner, sur les terres d’Italie, un beau fief dont vous choisiriez vous-même le seigneur. Mais je ne suis pas sûr de conserver bientôt une pierre pour reposer ma vieille tête.

Du dernier printemps au dernier automne passés dans le paradis du Latran, Pia s’était montrée tout à coup plus recueillie en ses pensées, plus lente en sa démarche. Les deux jeunes gens se risquaient moins souvent dans les fourrés épineux entremêlés de lianes fleuries. Ils ne couraient plus, avec la même fougue, sur les traces de Fulvo ; le chevreuil, étonné, s’habituait à suivre pas à pas leur promenade devenue plus grave. Le merle familier sifflait en vain, avec une impatience ironique, pour les attirer dans les profondeurs ténébreuses du parc. Victorien parlait à la jeune fille avec une nuance plus prononcée de respect, Pia répondait parfois très bas, comme désireuse de n’être point entendue, ou bien se taisait, les yeux humides, ravie en une vision bienheureuse, ou bien encore arrêtait sur le visage de son ami un regard que celui-ci revoyait dans ses songes. S’ils revenaient à leur observatoire escarpé des murailles de Rome, le silence pouvait durer longtemps entre eux. Puis, peu à peu, il semblait que la vue de cette campagne où sommeille, comme en un sépulcre, l’histoire la plus grande du monde, leur inspirât à tous deux le même sentiment, et leur imagination juvénile s’élançait, du même coup d’aile, dans la région des souvenirs héroïques.

Alors, ils conversaient tout à leur aise. Victorien avait rapporté de Toscane les légendes guerrières qui, de France, s’étaient répandues, comme une sonnerie de clairon, dans toute la chrétienté. Il rappelait Charlemagne, l’empereur sacré, et ses douze pairs, et son neveu Roland, les entrées chevaleresques de l’empereur en Italie ou en Espagne, les batailles immenses livrées sous les murs des villes païennes, aux coupoles étincelantes comme le soleil, aux minarets parés de pierres précieuses, la chevauchée impériale dans les rues de Rome et le César invincible prosterné sur la tombe des apôtres. Il aimait surtout à raconter le soir de Roncevaux, l’appel désespéré du cor de Roland, la bénédiction de l’archevêque descendant sur les mourans et sur les morts, les rochers fendus par le coup d’épée du paladin et Roland rendant l’âme, la face tournée vers la France.

Pia écoutait ces glorieuses histoires, toute rayonnante. Un jour, à la suite d’un récit d’épopée, elle prit la main du jeune homme et lui dit :

— Et maintenant, Victorien, contez-moi encore la bataille du jour de Noël, au château de votre père, et comme vous êtes entré, n’ayant ni épée ni cor magique, dans la cellule de notre seigneur le pape, tout seul, pour le défendre contre tous.

Elle vivait ainsi dans un monde d’aventures sublimes et se plaisait à y placer la personne même de Victorien. Elle ne redoutait plus le siècle tragique auquel Dieu l’avait réservée. Le fils de Cencius y ferait grande figure et l’admiration qu’elle lui vouait d’avance lui dérobait les sévérités de la fortune. La jeune sorcière avait, sans doute, lu clairement dans l’avenir, et Pia acceptait avec joie les hasards d’une destinée où elle partagerait les souffrances et les enthousiasmes de celui qu’elle appelait encore son grand frère.

La pauvre abbesse se trouvait toute désorientée en présence de cette jeune âme qui lui échappait. Elle avait perdu l’art d’éveiller la curiosité de Pia. Elle avait beau chercher, dans ses souvenirs de vieille nonne, les plus édifians récits, tels que le miracle des sept Dormans d’Éphèse, évitant, grâce à un sommeil de près de deux cents ans, au fond d’une grotte inaccessible, les persécutions de l’empire païen, Pia faisait une moue dédaigneuse et, se rapprochant de Joachim :

— J’aime bien mieux le miracle du pape Léon arrêtant Attila sous les murs de Rome. Si mon oncle Grégoire n’avait, dans sa chevalerie, que des dormeurs d’Éphèse, il pourrait, dès ce soir, envoyer à l’empereur Henri les clés de sa ville.

L’évêque fut, à son tour, surpris à la fois et charmé lorsqu’on février de l’an 1080, le pape ayant confié à Victorien l’escorte du cardinal chancelier, expédié à Salerne pour y négocier l’alliance de Robert Guiscard, Pia accueillit sans chagrin la nouvelle du départ. Les conversations entre l’aventurier normand et le diplomate pontifical furent très longues. Le duc prêta seulement en juin le serment de fidélité au saint-siège. Grégoire VII se rendit en personne à Ceprano, sur le Liris, pour recevoir la parole de son vassal à qui il abandonnait Salerne, Amalfi, une partie de la Marche de Ferme, et qu’il reconnaissait comme prince d’Apulie, de Calabre et de Sicile. Cette cérémonie une fois accomplie, Victorien dut prolonger de six mois encore son séjour dans les rangs de l’armée normande. Pia supportait toujours patiemment l’absence de son compagnon.

— C’est pour l’honneur de sa maison que le pape le prépare ainsi aux dangers qui menacent Rome, disait-elle à Joachim.

Le ciel, en effet, s’était tout à coup assombri. Le pape, mal conseillé par sa passion contre Henri, encouragé par la complicité de la Saxe rebelle à l’empereur légitime, avait enfin reconnu Rodolphe de Souabe et déclaré, en synode solennel, le pénitent de Canossa déchu de la dignité impériale. Au moment même où Robert jurait de protéger le pontife et sa métropole, Henri IV, appuyé par les évêques de l’Italie du Nord, proclamait à Brixen l’archevêque de Ravenne pape de l’église universelle. Au mois d’octobre, sur les bords de l’EIster, en Saxe, il essuyait une dé- faite sanglante, mais son rival Rodolphe mourait de ses blessures, le lendemain de sa victoire, et Henri, afin d’étouffer en Italie même le schisme de l’empire et de confirmer à Rome le schisme de l’Église, passait les Alpes, avec les débris de son armée, aux environs de Pâques de l’année 1081. Il prenait à Pavie la couronne d’Italie, faisait adorer par un concile lombard son antipape Clément III, puis, battant en plusieurs rencontres les troupes de la comtesse Mathilde, il s’acheminait vers Rome et campait le 22 mai sur le champ de Néron, où couraient le rejoindre les barons de Tusculum, les prêtres apostats et les anciens cliens de l’antipape Honorius.

Autour de Grégoire VII, personne ne perdit courage. Cependant, Robert Guiscard laissait alors son nouveau suzerain dans un étrange embarras. Il venait de choisir cette heure menaçante pour commencer, en Orient, sur les côtes d’Albanie, un roman de chevalerie. Tandis qu’Henri assiégeait Rome, Robert s’occupait de Constantinople et détrônait l’empereur grec Alexis. Victorien, dès son retour, avait organisé une troupe de hardis mercenaires, normands et toscans, cantonnés, sous ses ordres, au Saint-Ange ; au Capitole, les milices romaines s’étaient formées ; le peuple, les moines et presque toute la noblesse tenaient pour le parti grégorien. Mais la fièvre s’étant abattue sur les impériaux, Henri retira ses troupes au bout de quarante jours d’un siège inoffensif, et se dirigea, avec son antipape, sur la Toscane, où il distribua aux villes soulevées contre Mathilde des diplômes de franchises communales.

Une fois le péril éloigné, Victorien accourut au Latran. Depuis son retour de Salerne, il n’avait plus entrevu Pia que de loin en loin, dans les églises où le pape officiait, entouré de ses principaux barons. La jeune fille achevait sa seizième année. Sa beauté radieuse éblouissait Joachim et lui inspirait une sorte de dévotion, tout en faisant le tourment secret de la vieille abbesse.

— Elle est trop belle, soupirait volontiers la bonne dame, pour un temps si mauvais, quand l’Antéchrist tourne autour de Rome. Si l’empereur et son pape de Satan forcent un jour nos remparts, ils l’emporteront dans leurs cavernes, de préférence à tous les trésors de la sainte Église.

— Mais ils nous laisseront tous deux, madame, répondait l’évêque, sur les ruines du sanctuaire. Et Rome, au moins, n’aura point perdu toutes les pierreries de sa couronne.

Une après-midi de juillet, les deux jeunes gens reprirent possession de leur cher jardin. Ils cheminaient doucement sous le couvert des grands arbres : leurs paroles étaient rares, mais leurs yeux échangeaient de bien aimables confidences.

— J’aimerais à retrouver notre ami le merle siffleur, dit Pia. Je ne l’ai plus rencontré depuis l’été passé. Il aura vieilli et ne siffle plus.

— Il s’est peut-être fait ermite, ajouta Victorien,

Pia eut un rire argentin qui fit sortir des nids du voisinage, par curiosité pure, de petites têtes rousses de fauvettes.

— Mais les rouges-gorges et les hirondelles sont toujours fidèles, reprit la jeune fille. Là-bas, vers Saint-Jean-le-Rond, j’en connais plusieurs familles. Allons leur rendre visite.

Ils descendirent en silence à travers les bouquets de bois. Au détour d’un sentier, une ombre s’allongea devant eux, sur la poussière blanche. Et tout aussitôt, Egidius parut aux yeux étonnés de Victorien.

Il avait vieilli, plus vite encore que le merle de Pia. Il venait d’user, en sa longue mission religieuse de Saxe, ce qui lui restait de fermeté de cœur et de lucidité d’esprit. À ses anciennes angoisses de conscience s’ajoutait la terreur d’avoir conspiré à une œuvre impie et hâté le déchirement de l’Église et l’agonie de l’empire. Il s’avançait tout courbé, le visage mort, en son noir capuchon.

Il sourit vaguement à son disciple et salua d’un air louche la petite nièce du saint-père.

Dominus vobiscum, murmura ce parfait moine, en passant, sans s’arrêter, près des promeneurs.

Puis, se retournant à demi :

— Victorien, prenez garde aux serpens cachés dans tous ces buissons. Vous n’ignorez point que Dieu se plaît à placer de dangereux reptiles sous des touffes de fleurs.

Et, satisfait de ce lugubre et symbolique avis, il s’éloigna. Désormais, ils le rencontrèrent chaque fois, errant, d’un pas circonspect, dans la solitude verdoyante. Il leur parlait rarement. se contentant de quelque sentence mélancolique, d’un memento mori à l’adresse de Victorien. Il faisait des marches sinueuses, comme pour éviter les jeunes gens ; mais ils le retrouvaient bientôt, les précédant, à la lisière du plus prochain bosquet. Si, de loin, il découvrait la cape violette de l’évêque d’Assise, il fuyait, la tête basse, vers le palais. Il épiait ainsi Victorien et Pia pour complaire à Dieu, croyant avancer son propre salut et racheter sa petite âme, en empêchant Adam et Eve de s’égarer à l’ombre du pommier mortel.

Mais le jeune couple ne tarda pas à de jouer la stratégie du moine. Tout au fond du jardin, vers la porte Latine, il y avait une région plus particulièrement frappée d’interdit par la superstition des clercs. C’était une sorte de vaste cirque en ruines, rasé presque au niveau du sol, encombré de débris de l’art païen, où, disait-on, avait coulé le sang des martyrs, sur les degrés d’un autel de Bacchus. Les ronces et les chardons poussaient dru entre les marbres brisés : un torse blanc, décapité, du dieu grec, gisait encore au milieu d’un amas de colonnes rompues et de chapiteaux mutilés, à moitié voilé par une draperie de lierre. Cette enceinte désolée, hantée par des milliers de lézards, commandait toute la partie basse du parc pontifical. Victorien remarqua que jamais Egidius n’osait y risquer l’ombre de son capuchon. Dès lors, Pia et lui adoptèrent comme domaine le champ de Bacchus. Joachim les y accompagnait souvent. Il était, disait-il, curieux de rechercher, parmi ces vieux décombres, des inscriptions latines ou des salamandres. En réalité, la méfiance obstinée d’Egidius inquiétait un peu sa conscience, et il s’efforçait de jouer, lui aussi, dans ce paradis terrestre, le rôle d’un archange, plus candide encore que vigilant.

Mais il ne dépassait guère l’enceinte maudite où le retenaient toutes sortes de rencontres imprévues. Ses deux pupilles le laissaient bientôt aux prises avec quelque curiosité mythologique et s’enfonçaient dans la forêt la plus épaisse du jardin, contenue entre le cirque et la porte Latine. Il y avait là un fouillis extraordinaire de plantes et d’arbres amis du grand soleil, abrités plus étroitement, à droite et à gauche, entre les hautes murailles : des aloès, des figuiers de Barbarie, des grenadiers, des orangers, des palmiers et des rosiers à profusion, roses, rouges et blancs, enlacés les uns dans les autres, qui formaient des fourrés odorans, ou s’élançaient d’arbre en arbre en lourdes guirlandes, et parfois, grimpant jusqu’à la pointe d’un cyprès, enveloppaient l’arbre funéraire, au risque de l’étouffer, d’une parure de fête. Pia ne revenait jamais de cette forêt fleurie sans rapporter une gerbe de roses dont la senteur capiteuse allait troubler la tête de l’abbesse. Egidius, en la voyant remonter, avec sa blonde chevelure flottante et son sourire, à travers les prairies du jardin, frémissait, et, tout effaré, cherchait dans sa mémoire des formules d’exorcisme.

Deux rosiers énormes, l’un rouge, l’autre blanc, s’étaient unis en une touffe prodigieuse, isolés au milieu d’une pelouse perdue entre deux clairières et traversée par l’unique sentier qui fût encore tracé dans cette région du jardin. C’étaient les favoris de nos deux amis. Le rosier rouge s’appelait Victorien, le blanc, Pia. Ils s’arrondissaient en dôme diapré et retombaient, brodés de pourpre et blancs de neige, jusqu’à terre. Mais leurs tiges étaient assez écartées l’une de l’autre pour que Pia pût s’y blottir, afin d’inviter Fulvo à chercher follement sa maîtresse de tous côtés. Elle y abandonnait toujours quelques cheveux d’or ou quelques lambeaux de son voile de soie, mais se figurait en riant qu’elle s’était tenue là, telle qu’une petite sainte de la Thébaïde, dans sa hutte d’épines. Elle obligeait parfois Victorien à se retirer, lui aussi, dans l’ermitage.

— Il serait, disait-elle, assez large pour nous deux ; mais il paraît que les anachorètes sont toujours seuls. Ils meurent d’ennui et vont droit au paradis.

Un dimanche d’août, comme ils savaient Joachim et Egidius retenus aux vêpres pontificales, ils descendirent, heureux d’une liberté sans nuages, par-delà les ruines de Bacchus, jusqu’à la coupole de roses. Victorien, agenouillé dans l’épineuse cellule, élaguait, à coups de dague, les branches vagabondes, afin d’agrandir le nid de Pia. Elle tournait en babillant autour des deux rosiers, s’amusant à entrelacer les branches de pourpre avec les branches de neige. Tout à coup, elle poussa un cri de surprise, effrayée, et se jeta, la face toute blanche, dans la retraite de verdure.

— Le saint-père, dit-elle, il vient là-bas, seul, cachons-nous ici.

Éperdue, elle avait entouré de ses deux bras le cou du jeune

homme, le visage reposant sur son épaule. Leurs souffles se confondaient. Victorien sentit battre contre sa poitrine le cœur de Pia.

Ils n’avaient plus le temps d’échapper à cette périlleuse imprudence. Grégoire marchait vers eux, lentement, la tête haute, regardant au ciel, absorbé par une méditation triste. Il avait reçu, ce jour-là, de décourageantes nouvelles. Son allié Robert s’entêtait à séjourner tout l’hiver encore autour de Durazzo, sur l’Adriatique ; l’empereur achetait à prix d’or la trahison des Romains de la cité léonine ; les rôdeurs de l’armée impériale infestaient les terres de l’Église jusqu’aux murs de la ville. Il était certain que Rome subirait, au prochain printemps, un nouveau siège. Le pape s’était engagé dans le désert de ses jardins, songeant à l’avenir, et demandant conseil à Dieu.

Ils entendaient le frôlement doux de son manteau rouge sur l’herbe brûlée par l’été. Victorien vit briller, au-dessus de son front, entre les branches fleuries, la croix d’or. Le pape s’arrêta et contempla la splendeur du buisson de roses. Leurs lèvres se rapprochaient alors en un brûlant et silencieux baiser, leur premier baiser. Le pape effleura de la main un bouquet de roses blanches qui, épuisées par la chaleur du jour, s’effeuillèrent entre ses doigts et tombèrent, bénédiction embaumée, sur les mystérieuses fiançailles. Il dit à demi-voix, avec un pâle sourire, pensant à la Madone :

Rosa mystica !

— Je t’aime et je t’aimais dès le premier jour, murmuraient en même temps deux soupirs, si faibles qu’ils n’allèrent point jusqu’aux roses les plus proches.

Et Grégoire VII, mortellement triste, la tête haute, les yeux fixés au ciel, descendit lentement vers la clairière ombreuse et disparut du côté de la porte Latine.


VII. — LE NAUFRAGE D’UN PONTIFICAT.

Les fiancés sortirent en grand émoi de la verdoyante chapelle où leurs cœurs venaient de se dévoiler et de se donner l’un à l’autre. Ils coururent, presque tremblans, à la recherche de Joachim, qu’ils trouvèrent, assis sous un sycomore, son bréviaire fermé sur les genoux, en conversation avec des abeilles. Ils lui confessèrent ingénument toute l’aventure. L’évêque enferma sa tête entre ses mains, fit mentalement un sincère mea culpa réfléchit à loisir et releva enfin le visage :

— Désormais, dit-il en prenant un ton sévère, mes enfans, nous serons toujours trois pour cueillir des roses.

Il fixait un œil inquiet tantôt sur Victorien, tantôt sur Pia. Peu à peu, il revint à sa sérénité habituelle et fit un effort pour ne point paraître trop indulgent.

— Je vous pardonne, continua-t-il, mais à une condition : Victorien demandera, dès aujourd’hui, au pape, la main de sa petite-nièce. Notre loyauté à tous trois nous oblige, sur-le-champ, à cette démarche. Vous pouvez, mon ami, sans trop de scrupules, ne rien dire à notre Seigneur de la folie de tout à l’heure.

Grégoire remontait les pentes lointaines du jardin. Au bout de quelques minutes, il passerait là, et la destinée des deux amoureux serait résolue. Victorien fit à l’évêque un geste suppliant que celui-ci comprit.

— Soit, dit-il, je parlerai, moi, le premier. Cela vaut mieux pour vous et pour moi.

Grégoire n’était plus qu’à quelques pas, plongé en des pensées si profondes qu’il ne voyait personne en face de lui et tressaillit aux premières paroles de Joachim.

— Je demande, disait l’évêque, une grâce nouvelle à votre béatitude.

— Une grâce, mon frère, et en faveur de quelle personne ?

— Pour Pia et pour Victorien, vos enfans devant Dieu, dont vous m’avez confié les âmes. Ils s’aiment d’un amour très pur et vous prient, par ma bouche, de les unir.

Le couple charmant se tenait sous les yeux du vieux moine au manteau de pourpre, prêt à s’agenouiller à ses pieds. Il semblait ne point les apercevoir ; il ne se tourna point du côté de Joachim ; il répondit, comme il se parlait à lui-même :

— Les temps qui s’approchent ne sont bons ni pour les fiançailles ni pour les noces. Heureux les foyers qui n’auront point alors de berceaux ! Le bras de Dieu s’appesantit sur nos têtes. Les jeunes hommes doivent revêtir la cuirasse, les jeunes filles le cilice. C’est l’heure de prier et de mourir pour l’exaltation de l’Église.

Il abaissa alors les regards et vit Pia qui pleurait. Sa voix eut un accent de douceur :

— Ne pleurez point, Pia ; si mes paroles ont été dures, effacez-les de votre souvenir. Gardez l’espérance et que Dieu me permette de consacrer bientôt votre amour. Celui-ci est digne de vous et de moi. Mais je veux que, dans les épreuves réservées encore à l’Eglise, il puisse d’abord relever l’honneur de son nom et payer la dette de son père. Il vous faut, ma fille, des épousailles très nobles.

Puis, s’adressant à Victorien :

— Le roi sacrilège peut, à toute heure, reparaître en vue des murs de Rome. Je sais qu’il portera tout son effort sur le Vatican et l’enceinte de la cité léonine. Le château Saint-Ange sera, ce jour-là, véritablement la citadelle de l’Église. Ton devoir est d’y tenir une perpétuelle veillée chevaleresque.

Ce fut, en effet, dès l’automne, un poste de péril. Les éclaireurs de l’armée impériale, les bandes de soldats d’aventure levés par Clément III et entraînés par l’or de l’empereur grec Alexis, allié d’Henri IV, poussaient des pointes à travers la campagne romaine. jusqu’au pied du Monte-Mario. Victorien, à la tête de ses Normands, faisait sans cesse des sorties pour balayer les environs immédiats de Rome. L’empereur vint avec le gros de ses troupes avant les fêtes de Pâques de 1082. Il tenta un vigoureux assaut derrière Saint-Pierre, à cet endroit, le plus faible des remparts, que devait choisir, au XVIe siècle, pour son escalade, le connétable de Bourbon. Afin de distraire les combattans, postés sur la crête du mur à l’abri des créneaux, il fit mettre le feu, par une main criminelle, à la basilique. À la nouvelle de l’incendie, Grégoire était accouru avec les forces militaires éparses dans Rome, et, tandis qu’il se mettait à la tête des habitans du Bourg-Saint-Pierre et éteignait le feu, il lançait en dehors de la ville toute sa chevalerie. Les impériaux reculèrent, Henri se replia sous le mont Soracte, passa le Tibre et s’arrêta à l’abbaye de Farfa dont les moines qui, depuis cinquante ans, se riaient de l’autorité papale et vivaient en révolte contre l’Évangile, lui offrirent, pour reprendre la guerre, les trésors de leur église. Henri intronisa à Tivoli son antipape, mit des garnisons dans les châteaux de la Sabine et remonta vers la Toscane, pour guerroyer le long de l’Apennin, contre les vassaux de la comtesse Mathilde, qui dut s’enfermer dans les tours de Canossa.

Le lendemain de la victoire, le pape appela au Latran le fils de Cencius et le nomma gouverneur du Saint-Ange.

— Ce n’est encore, lui dit-il, que le commencement du combat, le premier grondement du tonnerre. L’orage sera terrible. Nous demeurerons debout, inflexibles, jusqu’à la fin. Ils veulent me déposer et me flétrir. J’emporterai plutôt l’Église apostolique, avec trois cardinaux restés fidèles, sur les montagnes de la Calabre et, s’il le faut, sur le Calvaire, parmi les païens de Mahomet.

Il vit alors que Victorien était blessé à la main droite, d’un coup de pointe de lance.

— Ah ! mon enfant, vous étiez au plus épais de la mêlée. Dieu vous tiendra compte du sang que vous avez versé pour moi. Mais l’abbesse de Pia a des baumes excellens, dont ces vieilles nonnes connaissent le secret. Allez la trouver et donnez-lui votre main.

L’abbesse ne possédait dans sa pharmacie que des amulettes et des patenôtres. Mais un regard de Pia était plus salutaire que tous les élixirs. Et Victorien sortit du Latran guéri de sa souffrance.

La retraite d’Henri n’interrompit point la guerre. Des hauteurs de Tivoli, Clément III, soutenu par les nobles de Tusculum, lançait vers Rome des compagnies de brigands qui brûlaient les maisons et pendaient les paysans. Plus loin, en Apulie, les princes lombards dépossédés et les agens de l’empereur byzantin soulevaient les villes contre les Normands. Robert Guiscard revint en toute hâte et rétablit en quelques semaines l’ordre dans ses États. Puis, il fit voile de nouveau vers les côtes d’Illyrie, sans s’inquiéter davantage de Grégoire VII.

Mathilde, forcée de se défendre château par château, ne pouvait plus envoyer au pape que les vases sacrés et les chandeliers d’argent de ses chapelles. Victorien dut, au moment de la Pentecôte, reprendre la route de Salerne afin de lever encore quelques milliers de mercenaires normands au service du saint-siège. Il revint à la fin de l’été, ramenant une petite armée, où s’étaient glissés quelques Sarrasins de Sicile, coiffés du turban vert, un croissant d’or sur la poitrine. Au pied de la montagne d’Albano, il eut une alerte assez vive et s’ouvrit, l’épée haute, le passage à travers une bande d’irréguliers. Il aperçut alors au loin, sur un monticule, la silhouette de deux hommes à cheval, qui surveillaient plutôt qu’ils ne commandaient le guet-apens. Et, dans une vision rapide, ayant au cœur une douleur aiguë, il revit l’église de Canossa, l’ombre épaisse des nefs, et à la lueur blême des cierges, les deux oiseaux de nuit, le chevalier et le moine, le cou tendu vers Henri IV, épiant les gestes de l’empereur prosterné en face de la blanche hostie.

Aux derniers jours de 1082, l’empereur, campé en amont du Tibre, entreprit pour la troisième fois le siège de Rome.

Durant six mois, il guetta, des hauteurs voisines du Vatican, la ville pontificale. Le 2 juin, au petit jour, ses Saxons et ses Lombards escaladèrent silencieusement les murs dans le voisinage de Saint-Pierre, jetèrent à bas les sentinelles endormies et s’emparèrent d’une tour : une fois la brèche ouverte, les impériaux se ruèrent, avec des cris de joie, dans la cité léonine : le premier chevalier qui passa à travers le rempart fut, dit-on, Godefroid de Bouillon. Les milices de Grégoire accoururent et se heurtèrent sur le parvis de la basilique contre l’ennemi. Ce fut un égorgement terrible : la place, les degrés et le portique de l’église furent, en un instant, inondés de sang. Les Romains se barricadèrent dans l’intérieur de Saint-Pierre, où ils purent tenir jusqu’au lendemain.

Aux premières clameurs de l’invasion, Victorien s’était élancé à cheval vers le Latran. Déjà le tocsin sonnait au Capitole, puis à Sainte-Marie-Majeure. Le pape se rendait à sa chapelle pour y célébrer la messe. À la vue du visage de Victorien, il s’arrêta et pâlit.

— Saint-père, l’ennemi est dans le Bourg. Hâtez-vous d’accourir au château. Encore une heure, et il serait trop tard.

Le pape, frappé de stupeur, irrité, ne savait quel parti prendre. Le sénateur de Rome, Pierleone, le supplia de suivre l’avis du jeune baron. Victorien, sans attendre l’ordre de son maître, commanda aux valets de seller tous les chevaux de l’écurie pontificale et, tout aussitôt, se dirigea vers la tour habitée par Pia et par Joachim. Il rencontra la jeune fille et l’évêque qui descendaient précipitamment l’escalier, traînant à leur suite l’abbesse, dont l’épouvante était pitoyable. Le cortège se forma sur-le-champ et partit au galop par la voie du Colisée, le Capitole et les rues qui longent le Tibre. En avant, courait le sénateur, tenant la croix pontificale, puis Grégoire VII, tête nue, entre deux écuyers, Pia, entre Joachim et Victorien, enfin, quelques moines dont l’un portait en croupe l’abbesse et un autre, entassés pêle-mêle dans une besace, les sceaux de l’Église romaine, les parchemins de la chancellerie et les calices incrustés de pierres précieuses.

Toutes les églises sonnaient l’alarme ; le peuple effaré voyait fuir, d’une course désespérée, le vieux pontife ; déjà le vent de mer étendait jusqu’à l’Esquilin la noire fumée des incendies. Chemin faisant, à droite et à gauche, des cardinaux, des évêques, des nobles du parti grégorien se joignaient à la petite troupe, poussant des cris de colère ou d’effroi, et tous éperonnaient leurs montures, les yeux fixés sur la tête chauve de Grégoire et la croix pontificale aux trois branches.

Aux abords du pont Saint-Ange, un flot humain, les habitans de la cité léonine, des femmes à demi nues, des clercs, les bras chargés de reliquaires et d’icônes, des hommes couverts de sang, qui refluaient vers l’intérieur de Rome, arrêtèrent quelque temps le cortège. De l’autre côté du fleuve, sur la gauche, de hauts panaches de flammes montaient dans le ciel et une clameur horrible, continue, mêlée au fracas des murailles croulantes, assourdissait les oreilles ; sur la droite, le môle d’Adrien, enveloppé par la fumée comme d’un voile de deuil, montrait, sur sa plate-forme, la garnison des archers normands, l’arc tendu, attentifs, prêts à tirer, et plus haut encore, au beffroi, l’étendard pontifical, l’étendard blanc aux clés d’or entre-croisées, qui flottait sur cette agonie.

Il fallut une demi-heure pour traverser le pont. Des hommes du peuple qui venaient de voir massacrer leurs fils et flamber leur maison se tournaient contre Grégoire et l’insultaient. Un artisan, les cheveux brûlés, leva le poing contre lui. Une femme, qui tenait sur sa poitrine un enfant dont la tête était brisée, osa porter la main à la bride de son cheval, qui se cabra. La foule devenait à chaque pas plus épaisse et plus lamentable. Victorien soutenait à la taille Pia frémissante, tandis que Joachim, qui entendait siffler les premières pierres, couvrait la tête blonde de la jeune fille de son chaperon d’hermine.

Enfin, la garnison du château fit une sortie, refoula le peuple du côté de Saint-Pierre et dégagea la voie. La croix pontificale se remit en marche, et la sainte Église romaine, outragée et vaincue, défila en désordre sur l’étroit pont-levis de la citadelle, qui se releva lentement derrière le dernier moine.

Le lendemain, Henri fit son entrée par la brèche du Vatican et, marchant sur les ruines fumantes du Bourg, conduisit le faux pape à Saint-Pierre, que ses derniers défenseurs venaient d’abandonner. Du sommet de sa forteresse, Grégoire vit se dérouler au loin, sur le parvis encore rouge du sang de ses martyrs, la pompe impériale, le César de Canossa, dans son manteau de pourpre, l’évêque schismatique, dans sa chape blanche, suivis d’une foule de seigneurs italiens et de prélats. Ils pénétrèrent dans la basilique, où Clément chanta le Te Deum.

Quand le campanile de l’église salua les premières paroles de l’hymne triomphal, Grégoire trembla et ses yeux se mouillèrent de larmes. Mais il se raffermit en apercevant, à quelques pas derrière lui, Victorien et ses officiers normands, et, s’adressant au jeune gouverneur du Saint-Ange :

— Comédie scélérate, dit-il, et parodie diabolique des traditions saintes ! L’empereur ne peut recevoir la couronne fermée que des mains d’un pape, et Guibert, moi vivant, n’aurait un semblant d’autorité canonique que par la reconnaissance et l’acclamation du peuple de Rome. Et ce peuple est avec moi.

Victorien se souvint des imprécations de la veille et des pierres qui sifflaient à ses oreilles. Il pressentait que ce peuple pour lequel, depuis tant de siècles, les misères de la papauté étaient un spectacle familier, ne tarderait guère à renier son évêque, avant que le coq n’eût chanté bien des fois.

Rome alors offrit pendant quelques semaines un spectacle inouï : le pape, prisonnier dans le tombeau d’Adrien, isolé de la chrétienté entière, l’antipape, officiant à Saint-Pierre et présidant des synodes, l’empereur, maître de la rive droite du Tibre ; la commune, maîtresse de la rive gauche et du Capitole. On voyait passer des cortèges étranges : tantôt les ambassadeurs du César grec dépossédé, guidés par Jordan, comte de Capoue, allant solliciter Henri de marcher sur la Pouille et de chasser les Normands d’Italie, tantôt l’abbé du Mont-Cassin, le plus haut seigneur ecclésiastique de la péninsule, chevauchant dans un état-major de moines et venant tenter une réconciliation entre Grégoire et Henri. On entamait, en effet, entre le pape et l’empereur, entre celui-ci et les Romains, des négociations d’une nature équivoque, qui n’étaient point faites pour amener à une paix sérieuse. Un concile devait se réunir, pour trancher le grand débat qui tenait en suspens le monde chrétien ; la noblesse de Rome s’engageait à solliciter de Grégoire le pardon et le couronnement d’Henri. Celui-ci, afin de faciliter la réunion du concile, se retira, au milieu de l’été, en Toscane, laissant une garnison campée autour du château Saint-Ange, tandis que Clément III retournait à Tivoli.

Le concile, composé d’évêques venus du midi de l’Italie et de la Provence, fidèles à la communion de Grégoire et, d’avance, hostiles à Henri, se rassembla en effet, au mois de novembre 1083, dans les salles du Saint-Ange. Il se sépara au bout de quelques jours, sans terminer le litige auquel s’étaient dérobés les évêques du parti impérial. Les barons romains, désespérant d’obtenir de Grégoire le couronnement solennel, selon les rites en usage depuis Charlemagne, demandèrent à l’empereur s’il se contenterait de recevoir la couronne impériale sans onction sacramentelle, et présentée au bout d’une baguette, à travers une meurtrière de la forteresse. Henri ne répondit point à cette proposition dérisoire et prépara sa quatrième expédition contre Rome. Le 21 mars 1084, jour de saint Benoît, il entrait par la porte Saint-Jean en compagnie de l’anti-pape et les deux alliés prenaient pour résidence le palais même du Latran.

Ce long hiver avait été pour Grégoire VII un temps de grande douleur. L’inutile concile qui s’était tenu entre les murs de sa prison lui avait laissé sentir son impuissance sur l’Église. L’apostolat des grands papes, de saint Grégoire le Grand, de Léon III, de Silvestre II, échappait à ses mains débiles. Il semblait que Dieu l’abandonnât. Il apprenait chaque jour les progrès du parti césarien à Rome. La ville, appauvrie par la désertion des pèlerins qui, depuis trois ans, n’osaient plus s’acheminer vers le tombeau de saint Pierre, se mourait de misère et d’ennui. Le pape qu’elle avait aimé n’était-il pas l’artisan de sa détresse ? Le petit peuple, indifférent à la pureté de l’Église, à la légitimité du pontificat, excité par les mauvais moines, criait déjà dans les carrefours que, sous le règne de Clément, client de l’empire, on retrouverait enfin la paix, la richesse et la joie. Aucun signe de secours prochain ne se montrait du côté des Normands, bien que le duc Robert fût rentré en Italie. La noblesse dévouée au saint-siège ne possédait plus que quelques châteaux sur le Cœlius et le Palatin ; les Corsi avaient encore le Capitole, les Pierleoni, l’île du Tibre. Chaque jour, la primauté féodale de Grégoire déclinait davantage en même temps que son prestige spirituel. Il entendait, autour du Saint-Ange, les cris rauques des sentinelles allemandes, il voyait, du haut des terrasses, le camp tudesque dressé dans les prairies de Néron. Bientôt, les cours et les fossés de la citadelle représenteraient seuls sa part de royauté mystique sur la chrétienté.

Souvent, la nuit, il montait au sommet du Saint-Ange, accompagné par Victorien et parfois aussi par Pia. Il regardait sa métropole, les tours lointaines de son palais et de ses basiliques et prêtait tristement l’oreille au murmure du fleuve, à la rumeur vague de la cité sainte. Il ne songeait plus alors à contrarier l’amour des deux jeunes gens, il leur permettait de s’accouder côte à côte aux parapets et de s’entretenir tendrement de l’avenir. Lui, il était tout au passé, à ses jours de grandeur religieuse, aux heures de triomphe qu’il avait données à l’Église. Une fois, le bruit d’un baiser l’avait fait tressaillir et il s’était tourné, le visage sévère, du côté des fiancés. Puis, la plainte mélancolique du couvre-feu, partant du Capitole, l’avait soudainement distrait, et, l’oreille bercée par le bourdonnement grave de la cloche, il avait repris la revue silencieuse de tous ces fantômes de basiliques noyées dans la brume, où il ne lui était plus permis de bénir Dieu.

Maintenant, c’était, chaque jour, une amertume nouvelle, un outrage plus odieux à sa dignité pontificale. Un parlement, composé de nobles, de bourgeois de Rome et d’évêques schismatiques, se présenta en face la porte du château, déclara Grégoire déchu, et acclama Guibert comme pape légitime. Le dimanche des Rameaux, le patriarche de Ravenne était sacré au Latran par les évêques lombards ; le dimanche de Pâques, Clément III sacrait et couronnait à Saint-Pierre l’empereur Henri et sa femme Bertha. Puis les Romains revêtaient l’empereur du titre de patrice. Henri et Clément s’emparaient du gouvernement suprême de l’Église, changeaient les magistrats de Rome, nommaient un sacré-collège et sept évêques suburbicaires. Ils frappaient monnaie et dataient leurs décrets du pontificat de l’antipape. Puis, Henri assiégeait dans Rome les dernières forteresses de Grégoire, brûlait les palais de ses fidèles, emportait d’assaut le Capitole. Restait le Saint-Ange, la barque de l’Apôtre, la dernière épave flottant encore sur le naufrage universel de l’Église.

Un matin, les Romains eux-mêmes marchèrent sur le Saint-Ange, ces forgerons et ces bouviers qui avaient arraché naguère leur pape des griffes de Cencius. Et ce fut la dernière goutte du calice. Ils investirent la tragique forteresse avec des cris de fureur, menaçant de pendre le saint-père ou de le contraindre à mourir de faim. Cette fois, l’inflexible moine se sentit défaillir. Assis dans une salle voûtée, ténébreuse, du château, il baissa le Iront et murmura le cri du prophète juif :

Popule meus, quid feci tibi ?

Cependant, une dernière issue était encore libre, la rive profonde du Tibre, une dune de sable hérissée de roseaux et de saules. La nuit venue, Victorien, couvert d’une robe de moine, se laissa glisser, à l’aide d’une corde, sur le bord du fleuve et le traversa à la nage. Il se jeta à travers les ruelles désertes de la Regola et du Ghetto, parvint à gagner dans l’ombre les solitudes du Forum et atteignit sans accident la porte Saint-Sébastien. Au petit jour, il se fit ouvrir la porte, au prix d’un ducat, par le chef des sentinelles impériales, descendit d’un pas tranquille la colline jusqu’à la chapelle du Domine quo vadis ? puis, courut vers une tour, dressée dans la campagne, où résidaient quelques colons des Pierleoni. Il y prit un cheval et s’élança vers la région de Palestrine et d’Anagni, où il espérait rencontrer les postes avancés de la chevalerie normande. Quatre jours plus tard, il entrait à Salerne et présentait à Robert Guiscard une lettre de Grégoire VII.

Le duc aventurier n’hésita plus. C’était désormais sa propre principauté que menaçait la victoire de l’empereur. Une fois le pape tué ou jeté à l’oubli d’un cloître, Henri, chef d’une formidable coalition, Byzantins, Lombards, seigneurs italiens chassés jadis par les Normands, marcherait sur Salerne. Robert leva sur-le-champ toutes ses forces militaires. Aux premiers jours de mai, il entra en campagne avec 6,000 cavaliers et 30,000 fantassins. Cette infanterie était un singulier mélange de mercenaires venus de tous les côtés de la chrétienté, confondus pêle-mêle avec les montagnards de Calabre et les Arabes de Sicile. Les chrétiens couraient vers Rome, poussés par la soif de l’or, les Sarrasins, par l’attrait mystérieux d’une aventure religieuse. L’abbé du Mont-Cassin prévint secrètement le pape de l’approche de ses amis, et, par le même courrier, jouant un double jeu, il avertit l’empereur. Celui-ci se hâta d’abattre les tours du Capitole et les remparts de la cité léonine. Puis, il convoqua le parlement communal et lui fit ses adieux, prétextant des affaires de l’empire qui le rappelaient au-delà des Alpes. Il promettait de revenir bientôt, encourageait les Romains à la résistance et leur souhaitait heureuse fortune. Le 21 mai, il se retira avec l’antipape, par la voie Flaminienne.

À la même heure, l’avant-garde de la chevalerie normande frappait de la lance à la porte Saint-Jean. Robert, après s’être arrêté trois jours à l’Acqua Marcia, dans l’ombre des grands aqueducs, afin de n’être point surpris par un retour brusque des impériaux, se porta, le 28 mai, sur la porte Saint-Laurent et la força. L’effrayante armée tomba dans Rome comme un torrent aux cris de Guiscard ! Guiscard ! Avant que les Romains, surpris par cette rapide invasion, n’aient eu le temps d’organiser la résistance, le duc se dirigeait, à travers le Champ de Mars en flammes, vers le pont du Tibre et le môle d’Adrien. Il balayait, presque sans coup férir, les abords du château. Le pont-levis s’abaissa, et quelques minutes plus tard, l’étrange chevalier qui avait jadis sur le champ de bataille de Civitella baisé la main de Léon IX vaincu s’agenouillait humblement aux pieds de Grégoire VII, et recevait l’absolution de tous ses péchés.

Le soir de ce jour, le duc commandait l’escorte entourant la litière du pontife. Grégoire, espérant une ovation de la part du petit peuple, voulut rentrer sans retard au palais du Latran. Il reprit la voie, suivie l’année d’avant, au matin de sa fuite. Personne ne se prosterna sur son passage. Les femmes et les enfans se détournaient à son approche ; les hommes attachaient sur lui des regards de haine. Victorien, qui dirigeait l’arrière-garde, où figuraient Pia et l’évêque d’Assise, dut tirer l’épée, à la hauteur du Capitole, pour intimider une bande de vagabonds retranchés parmi les décombres amoncelés par la dévastation de l’empereur.

— C’est le Dies iræ, dit Joachim à Pia, et non point le Te Deum, que votre oncle pourra chanter demain à l’autel de son église pontificale.

Rome elle-même allait donner le signal du cantique terrible. Le troisième jour après l’arrivée des Normands, elle se leva, dans un accès de colère folle, contre les vainqueurs. La lutte ne fut pas longue. Robert, un instant déconcerté par cette émeute qui éclatait à la fois dans toutes les régions de la ville, ordonna de massacrer sans quartier et de brûler sans pitié, même les couvens les plus vénérés, même les églises les plus augustes. Ce fut un bûcher grandiose : la ville des monti, l’Esquilin et le Quirinal, les rues populaires aboutissant à l’arc de Janus, au Colisée, au portique d’Octavie, à Saint-Pierre-aux-Liens, le Forum de Trajan et ce qui subsistait du Champ de Mars, empourprèrent le ciel pendant trois nuits. La fête de Néron, l’orgie de feu de l’Antéchrist recommençait. Les rues n’étaient plus qu’un marécage de sang. Du haut des ponts, on lançait au Tibre les cadavres par milliers ; on précipitait des enfans à la mamelle du haut des tours. L’horreur des temps d’Alaric fut éclipsée. Quand la ville fut bien domptée et muette, le pillage eut son tour, d’autant plus âpre que Rome était pauvre alors, les palais vides, les églises dépouillées de tous leurs trésors. Les Calabrais sauvages abattaient à coups de hache la table des autels pour y découvrir l’or qu’ils y croyaient caché ; les Arabes brisaient la porte des tabernacles, arrachaient aux statues des saints leurs robes précieuses, leurs ex-voto ornés de pierreries, et fouillaient d’une main furieuse dans les reliquaires. Les grandes basiliques, Saint-Pierre-et-Saint-Paul, Sainte-Marie-Majeure et Saint-Laurent subirent les derniers outrages. Un iman célébra la prière du vendredi dans le chœur de Saint-Pierre ; un autre, du clocher de Sainte-Marie-Majeure, jeta sur Rome ensevelie dans une cendre sanglante l’appel liturgique de l’Islam :

— Allah est Dieu, et Mahomet est son prophète !

Durant ces heures effroyables, Grégoire VII demeura dans son oratoire, écrasé de douleur et de honte. En vain, il supplia Robert, au nom du salut de son âme, le duc regardait pleurer le vieux pontife, puis s’éloignait, sans daigner lui répondre. Le quatrième jour, une scène plus navrante que toutes les autres mit le comble aux tortures du pape. Il vit, d’une fenêtre du Latran, passer une grande foule de captifs, que les Sarrasins traînaient comme un bétail, au dehors de la porte Saint-Jean, au camp de Roger, fils de Guiscard : des filles et des femmes nobles, les cheveux dénoués, les mains liées derrière le dos ; des jeunes gens, des barons, le préfet impérial de Rome, des évêques du parti allemand, la corde au cou, les vêtemens souillés de boue et de sang. Ils s’en allaient ainsi, sous les yeux du père commun de la chrétienté, pour être vendus à l’encan, « comme des Juifs, » dit un moine, debout près de Grégoire, les filles, destinées aux harems de Sicile, les jeunes gens réservés aux galères normandes. Le pape se souvint alors de saint Léon sauvant Rome d’Attila et adoucissant Genséric et se demanda, en sanglotant, quel compte il rendrait bientôt du troupeau que Dieu lui avait confié.

Il obtint enfin que Robert arrêtât le carnage et pardonnât à la cité morte. Mais la pensée d’être laissé là par son allié, évêque de cette nécropole, le fit frémir.

— Emmène-moi dans ton royaume, dit-il, aujourd’hui plutôt que demain. Ma papauté, à Rome, est finie. Tout ce sang versé partes mains se lève contre moi. Mes églises sont détruites, et mon nom sera désormais ici un symbole de malédiction. Mon heure est proche. Partons dès ce soir. Puisse le Seigneur Jésus me couvrir de sa miséricorde !

Il tint cependant encore un dernier et rapide concile, avec quelques cardinaux et quelques évêques ; il y renouvela l’anathème contre le faux pape et l’empereur et chassa de Rome les prêtres schismatiques qui, pendant sa captivité, s’étaient, par leurs propres mains, coiffés de la mitre. Il faisait en secret ses préparatifs de départ. Le gros de l’armée normande s’était retiré peu à peu sur Tivoli, où le duc se proposait d’assiéger Clément III. Il ne restait plus que quelques centaines de chevaliers, sous les ordres de Roger. Un soir de juin, Grégoire, accompagné de Victorien et de l’évêque d’Assise, voulut dire adieu aux églises qui gardaient les plus grands souvenirs de son pontificat. Il descendit à Saint-Jean-de-Latran et y pria, prosterné, le front contre le pavé ; puis, il se dirigea vers le désert de Sainte-Marie-Majeure. Mais il aperçut, du parvis, les portes de la basilique enfoncées et rompues à coups de béliers, qui pendaient sur leurs gonds ; il vit la désolation du sanctuaire, l’autel en ruines, la lampe éteinte ; il n’eut pas le courage de pénétrer dans l’église où, jadis, il avait été le témoin héroïque de son Dieu. Il rebroussa chemin, avec ses deux compagnons, la tête penchée sur la poitrine, silencieux, et rentra au Latran.

À minuit, les jardins pontificaux furent le théâtre d’une vision douloureuse. Grégoire VII, vêtu de sa simple robe de bénédictin, l’évêque d’Assise, le cardinal d’Albano, Pia, appuyée au bras de Victorien, l’abbé de Saint-Bénigne-de-Dijon, l’abbesse, soutenue par Egidius, quelques serviteurs et quelques patriciens romains, descendirent furtivement par les prairies et les bosquets jusqu’à l’issue voisine de la porte Latine. C’était une nuit suave, toute parfumée par les fleurs de tilleuls, de jasmins et de roses, une nuit étincelante, argentée par l’éclat de la lune, toute frissonnante de doux murmures. Le triste cortège glissait comme une file d’ombres, par les avenues de noirs cyprès, trouées çà et là de taches lumineuses. De loin en loin, le rossignol chantait sur les buissons fleuris. Pia, enveloppée d’un voile sombre, soupira en passant devant la logette de branchage où son cher Fulvo habitait dans la belle saison : le pauvre chevreuil de Mgr Saint-Eustache était mort, pendant le séjour de sa maîtresse au Saint-Ange, de chagrin ou de vieillesse. Egidius tremblait chaque fois qu’une touffe d’arbres, pénétrée par les rayons incertains de la lune, paraissait au coin d’un tapis de verdure avec une forme étrange, lentement balancée par la brise tiède de la nuit. Mais il était seul, dans cette grave compagnie d’exilés, à se souvenir des légendes fantastiques du Latran, à redouter l’apparition des papes de Tusculum ou des grandes courtisanes du saint-siège d’autrefois. Grégoire et ses derniers amis ne pensaient qu’à la chute inouïe du pontificat, au veuvage, peut-être éternel, de Rome, aux mystères du lendemain, au déclin de l’Église. Quand ils atteignirent, au-delà du cirque de Bacchus, les deux hauts rosiers solitaires qui avaient abrité leur premier baiser, Pia et Victorien se regardèrent avec un sourire mélancolique. Le jeune homme, par un léger détour, alla jusqu’aux deux arbres dont la senteur ne lui parut jamais plus enivrante, il cueillit à la hâte quelques roses, viatique d’amour, que Pia attachait à sa ceinture.

Deux litières attendaient au fond du jardin, l’une pour le pape, l’autre pour sa petite-nièce et l’abbesse. À la porte Latine étaient les chevaux destinés aux autres voyageurs, et l’escorte de chevalerie normande, commandée par Roger. On partit au pas, les chevaliers groupés autour du pontife, le long des remparts, puis, par un chemin de traverse, on gagna la voie Appia, au-dessous du tombeau de Cecilia Metella. Et sur la route funèbre, entre deux rangées de sépulcres, aux clartés scintillantes du ciel, Grégoire VII s’enfonça dans les solitudes mornes de la campagne romaine.

Au lever du soleil, le pape fit arrêter le cortège. Il sortit de sa litière, et, seul, gravit d’un pas pénible un monticule du haut duquel il voulait voir Rome pour la dernière fois. Il se tint les yeux attachés aux tours du Latran. En bas, ses compagnons de voyage assistaient avec recueillement à cette suprême entrevue. Tantôt il semblait prier, tantôt il méditait, le front incliné. Des chants d’alouettes montaient, comme des flèches sonores, vers le ciel vermeil, et la campagne, inondée de rosée et rayonnante de fleurs, luisait telle qu’un immense écrin. Pia pleurait ; Egidius, agenouillé dans la poussière de la route, murmurait son office de l’aurore. Un moment, Grégoire se tourna vers la montagne de Tivoli, résidence de l’antipape Clément et parut dessiner un geste d’anathème. Puis il se remit à contempler les campaniles de Rome et ses remparts flanqués de tours, et, tout à coup, levant le bras droit, il donna à sa ville une solennelle et dernière bénédiction pontificale :

— C’est la bénédiction de l’absoute, mes enfans, dit l’évêque d’Assise aux deux fiancés : Pater noster !

La caravane reprit, au pied de la montagne d’Albano, la voie Prénestine. À cet endroit, elle fut rejointe par un officier de Robert Guiscard, porteur d’une dépêche pour le saint-père. Le duc engageait celui-ci à s’avancer avec les plus grandes précautions. Des bandes de soldats d’aventure, détachés de l’armée impériale, rôdaient dans la campagne. Robert ordonnait à son fils d’éclairer vigilamment la marche de sa chevalerie. Il priait le pape de l’attendre quelques jours au monastère du Mont-Cassin. Il était lui-même sur le point d’abandonner le siège de Tivoli et conduirait son hôte du Mont-Cassin jusqu’à Salerne. Le premier soir, les voyageurs descendirent au palais épiscopal de Velletri, dont l’évêque était suffragant du cardinal d’Albano. Le lendemain, on se proposait de se rendre, par une marche forcée, à Anagni.

Une heure avant le coucher du soleil, la chevalerie normande venait de traverser la petite rivière, presque à sec en été, qui coule dans l’étroite et sombre vallée, dominée par cette ville d’aspect sinistre. La litière du pape et celle de Pia, suivies par les cavaliers ecclésiastiques, remontaient le long des rives, à la recherche d’un gué plus commode. Tout à coup, d’un bois de chênes proche de la rivière, sortit une bande d’hommes armés qui se ruèrent sur la petite troupe en criant : « Empire ! Empire ! » En un clin d’œil, les brigands investirent les deux litières, frappant à grands coups d’épées et de bâtons ferrés sur les porteurs qui lâchèrent prise et se mirent sur la défensive. Victorien, qui chevauchait en avant à travers les bouquets de saules, tourna bride et lança son cheval avec une telle impétuosité qu’il rompit le cercle des assaillans, et, brandissant sa masse d’armes, après en avoir étourdi trois ou quatre, se trouva tout près de Pia qu’un brigand au costume bizarre, demi-moine et demi-soldat, arrachait brutalement aux bras de la pauvre abbesse évanouie. Le chevalier sauta à terre, et, tirant sa dague, l’enfonça entre les épaules du ravisseur, qui tourna sur lui-même, les bras en croix et roula mourant aux pieds de la jeune fille. Alors seulement Victorien reconnut le prêtre magicien de la tour des Saints-Jean-et-Paul, Déodat.

À quelques pas plus loin, Joachim, le cardinal, Egidius et l’abbé de Saint-Bénigne couvraient la personne de Grégoire, debout au milieu de la mêlée et défendu par ses serviteurs, dont l’arme la plus sérieuse étaient les brancards de la litière pontificale :

— Courage, notre Seigneur ! cria le baron, et, l’épée au clair, il bondit du côté du pape.

Mais déjà Roger traversait la rivière avec ses chevaliers, la lance en arrêt. Les bandits, se jugeant perdus, firent volte-face et s’enfuirent dans le bois. Un seul se battait encore en un duel mortel contre Egidius. C’était un homme de guerre, un capitaine, à l’armure délicatement ouvragée, dont les yeux étincelaient à travers la visière abaissée de son casque d’acier. Le moine, lui, était vraiment formidable. Il avait tiré un bâton ferré des mains de l’un des hommes abattus au premier moment par Victorien, et il attaquait son adversaire avec une fureur fanatique, le criblait de chocs violens et déconcertait par sa fougue tous ses mouvemens. Ce n’était pas contre un coupe jarret à la solde de l’empereur ou du faux-pape que se battait ainsi Egidius, mais contre un sacrilège, un suppôt de l’Antéchrist, et il vengeait l’outrage fait à l’Église même sur la personne de son premier pasteur.

Victorien s’élançait au secours du moine. Grégoire le retint par un bras avec une force prodigieuse et l’arrêta.

— Remettez votre épée au fourreau. Je vous l’ordonne au nom de Jésus-Christ. Laissez faire ce moine et n’aidez pas, malheureux enfant, à la justice de Dieu !

L’homme de guerre, à la vue de Victorien, avait chancelé ; ébranlé à ce moment même par un assaut plus terrible d’Egidius, il glissa et tomba lourdement. Le moine se coucha tout de son long sur sa victime et, s’emparant du poignard du bandit, il lui ouvrit la gorge.

— Et maintenant, cria-t-il, que Satan ose s’attaquer à moi !

Puis, il releva la visière du capitaine inconnu, afin que la terre et le ciel vissent la face de l’homme assez hardi pour porter la main sur le serviteur des serviteurs de Dieu.

Alors Victorien poussa un cri de détresse désespérée. C’était Cencius qui expirait, couché sur l’herbe sanglante.

Le moine s’était redressé, dans l’orgueil de sa victoire, et avait rejeté le poignard. Il se tourna vers le pape, avec un visage illuminé d’une joie farouche.

Grégoire joignit ses mains, qui tremblaient.

Le jeune homme soutenait entre ses bras la tête livide de Cencius. Le père et le fils échangèrent un regard d’ineffable angoisse. Un profond silence s’était fait autour de l’homme qui allait mourir.

Cencius chercha les yeux de Grégoire et murmura, d’une voix éteinte :

— J’ai péché : ayez pitié de moi cette fois encore. J’ai peur. Je vois l’enfer, là, à mes côtés. J’implore votre miséricorde. Déodat, le démon qui m’a perdu et que mon fils a tué tout à l’heure, m’attire par la main dans le feu éternel. Sauvez mon âme, mon Seigneur !

— Il est trop tard, dit Egidius. L’heure de Dieu a sonné pour toi, l’heure de l’expiation sans merci !

— L’heure du pardon ! dit l’évêque d’Assise.

Et, les yeux fixés sur Victorien, Joachim ajouta :

— Le pape Grégoire a le cœur trop grand pour ne point pardonner !

Grégoire, à son tour, arrêta son regard sur le jeune chevalier de l’Église, sur l’enfant héroïque de la nuit de Noël : il rouvrit ses mains jointes, fit le signe de la croix sur Cencius et prononça le mot qu’attendait le mourant :

— Par la passion de Jésus, que tous tes péchés te soient remis.

Une lueur éclaira la figure de Cencius, et ses yeux, déjà voilés par l’agonie, se reposèrent avec douceur sur Victorien.

L’escorte chevaleresque se reforma autour des deux litières, et disparut bientôt du côté d’Anagni. Victorien resta seul avec Joachim et quelques serviteurs, près de son père expirant.

— Écoute, dit Cencius ; il m’a pardonné, mais je n’aurai la paix de Dieu que si le vœu que j’ai violé est accompli par toi : j’avais promis, le soir du jour terrible, d’aller en terre-sainte. J’ai trahi le serment et, dès lors, je me suis plongé dans le crime. Victorien, tu iras sans tarder au saint Tombeau et tu l’embrasseras en mon nom !

— J’irai fidèlement, mon père, et votre vœu sera satisfait.

Ils attendirent, avec un grand recueillement, que la mort eût délivré cette âme malheureuse de ses liens terrestres. Puis, ils portèrent Cencius vers un monastère voisin du champ de bataille. Le convoi cheminait lentement dans l’ombre violette du crépuscule. Les moines prêtèrent leur église pour la veillée funèbre. À minuit, ils entrèrent au chœur et chantèrent, sur l’âme du baron, un office plaintif. L’abbé monta au pupitre et psalmodia une Lamentation. Il jeta, comme un cri qui remplit toute l’église et fit tressaillir Victorien, la parole douloureuse de Jérémie :

Patres nostri peccaverunt et non simt et nos iniquitates eorum portavimus.

Jusqu’au matin, Victorien et l’évêque prièrent aux côtés de Cencius.

Victorien demeura deux jours encore, avec son vieil ami, dans le couvent, pour y rendre à son père les honneurs de la sépulture chrétienne. Puis ils continuèrent tous deux leur voyage, jusqu’au Mont-Cassin, où s’était arrêté Grégoire VII.

Le pape approuva le projet du jeune homme d’entreprendre sur-le-champ le passage en Palestine. Une galère de Pise était toute prête à mettre à la voile, dans le port voisin de Gaëte.

— Allez, mon enfant, vous trouverez là-bas l’apaisement de votre deuil. Dieu recevra, pour le salut de votre père, vos prières et vos larmes. Vous verrez la région sacrée vers laquelle, dans ma jeunesse, mon âme a pris tant de fois son vol. Puis, vous reviendrez à Salerne. Et, vous ne l’oublierez point, je ne serai pas seul à vous y attendre.

Les adieux des deux fiancés se firent un soir sur la terrasse de la maison de Saint-Benoît, en face de l’un des plus beaux horizons qui soient au monde. Ils échangèrent peu de paroles. Mais leurs cœurs, tout remplis par les douleurs du passé et les espérances de l’avenir, n’avaient jamais été plus étroitement unis qu’au moment de cette solennelle séparation. Longtemps encore, à chaque détour du sentier qui descend de la montagne sainte, Victorien vit, accoudée au petit mur, et regardant du côté de la mer qui allait prendre son bien-aimé, la forme blanche de Pia. Et il se souvint de leur première entrevue, à la porte Saint-Laurent, et de la petite reine, dans sa dalmatique d’hermine, avec ses cheveux flottans, du bouquet embaumé d’herbes florentines que l’enfant, toute rieuse, lui avait jeté, et de la blanche vision qui s’éloignait, dans la poussière d’or du soleil couchant, abritée par l’étendard de Toscane, portant le lion de Florence et la bannière du saint-siège, qui porte les clés du paradis.


VIII. — MARIAGE « IN EXTREMIS. »

— Je reviendrai au plus tard pour les fêtes de Noël ou celles de l’Epiphanie, avait dit Victorien en quittant Pia.

L’été s’écoula, puis l’automne. L’étoile des bergers et celle des rois mages montèrent au plus haut du ciel, puis s’éteignirent au fond de la mer, sans ramener le pèlerin.

Chaque fois qu’un navire, venant de terre-sainte, de l’Archipel ou de l’Egypte, jetait l’ancre dans la baie de Salerne ou sous les rochers d’Amalfi, Joachim courait chercher des nouvelles de son pupille. Chaque fois il rentrait au palais de Grégoire plus découragé, le visage plus grave et plus triste.

Il avait recueilli, de la bouche des gens de mer, des rumeurs vagues qui semblaient cacher quelque mystère douloureux. On lui avait parlé de tempêtes furieuses, de galères chrétiennes engouffrées dans les parages de Candie, de batailles livrées par les pirates sarrasins et de la croix vaincue toujours par le croissant. L’empereur grec, à son tour, avait fait durant les derniers mois la course contre les Latins ; il avait enlevé des équipages vénitiens ou pisans et jeté les matelots, aussi bien que les passagers, aux bagnes de Constantinople ou de Thessalonique. Enfin, une peste affreuse dévastait les côtes de Syrie, Jérusalem et les villes évangéliques. Un jour, un vaisseau génois s’arrêta au large de Salerne et fit des signaux de détresse. Il portait à son grand mât une bannière noire, pour montrer que la peste était à bord. Il demandait un médecin et un confesseur. Le capitaine cria de la proue à la barque normande qui répondit à son appel.

— À Jaffa, à Caïpha, à Saint-Jean-d’Acre, on ne trouve plus de bras pour enterrer les morts.

Joachim s’efforçait d’espérer contre toute espérance, il cachait à Pia les paroles inquiétantes des navigateurs ; il imaginait mille raisons pour expliquer le silence de Victorien ; il retrouvait en ses plus vieux souvenirs des histoires rassurantes de pèlerins que l’on avait crus longtemps perdus pour toujours et qui étaient revenus un beau matin à leur maison paternelle, portant un rameau d’olivier cueilli au jardin de Gethsemani. Il se rappelait même l’aventure miraculeuse d’un jeune noble d’Assise qui, s’agenouillant sur le tombeau du Sauveur, avait été ravi en extase et, pendant près d’une année, n’était plus sorti d’un rêve de béatitude, oublieux des choses de la terre et de son propre nom.

Pia écoutait son vieil ami, les yeux à demi clos, muette, comme ensevelie en ses pressentimens funèbres. Elle ne lui répondait point, craignant de le tourmenter par son propre découragement. Parfois, elle saisissait tendrement la main de l’évêque, la portait à ses lèvres et y laissait tomber des larmes. Puis, elle retournait lentement à la fenêtre, ouverte du côté du golfe, où chaque jour elle passait de longues heures, épiant, sur la nappe d’azur, l’apparition d’une voile blanche.

Au milieu de janvier, le pape écrivit de sa main une lettre à l’évêque de Smyrne ; il priait son frère d’ouvrir une enquête de couvent en couvent, partout où se trouvaient, dans les pays du Levant, des moines de la foi romaine. Et, sur le conseil de Joachim, il avait ajouté un post scriptum à l’adresse de l’évêque grec. Il donnait, du fond de son exil, sa bénédiction apostolique, au nom du Rédempteur commun des deux églises, au moine de la communion de Constantinople qui saurait retrouver la trace du pèlerinage de Victorien.

La réponse parvint à Salerne vers le temps des fêtes de Pâques, dans les premiers jours du mois d’avril. Personne n’avait rencontré le jeune baron ; son nom même était inconnu à la chrétienté orientale. De grands désastres avaient accablé, sur terre et sur mer, les pèlerins, les monastères et les marchands. Les Arabes, menacés par les Turcs Seldjoucides, qui venaient de s’emparer de Smyrne et s’avançaient, comme un fléau de Dieu, vers la Palestine, avaient redoublé de malice à l’égard des chrétiens. En aucun temps, il n’avait été plus périlleux de tenter le voyage de la terre-sainte. L’évêque, dont le bercail avait été récemment profané par les Turcs, demandait à Grégoire des prières pour les âmes de tous les malheureux qui ne trouvaient plus, dans la région sanctifiée par les pas du Sauveur et l’apostolat de ses premiers disciples, que la mort ou l’esclavage.

À ce moment, le pape sentait sa fin très prochaine. À Salerne, il se voyait perdu, isolé comme en un désert. Presque tous ses cardinaux étaient restés à Rome et plusieurs avaient adoré Clément III ; il avait bien donné la pourpre à quelques prêtres de la ville et à l’évêque d’Assise, afin d’avoir, dans sa maison, l’illusion d’un sacré collège ; mais la cathédrale normande de Saint-Mathieu ne le consolait point de Saint-Jean-de-Latran abandonné pour toujours. Robert Guiscard était retourné à ses aventures lointaines dans les eaux de Corfou, puis sur les côtes d’Albanie. Egidius, repris par l’épouvante religieuse, harcelé chaque nuit par l’ombre sanglante de Cencius, s’était retiré au couvent de la Cava, dans les montagnes de Salerne, et s’infligeait le martyre pour racheter les péchés qu’il n’avait point commis. La comtesse Mathilde se trouvait réduite à l’impuissance, dépossédée d’une partie de ses États. Joachim, tout entier à ses mortelles angoisses, n’avait plus de courage à rendre au vieux pontife. Et Victorien reparaîtrait-il jamais ; l’enfant qu’il destinait à être le soutien de ses derniers jours, le fiancé de Pia, ne l’avait-il point précédé dans la mort, sur la route tragique de Jérusalem ?

À la messe du jeudi saint, quand il descendit les degrés de l’autel pour porter la cène à ses cardinaux, il dit :

— Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus.

Le jour de Pâques, épuisé par le jeûne rigoureux du carême, il défaillit en lisant le dernier Évangile. Les clercs l’emportèrent évanoui dans la sacristie de Saint-Mathieu, où ils improvisèrent un lit de repos. Quand il se réveilla, Joachim se tenait penché à son chevet.

— Mon frère, dit Grégoire, voici que Dieu me rappelle. Mon pèlerinage sera bientôt terminé. Mais je sors de ce monde avec une cruelle angoisse. J’aurais aimé à laisser après moi Pia appuyée au bras de l’époux qu’elle avait choisi.

— Dieu ne l’a point voulu, répondit l’évêque. Que sa volonté soit faite. Puisse le courage de Pia être à la hauteur du sacrifice !

— Mais, reprit le pape, il me reste un devoir suprême à accomplir. Je veux assurer, ayant de mourir, le salut de son âme.

Un mouvement d’inquiétude échappa à Joachim.

— Je ne puis l’abandonner, orpheline, solitaire, en ce triste monde. Mes ennemis, les ennemis de Dieu s’attaqueraient à elle après ma mort. Mon âme souffrirait de grandes amertumes en la sachant malheureuse.

— Ne suis-je point là ? interrompit Joachim, et Robert, et Roger ne vous ont-ils point juré fidélité, même au-delà de la tombe, puisqu’ils se sont liés à l’Église, qui ne peut mourir ?

— Vous êtes vieux, mon frère, et vos jours sont comptés. Quant aux princes normands, leurs rêves sont bien vastes pour qu’ils aient le soin de veiller sur une pauvre fille, la petite-nièce d’un moine qu’on enterrera demain sous le pavé de cette église. Pia n’aura plus dans un temps prochain qu’un refuge, le cloître.

— Le cloître, pour une si jeune fille, c’est la tombe !

— C’est une nuit rapide qui précède le grand jour de l’éternité. Moi-même j’ai souvent regretté d’avoir quitté ma cellule pour me jeter dans la mêlée de l’Église militante. Songez, mon frère, aux années terribles que nous avons traversées. Et Pia demeurerait seule sur ce champ de bataille ! Non, je la léguerai à la mère Église, et le voile que vous poserez sur cette tête blonde sera notre dernière marque d’amour à tous les deux.

Joachim écoutait, d’un visage chagrin, les paroles du pape. Il avait rêvé d’être le tuteur paternel de Pia, après la mort de son grand-oncle, et de se retirer avec elle sous la protection de Mathilde. Il sentait que la jeune fille lui serait ravie tout à l’heure. La dureté de la vie monastique lui paraissait une épreuve trop sévère pour cette âme exquise. Et le bon évêque ne se trouvait plus la force de suivre toutes ces funérailles à la fois.

Grégoire fut frappé de la douleur de son ami. C’était donc une bien amère affliction qu’il causait au compagnon fidèle de son exil. Et, pour le consoler et calmer en même temps l’anxiété qui nais- sait en sa propre conscience, il accorda à Joachim que le noviciat de Pia serait aussi long que celui-ci le jugerait nécessaire.

— Enfin, dit-il, que Dieu me garde de faire violence à la vocation de cette enfant. Ce n’est point un ordre que je vous ai donné, mais le vœu et l’espérance d’un père que je vous confie.

Et les deux vieillards, seuls dans l’ombre de la sacristie, convinrent à voix basse de garder le secret sur ce grave entretien. Joachim attendrait le lendemain de la mort du pontife pour interroger le cœur de sa pupille. Peut-être Pia serait-elle la première à souhaiter la paix du cloître.

En ce moment, elle entra, couverte des vêtemens de deuil qu’elle avait pris le jour où la lettre de l’évêque de Smyrne était parvenue à son grand-oncle. Elle était, depuis l’exil, dans la familiarité du séjour de Salerne, la compagne assidue de Grégoire : elle lui lisait ses offices quotidiens, se promenait à ses côtés, pendant une heure ou deux, dans l’étroit jardin du palais, se plaçait près de lui sur un banc de marbre abrité contre la brise du large. Longtemps, jusqu’à la fin de l’automne, ils avaient parlé de Victorien, de plus en plus anxieux à mesure que les jours s’écoulaient. Maintenant, assis côte à côte au soleil d’hiver, ils n’osaient plus s’interroger sur l’absent, auquel chacun songeait toujours. Ils regardaient silencieusement la mer lumineuse et calme, épiant encore tous deux l’apparition d’une voile blanche sur la nappe d’azur.

Elle venait d’apprendre la défaillance de son oncle, et accourait très troublée.

— Ce n’était rien, Pia, rien qu’un peu de lassitude au bout de cette semaine de pénitence austère. Mais voici le printemps et la saison des fleurs, et je sens que je vais ressusciter comme le Seigneur Jésus.

Une bande de passereaux s’abattait, avec des cris perçans, sur le bord de la fenêtre entr’ouverte et quelques-uns se jetèrent à travers la sacristie où ils tournèrent follement, puis, tout effarés, s’enfuirent vers le soleil et disparurent. Pia pensa alors aux rouges-gorges, ses amis du Latran, au gazouillement des nids familiers, aux abeilles d’or qui bourdonnaient autour du front de Victorien, au bonheur d’autrefois goûté dans la lumière. Elle s’assit au pied du lit de repos et éclata en sanglots.

Ce jour même, Joachim et le cardinal d’Albano expédièrent des messages à Robert Guiscard, à l’abbé Didier, à l’abbé de Cluny, à la comtesse de Toscane : ils avertissaient les amis de Grégoire VII du deuil prochain de l’Église. La flamme qui avait animé cette grande âme s’éteignait. Parfois aussi elle jetait tout à coup une lueur très vive et, pendant quelques instans, le pape semblait reprendre la force et l’espérance de la vie. Il revenait alors au projet caressé depuis dix mois, dans les ennuis de l’exil. Il promettait à ses derniers fidèles une marche sur Rome, à la tête de l’armée normande, grossie de tous les volontaires de la chrétienté, une rentrée triomphale dans sa métropole, aux acclamations de son peuple, un concile universel confirmant la charte du Latran, le Dictatus Papœ, et déposant à la fois l’antipape et l’empereur. Mais ce rêve, bientôt troublé par le délire, durait peu. Grégoire se taisait brusquement, et tandis qu’un clerc, assis à son chevet, lisait d’interminables oraisons, il suivait vaguement du regard le jeu des rayons du soleil à travers les vitraux de sa chambre. Ses heures véritablement heureuses, il les devait encore à Pia. Quand le jour était tiède, il se faisait porter dans le petit jardin, sous un berceau de buis, qu’il appelait, avec un sourire triste, son dais pontifical. Pia s’asseyait à ses pieds, ouvrait le bréviaire et commençait la lecture des vêpres. Il l’arrêtait dès les premiers versets.

— C’est bien, disait-il. Le bon Dieu me tiendra quitte de cet office. Parlons plutôt du temps passé, du très vieux temps.

Et il revenait à sa jeunesse, à son premier couvent, à sa première cellule, aux frères très âgés qu’il avait vus mourir, aux jeunes novices, ses voisins dans les stalles du chœur, dont il n’avait plus entendu parler depuis au moins un demi-siècle et qui, à cette heure peut-être, priaient pour lui autour de l’autel de leur monastère. Il remontait plus haut encore, à ses plus lointains souvenirs, qu’il savait plaire beaucoup à Pia, Soana, et la maison de famille, et sa sœur aînée, grand-mère de Pia, et la vision, toujours riante et fraîche, de son enfance. Elle lui répondait alors par sa propre histoire, et le vieillard et l’enfant rentraient ainsi en esprit, la main dans la main, au foyer désert d’Hildebrand.

Puis, ils se taisaient, semblaient écouter le murmure de la mer et se regardaient, les yeux pleins de larmes. Lui aussi, le cher absent, il avait visité Soana, jeune chevalier de l’escorte pontificale, et Grégoire se souvenait d’avoir fait, devant lui, à la table du baron, allusion au neveu futur qui prendrait soin, avec Pia, de cette vieille maison, relique de sa race. Alors, il repassait, tout songeur, en sa mémoire, les espérances qu’il avait conçues pour Victorien, lorsque celui-ci était revenu de Toscane : le fils de Cencius entouré de prestige, le plus beau et le plus loyal des seigneurs romains, doté par le saint-siège de quelque grand fief, remis en possession des châteaux de son père, fût devenu le chef de la noblesse, le maître de son peuple, le capitaine du Latran, et eût réconcilié Rome avec l’Église. Les comtes de Tusculum avaient longtemps tenu en tutelle le pontificat pour le déshonorer et le violenter. C’eût été une gloire pour la postérité de Grégoire VII de veiller sur la chaire de Saint-Pierre, afin de la purifier et de la défendre. Ce rêve était si noble que le pape ne pouvait s’en détacher ; il l’embrassait de nouveau, avec l’ardeur des âmes qui vont se séparer des choses de la terre. Peu à peu la pensée d’un miracle se levait en lui, obscure d’abord, puis tout à coup très claire. Son ami Pierre Damien lui avait raconté jadis tant d’étonnantes merveilles ! Et, puisque Dieu n’avait perdu ni sa puissance, ni sa volonté, pourquoi le navire ramenant Victorien ne paraîtrait-il pas tout à l’heure, avec ses voiles blanches, une bannière de saint flottant à son grand mât, là-bas, à la pointe méridionale du golfe de Salerne ?

Alors, presque timide, après ce long silence, il disait :

— Je l’attends encore. La Palestine est bien loin, et c’est une terre féconde en bienfaits miraculeux. Je l’attends toujours. Le Dieu de miséricorde nous ménage certainement un jour de fête.

Et tous deux parcouraient des yeux la mer, la cruelle mer, assoupie dans son rêve d’azur.

Les serviteurs du palais venaient reprendre le pape entre leurs bras. Elle suivait pas à pas, avec une souffrance plus éperdue que la veille, écoutant docilement son grand-oncle qui, tournant la tête à demi, disait encore à la jeune fille :

— Prenons patience jusqu’à demain, Pia. C’est si loin, la Palestine !

Le 25 mai, au matin, on trouva le pape couché sans connaissance, la respiration haletante, la face couleur de cire. Il y eut une vive émotion au palais. Joachim fit mander sur-le-champ un médecin arabe, disciple des alchimistes de Tolède, qui passait pour magicien. L’Arabe versa entre les lèvres du moribond quelques gouttes d’élixir. Les forces revinrent tout à coup. Grégoire pria Joachim de recevoir sa dernière confession et de lui apporter le viatique.

— Il rendra l’ame à la tombée de la nuit, avait dit le médecin en s’éloignant, et s’endormira sans souffrances dans le sein de son Dieu.

À midi, il reçut les sacremens, en présence du clergé de Salerne et des nobles de sa maison. Puis, il ordonna qu’on le revêtît de la robe de Saint-Benoît et qu’on l’établît sur une chaise longue, près d’une fenêtre ouverte, la figure tournée du côté de Rome.

— Pour Rome, dit-il, et pour l’Église de Rome seront les derniers battemens de mon cœur.

Il pensa alors aux nécessités présentes de la chrétienté et du pontificat, et désigna son successeur au choix de ses cardinaux.

— Vous élirez l’abbé Didier, bien qu’il ne doive me survivre que peu de temps. Mais je suis assuré qu’il rentrera dans Rome, et ce jour-là, mon âme le précédera sur le seuil de ma basilique de Saint-Jean, mère et tête de toutes les églises du monde.

Il retira de ses doigts l’anneau papal et le confia au cardinal d’Albano, chancelier de l’Église romaine. Il dit ensuite à Joachim :

— Prenez ma croix d’or, mon ami. C’est ma dernière richesse. Et, sans retard, conduisez ici Pia, afin qu’elle assiste son oncle expirant.

Pia vint, guidée par le vieil évêque, dans sa robe noire de veuve. Elle s’assit tout près de Grégoire. Celui-ci porta péniblement sa main droite, blanche et froide, sur la tête de la jeune fille, la bénissant et la caressant tour à tour.

— Pia, dit-il d’une voix très faible, l’heure est venue.

Elle le regardait pieusement et d’abord n’entendait point le sens de ces paroles prononcées avec une telle douceur. Puis, elle comprit que le père la quittait pour jamais et, joignant les mains, elle le supplia de ne point mourir. Alors, relevant la tête, par la fenêtre ensoleillée, elle aperçut la mer, la mer d’azur qui lui souriait.

Là-bas, très loin encore, à la pointe méridionale du golfe, une galère, poussée par le vent d’Afrique, s’avançait vers le port de Salerne.

Au même instant, la cloche de Saint-Mathieu se mit à tinter tristement et, du fond de la cathédrale normande, la grande voix de l’orgue et la psalmodie sourde des moines entraient dans la chambre solennelle.

C’étaient les adieux de l’Église à son pontife qui commençaient. Le cardinal d’Albano chercha, dans son bréviaire, les prières suprêmes et fut :

Proficiscere, anima christiana !

À chaque oraison, le pape, tenant toujours sa main blanche sur le front de Pia, répondait :

Amen !

Mais Pia n’entendait ni la voix du cardinal, ni le chant sépulcral des moines, ni la plainte de l’orgue, ni la cloche d’agonie. Elle ne voyait que le navire qui venait droit à elle, dans la lumière joyeuse du ciel de mai.

C’était une haute galère de Venise, dont les voiles, déchirées par la tempête, pendaient en lambeaux, dont le grand mât, rompu, portait, au bout d’une lance, l’étendard rouge de saint Marc, avec le lion qui tient sous ses griffes le livre ouvert de l’Évangéliste. Elle voguait, d’une marche presque insensible, grâce à la brise printanière et à la manœuvre de ses dernières rames.

À son tour, Joachim attachait ses regards au navire. Celui-ci venait peut-être d’Orient, ramenant un pèlerin qui aurait entendu quelque part, au tond d’un cloître de Syrie ou sur les rives du lac de Galilée, le nom du fiancé perdu. Et l’évêque, saisi par une angoisse mystérieuse, voyait marcher sur la mer l’étendard de saint Marc, tel qu’une fleur de pourpre balancée par les flots bleus.

Le cardinal avait fermé son bréviaire. L’âme chrétienne était maintenant libre de monter à Dieu.

À ce moment, parvint à l’oreille du pontife, de Pia et de Joachim un chant grave, un chant viril qui sortait de la mer, plus sonore et plus pénétrant que la psalmodie des moines, sous les voûtes de la cathédrale. Sur le pont de la galère, groupés autour de la bannière de l’apôtre, les matelots, les pèlerins et les marchands, que le patron de Venise avait soutenus dans la tempête, entonnaient un cantique de reconnaissance.

Le pape se souleva sur les coussins de son lit et contempla le vaisseau sacré. Déjà les navigateurs jetaient l’ancre en face du palais pontifical. Et la dernière strophe du cantique se perdait dans le ciel et sur les eaux.

— C’est une galère partie des rivages de terre-sainte, dit Joachim. Je vois des pèlerins qui s’empressent de descendre dans les barques de nos marins de Salerne. Plusieurs portent la croix couleur de sang que les jeunes chevaliers pèlerins attachent depuis quelques années à leur poitrine.

— La Palestine est bien loin et cependant ils reviennent, murmura Pia.

— Oui, répondit Grégoire, des pèlerins que l’orage a roulés sur une mer méchante. Mais ils sont au port et bien heureux. Car le port, c’est déjà la patrie. Moi aussi, pilote de l’Église, j’ai été battu par la tempête. Mais, parce que j’ai aimé la justice et haï l’iniquité, je meurs en exil.

— Ce n’est point un exil, mon père, dit Pia, car voici que Dieu nous visite, et vos prières sont exaucées.

Il la vit debout, frémissante, les yeux rayonnans d’espérance.

Le dernier pèlerin descendait l’échelle de la galère.

Grégoire alors devina le miracle. Il ouvrit les bras, attira à lui la tête de la jeune fille, et, de ses lèvres pâles, il baisa la blonde chevelure.

— Dieu juste ! s’écria-t-il. Cette enfant a-t-elle pressenti le mystère de votre tendresse ? Et serai-je consolé en mourant des misères par lesquelles vous avez éprouvé votre vieux serviteur ? Joachim, courez au port. Je veux vivre jusqu’à votre retour.

Une rumeur étrange fut entendue derrière la porte de la chambre. Quelqu’un voulait entrer, malgré la sentinelle normande qui veillait sur le seuil, malgré les moines qui priaient en longue file dans le corridor. Et, tout à coup, Victorien parut, tête nue, vêtu en pèlerin, une croix rouge sur la poitrine.

Pia jeta un grand cri. Grégoire, soutenu par Joachim, se dressa sur son lit, les mains tendues vers le jeune chevalier :

— Je marche enfin, dit-il, dans l’avenue du paradis !

Victorien portait Pia serrée contre son cœur et, d’un ardent baiser, sous les yeux du pontife, le fiancé effaça la douleur d’une si amère séparation.

Grégoire, brisé par l’émotion, était retombé sur ses oreillers. Le jeune couple s’agenouilla contre le lit du moribond.

— Victorien, nous avions perdu tout espoir. Pourquoi avez-vous tardé si longtemps ?..

— Mon seigneur, j’ai été enlevé par les païens en pleine mer, chargé de chaînes, menacé de mort si je ne reniais Jésus-Christ pour Mahomet. Ils m’ont traîné jusqu’à Damas et m’ont vendu sur le marché de la ville. J’ai été esclave huit mois, toujours chrétien. Pia était mon unique pensée, ma force et ma noblesse de cœur. J’ai pu m’échapper et fuir à travers le désert, courant toujours vers Jérusalem. J’ai pleuré sur le tombeau du Sauveur le passé de mon père. Une tempête a retardé mon retour, l’autre nuit, sur les côtes de Sicile. Et me voici, à vos pieds, à la droite de Pia.

Le pape sourit faiblement et regarda quelques minutes les deux jeunes gens avec cette bonté d’aïeul qu’il avait eue le jour où la petite Pia s’était présentée à lui, pour la première lois, dans la solennité du concile du Latran :

— Demeurez ainsi, mon fils, tout près de moi et à ses côtés. Je vais mourir ! Ma tâche est accomplie. Recevez, mes enfans, le dernier sacrement imposé par le pape Grégoire. Voici ma dernière joie et mon adieu au sacerdoce. Pia, placez votre main dans la main de Victorien.

Joachim l’aida à lever les bras sur les deux têtes inclinées ; il dit avec un grand amour :

— Au nom de la sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous unis pour cette vie et pour la vie éternelle.

Alors il croisa les mains sur sa poitrine, ferma les paupières et se recueillit en Dieu.

Le jour touchait à sa fin. Le soleil s’inclinait sur la mer et pénétrait la chambre de rayons d’or. Les voix funèbres de la cathédrale s’étaient tues par degrés. On n’entendait plus que le vague concert de la terre et des ondes, des cris d’hirondelles noyées dans l’azur clair du ciel, le froissement des flots indolens sur les sables de la baie, des voix d’enfans qui jouaient dans les rues voisines du palais, une chanson de pêcheur, qui montait d’une barque voguant vers le port. Parfois une bouffée de brise apportait la senteur fraîche du golfe et le parfum des jardins tout en fleurs. Puis, le soleil se plongea dans la mer empourprée : son dernier rayon couronna d’une auréole le front chauve de Grégoire VII, qui expirait comme il l’avait souhaité, la face tournée du côté de Rome :

— Saint-père, priez pour nous ! murmura d’une voix tremblante le vieil évêque d’Assise.

Les chevaliers normands entrèrent d’un pas timide et formèrent au pied du lit une garde d’honneur. Les moines, tenant leurs cierges allumés, se rangèrent le long des murailles. Toute la nuit, ils veillèrent en profond silence sur la majesté pontificale. Au chevet du pape mort, les deux époux et Joachim demeuraient assis, immobiles et priaient tout bas. Vers le matin, comme le ciel pâlissait, Pia pencha sur Victorien sa tête charmante et s’endormit, couvrant l’épaule du jeune homme des boucles blondes de sa chevelure, ainsi qu’elle avait fait si souvent à Rome, en ses années d’enfance, au palais de Saint-Jean-de-Latran.


EMILE GEBHART.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre et du 1er octobre.