Au seuil de l’espoir/2

Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 9-17).
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II



Les yeux encore pleins de grises visions :
— Toits sombrement luisants massés en osts énormes
Bombant contre le ciel leurs boucliers difformes,
Lames d’acier de minces horizons,
Balcons suspendant leurs grilles de cimetière,
Trouble eau de vitres où miroite du mystère,
Fils vibrants et muets où glisse le Destin,
Railleusement tendus en lyres fantaisistes,
Remous lassés de lentes foules tristes,
Jour de limbes si pâle et comme si lointain ; —
Après des mois, des ans, de songe nostalgique
L’ « isolé » se réveille au grand souffle magique
De l’Océan qui chante et roule sous l’éther :
— Le dolent crépuscule est divinement clair

Pour lui, toujours hanté des funèbres soirées
Où de rousses lueurs tachaient les brouillards froids :
Horreur du lendemain, pressentiments sournois,
Remords, fébrile effroi de haines ignorées,
S’envolent dans l’air pur, divinement ami ;
Et la journée heureuse, oubliée à demi,
Douce et vague — et toute rassurante,

Se repeint comme sous un voile pailleté :

L’Avenue au frais matin bleuté
Frémit de sa feuillée encore transparente ;
Dans le hâvre, de lents bateaux — comme engourdis,
Noirs, laqués de soleil — et les flancs rebondis
Tanguent languissamment sur l’eau de perle verte...
— Puis une sente qui s’enfonce, recouverte
De sveltes branches en arceaux,
Doit mener dans la nuit d’émeraude féerique
Vers des clairières où dorment de vieux châteaux
Dont le reflet tremble, mélancolique.
Dans les regards d’étangs bruns cillés de roseaux.



Mais la voûte s’élève en dôme que fleurissent
Des ajours de pervenche — et voici que blondissent

Les troncs d’écorce fauve écaillés d’or gemmé ;
Et le dernier rideau de verdure flottante
Se plisse en ondulant et vacille, — allumé
Par l’ocellement vif de la vague flambante.



Le château qui devait apparaître — surgit
D’un bouquet de genêts soufrés et d’églantines
Incarnadines, dont le feu rose rougit
Auprès de la pâleur bleuâtre des glycines :
Pacifique manoir, sans herses et sans tours,
Qui chauffe au bon soleil ses pierres mordorées,
Abris tièdes, chers aux fleurettes bigarrées —
Et baigne au flot ses murs inoôensifs et lourds.
… Après, — c’est la douceur des lentes découvertes
Dans l’inculte jardin broussailleux de rosiers :
Des herbes d’argent mat hérissent les sentiers
D’où file un froissement soyeux d’ailes alertes :
D’antres floraux cachés sous les massifs croulants
Soufflent de forts parfums sucrés, comme brûlants
Qui semblent répandre, en exquise inquiétude,
Une trop capiteuse essence de bonheur
Et comme exaspérer une musique rude
D’insectes, — tournoyant orchestre bourdonneur.


Au bout d’un long tunnel de lianes frôleuses,
Sous-bois de l’Equateur près des plages du Nord,
Scintille un orbe flou dont les verdeurs cuivreuses
Se nuancent d’agathe et d’étain vers le bord, —
Mare torpide qui reflète l’ondoyance
De frondaisons que moire un frisselis furtif
Et des plantes au mol élancement passif :
Dans ce foisonnement feuillu, c’est comme une anse
De grand lac qui s’égrène en d’épaisses forets
Et dont une autre gemme, au-delà des tourrés
De rameaux retombant en souples masses sombres,
Brille aussi doucement dans une demi-nuit,
Tandis qu’au loin, roulant ses llaves flots sans ombres
L’eau libre, sous un ciel inconnu, resplendit.



— Puis la sylve n’est plus qu’un taillis de dentelles
Qui se déchirent en lambeaux éparpillés ;
Des gazons, plus poudrés de brillants que mouillés,
vent de rochers, en minces cascatelles
Les sources du « grand lac sauvage » disparu.

Voici qu’une prairie aux vagues prismatiques
Où des gramens géants houlent sous le jour cru
Submerge les vieux troncs de pommiers fantastiques
Dont les branches, — tels des reptiles écailleux
Surgis par bonds grouillants des herbes bruissantes,
De macabres chevaux cabrés et furieux
Ou d’absurdes guerriers à poses menaçantes
Se profilent sur un llano de cauchemar.

Avivé des soleils rouges des capucines,
Un faune décrépit, malignement camard, —
Yeux plâtreux fin-clignés, narines en douanes,
Pommettes étirant le rictus craquelé, —
Raille ces beaux décors de romans d’aventures :
Mais le nouveau-venu, dans le charme exhalé
Par l’air tiède frôlant les sachets des verdures,
Songe à d’autres regards, magiques mais éteints,
Où se mirèrent les savanes et l’eau triste
Et, dans la nuit des bois, les paillons des lointains ;
Aux lèvres closes dont le sourire persiste

Sur les roses et sur les grains des lilas blancs ;
A celle dont la voix tinte en les sources pures,
Dont la grâce lassée et les mouvements lents
Ont rythmé la langueur mouvante des ramures.



— Et comme, tout là-bas, — du bleu des floraisons
Nuageuses — s’encadre une haute fenêtre,
Il pense qu’il est doux et cruel de connaître,
Après bien des retours meurtriers des saisons,
Les parcs abandonnés et les vieilles maisons
Qui lurent, pour les yeux charnels d’âmes aimées,
D’ultimes visions maintenant déformées.



L’allée ample qui mène au perron, lourd des pans
D’un somptueux manteau traînant de sombre lierre
Jadis L’inévitable et la si familière,
Prolongement, clarté de la vie au-dedans,
Dont l’aspect se mêlait aux intimes pensées
De celle qui rêvait, le front près des carreaux,
S’émiette entre les gros sillons des tombereaux
En un chaos de cendre et de branches brisées…

— Puis, c’est l’angoisse froide et presque le remords,
Quand la porte a cédé, sans cri, sans plainte basse,
Muette comme pour l’indifférent qui passe
Devant lui, l’âpre évocateur des espoirs morts…

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

N’est-il pas plus brutal, plus sacrilège même,
Lui qui revient troubler un souvenir qu’il aime
Du seul amour banni du refuge apaisé,
Du sanctuaire où se recueille le passé, —
Qu’un rustre bestial à trogne curieuse
Lacérant des crampons de sa botte boueuse
Les coussins où le pied céleste s’est posé ?
— Ne sent-il pas un bras faible qui le repousse
Impérieusement, — lui seul ! — et seul l’exclut,
L’adorateur, jadis plus humble, — et qui déplut ? —
— Non, — car une main tiède à la pression douce
Plus gracile et pourtant la même qu’autrefois
L’attire, — croirait-il, — ne quittant plus la sienne…
— Leurre, aussi, les reflets de mer céruléenne
Et l’or vert du soleil tamisé par les bois
Qui baignent, s’épandant de croisée à croisée,

La chambre des lueurs étranges de ses yeux ? —
… Mais bon leurre à jamais rassurant et joyeux
Qui la ferait, non plus hautaine et courroucée
Mais accueillante à sa tendresse méprisée !



Bonheur ! Sa puérile et vague illusion
S’azure d’un rayon de folle certitude :
Plus d’interdit et plus de profanation !
L’Eden oublié dans sa fraîche solitude
Est à qui le voudra, pour des ans — et des ans !
— Voici l’asile offert avec la bienvenue
Entre l’abîme clair où fuient, resplendissants,
Les libres horizons sans cesse renaissants
Et le secret des coins ombreux qui L’ont connue,



Et ce soir, revivant le jour qui s’écoula
Sous la protection blanche d’ailes amies, —
— (Le couchant effeuillant ses corolles blêmies)
Il s’accoude à l’appui que « son » coude frôla
Et plane dans le calme énorme et s’émerveille
D’être le malheureux égaré de la veille,

Guettant, haineux, la vie atroce, — analysant. —
— Toujours atteint, malgré les ruses et les luttes, —
Le venin qui perlait aux pointes des minutes !
… Lui, doucement choyé par le moment présent,
Envahi, — (parle bleu crépuscule idyllique),
De suave félicité mélancolique :
O vieillir dans les murs que son ombre a fleuris,
Ou, marchant dans ses pas, en pèlerin fidèle,
Deviner sûrement les sites favoris
A quelque grâce plus exquise émanant d’Elle !
— Connaître ses réveils en le gris incertain,
Aux sourires voilés du perfide matin,
Sybillin prometteur au seuil de la journée ;
Et ses recueillements sous le ciel qui s’éteint
Quand la gerbe du clos diurne est moissonnée ;
Suivre au-delà des flots son esprit anxieux,
Vers le large sublime, — où ne vont plus les yeux, —
Et vibrer à sa trouble extase comme vibre,
Aux rudes vagues d’Océans mystérieux,
L’âpre élancement d’une aérienne guibre !
— O ressassant bien lentement les longs chagrins,
Si chers dans ce Présent et ce Futur sereins,
Causer tout bas avec son âme retrouvée,
Dans la retraite qui dort aux soleils marins,
Étrangement pareille à ce qu’il Ta rêvée !