Au seuil de l’espoir/3

Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 19-32).
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III

Entre les genêts d’or citrin velouté,
Cendrés par la lumière lourde et bleuâtre
Et le mat hérissement crépu de l’âtre
Araucaria, — le flot d’été
Se creuse en croupe de lapis fluide.
C’est le matin sous le ciel déjà torride :
L’hôte, à demi-couché dans le gazon profond
Lit un livre fané par l’air mort des vitrines :
Les feuillets piquetés du roux des mandarines
Reflètent des lueurs molles où se confond
Un lilas d’aube avec des rais d’aiguës marines
Les caractères fourmillants et bousculés
Qui s’accrochent, pointus et comme barbelés,
Semblent s’harmoniser, galopant sur la page
Avec le rythme dur et le récit sauvage :

C’est un poème tout farouche et violent,
Dans les sanglants brouillards des Sagas Skandinaves,
Aiguisé des exploits atroces des preux flaves
Qui brandissent un gel d’acier rose en hurlant :



… Des hordes vont, par bonds, dans les hideurs polaires
Sous les nuages d’encre et le vol des corbeaux,
Piétinant les vaincus dont la chair en lambeaux
Se flétrit aux scabieuses crépusculaires…



Par la livide horreur d’un jour d’étain,
Sur la mer couleur de saulaies,
Des nefs barbares au flanc noir déteint
Sillonné de dessins d’un vermillon de plaies, —
Mâts brisés, cordages au vent
Tournent, en cercles brefs, autour de gouffres glauques
S’entrechoquent avec fracas, s’eentrecrevant :
Et des grappes de corps d’où partent des cris rauques
Flottent, roulent au Ilot turgide qui les tord,

Qui les brise d’un grand sursaut pesant et fort,
Les éparpille en grains tourbillonnants — et vite,
Les ensevelit d’un souple effort
Dans une nuit de pourpre subite



Derrière le rempart moussu de troncs grossiers
C’est l’affût sous la lune de jade
Qui met un halo blême au cristal des glaciers ;
Mais seuls, droits, accrochés aux griffes des ronciers
Des squelettes raidis veillent dans l’embuscade.



Traîtreusement, à lents coups de gaffe prudents,
Guettant, au petit jour, la bourgade ennemie, —
Brunâtre, — sous ses toits de cuir sourd endormie
Contre l’escarpement des rocs taillés en dents,
Des fantômes velus, dans le fjord diabolique
Dont les murs de falaise ont un éclat brutal, —
Dans l’aube, — d’improbable et funèbre métal, —
Poussent, sur l’eau de bronze, un ramperaient oblique
De barques plates, où gisent, cois, des guerriers
Aux chocs mats des estocs contre les boucliers.

Déjà le fond pierreux grince sous les carènes ;
Chaque hutte apparaît avec ses ornements
De nacre, d’ambre brut et de cornes de rennes,
Fleuronnant un fronton lugubre d’ossements :

Debout, d’un coup de reins, sur les planches glissantes,
Tout armés, — les Northmen, les crins droits, l’œil sailli
Ploient leurs rudes jarrets de betes bondissantes…

Une clameur hideuse et sinistre jaillit
Des misérables toits, rugissante et navrée,
Glaçante de menace et de rage apeurée,
Qui vrille et stride, — et gronde aux foudres des échos :
Puis, c’est un pêle-mêle horrible de furies ;
Et dans l’àtre prison des rochers verticaux
L’eau rousse sonne d’un long fracas de tueries.



En l’or serein du Soir, digne des Walhallas,
Sur le ruissellement des flots de pierreries
Aux brusques et bruissants éclats, —
De courts vaisseaux cambrés, hauts sur la vague brève,
Montent vers l’horizon radieux
Comme en triomphe et comme en rêve !

À la proue, embellis d’un espoir orgueilleux,
Penchés sur la splendeur qui fuit et se rétale
Fulgurante, — les durs Vikings rivent leurs yeux
A des points bleus tachant la gloire occidentale :

… Chaîne d’îles qui tend sa herse de récifs,
Caps d’Erèbe dressant leurs formidables crêtes
Ou molles plages aux festons persuasifs,
Sinueux, découpant des rades toutes prêtes^ —
— Ces macules d’azur sur le couchant divin,
Ce sont peut-être ces Terres des Prophéties,
Obscurément, pendant des siècles, pressenties,
Et qui se dérobaient comme un mirage vain
Dans le brouillard strié de soleil des Légendes !…



Est-ce le continent énorme et fastueux, —
Monts d’améthyste ombrant les topazes des landes, —
Qui constelle ses bois d’astres capricieux,
Fleurs de diamant rose et d’or mauve en guirlandes, —
Que gardent, empennés d’éclairs, — volants, — rampants,
Tels que les dépeignait un candide grimoire, —
Effroyables, — moitié vautours, — moitié serpents, —
Des Êtres d’airain rouge aux yeux de flamme noire ?

Est-ce le monde neuf, enfer et paradis
Où les hommes du Nord, fils des climats maudits,
Fondant sur la Clarté, de l’aire aux nuits gélides,
Conquerront, dans la lutte et les tourments prédits,
L’ivresse du ciel pur et des Étés splendides ?…



Voici les points épars se grouper, se lier
En perles d’outremer d’un fabuleux collier
Qui se tasse en couronne énorme aux pointes dures,
Entamant l’horizon pâle, d’un or plus fin,
Blond, et comme glacé d’un souffle de froidures,
Monté du lent et long dentellement sans fin,
Ascendant, — menaçant ! — de la masse assombrie :



C’est le monde cherché, la future patrie :
La certitude, — après l’ardente anxiété, —
Naît de sa colossale et neuve étrangeté
Dont, — insensiblement vite, — le ciel s’encombre.
Et tandis qu’un relief fantastique — de pics,
De promontoires, becs luisants dans la pénombre,

De pointes basses qui se tordent en aspics,
D’écueils de jais, dressant de hautains monolithes, —
Titans de Hell, debout sur le remous des eaux,
Impassibles et terrifiants Satellites, —
Se projette, infrangible, au devant des vaisseaux,
Les Vikings, rués vers les avenirs sublimes, —
Ivres, — gardent au cœur le reflet d’or des cimes.



Qu’importent, maintenant, l’ouragan, — les assauts
Des nuits tragiques dont vibraient les coques frêles,
La ronde en trombe des lames et le vortex
Des écumes, blancheurs froides, surnaturelles,
Le mât strident crachant du feu comme un silex,
Les chocs tintants et lourds d’épaves bondissantes,
Adieux et glas des nefs voisines, périssantes, — …

… Et tous ces compagnons vivaces et brutaux,
Pleins de joie outrancière et d’appétits de bêtes,
Qui s’élançaient déjà vers les sauvages fêtes
Du Triomphe, sur les pavois monumentaux,
Saoûls de sang ruisselant, de plaintes savourées !

… Et qui flottent parmi les poulpes, les calmars
Avides et gluants, — monstres de cauchemars,

Par les troubles hauts-fonds d’algues enchevêtrées,
Au glauque — et pers — et flou crépuscule vitreux
D’opalescentes émeraudes mordorées, —
Et vaguent, — « dans la mort encore aventureux »,
Déchets humains, limon futur des îles vertes,
Ou victimes aux dieux affreux des mers offertes !

Qu’importe ce qui flue et s’abîme, dissous,
Dans les gouffres d’oubli des informes dessous,
Quand s’affirme le but fuyant et séculaire !

Dans les esprits tendus vers le sol dévoilé
Surgit la vision tumultueuse et claire
Du rivage désert sonorement peuplé ; —
De ports, lançant leurs mâts en flèches lumineuses
Vers les sommets plantés détours vertigineuses ; —
D’entassements de toits irisés de soleil,
Titanesques cités, montant dans l’air vermeil.
Floraison de la Race et son apothéose !…



Sur le feuillet, poudré de micas scintillants,
S’allume comme un bref et pur flamboiement rose
— Et le poème en vers de fer brut, sautelants :

« Erik dans l’ocre du sable
« Jette son épée à pointe de givre
« A rugueuse garde rouge de cuivre,
« Qui se fiche, sans trembler, droite et stable,
« Comme elle trouerait un roc ;
« Et clangore : A toi, Terre ! c’est un troc !
« A toi l’acier frigide et blanc
« Aigu comme l’air des nuits de lune,
« Gravé d’un occulte et puissant rune
« Qui t’imprimera ma gloire au flanc,
« Marque indélébile, sceau fatal !
« A moi tes trésors pour mes ours grondants
« Qui descendent du Nord de cristal
« Sur leurs icebergs craquants et fondants,
« Hérissés de grisâtres aiguilles ! »



Vers les grèves aux lourds feuillages inconnus, —
Tandis que le flot baisse et découvre les quilles
Des vaisseaux balafrés, vrais corps de guerriers nus, —
Les Northmen, fascinés par la Nature neuve,
S’égaillent comme un vol pillard d’éperviers roux ;
Et la flotte minable et noire s’endort, — veuve
Des chants de forcenés et des vivants courroux, —

Toute plate au milieu des brisants et des flaques
Qui miroitent aux longs rayons jaunes pleureurs,
Sous l’effilement des sanguinolentes laques…

Au loin, dans l’épaisseur des bois, sur les hauteurs,
Une clameur bondit et flotte — et se prolonge,
Martelant les échos rocheux, — de pic en pic :
Et quand L’ultime cri se répercute et plonge
Du dernier roc côtier dans les Terres de Songe,
Il acclame le Jarl Erik : « Hurrah, Erik ! »



Erik ! — L’hôte du calme eden feuillu des plages
Pose le livre sur les ondes du gazon
Qui chatoie aux émaux changeants de l’horizon
Et rit tout bas, d’un rire acre d’anciennes rages :
Erik ! Le nom casqué, barbare et triomphant,
Evocateur du sec frisson d’armes grinçantes, —
De noirceurs de sapins, — arêtes rebroussantes
Dans le gel, — aux appels d’un sauvage olifant, —
Aux cliquettements clairs des glaçons qui bleuissent,
Des antennes de mâts crissantes, où se hissent
D’étranges flimmesqui claquent dans le vent froid ;
De croisières cinglant dans les limbes poli,
Sous la fauve pâleur du soleil qui décroît !…
— Le nom de rauque gloire et de reflets stellaires

… Et son nom de piteux poète bafoué,
Victime d’un vain, d’un imbécile caprice !

Erik ! Tel fut l’absurde oriflamme cloué
Sur l’être souffreteux, — de face inséductrice
Et grognonne, — débile et gauche, un peu tortu,
L’écolier orgueilleux, brave et souvent battu,
Le timide, rêvant pour revanches futures
De lointaines, de surhumaines aventures
Et quasi-mort après quelques milliers de pas,
Le barde envasé dans d’immondes écritures
Par des brutes qui lui mesuraient ses repas,
Industrielles et commerciales hures !
Le tendre qui s’en fut, — matelot par dégoût,
Singe paralysé des natures gluantes,
Voguer vers l’Idéal sur des barques puantes
Portant aux Noirs le « schnick » folâtre et l’ « alougou »,
Le Tibulle raté qui rima des réclames
Pour le « Fard Virginal », le « Savon Trompe-Faim »
Ou les bonbons, fougueux ténors d’épithalames !
Le « Vieux de quarante ans, » par hasard riche, — enfin,
Exultant de l’accueil d’une morte fantasque,
Si dédaigneuse du chétif héros northman,
Jeannot, Hilarion, Barnabe, Lafleur, Basque,
Tartempion, Médor, — soit ! — Mais Erik !… Vraiment ?…

Tout le passé renaît, humiliant et rude,

Des transes de l’enfant aux rancœurs du vaincu,
Avec, — seuls rayons bleus du plat drame vécu,
Après l’activité stérile et l’hébétude
Dans l’empoisonnement des miasmes humains,
Les heures de répit sur les altiers chemins
De balsamique, de charmeuse solitude !



A-t-il même pleuré dignement, à L’écart,
Gardant pur dans son cœur son lys brûlant et pâle
Comme un vase sacré dans un pli de brocart ?
Dans ce cœur plus d’un rampant souvenir râle.
Toujours agonisant et jamais « achevé »,
Souillant la Heur mystique au douloureux pétale :
Parfois même le monstre irradiant, lavé
Par les flots d’or lustraux d’anciens soleils magiques
Comme Ton n’en voit plus qu’en mémoire, froissa
Le calice froissé de spires énergiques…

Alors, le seul amour véritable glissa
Tout au fond de son être en goutte corrosive
De suave parfum vénéneux, — dissolvant
I alitement la joie équivoque et naïve.

— Et sut-il seulement souffrir, en s’abreuvait
De consolations grossières et factices ?
Voici qu’une douceur atroce l’amollit
Aux rappels d’un plaisir honteux qui l’avilit,
— De Saturnales et d’idylles corruptrices !

Sont-ce les clairs reflets, âmes des joyaux pers
Recelés par les flots de lumière liquide
Qui, dans leur « va-et vient » désinvolte et languide,
Lui rapportent sa vie, éparse sur les mers
Et les continents où le mirage fulgure,
La parant de leur prismatique diaprure ?..
… Il trouve un acre charme à ses oublis pervers
Et se raille, pleureur à douleur « malléable »,
Victime intermittente aux tourments si dosés,
Prosaïque martyr à peine misérable !…



… Car même aux jours où tous espoirs semblaient brisés,
— Dégrisé des senteurs des bouquets délétères,
Errant dans les ronciers de trop réelles terres,

Traînant ses remords las et ses pensers navrés
Sous la menace des nuages bas, cuivrés,
N’osant pas plus songer à la neige odorante
Des lys, des blancs rosiers de ses amours d’antan
Qu’aux divines fraîcheurs de son âme d’enfant,
N’a-t-il pas, tout à coup, respiré, — pénétrante.
Comme un soupir floral plein de compassion,
Une haleine des temps chers d’adoration,
Albe, emparadisante, — oh ! jamais dissipée,
Malgré la faim d’aimer assouvie et trompée !



Tels les effluves d’or tiède et de miel ambré
Des solaires genêts, dans les midis limpides,
S’émanent à regret, légers, presque timides,
Aux touffeurs des jasmins et de l’œillet poivré,
Et s’épandent en la nuit torride, accablante,
Comme opaque, sans un sourire d’astre aux cieux,
Sapides et violemment délicieux,
Réexhalant, parmi la flore somnolente.
En fluide qu’oïl sent avoir été vermeil,
L’âme embaumée, — et qui sait ?… tendre ?… du soleil.