Au coin du feu, histoire et fantaisie/04

Typographie de C. Darveau (p. 57-69).

SOUS LES BOIS



Qui pour Cacouna, qui pour Kamouraska, qui pour Rimouski, qui pour Restigouche… que de gens s’en vont « aux eaux. »

Chacun son goût. Moi j’aime mieux la nature primitive qui n’est pas à la mode du jour, mais que l’on ne pourra jamais démoder. Vous ne comprenez peut-être pas le plaisir que j’éprouve à prendre des quartiers d’été inconnus des touristes, mais fréquentés par de belles rivières, des milliers d’oiseaux chanteurs, et perdus au fonds des forêts séculaires. Que voulez-vous ? le goût n’est point à discuter ; j’aime ce que j’aime, et vous, vous aimez autre chose. Grand bien vous fasse — je vous admire, monsieur Tout-le Monde.



« Les bluets sont bleus, les roses sont roses ! » a dit un poëte grand amateur de la vérité et de la couleur locale.

Les arbres verts, les ruisseaux si clairs, la molle fougère s’étalent à perte de vue autour de moi, toutes choses que l’on pourrait peindre avec plus d’art que je n’en mets ici à les énumérer.

Je vous écris donc de la campagne, au bord des bois, dans une retraite charmante où les bruits de la ville ne pénètrent jamais et où l’on ne parle en mal du prochain que sur les gazettes dont, en venant ici, j’avais doublé l’intérieur d’un grand panier aux provisions.

Maintenant que la belle saison étale les splendeurs de sa robe et que l’atmosphère tiède des journées d’août nous invite à mettre habit bas, il fait bon aller s’asseoir au pied d’un pin, dans une clairière de la vieille forêt, et de se croire seul au monde, en écoutant le frémissement des cascades, les chants des oiseaux et les récits qui tombent de la bouche d’un forestier. Une douce quiétude s’empare de l’âme, un sentiment d’indépendance ignoré jusque-là se fait jour dans votre rêverie, et mêlant à toute chose l’oubli des maux passés, vous sentez renaître ce je ne sais quoi de poétique et de tendre au-delà de toute expression, qui composait la vie intérieure de nos première années.

Ce n’est pas ailleurs, c’est ici qu’il faut s’arrêter pour reprendre courage, ressaisir le calme de nos esprits et placer une barrière rustique entre la ville et nous. C’est ici que sont la retraite et la nouveauté.

Figurez-vous mon bonheur : pas de visites à faire sous l’ardeur du soleil, pas de poussière à avaler tout le long du jour.

Tel que vous ne me voyez pas, lecteurs, je suis en train de décider s’il ne vaudrait pas mieux vous raconter ceci ou cela.

Parlons plutôt de ce qui se présente en ce moment sous mes yeux, savoir : mon sac de voyage et mon compagnon de voyage.



Mon sac de voyage n’est point un sac, c’est un panier aux provisions, il loge très-bien entre les varangues de mon canot d’écorce et, Dieu merci, nous ne sommes pas dyspeptique.

S’il m’arrive de manquer un coup de fusil, le guide ne manque pas le sien : de cette manière, le gibier qui nous visite nous trouve toujours à domicile et n’y laisse jamais sa carte.

Mon guide n’est point un vulgaire engagé, c’est un ami, un garçon qui passe sa vie dans les bois, mais spirituel, habile, brave en fou, assez instruit et, comme feu Molière, observateur. Personne ne voit mieux les travers du peuple civilisé, personne ne s’en moque à meilleur titre. Avec cela, heureux comme un roi de l’ancien temps, ayant une pente à la poésie, la poésie des voyageurs, la joyeuse, la mélancolique, la bonne, la vraie. Si vous l’entendiez chanter en maniant son aviron :

Dans la forêt et sur la cage,
Nous étions trente voyageurs !


ou bien encore :

Dans les prisons de Nantes
Y a-t-un prisonnier !


vous « donneriez Sorel, Machiche et St. Denis » pour vivre à ses côtés !

Par la tradition, il descend en ligne droite de cette vaillante et noble race de voyageurs canadiens, dont Fenimore Cooper nous a si adroitement escamoté le type en littérature. Il se nomme Gonzagues.

La première fois que nous nous sommes rencontrés, je ne l’ai pas pris pour un homme ; il me semble qu’il participait de la nature des êtres fantastiques — bien des gens le croyaient aussi.

C’était il y a eu six ans au mois de juin, sur le bord de la rivière Vermillon. La bande des flotteurs de bois était arrêtée dans un endroit périlleux ; leur chef ne savait plus à quel saint se vouer pour passer outre avec les honneurs de la lutte.

Expliquons-nous.

Quinze, vingt, trente hommes sont établis en automne aux abords d’une rivière ou d’un cours d’eau quelconque.

Pendant l’hiver, ils abattent des arbres, les coupent en billots et les charroient sur la rive.

Il n’est pas rare que cette rive soit un escarpement, une falaise, enfin quelqu’endroit moins praticable que le carré Viger.

Le printemps venu, l’on ferme le chantier et les hommes destinés à l’opération difficile du flottage descendent les rivières en chassant devant eux les pièces de bois échouées au rivage, accrochées sur les pointes des rochers ou empilées par le mouvement des eaux à la tête des cascades et des rapides.

C’est une rude corvée dans laquelle il est bon d’apporter un poignet solide, un coup d’œil prompt et sûr, de grandes qualités de nageur, de rameur et d’équilibriste et par-dessus tout une conscience en paix avec Dieu, car la mort se dresse à chaque pas de ces vigoureux exercices.



Ce printemps là, une escouade de flotteurs arrivait par la rivière Vermillon en face de l’obstacle que je vais vous décrire : près de quatre cents billots déposés sur la croupe d’une rive très escarpée s’étaient mis en mouvement lorsque le soleil avait fondu la neige au flanc de la falaise. D’après le calcul des bûcherons, cela devait arriver et précipiter les billots tous ensemble, dans la rivière, en simplifiant les travaux du flottage.

Le plan était trop beau pour réussir. Il se présenta une barrière naturelle. Deux souches placées à mi côte et que la neige avait rendues imperceptibles pendant l’ hiver, reçurent les premiers billots échappés du sommet, les arrêtèrent, et bientôt l’énorme charge se trouva à poser tout entière sur ces deux appuis.

En-dessous, une vingtaine de pieds restaient libres entre le niveau de la rivière et la masse de billots accrochés.

Au-dessus, il y avait accès pour les travailleurs — mais repêcher quatre cents billots, les tirer à la côte et les faire rouler plus loin vers la rivière, cela coûte beaucoup d’argent. Comment s’y prendre ?

Sur ces entrefaites, arriva Gonzagues.

Bûcherons, chasseurs, voyageurs, guides de cages, etc., saluez, c’est votre maître à tous.

— Voyons donc, dit-il, est ce qu’il n’y aurait pas moyen de passer ici comme des messieurs ?

Et sans perdre plus de temps, il prit une hache et monta la côte, droit sous l’amas de billots.

Cette manière de monter à l’assaut était tout-à-fait dans le caractère de Gonzagues. On le connaissait et personne n’aurait osé l’interroger sur ses intentions, avant qu’il en eût parlé lui-même.

Chacun se rappelait que l’année précédente il était monté sans souffler mot sur une jam ou empilement de pièces de bois formé à la tête d’une cascade dangereuse, et que là, tout seul, un pic à la main, il était parvenu à décoller la clef ou pièce principale qui retenait l’avalanche de billots au-dessus du gouffre. Au moment où tout cela s’ébranlait pour bondir en avant, Gonzagues s’était précipité de côté dans un endroit de la chute un peu moins roide, vers lequel les billots ne pouvaient se diriger, et ses hommes l’avaient perdu de vue dans les bouillons blancs de la rivière.

Pendant ce temps, les billots avaient également sauté la chute et se dandinaient au bas sur ces mêmes bouillons blancs.

Les hommes partis à la recherche du corps de Gonzagues furent stupéfaits en l’apercevant qui se chauffait au soleil sur un petit rocher à fleur d’eau, d’où il leur fit signe d’aller le chercher.

Sur le reproche de témérité qu’on lui adressa quelques minutes après, il répondit, en bourrant sa pipe et hochant les épaules :

— Bah ! est-ce que vous croyez qu’il y a assez d’eau dans le Saint Maurice pour me noyer !…



Je viens de dire qu’il avait monté la côte, droit sous l’amas de billots.

Nous étions à le regarder, immobiles dans nos grandes berges de drave (drave, ou drive ; en français : flottage des bois) ne nous rendant pas compte de son idée.

Tout-à-coup chacun poussa un cri d’angoisse en y mêlant le nom du téméraire. Gonzagues entamait à tour de bras l’une des deux souches. Sa hache s’abattait, rapide et ferme, sur les attaches du barrage, les grosses racines de la souche.

Mais les cris, les supplications s’élevèrent avec une telle énergie qu’il s’arrêta.

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? dit-il.

— Il faut que tu descendes, lui criâmes-nous, ne vois-tu pas que tu vas attirer sur toi les billots suspendus sur ta tête, c’est la mort inévitable !

— Rangez vos berges, et ne craignez rien pour moi ; mais rangez-vous, sinon vous serez écrasés comme des mouches.

Ce fut tout son raisonnement. Je ne réussirai jamais à décrire ce qui se passa ensuite. Nous étions spectateurs d’un drame dont le dénouement paraissait fatal ; chaque coup de hache avait un écho dans nos poitrines, chaque seconde amenait une nouvelle épouvante. Un condamné sur l’échafaud n’est pas plus près du sacrifice que ne l’était Gonzagues. Cris, menaces, supplications, il n’écoutait rien et bûchait toujours. La rivière, très-profonde en cet endroit, coulait sous lui à vingt pieds, presqu’à pic. Il avait devant lui, bien haut pardessus les épaules, la pile des billots retenue par l’obstacle qu’il brisait.

Soudain il s’arrêta. La souche avait craqué.

La respiration des hommes qui étaient là se pouvaient compter.

Gonzagues, au guet, avait encore la main sur la hache, il attendait.

Comme la débâcle ne se faisait pas, il se remit à pratiquer des entailles.

Au bout d’une minute, la masse écrasa les derniers liens, mais avant de se ruer au bas de la pente, elle chancela pendant trois secondes et l’intrépide bûcheur en profita pour plonger comme une anguille dans le courant placé sous lui. Il avait à peine atteint le fond, que la rivière était couverte de billots flottant pêle-mêle, — les uns, qui avaient piqué une pointe en bas, revenaient à la surface et dansaient comme des marionnettes avant de se coucher mollement sur la lame ; les autres, entraînés par l’élan formidable qu’ils avaient reçu, se pourchassaient au loin et heurtaient les premiers ; c’était une scène d’éléments déchaînés dont le tableau pourrait se faire sur la toile, mais difficile à traiter la plume à la main.

Lorsque nos yeux découvrirent l’auteur de cet exploit, il se tenait debout sur l’un des billots les plus éloignés et reprenait haleine. Sa course entre deux eaux, en ligne droite vers la rive opposée, l’avait mis hors de danger, car en somme la charge des pièces de bois s’était plutôt abattue près du rivage, et la résistance de l’eau avait contribué à l’amortir considérablement.

Parvenu à terre, Gonzagues reçut nos éloges avec un grand sang-froid. Quand nous lui dîmes que sans son courage il aurait fallu renoncer à flotter ces quatre cents billots, il répondit simplement : « Vous auriez bien pu faire éclater l’une des souches avec de la poudre, sans y mettre tant de cérémonies ! »