Au coin du feu, histoire et fantaisie/05

Typographie de C. Darveau (p. 71-84).

LE LOUP-GAROU



Ah ! les histoires merveilleuses, surnaturelles, incroyables, je les adore ! Les récits de vrais revenants, c’est cela qui captive l’attention ! Les aventures mystérieuses, horribles, ne les aimez-vous pas comme moi ?

Je vais vous narrer ce qui, à ma connaissance, a eu lieu dans les bois du Saint-Maurice, voilà à peu près cinq ou six ans.

J’ai vu cela de mes yeux.


Le lecteur va se dire :

— Enfin ! je rencontre un conteur qui n’a rien emprunté à un autre conteur, car il a été témoin du fait, ce qui est bien le merle blanc à trouver lorsque l’on parle d’histoire de loup-garou. Soyons toute oreille.

C’est très-aimable de votre part, ami lecteur, très-aimable ; aussi vais-je faire de mon mieux pour mériter votre confiance.



J’étais en tournée dans les chantiers du haut de la rivière aux Rats, et je venais de me débotter devant la cambuse de Pierre Miron, contre-maître de chantier, lorsque le cuisinier, me tirant à part, me confia une grande nouvelle :

Le diable rôdait dans les environs en personne naturelle ! Tout ce qu’il peut y avoir de plus diable et de plus vivant !

— Bah ! tu badines, lui dis-je.

— Badiner, monsieur ? moi badiner avec ces choses-là ! le bon Dieu m’en préserve ! Ce que je vais vous dire est hors du commun. Écoutez moi un instant, je vous prie.

— Parle, parle, tu m’intéresses déjà rien qu’avec tes airs et ta mine effrayée.

— Eh bien, monsieur, je dois vous dire que voilà une semaine, le gros Pothier est parti de « la campe » le soir pour tirer de l’eau à la fontaine, à deux petits arpents d’ici. Il n’était pas à cinquante pieds qu’il revint en courant comme un homme poursuivi et nous assura qu’il avait reçu un coup de bâton sur la tête. En effet, il avait une écorchure au cou près de l’oreille. Comme son casque était tombé et qu’il n’avait pas pris le temps de le ramasser pour s’enfuir, et comme, d’un autre côté, on voulait savoir d’où venait l’attaque, plusieurs hommes se rendirent sur les lieux, mais sans succès. Il fallut revenir. Je suivais les autres, et sans m’en apercevoir, je me trouvais le dernier, lorsque tout-à-coup je fus aveuglé par une « claque » sur chaque œil et je sentis qu’on me saisissait aux cheveux. Vous pensez si je criais ! Quand on me releva, je n’avais presque pas connaissance…

— Tu avais donc été frappé bien fort ?

— Pour ce qui est de ça, oui, une paire de « claques » terribles, mais c’est tout… excepté que mon casque avait disparu ; c’est en me l’enlevant que le manitou m’avait tiré les cheveux.

— Comment expliques-tu cela ?

— Personne ne peut l’expliquer. Il y a des gens qui prétendent que nous avons affaire à l’âme d’un charretier de bœufs mort en reniant Dieu dans ces endroits ici, il y a plusieurs années ; d’autres disent d’autres choses, mais c’est une affaire effrayante tout de même. Demain nous quitterons tout le chantier.

Comme le cuisinier achevait ces mots et que je me récriais contre la décision qu’il venait de m’annoncer, Pierre Miron, suivi de tous ses hommes, entra dans la « campe. »

— Qu’est-ce que cela veut donc dire, Pierre ? vous parlez de départ ! En plein mois de janvier ! Vous n’ignorez pas la perte que cela devra occasionner.

— Ah ! monsieur Charles, ce n’est, pas un badinage — je suis resté le dernier à méconnaître le sortilège, mais, hier soir, je me suis rendu à l’accord général. C’était le sixième casque qui partait…

— Le sixième casque — celui de France Pigeon.

— Le cinquième était celui de Philippe Lortie.

— Le quatrième, celui de Théodore Laviolette.

— Le troisième…

— Ah ça ! leur dis-je en cherchant à me montrer un peu en colère, êtes-vous tous devenus fous ? Quel conte bleu me faites-vous là ; on croirait, à vous entendre, que le diable loge ici !

— Monsieur Charles, reprit Miron d’un air grave et convaincu, c’est une affaire sérieuse comme personne n’en a vue.

— Eh bien ! mes amis, leur dis-je à tous, si vous voulez rester ici ce soir, je tâcherai de me convaincre par moi-même de ce que l’on dit. Demain avant-midi, Olivier Lachance, contre-maître en chef doit me rejoindre ; nous déciderons alors ce que nous aurons à faire.

— Convenu ! mais pas plus tard que demain.

— Pas plus tard que demain.

Le souper fut servi au crépuscule, ce qui était nouveau au chantier, où le travail dans la forêt durait d’ordinaire « jusqu’aux étoiles. » Personne ne voulait plus rester hors du campement « à la noirceur. »

Quand ce fut sur les huit heures, je proposai à tous d’accompagner celui qui voudrait se rendre à la fontaine puiser de l’eau. Je promettais de « couper » l’eau avec le contenu d’un flacon de « gin. »

Personne ne répondit à l’invitation.

Je ne voulais cependant pas en démordre. Je me levai tranquillement, coiffai mon casque avec un soin que je désirais que l’on remarquât, et prenant en main une chaudière, je me dirigeai vers la porte en disant :

— J’irai bien tout seul !

Rendu dehors, tous les hommes étaient sur mes talons, protestant de leur bonne volonté, mais soutenant aussi que le diable allait encore nous jouer quelque nouveau tour.

— Bah ! leur dis je en plaisantant, pour voir à quel point le sentiment de cette terreur extraordinaire les dominait, — j’ai déjà « délivré » un loup garou ; il ne me sera pas difficile d’en rencontrer un second.

Nous allâmes à la fontaine. C’était une claire fontaine comme toutes celles que vous connaissez. Le cuisinier rapporta la chaudière pleine d’eau. Nous l’escortions en masse serrée ; — rien d’étrange ne signala notre marche, soit en allant, soit en revenant.

Le genièvre coula jusqu’à la dernière goutte du flacon. À la ronde finale, les plus nerveux parlaient de sortir et de provoquer en combat singulier le manitou du Saint-Maurice. En homme rusé, je soutenais que personne n’oserait accomplir cette prouesse. Au plus fort de la contestation, la porte s’ouvrit brusquement et Olivier Lachance entra.

— Bonsoir la compagnie, dit-il. Je suis venu plus tôt que vous ne m’attendiez parce qu’au chantier voisin j’ai entendu raconter des histoires qui ne me vont pas du tout.

Pierre Miron l’invita à s’asseoir. Je lui dis que l’affaire en question me paraissait prendre une tournure alarmante. Bref, nous lui contâmes tout ce qui pouvait l’éclairer sur la situation.

Olivier est un homme tout d’une pièce, physiquement et moralement. Il eut bientôt pris un parti.

— Pierriche, dit-il, en s’adressant au petit garçon qui dans les chantiers sert de marmiton et d’aide au cuisinier, tu vas aller, tout seul, puiser de l’eau à la fontaine, et moi je vais te suivre de l’œil, mais de l’œil seulement. Ne crains rien. Et vous autres, reprit-il en se tournant vers les hommes, restez tranquilles, je défends que l’on cherche même à savoir ce que je vais faire.

Le petit garçon ne paraissait pas du tout rassuré.

— Voyons, lui dit fermement Olivier, tu n’as que faire de t’épeurer, je sais ce que c’est, et je te promets qu’il ne te sera pas fait de mal. À présent, prends la chaudière et surtout mets le plus gros casque du campement, c’est le point principal. Vous, monsieur Charles, veuillez rester ici à surveiller les hommes ; je ne veux pas qu’ils me voient agir. Viens, mon garçon, termina-t-il en amenant Pierriche.

Et la porte se referma sur eux. Ils étaient dehors.

Pendant dix minutes, personne ne souffla mot autour de moi. Un malaise indéfinissable accablait tous les esprits. Ce silence fut rompu par les cris de détresse de Pierriche et par le gros rire de Lachance qui rentra presque sur le coup en tenant l’enfant par la main.

Le mystère était expliqué. Olivier avait vu le manitou !

Nous n’avions pas assez de paroles pour formuler toutes nos questions. Peine inutile, Olivier prétendait garder son secret jusqu’au lendemain.

Quant à l’enfant, interrogé, il répondit qu’il n’avait rien vu. — En sortant, dit-il, M. Lachance se cacha, et moi je marchai vers la fontaine ; je savais qu’il ne me perdait pas de vue ; la nuit n’est pas très-noire. Tout-à-coup je l’entendis qui me disait : « Vite, vite, Pierriche, reviens ! » C’est alors que je criai, car en l’entendant m’appeler ainsi, j’eus peur qu’il n’y eut du danger ; mais lui, il riait.

C’était tout. Impossible d’en savoir plus long. Je ne tentai même pas de faire parler Lachance sur ce sujet, car sa première parole en réponse aux interpellations des hommes du chantier avait été : « Vous saurez cela demain, soyez tranquilles. »



Le lendemain arriva. Des sept heures du matin l’ouvrage recommençait dans la forêt pour se continuer jusqu’au soir.

Lachance, Pierriche et moi, nous restons au chantier.

Vers huit heures, Lachance avait chaussé ses raquettes, et une hachette à la main il allait d’un arbre à l’autre, choisissant les plus gros autour de notre logis, et frappant sur le tronc avec le dos ou tête de son arme. Après chaque coup il levait les yeux vers le faîte de l’arbre et attendait un instant.

Au cinquième arbre, il poussa un cri de triomphe :

— Nous le tenons !

— Qui ?

— Le diable ! Le loup-garou. Tenez, regardez dans la fourche, là-haut.

Nous regardons. Effectivement dans une grosse fourche du dernier arbre frappé par Lachance, il y avait un être vivant, dont les gros yeux et la mine renfrognée manifestaient une mauvaise humeur mal contenue.

C’était un très-gros hibou gris.

Lachance eut bientôt saisie sa carabine de chasse et abattu le gibier, qui à l’examen se trouva être prodigieusement fort, un roi de l’espèce.

— Hier soir, nous dit Lachance, quand je l’aperçus tout-à-coup qui planait au-dessus de la tête de Pierriche, j’eus peur pour cet enfant. Vrai, je le trouvais si puissamment découplé que je le croyais capable d’enlever le petit marmiton tout grandi. Mais, au son de ma voix, il tarda de s’abattre et Pierriche eut le temps de revenir à moi. Du reste, en écoutant les récits des gens du chantier, j’avais déjà acquis la certitude qu’il devait y avoir du hibou là-dedans. Ces animaux-là sont plus effrontés qu’on ne le pense, et les plus gros, comme celui-ci, ont une force surprenante. Regardez ces ailes, ces pattes, ces serres. C’est ça qui vous décoiffe un homme ? Sans compter qu’en s’abattant sur sa victime, le hibou frappe, comme l’aigle, un double coup de ses ailes qui peut étourdir l’homme le plus solide. C’est ce qui est arrivé à nos gens.

— Vous pensez donc qu’ils retrouveront leurs coiffures ?

— Hé ! pardine, oui ! Dans le nid de l’oiseau vous les trouverez toutes les sept, mais laissez-moi faire, n’en dites rien aux hommes.



Le soir arriva. Chacun, au retour de l’ouvrage de la journée, s’informait du résultat des recherches de Lachance.

— Soupez, dit celui-ci ; après cela je vous le ferai voir.

L’art avec lequel notre contre-maître en chef conduisait jusqu’au bout cette mystification défie toute tentative de description. L’apparente tranquillité d’esprit que sa figure revêt d’ordinaire était plus marquée que jamais au milieu des angoisses de ceux qui l’entouraient et que sa position et son air d’autorité tenaient en respect. Il mettait son plaisir à ne pas paraître s’occuper de cette terrible affaire, et feignait de la traiter avec le dernier mépris.

Le souper fini, il appela quelques-uns des bûcherons, leur fit prendre des haches, et accompagné de tout le monde, il marcha droit à l’arbre du hibou.

— Abattez-moi ça, commanda-t-il.

Sans hésiter, les bûcherons se mirent à l’œuvre. Ils se perdaient en conjectures sur le but de ce singulier travail.

Enfin l’arbre tomba.

C’est bon, dit Lachance, en regardant les hommes, rentrons en chantier maintenant.

Ceux qui ont perdu des casques pourront les reprendre dans le trou de la grosse fourche.

Et il désignait du doigt la partie de l’arbre où était cette fourche, très visible d’ailleurs.

On se figure aisément si la surprise fut grande. Le cuisinier se mit le premier à fouiller dans l’immense nid de hibou ; — il en retira les sept casques en peu de temps.

Le diable s’était fait là un nid bien rembourré, bien capitonné, bien chaud !