Au Seuil du siècle/18

ALFRED CAPUS
MORALISTE ET HISTORIEN

Il n’est rien de tel que d’être établi critique littéraire pour s’apercevoir que le lyrisme est le don principal qui distingue l’espèce humaine, tandis que les observateurs ne constituent qu’une minorité très faible. C’est pourquoi l’expérience a fini par nous convaincre, en dépit de notre rubrique même, qu’il n’existe qu’un lien assez lâche entre les livres et les mœurs au point qu’on peut considérer comme des exceptions les cas où la littérature s’applique exactement à l’étude des hommes et de la société.

C’est en présence d’une de ces exceptions que nous met l’œuvre de M. Alfred Capus et tout particulièrement de M. Alfred Capus chroniqueur. La deuxième série des Mœurs du temps, qui vient de paraître, a renouvelé en nous la source des plaisirs que distille, chaque lundi, le « Courrier de Paris » du Figaro. Il est d’ailleurs superflu de chercher à définir de nouveau le talent de M. Capus, son tour d’esprit profondément original, cette ironie qui dissocie les idées avec une netteté aussi démonstrative qu’une opération de chimie, mais infiniment plus plaisante. Et c’est surtout la matière de ce volume qui doit retenir notre attention.

Ce petit livre spirituel et plein de subtils agréments, — deliciis affluens, — est en somme une histoire presque complète de la France intellectuelle et morale entre l’automne de 1912 et l’automne de 1913. Les prodromes du mouvement d’idées qui a abouti, au mois de janvier, à l’élection de M. Poincaré y sont suivis, notés, analysés avec cette lucidité qui, à distance et une fois l’événement accompli, est purement merveilleuse. M. Alfred Capus a dégagé sous toutes ses formes et ses apparences la dominante de notre époque qui est bien, tout compte fait, une tendance générale à réagir contre les idées qui avaient obtenu la grande vogue au siècle dernier et qui paraissaient appelées à gouverner tous les siècles à venir. Lorsque, par exemple, M. Alfred Capus rappelle le mot de Michelet : « Au vingtième siècle, la France déclarera la paix à l’Europe », il montre que nous sommes devenus beaucoup plus sensibles à ce que cette illusion contenait d’absurde qu’à ce qu’elle contenait de généreux. Et pourquoi ce changement, sinon parce que nous avons fait des expériences ? Et pourquoi avions-nous besoin de faire ces expériences, sinon parce que nous sommes, nous autres Français, un peuple, qui, ayant mis par terre tout son passé en 1789, a dû perdre énormément de temps à recommencer son éducation, à apprendre le rudiment et l’arithmétique élémentaire ?

Les grands événements politiques et militaires que l’Europe a traversés en 1912-1913 ont permis à M. Alfred Capus de faire sentir de la façon la plus spirituelle du monde les progrès et la maturation de l’esprit public. Cependant, si persuadé qu’il soit de la puissance de pénétration et d’expansion des idées, son scepticisme ne peut s’empêcher de se poser une question. Dans la vivacité de ce mouvement de réaction qui se manifeste sous nos yeux n’y aurait-il pas autre chose encore que des éléments idéologiques ? Une chance assez forte de toute opposition n’est-elle pas de grouper les portions ardentes et désintéressées de la jeunesse et ensuite les portions non moins ardentes peut-être, mais plus calculatrices et âprement, peut-être justement ambitieuses et qui s’irritent, oh ! de très bonne foi, d’ailleurs, et même sans s’en douter, contre l’ordre de choses qui leur barre la route ? « Et à présent aussi, écrit M. Capus après s’être remémoré les irritations de son adolescence contre les pouvoirs établis, et à présent aussi, nos jeunes successeurs ont l’impression que la route est barrée. Ils rencontrent les obstacles, les préjugés, les formules, les résidus de toutes sortes accumulés par trente ans d’histoire et, à leur tour, ils foncent sur ce qui gêne leur départ et obstrue leur chemin. » Et l’on a l’impression que c’est sans déplaisir que M. Capus les voit foncer.

Nous croyons quant à nous qu’ils fonceraient peut-être inutilement si la critique des idées, des « préjugés » et des « formules » n’avait précédé leur colère et leur effort. Ainsi les philosophes ont précédé la Révolution. Qui sait l’avenir que préparent les ironies subtiles que M. Alfred Capus applique aux derniers vestiges de l’état d’esprit romantique, au style de M. Henry Bataille, par exemple, au pacifisme de M. d’Estournelles de Constant ou aux métaphores de M. Jaurès ?

Entre tant d’analyses fortes et pénétrantes que contient ce livre, une des meilleures est peut-être celle qu’a donnée M. Capus des raisons qui portent généralement les jurés à l’indulgence pour les crimes dits passionnels. Les ravages qu’a faits la conception romantique de la passion se sont fatalement étendus, sous une forme nouvelle, aux parties les plus modérées, les plus sages de la bourgeoisie française qui est longue à adopter les idées nouvelles, mais qui est aussi longue à s’en affranchir lorsqu’elles sont devenues anciennes. Le juré qui acquitte aujourd’hui les héros et les héroïnes de cour d’assises en est encore à Hernani et à Ruy Blas. Pourquoi ? Comment ? M. Alfred Capus va vous l’expliquer.

« … C’est par une sorte de timidité intellectuelle que le jury est indulgent aux crimes de passion. La passion, d’après les portraits qu’on lui a tracés, est devenue pour lui un bloc, une idole redoutable et sacrée. En y touchant, on s’exposerait à être foudroyé. Ce n’est pas que les excellents pères de famille qui siègent au banc du jury aient souvent dans le cours de l’existence rencontré personnellement la passion. Au contraire, leur vie est plutôt monotone et unie. Les grandes catastrophes leur ont été épargnées. Ils ont épousé dans des conditions normales des jeunes filles préparées au mariage par une tradition séculaire et ils attendent d’elles un bonheur moyen qui leur est rarement refusé. Ils connaissent le plaisir mieux que la joie, la souffrance plus que la douleur, les querelles de ménage plus que les drames d’amour. Aussi lorsque le hasard les sort brusquement de la zone tempérée et les met en présence de la passion, ils se trouvent tout ahuris et déconcertés. Ils savaient bien, pour l’avoir lu dans les livres, que ces choses-là existaient, mais ils ne supposaient pas qu’ils seraient jamais les témoins de pareils désordres… En acquittant, ils avouent humblement leur incompétence… »

Vous avez là une idée de la « manière » de M. Capus, une manière qui n’appartient qu’à lui et qui est inimitable parce qu’elle procède du mouvement d’une pensée qui excelle à embrasser vivement des ensembles. Avez-vous remarqué que nul de nos pasticheurs en vogue ne s’est risqué à « faire » du Capus ?…

J’aurais aimé vous citer encore bien des observations précieuses et fines que contient ce livre, sur la crise du théâtre par exemple, sur la séparation du public et de la littérature. Mais je suis sûr que vous lirez les Mœurs du temps et que vous tiendrez à faire ce voyage à vol d’oiseau à travers les idées contemporaines.

7 décembre 1913.