Au Seuil du siècle/19

Au seuil du siècleÉditions du Capitole (p. 247-256).

LA CHIRURGIE SENTIMENTALE

Des opinions contradictoires coexistent souvent très paisiblement en nous. Il n’est pas rare que l’on raille d’un point de vue ce que l’on révère d’un autre. J’en veux pour exemple un cas qui est à peu près universel aujourd’hui : il n’est personne, qui ne se rende compte des progrès de la médecine et n’en cite avec enthousiasme, au moins avec curiosité, les dernières découvertes. Vous étonnerez-vous d’entendre, de la même bouche qui vient de prononcer l’éloge de l’Institut Pasteur et de ses travaux, des mots cruels sur les médecins ? Notez que ces attaques contre les praticiens finissent par atteindre leur art lui-même. Une religion dont on attaque les prêtres se trouve aussi bien menacée.

La littérature a reflété avec une exactitude parfaite cet état de l’opinion. Avec un succès égal, certains auteurs divulguaient les magnifiques résultats de la médecine moderne et les méthodes par lesquelles les savants les avaient obtenus, tandis que d’autres traçaient de ces mêmes savants de terribles caricatures. Il est profondément humain de chercher dans le ridicule une revanche des angoisses et des ennuis que le médecin apporte avec lui. Quelques-uns se demandent si l’on n’exagère pas la vengeance en allant la chercher jusque dans l’odieux ? C’est ce qu’a fait, après Molière, M. Léon Daudet dans ses Morticoles dont l’immense succès a pourtant prouvé qu’il s’était tout à fait rencontré avec le sentiment public. Combien de malades cette terrible satire aura vengés de l’homme qui — parfois sans résultat — les a tenus à sa merci, leur a imposé des traitements cruels et dont ils ont humblement espéré la santé et la vie ?

Le théâtre n’a pas manqué, en fidèle traducteur des idées courantes, d’exprimer pour sa part cette contradiction. On se rappelle la Nouvelle Idole où M. François de Curel donnait à la science un rôle éminent. En même temps revivait la tradition moliéresque sur les propres planches du Théâtre Français : M. Brieux, cet habile metteur en scène de toutes les actualités, tournait en dérision la médecine moderne et ses représentants, qui certes ont des travers comme en avaient les collègues de Guy Patin et de l’illustre Fagon, médecin de Louis XIV. Il est certain que plusieurs traitements nouveaux — on pourrait citer des lavages d’estomac, des traitements par l’électricité, des quantités de drogues et de pilules aussitôt abandonnées que mises à la mode — prêtent à la bouffonnerie au moins autant que les purgations, les saignées et l’émétique de l’ancien régime. Mais, chose singulière, tandis que Molière n’avait pas jugé indigne de lui de plaisanter Purgon, Diafoirus et Fleurant, M. Brieux a dédaigné de renouveler et de remettre au goût du jour ces plaisanteries qu’il juge évidemment basses : il a eu l’ambition de s’attacher aux plus hautes théories de la médecine nouvelle. Dans son Évasion il s’en prenait aux lois de l’hérédité et délaissait un peu, pour de trop grandes spéculations, des silhouettes de morticoles qui eussent pu être parfaites.

Je me souviens que le docteur Albert Prieur protesta, lorsque M. Brieux reprit la question sous un autre aspect avec les Avariés, contre cette intention de discréditer la médecine et les médecins. Le docteur Albert Prieur montrait avec justesse que le médecin ayant pris dans la société et dans les mœurs contemporaines une importance considérable et, du fait même de sa science et de son habileté, étant plus que jamais en estime, toute faute, toute erreur, et même ses simples travers en prennent d’autant plus d’importance, sont d’autant plus vivement ressentis, et finalement sont exagérés. Alors viennent quelques ennemis systématiques ou personnels de la Faculté qui exploitent habilement les incidents récents et traduisent de petites rancunes latentes. « De là, concluait le docteur Prieur, contre les médecins en général, certains moments d’hostilité dont un seul est la cause, et qui ne sont explicables d’aucune autre façon. L’état de crise est depuis quelque temps terminé, il a fait quelques victimes sans altérer le travail des uns et la tranquillité des autres. »

Tous les confrères du docteur Prieur n’ont pas retrouvé cette sérénité. Il en est qu’agacent encore les reproches qui leur sont lancés couramment et les défauts qu’on leur trouve. C’est pourquoi le docteur J.-L. Faure, professeur agrégé à la Faculté de médecine, a entrepris dans un éloquent article de la Revue de laver l’honneur de sa corporation.

Ce sont les chirurgiens qu’il défend principalement. Et il a fort à faire. Deux accusations terribles pèsent sur eux : c’est, au point de vue professionnel, qu’ils opèrent un peu trop volontiers sur le patient comme sur un sujet d’anatomie — in anima vili, comme on disait autrefois — et qu’ils sont toujours prêts à tailler, à rogner, à dépecer par simple curiosité d’artistes et pour faire de belles expériences, se souciant peu des suites de l’affaire, pourvu que l’opération ait été belle et « réussie ». La seconde accusation, morale celle-là, est que le chirurgien à force de voir le sang couler, s’il n’en prend pas le goût (c’est tout juste…), le voit pourtant sans émotion. Il y a des esprits simples et d’autres très méchants qui partent de cette observation sommaire pour assimiler volontiers le chirurgien à un bourreau ou à un boucher. C’est sur cette opinion que veut faire revenir le docteur Faure.

N’imaginez pas, dit-il, que nous soyons fermés à toute pitié. Même le scalpel à la main, nous gardons quelque chose de l’humaine tendresse. Nos responsabilités sont redoutables. Elles nous causent de terribles angoisses. Nous tremblons quelquefois devant les conséquences possibles de décisions qu’il faut prendre sur-le-champ et sans appel. Parfois nous sommes obligés d’opérer le malade contre son gré, pour le sauver d’un péril imminent ; si, dans ce cas, notre intervention même provoque plus rapidement une issue fatale, pensez-vous que nous ne soyons pas profondément troublés ?

Nous ne sommes pas insensibles, distingue fort justement le docteur Faure. Nous ne considérons pas nos patients comme de simples « cas ». La beauté, la souffrance, la noblesse d’âme nous touchent comme les autres. Mais, dès qu’il commence sa fonction terrible, l’opérateur n’a pas trop de toute son attention et de tout son sang-froid. Il doit refouler la moindre émotion, une sensibilité déplacée qui pourrait troubler sa vue ou faire trembler sa main. Il n’a pas le droit de voir dans le patient endormi sur la table autre chose qu’un « sujet ». Le calme et la propreté, dit le docteur Faure par une formule frappante, sont les deux qualités premières qu’il faut au chirurgien. De l’une comme de l’autre dépend le salut de l’opéré. Que de dangers lui ferait courir un chirurgien qui perdrait la tête à la vue du sang et serait incapable d’arrêter une hémorragie ? D’ailleurs, ajoute le docteur Faure en bon observateur, « l’activité tue l’émotion », et il est bon, il est nécessaire qu’il en soit ainsi.

Il faut sincèrement approuver la franchise et le bon sens du docteur Faure. Il a eu la raison et le courage de rappeler que la sensibilité n’est pas toujours une vertu, qu’elle est même un mal dans certains cas. Pas plus que le soldat, l’homme d’affaires ou le politique, le chirurgien n’a le droit, quand il accomplit sa fonction, de faire du sentiment. C’est même là, pour prendre un exemple tout actuel, que réside la grandeur du héros qu’a créé M. Octave Mirbeau, ce financier qui n’oublie pas un moment que « les affaires sont les affaires ».

Notez d’ailleurs que les mêmes personnes qui ont incessamment le sentiment à la bouche sont d’autre part dures comme le rocher. Jamais on n’évoqua plus l’humanité, jamais on ne compta plus de « cœurs sensibles » que lorsque la guillotine était dressée en permanence dans Paris, qu’on mitraillait à Lyon et qu’on noyait à Nantes. Et aujourd’hui que les théoriciens de la « solidarité » sont au pouvoir, quand les harangues officielles recommandent « un idéal de justice et de bonté » et prônent la « religion de la souffrance humaine », on chasse des femmes de leur retraite, on prive des enfants et des malades de soins incomparables et désintéressés. Les esprits bien faits ont toujours été dégoûtés par la basse mysticité du langage démocratique. C’est elle qui a commencé par en aliéner un grand nombre au régime. C’est dire à quel point le dégoût peut s’accroître quand on aperçoit l’hypocrisie que recouvrait cette ignoble emphase.

2 mai 1903.