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Association du capital et du travail/Section IV

John Wilson, Typ. (p. 10-13).

IV.

Suffit-il à un pays d’avoir une industrie manufacturière pour assurer le bien-être matériel et moral du peuple ouvrier et son développement intellectuel ?


L’idée de la nécessité d’une industrie manufacturière et de l’émancipation politique du Canada, a fait, depuis cinq ans, un pas immense dans l’esprit des classes aisées ; le peuple, lui, l’a comprise et adoptée sur le champ.

Mais l’idée de l’association du capital et du travail, qui date, ici, de la même époque, a besoin d’être débattue, pour manifester sa justesse et s’imposer à la conscience publique.

Dès 1867, nous avons défini les conditions dans lesquelles devait s’établir l’industrie manufacturière pour porter de bons fruits. Il faut, disions-nous, éviter dans nos entreprises futures la rivalité entre le travail et le capital ; capitalistes et travailleurs doivent providentiellement travailler ensemble. C’est pervertir les desseins de la Providence que de faire tourner cette nécessité au profit exclusif et à la maîtrise absolue du capitaliste, et à la perte et à l’esclavage indéniable du travailleur. C’est produire l’injustice et fomenter la haine entre des associés naturels, entre des forces fraternelles et inséparables. Puisque les capitalistes et les travailleurs doivent nécessairement s’associer pour produire, il est juste qu’ils s’associent pour partager. Si le capital ne veut pas s’associer, c’est qu’il veut dominer. Or, toute domination sur le travailleur est injuste dans son essence et fatale dans ses conséquences. De quelque nom qu’on l’appelle c’est un esclavage, et tout esclavage est détestable, immoral et désastreux pour l’esclave, cela va s’en dire, et désavantageux, en définitive, même pour le maître.

Rien de plus juste que ce court exposé, qui résume toute la question, et prouve la nécessité de l’émancipation du travail, pour que les bénéfices qui en résultent, soient la source de grands avantages pour la masse des travailleurs, sans préjudice réel aux capitalistes.

Vérité première : — Le capital étant égoïste, parce qu’il est de source humaine, ne cherche pas le bonheur de l’ouvrier, mais son intérêt pur et simple. Laissé à lui-même, il exploite le travailleur et le laisserait même mourir de faim, s’il n’avait pas intérêt à lui conserver la vie. On l’a même vu si peu soucieux de la vie du travailleur qu’il le livrait sciemment aux plus affreuses épidémies, engendrées par les privations et la misère. Nous en donnerons des preuves tout à l’heure. Les exceptions ne font que prouver la règle ; tous les hommes en sont là, et les capitalistes ouvriers eux-mêmes sont souvent les premiers à fouler leurs frères à leurs pieds.

Vérité seconde. — Le capital est un. Rien de plus cohésif, de plus associable que deux capitalistes, excepté trois, excepté cent, excepté tous. De cette cohésion, de cette association, naît le monopole : une puissance exagérée, un despotisme complet, absolu, inique, comme l’exemple de l’Europe manufacturière ne le prouve que trop. Les grands capitaux associés exploitent d’autant plus impunément l’ouvrier que les souffrances de celui-ci, en n’appelant que la pitié d’une association, n’appellent la pitié de personne. Les capitalistes n’associent pas leurs consciences, ils n’associent que leurs capitaux. Une telle association est un vaste estomac, et n’a pas plus d’entrailles qu’un coffre-fort.

Vérité troisième. — L’association des gros capitaux peut certainement produire une grande industrie, mais si elle a fait dans ces conditions la richesse et la gloire factices de quelque nation, ça été aux dépens du confort des ouvriers et de leur développement intellectuel, et au prix des souffrances, de la misère et de l’ignorance de la masse des travailleurs.

Vérité quatrième. — En résumé, l’association des capitaux produit le plus redoutable, le plus vorace, le plus insensible, le plus cruel de tous les tyrans ; le monopole ; et le travail salarié la plus misérable de toutes les existences physiques, et l’assujettissement moral le plus absolu : l’esclavage de la conscience. Le monopole est maître de l’âme et du corps du travailleur. Le travailleur subit l’action contrôlante du monopole en tout : religion, éducation, condition d’existence physique, politique, sociale, domestique. Il atteint le travailleur jusque dans ses enfants, et ce n’est pas son moindre tort que d’être le promoteur le plus déplorablement réussi de la prostitution.

Vérité cinquième. — Il est encore une autre considération : c’est que le monopole des grands capitaux ruine le petit capitaliste qui veut unir son capital et son travail. Il ne fait le bonheur et la richesse que de quelques mignons dans les arts et dans les professions. Il ne fait aucunement profiter les autres industries, puisqu’il monopolise le capital, l’argent, et qu’il en donne à peine pour vivre aux travailleurs. Tel capitaliste qui vaut un million, n’aura toujours qu’une famille à faire vivre dans l’aisance, même s’il double ce million. Tandis-que ce second million, distribué entre mille indigents, en leur permettant de vivre avec confort, ferait la fortune de tous les artisans, de tous les gens de profession, de tous les marchands de l’endroit où se produirait cette distribution. Les capitaux associés entre eux, en produisant le monopole, sont donc une cause d’appauvrissement général. Tout le contraire arrive, s’ils s’associent avec le travail.

Voilà les raisons qui me détermineraient à repousser l’industrie, si on me l’offrait dans des conditions semblables. Ces raisons prouvent au delà de tout doute qu’il ne suffit pas à un pays d’avoir une grande industrie manufacturière pour donner au peuple qui l’habite le bien-être physique et moral, le développement intellectuel, enfin tout ce qui constitue la vraie civilisation, au point de vue de la raison humaine et de la conscience divine.

Les faits viennent à l’appui de ces raisons, et l’histoire du monde où l’industrie ne date pas d’hier, en est le lugubre et effrayant témoin.