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XVII

GENEVIÈVE FORTEMENT ATTAQUÉE, BIEN DÉFENDUE


Le soir du même jour, Mlle Primerose était seule avec M. Dormère.

« Mon cousin, lui dit-elle, ce n’est pas sérieusement, je pense, que vous avez déclaré à Geneviève vouloir réfléchir au bel habit rouge qu’elle a promis à Rame ?


M. Dormère.

Très sérieusement, ma cousine ; je ne veux pas que Geneviève se permette de pareils actes d’indépendance. Je suis son tuteur, elle ne doit faire aucune dépense sans mon autorisation. Cet habit est une sottise, un ridicule et une inutilité. Vous en conviendrez, je pense.


Mademoiselle Primerose.

D’abord, mon cher ami, ce n’est pas une sottise, c’est un témoignage de reconnaissance pour les services dévoués de ce fidèle serviteur. Ce n’est pas un ridicule, c’est une élégance permise à un nègre. Ce n’est pas une inutilité, car il n’est jamais inutile de procurer un vif plaisir à un excellent serviteur qui ne demande jamais rien et qui se dévoue du matin au soir au service de ses maîtres. — Vous êtes son tuteur, mais vous ne devez pas être son tyran. Vous ne pouvez pas exiger qu’à chaque dépense faite par elle ou pour elle, elle vienne vous en demander la permission. Avec la fortune qu’elle a et dont elle n’use jamais, vous devez avoir moins de répugnance à lui passer de rares et innocentes fantaisies.


M. Dormère.

Ce qui veut dire que vous trouveriez un refus de ma part une tyrannie révoltante ?


Mademoiselle Primerose, très vivement.

Certainement, et plus que révoltante, coupable. Et sachez d’avance que si vous lui refusez cette dépense, elle sera faite tout de même, parce que ce sera moi qui la lui payerai. Et sachez bien aussi que tout le monde le saura, que je le raconterai à tous ceux qui vous connaissent ; que vous êtes déjà fortement blâmé de votre sévérité à l’égard de cette malheureuse enfant. Tout le pays la connaît, tout le monde l’aime ; elle est bonne, elle est pieuse, elle est douce, charitable, jolie, gracieuse, intelligente ; elle a toutes les qualités que le père le plus exigeant serait heureux de trouver dans sa fille ; vous seul restez froid, indifférent, aveugle devant tant de charmes. Si vous continuez ainsi, je vous préviens vous vous perdrez dans l’opinion de tous vos voisins et amis.


M. Dormère.

Mon Dieu, ma cousine, quelle volubilité, quelle animation et quelle sévérité dans vos jugements ! Vous faites d’une niaiserie une affaire importante.


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« je suis ainsi que je suis, mon cher ! » (Page 196.)


Mademoiselle Primerose.

Niaiserie pour vous, mais pas pour Geneviève, dont la vie d’enfant se compose de petites joies et de petits chagrins, petits pour nous, grands pour elle. En un mot, est-ce oui ou non ? Décidez-vous, je lui ai promis la réponse demain matin.


M. Dormère.

Oui, oui, cent fois oui ! Si j’avais prévu cette grande colère et ces menaces bien inutiles, j’aurais commencé par consentir à tout. Vous êtes vraiment terrible dans vos mécontentements.


Mademoiselle Primerose.

C’est ainsi que je suis, mon cher ! Je prends tout vivement et je ne ménage pas mes paroles, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas les gens.


M. Dormère.

On peut dire, dans ce cas, que vous êtes une terrible amie.


Mademoiselle Primerose.

Terrible peut-être, mais sincère et fidèle. Et à présent, allez vous coucher ; je vais en faire autant ; il est tard et j’ai beaucoup à faire. Adieu, mon cousin, bonne nuit. Je vous enverrai Geneviève demain. »

Mlle Primerose se retira.

M. Dormère était assez mécontent des reproches de Mlle Primerose ; mais il sentit qu’ils étaient justes, et il résolut de changer de procédé quant aux dépenses de Geneviève.

Quand elle entra chez lui le lendemain, il lui parla le premier.

« Mlle Primerose m’a dit, Geneviève, que tu étais inquiète de mon consentement pour l’habit rouge de Rame. Rassure-toi, tu l’auras ; et à l’avenir, pour t’éviter l’ennui de me demander des permissions, je donnerai à Pélagie dix mille francs par an pour ta dépense personnelle, pour Rame et Pélagie ; tu t’arrangeras avec ta bonne pour tes charités, ta toilette, les gages de ta bonne, ceux de Rame et son habillement, tes livres, ta musique, toute ta dépense enfin.


Geneviève.

Je vous remercie bien, mon oncle ; je vais le dire à Pélagie, qui sera bien contente ainsi que ma cousine.


M. Dormère.

Oui, va, ma fille, et habitue-toi à avoir de l’ordre dans tes dépenses. »

Geneviève quitta son oncle en le remerciant, en lui promettant de ne faire aucune dépense déraisonnable, et alla faire part de cette généreuse décision de son oncle à Pélagie et à Mlle Primerose. Elles s’en réjouirent avec elle, et il fut décidé qu’on ferait venir tout de suite le tailleur pour le bel habit rouge de Rame.


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