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XVI

PORTRAIT DE RAME. — L’HABIT ROUGE


M. Dormère reprit, pour ne plus les perdre, sa froideur et son antipathie pour Geneviève. Il en voulait à Rame d’avoir apporté la lettre du père Recteur, tout en comprenant l’injustice de ce sentiment. Rame aimait tendrement Geneviève, qui lui rendait son amitié, et M. Dormère s’en prenait à Geneviève de l’aversion de Rame contre Georges.

Bien des fois Mlle Primerose s’interposait, avec sa terrible franchise, entre Geneviève et son oncle qui la grondait sans cesse et ne lui accordait aucun plaisir, aucune distraction ; il ne voulut même plus qu’elle dînât à table les jours où il y avait du monde ; il lui défendit enfin de paraître au salon quand il y avait quelqu’un.

Mlle Primerose continuait l’éducation de Geneviève et tâchait de lui faire accepter sans trop de chagrin les fréquentes et injustes remontrances de son oncle, ainsi que la froideur qu’il lui témoignait de plus en plus.

Mlle Primerose acheva le portrait de Geneviève et entreprit celui de Rame peint à l’huile. Il était difficile de le faire poser convenablement, car il avait tellement envie de voir, qu’à chaque instant il quittait sa place pour juger de la ressemblance ; le jour où elle couvrit de noir le visage et les mains, il se laissa aller à une joie si bruyante et si exaltée que Mlle Primerose fut obligée de le gronder sérieusement.

« Rame, si vous continuez à remuer et à rire aux éclats, je laisserai là ma peinture ; je ne finirai pas votre portrait et vous resterez sans nez et avec les yeux pochés. Ce sera joli.


Rame.

Oh ! bonne Mam’selle ; moi peux pas ! Moi rire pas par méchanceté ; moi si content ! moi peux pas tenir la bouche fermée. Bien sûr, bonne Mam’selle, moi être bien sérieux. Moi voudrais tant voir comment Mam’selle fait yeux à Rame, et nez à Rame, et bouche à Rame.


Mademoiselle Primerose.

Mais comment puis-je faire vos yeux, quand vous les roulez de tous côtés ; le nez, quand vous tournez la tête à droite, à gauche ; la bouche, quand vous parlez, quand vous montrez les dents en riant ?


Rame.

Ça fait rien, ça fait rien, Mam’selle ; vous faire les dents ; les dents à moi jolies, blanches.


Mademoiselle Primerose.

Vous n’y entendez rien ; taisez-vous, je ne vous demande que cela. — Bien, ne bougez pas. — Tenez-vous donc tranquille, je vous dis. — Regardez-moi toujours ; je fais les yeux. »

Au bout de cinq minutes, Rame changea de position.


Mademoiselle Primerose.

Eh bien, que faites-vous ? Vous voilà tourné de l’autre côté.


Rame.

Ça fait rien. Moi fatigué ; moi veux voir comme écrit petite Maîtresse.


Mademoiselle Primerose.

Mais c’est impossible ! Remettez-vous comme vous étiez.


Rame.

Pourquoi impossible ? Moi pas changer tête, yeux, figure ; moi toujours Rame.


Mademoiselle Primerose.

Alors je ne ferai plus rien, si vous ne voulez pas m’écouter.


Geneviève.

Rame, reste tranquille, je t’en prie. Tu peux bien rester tranquille pendant une heure.


Rame.

Moi rester tranquille un an pour petite Maîtresse.


Geneviève, riant.

Merci, Rame ; quand j’aurai fini mon devoir de calcul, je te le dirai ; tu pourras voir et bouger ; j’en ai pour une heure. »

L’heure se passa merveilleusement ; Rame ne bougea presque pas ; sauf quelques petits sauts, quelques bâillements et mouvements nerveux, il posa très bien.

« C’est fini », dit enfin Geneviève.

D’un bond, Rame fut auprès de Mlle Primerose ; il battit les mains, il rit aux éclats, il fit des pirouettes dans son admiration.


Rame.

Petite Maîtresse venir voir. Comme Rame joli ! Comme Rame a beaux yeux ; tout blanc, tout noir !


Geneviève.

À présent, va te reposer, mon pauvre Rame ; va boire un verre de vin ; pendant ce temps ma cousine me donnera un nouveau devoir à faire. »

Rame sortit en gambadant.

Mlle Primerose se leva.

« Je vais me reposer aussi un instant. Je me suis tant dépêchée que j’en ai le poignet fatigué. »

Tous les jours les mêmes scènes recommençaient. Pourtant, lorsqu’au bout de cinq ou six jours la tête fut terminée, se détachant sur un beau ciel bleu sans nuages, Rame fut enchanté. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Il devint triste.

« Pauvre Rame ! s’écria-t-il.


Mademoiselle Primerose.

Pourquoi pauvre Rame ? Qu’y a-t-il encore ?


Rame.

Pauvre Rame, pas d’habit. Tête coupée, pas de corps.


Mademoiselle Primerose, riant.

Mais, imbécile, tu ne comprends donc pas que je ferai le corps après avoir fini la tête ? Tu n’as pas encore compris que je ne peux pas tout faire à la fois ! Aujourd’hui je commencerai le cou et les épaules ; demain je le finirai.


Geneviève.

Et tu auras un superbe habit. Comment le veux-tu ?


Rame.

Moi veux rouge avec or, comme capitaine anglais.


Mademoiselle Primerose.

Mais tu auras l’air d’un danseur de corde, mon brave homme.


Rame, avec fierté.

Rame pas danseur. Dans pays à Rame, grand chef mettre habit rouge avec or. Habit superbe ! Grand chef tuer capitaine anglais et prendre habit. Rame veut habit comme grand chef.


Mademoiselle Primerose.

Eh bien ! tu l’auras, mon ami. Tu seras en grand chef comme celui de ton pays.


Rame.

Et moi envoyer portrait à pays, et tous croire Ramoramor grand chef à Blancs.


Geneviève.

Et sais-tu ce que je ferai, Rame ? Je demanderai à ma bonne de te faire faire un superbe habit rouge avec or, et tu le mettras les jours de grandes fêtes. »

Pour le coup, Rame ne put contenir sa joie ; il sauta, pirouetta, cria, chanta. Jamais on ne l’avait vu dans une joie pareille. Il courut chez Pélagie dans une si grande exaltation de bonheur, qu’elle le crut fou et qu’elle ne se rassura que lorsque Mlle Primerose et Geneviève lui eurent raconté ce qui s’était passé.

Rame, de son côté, annonça à toute la maison qu’il allait être grand chef tout rouge et or. Personne ne comprit ses explications entremêlées de bonds et de rires ; mais il fit un tel tapage et tout le monde autour de lui riait si fort et l’interrogeait d’une façon si bruyante que M. Dormère, qui se promenait dans les environs, vint voir ce qui se passait dans la cuisine. Quand on lui eut appris la cause de ce bruit, il se mit à rire lui-même de la figure que ferait le nègre en grand chef de sauvages, et il monta chez Mlle Primerose pour avoir l’explication plus complète de la grande joie de Rame.

La première chose qu’il vit en entrant, ce fut le portrait du nègre.


M. Dormère.

Qui est-ce qui a fait cela ?


Mademoiselle Primerose.

C’est moi, mon cousin, pour ne pas perdre l’habitude du pinceau.


M. Dormère.
Mais c’est très bien. C’est frappant ! — Et c’est une fort belle peinture. — Très belle, je vous assure. — Je ne connais pas d’amateurs qui eussent

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« Moi veux rouge avec or, comme capitaine anglais. » (Page 183.)

pu si bien réussir. Je ne vous connaissais pas ce beau talent, ma cousine ; je vous en fais mon sincère compliment. — Comme c’est bien rendu ! — Et bien posé. Rien n’y manque.

Mademoiselle Primerose.

Que l’habit, mon cousin. Figurez-vous que Rame a demandé et que je lui ai promis de l’habiller en rouge et or.


M. Dormère.

C’est ce que j’ai appris en bas à la cuisine, où ils sont groupés autour de Rame qui saute et qui crie ; à eux tous ils font un tapage infernal.


Mademoiselle Primerose.

Je n’ai jamais vu un homme si heureux ! Il a manqué de nous étouffer dans un élan de joie.


M. Dormère.

Je trouve seulement que Geneviève aurait dû me consulter avant de promettre à son nègre un vêtement aussi coûteux.


Geneviève.

Je vous demande bien pardon, mon oncle ; c’est vrai ; j’aurais dû vous en demander la permission ; mais j’ai parlé sans réfléchir, et la grande joie de mon pauvre Rame m’a empêchée de sentir que j’avais eu tort.


M. Dormère.

C’est ainsi que vous faites sans cesse des sottises ; vous agissez et vous parlez toujours sans réflexion.


Geneviève, timidement.

Excusez-moi, je vous en prie, mon oncle ; j’espère que vous voudrez bien m’accorder la permission que j’aurais dû vous demander plus tôt.


M. Dormère.

Il faut bien que je l’accorde, à présent que toute la maison est instruite de votre générosité ; au reste, je ne suis pas encore décidé, je vous donnerai demain ma réponse définitive. »

M. Dormère sortit, laissant Geneviève consternée et Mlle Primerose interdite.


Mademoiselle Primerose.

Eh bien, voilà un fameux père Rabat-Joie ! Est-il mauvais, cet homme-là ! Il se plaît à te tourmenter, ma pauvre enfant. Je suis sûr qu’il ne te refusera pas ; il ne peut pas te refuser. Il sait que je ne lui laisserais ni paix ni relâche tant qu’il vivrait, et que tout le monde saurait dans le voisinage qu’il a refusé à sa nièce Mlle Dormère, qui a soixante mille livres de rente en belles et bonnes terres, une dépense de trois cents francs au plus, pour récompenser le dévouement, les soins affectueux d’un ancien et fidèle serviteur de ses parents, qui le lui avaient recommandé en mourant. D’ailleurs, ma chère enfant, si ton oncle avait l’indignité de te refuser cette satisfaction, je payerais l’habit rouge de ma bourse.


Geneviève.

Oh ! ma cousine, que vous êtes bonne ! mille fois trop bonne pour moi. Aussi je ne puis vous dire combien je suis reconnaissante des bontés que vous me témoignez. Jamais je n’oublierai tout ce que je vous dois. Quant à mon oncle, il a raison de trouver que j’aurais dû lui demander la permission de faire une si grosse dépense avant de la promettre ; j’ai eu tort, et il veut me le faire sentir.


Mademoiselle Primerose.

Le reproche qu’il t’a adressé aurait suffi, ma chère petite ; l’humble aveu que tu en as fait avec tant de douceur aurait dû le toucher. Et quant à moi, ne crains pas que cette dépense puisse me gêner. Sans avoir une fortune égale à la tienne, à la sienne, j’en ai assez pour que quelques centaines de francs ne puissent pas me gêner. Ainsi rassure-toi et n’y pense plus. »

Mlle Primerose embrassa Geneviève, qui lui rendit dix baisers pour un ; elle reprit bientôt son calme et ses leçons.


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