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Segur - Apres la pluie, le beau temps p167.jpg

XV

SECONDE SORTIE DE GEORGES ET DE JACQUES


Un mois environ après l’installation de Mlle Primerose à Plaisance, M. Dormère amena, un mercredi matin, Georges et Jacques ; c’était leur dernière sortie avant les vacances. Quand Geneviève entendit la voiture, elle s’élança à la porte du vestibule pour les recevoir. Georges, descendu le premier, l’embrassa assez froidement ; Jacques la reçut plus affectueusement et l’embrassa à plusieurs reprises.


Jacques.

Tu n’es pas venue nous voir une seule fois avec mon oncle, Geneviève. Pourquoi cela ?

Geneviève allait répondre ; mais Mlle Primerose prit la parole.


Mademoiselle Primerose.

Parce qu’elle ne fait pas ce qu’elle veut mon ami. Son oncle ne veut jamais l’emmener.


M. Dormère.

Vous savez, ma cousine, que j’ai des affaires à terminer, des personnes à aller voir, et que Geneviève me gênerait beaucoup.


Mademoiselle Primerose.

Je sais qu’elle est toujours gênante. Une fille ! c’est bon à mettre de côté. Une vieille fille est souvent utile pourtant ; comme moi, par exemple ; j’instruis la bonne petite Geneviève ; je lui apprends beaucoup de choses, allez. Elle en sait autant que toi, Georges, maintenant, excepté le latin.


Georges.

En un mois ? Elle sait tout ce que je sais !


Mademoiselle Primerose.

Certainement, monsieur ; plus, peut-être. »

Georges rit d’un air moqueur. Jacques lui dit tout bas :

« Ne ris donc pas comme cela ; ce n’est pas poli. »

Geneviève est un peu embarrassée ; Mlle Primerose devient rouge.


Mademoiselle Primerose.

Si vos Pères vous voyaient, Monsieur, vous seriez joliment puni.


Georges, d’un air moqueur.

Et quelle punition me donneriez-vous, mon excellente cousine ?


Mademoiselle Primerose.

La plus sévère, Monsieur. Je parie que tu es puni sans cesse.


Georges.

Est-ce qu’on peut être au collège sans punition ?


Mademoiselle Primerose.

Oui, on le peut ; et la preuve c’est que ton cousin Jacques n’est jamais puni.


Georges.

Comment le savez-vous ?


Mademoiselle Primerose.

Je le vois à sa figure, à son air gentil et aimable. Et toi tu as la physionomie d’un voyou.


Georges.

Ha ! ha ! ha ! Est-elle drôle la grosse cousine ! Si vous voyiez votre figure, vous ririez de vous-même.


Mademoiselle Primerose.

Mais comme, au lieu de la mienne, je vois la tienne, j’aurais plutôt envie de pleurer que de rire.


Georges.

Je suis donc bien laid ?


Mademoiselle Primerose.

Aussi laid et désagréable que ton cousin est charmant.


Georges.

Salue donc, Jacques ; tu n’entends pas les compliments que te fait ma cousine ?


Jacques.

J’entends des choses qui me font de la peine pour toi. Tu dois du respect à Mlle Primerose et tu es grossier comme si tu étais un garçon mal élevé.


Georges.

Vas-tu me faire la morale, toi ? tu n’es pas encore un des Pères.


Jacques.

Si j’avais le bonheur de l’être, je ne te ferais pas de morale ; je ferais autre chose.


Georges, se moquant.

Que ferais-tu, Père Jacques ?


Jacques.

Je t’enverrais aux arrêts pour deux heures.


Georges, de même.

Oh ! oh ! le Père Jacques se fâche.


Jacques.

Non, je ne me fâche pas ; je te plains.


Georges.

Et Geneviève me plaint aussi sans doute ?


Geneviève.

Oui, beaucoup, pauvre Georges. »

Mlle Primerose rit aux éclats.


Mademoiselle Primerose.

Te voilà attrapé, mon garçon. Tout le monde contre toi. Remercie donc Jacques de la bonne leçon qu’il t’a donnée. Aux arrêts, mon garçon, aux arrêts ! C’est une bonne idée. Et maintenant que Geneviève a un protecteur, je vais amuser ton père du récit de tes gracieusetés. Au revoir, mes bons enfants ; soyez indulgents pour le voyou. Ha ! ha ! »

Elle sortit en riant et alla raconter à M. Dormère la conversation qui venait d’avoir lieu. M. Dormère ne prit pas la chose au sérieux, grâce aux rires de Mlle Primerose ; il crut que le tout était un badinage ; il n’eut de mécontentement que contre Geneviève qui avait, pensa-t-il, pris sérieusement cette plaisanterie et cherché à se faire des amis aux dépens de Georges.

Aussi, quand il la revit au moment du déjeuner, il fut avec elle si froid et si sombre que Geneviève fut terrifiée et que Jacques lui demanda s’il était souffrant.


M. Dormère.

Non, mon ami, je vais très bien.


Jacques.

Georges, as-tu donné à mon oncle la note que le Père t’avait remise pour lui ?


Georges, rougissant.

Non, j’ai oublié ; mais ce n’est rien d’important.


M. Dormère.

Qu’est-ce que c’est, mon ami ?


Georges.

C’est pour annoncer que les vacances commencent le 7 août.


Jacques.

Je croyais que c’était une lettre du Père Recteur.


Georges.

Pas du tout ; pourquoi veux-tu que le Père Recteur se plaigne de moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?


Jacques.

Je n’en sais rien ; je ne dis pas du tout que le Père Recteur se plaigne de toi ; seulement il me semblait que le Père t’avait dit : « N’oubliez pas ; elle est importante pour vous » ; et comme je ne t’ai pas vu la remettre à ton père, je craignais que tu ne l’eusses oubliée.


Mademoiselle Primerose.

Et comment sais-tu que le Père Recteur se plaint de toi ?


Georges.

Je ne sais pas ; j’ai dit cela comme autre chose.


M. Dormère.

Mais où est-elle cette note, mon cher enfant ? Cherche donc dans tes poches. »

Georges fouille dans ses poches et ne trouve rien.


Georges.

Je l’ai perdue ; je ne la retrouve pas.


Mademoiselle Primerose.

Elle est peut-être tombée dans la voiture.


Georges.

Non, c’est impossible ; nous l’aurions vue. »

Rame passe sa tête à la porte et demande s’il peut entrer.


M. Dormère.

Que voulez-vous ?


Rame.

Donner papier à Moussu Dormère.


M. Dormère.

Entrez, alors. Quel papier ? »

Rame entre.


Rame.

Moi aller à chemin de fer ; moi voir Moussu chef ; lui donner à moi lettre : « Quoi c’est ? moi dis. — C’est lettre à Moussu Dormère. » Moi prendre et moi apporter. »

Rame tendit la lettre ; M. Dormère l’ouvrit, fronça le sourcil et regarda Georges qui était rouge et embarrassé.


M. Dormère.

C’est bien ; merci. »

M. Dormère ne dit plus rien. Il relut la lettre, la mit dans sa poche et jeta sur Georges un regard de reproche.

Le déjeuner continua silencieux et triste ; Jacques avait reconnu la lettre que le Père avait remise à Georges et qui était décachetée. Mlle Primerose se douta de ce que c’était ; Georges craignait les reproches de son père, et Geneviève avait peur de l’air sévère de son oncle.

Quand on fut sorti de table, M. Dormère dit à Georges de le suivre dans son cabinet ; Mlle Primerose emmena Jacques et Geneviève dans le parc.

Quand M. Dormère fut en tête-à-tête avec son fils :

« Georges, lui dit-il, comment as-tu osé ouvrir cette lettre, la lire et la jeter dans le wagon pour me la cacher ?


Georges.

Papa, j’avais peur que vous ne fussiez fâché contre moi ; je voulais ne vous la donner qu’en vous quittant.


M. Dormère.

Tu mens, mon pauvre Georges ; tu mens. Si tu avais voulu me la donner, tu ne l’aurais pas jetée dans le wagon ou dans la gare ; tu l’aurais soigneusement mise au fond de ta poche. Mais comment as-tu osé décacheter une lettre à mon adresse ? »

Georges baissa la tête et ne répondit pas.


M. Dormère.

Tu as vu que le bon Père, pour nous éviter la honte de ton renvoi, me prévient que tu ne seras plus admis après les vacances ; il se plaint de ta paresse, de ta constante mauvaise volonté, des punitions fréquentes qu’on est obligé de t’infliger, privations de promenades, de récréations, pensums. Rien n’y fait ; il juge que tu ne seras jamais un bon élève, que ton instinct te porte à te lier avec les plus mauvais, et que tu es d’un mauvais exemple pour tes camarades ; enfin il me dit clairement que leur décision est prise à ton égard et que c’est à ma considération qu’ils te gardent jusqu’aux vacances. Oh ! Georges, pourquoi t’es-tu mis dans cette triste position dont je m’afflige pour toi comme pour moi ?


Georges.

Papa, je suis sûr que je serai bien mieux dans un autre collège, que je travaillerai beaucoup mieux. On est si sévère chez les Jésuites, on a tant à travailler, qu’il est impossible d’arriver à tout faire ; on est puni pour un rien, on mange mal, on ne joue pas assez ; si je restais là, je suis sûr que je mourrais ou que je tomberais malade.


M. Dormère.

Ce que tu dis là, Georges, c’est ce que disent tous les mauvais élèves ; si c’était vrai, comment ton cousin Jacques serait-il toujours dans les premiers ? Comment sa santé, délicate jadis, se serait-elle fortifiée au point où elle l’est ? Comment se trouverait-il si heureux au collège, que ce serait pour lui un grand chagrin de n’y pas retourner ? Comment aimerait-il autant tous les Pères du collège, et particulièrement ceux des classes qu’il a déjà faites ?

« Non, non, mon pauvre Georges, tu es mal à Vaugirard parce que tu n’es pas digne d’y être admis ; et je crains bien qu’il n’en soit de même de tous les collèges ; tu n’y seras ni plus heureux ni plus estimé. — Tu es mon seul fils, j’espérais en toi pour mon bonheur à venir, et tu ne me causes que du chagrin. »

Georges ne disait rien ; il restait immobile, dans l’attitude d’un garçon qui est grondé, mais qui n’éprouve aucun repentir ; il n’eut pas une parole affectueuse pour son père ; et quand M. Dormère, découragé, lui dit tristement : « Tu peux aller jouer, Georges ; je n’ai plus rien à te dire », il se leva et quitta l’appartement avec un air visiblement satisfait.

Pendant les reproches trop doux que M. Dormère adressait à son fils, Mlle Primerose s’éloignait avec Jacques et Geneviève.

« Mes enfants, dit-elle gaiement, il est clair que Georges a fait une vilaine action ; je suis sûre qu’il a ouvert et lu la lettre ; il a vu qu’on se plaignait de lui et il a perdu, c’est-à-dire jeté, la lettre, de peur d’être grondé.


Geneviève.

Oh ! ma cousine, j’espère que vous vous trompez ; Georges n’est pas capable d’une si mauvaise action.


Mademoiselle Primerose.

Et comment a-t-il su qu’on se plaignait de lui ? Comment a-t-il perdu une lettre que le Père lui avait annoncée comme importante ? Va, va, ma fille, tu es trop bonne, trop indulgente pour ce garçon.


Geneviève.

Ma cousine, je suis sûre que Jacques ne le juge pas aussi sévèrement que vous le faites. Que crois-tu, toi Jacques ?


Jacques, après un peu d’hésitation.

Je crois… que Mlle Primerose a raison.


Mademoiselle Primerose.

Tu vois bien, Geneviève. Et Jacques le connaît à fond. On se connaît vite au collège. »

Jacques sourit et ne répondit pas.


Mademoiselle Primerose.

Je parie que M. Dormère va faire comme toujours ; il lui dira à la doucette : « Mon Georges, tu as eu tort. Ce n’est pas bien, mon pauvre enfant. Tu me fais de la peine, mon ami. Je t’aime tant, mon petit Georges. Sois sage à l’avenir ; ne recommence pas, mon chéri. »

« Et voilà la seule réprimande qu’il aura. Et moi je veux le punir. Je veux vous emmener chez Mme de Saint-Aimar pour qu’il ne nous trouve pas. Dépêchons-nous ; marchons un peu rondement ; il ne pourra pas nous trouver ; il n’osera pas aller chez les Saint-Aimar ; il cherchera, il pestera, il sera furieux ; ce sera une juste et trop légère punition de son horrible conduite. »

Jacques trouva l’idée excellente et doubla le pas tout en encourageant Geneviève, qui s’apitoyait sur Georges et demandait grâce pour lui. Mlle Primerose, enchantée de son invention pour punir Georges, marchait aussi vite qu’elle pouvait, et se retournait souvent pour voir si elle ne l’apercevait pas. Bientôt ils furent hors de vue et ils ne tardèrent pas à arriver à Saint-Aimar, où ils furent reçus avec des cris de joie ; les enfants étaient très contents de voir Jacques et Geneviève.


Louis.

Comme tu as bien fait de venir, Jacques ! Nous devions aller à Plaisance à ta dernière sortie, mais Mlle Primerose a empêché maman de nous y envoyer parce qu’elle n’avait pas été invitée.


Hélène.

Et Georges, où est-il ? »

Geneviève était embarrassée d’expliquer son absence ; Mlle Primerose répondit pour elle.

« Il est resté avec son père ; c’est bien naturel, quand on ne sort qu’une fois par mois.


Hélène.

C’est très bien à lui ; est-ce que nous ne le verrons pas ?


Mademoiselle Primerose.

Vous le verrez si vous voulez venir dîner avec nous. M. Dormère emmène les garçons à cinq heures ; votre maman vous enverra chercher le soir. Je vais le lui demander. Nous nous en irons à trois heures. »

Les enfants se réjouirent tous de cet arrangement. Jacques dit à Geneviève :

« J’aime bien mieux que nous ne nous retrouvions pas seuls avec Georges. Il va être furieux contre moi, contre toi, contre le pauvre Rame, et nous aurions des discussions à propos de tout ; et comme je ne veux pas souffrir qu’il te tourmente, il pourrait bien y avoir quelque chose de plus qu’une simple discussion ; cela ferait de la peine à mon oncle ; il est très bon pour moi, je serais désolé de le mécontenter.


Geneviève.

Tu as bien raison ; Louis et Hélène seront très utiles pour empêcher Georges de se trop laisser aller. Et à présent, faisons une partie de croquet. »

Ils passèrent tous les quatre deux bonnes heures à jouer ensemble ; après un repos d’un quart d’heure dont ils profitèrent pour faire un copieux goûter, ils prirent congé de Mme de Saint-Aimar ; elle promit à ses enfants de leur envoyer la voiture à huit heures avec leur bonne, et ils partirent tous en courant. Le retour dura plus d’une demi-heure, parce qu’ils s’arrêtaient souvent pour cueillir des fleurs et des joncs à tresser, pour gravir des fossés, pour cueillir des noisettes.

En approchant du château de Plaisance, ils aperçurent Georges qui dormait sur l’herbe, à l’ombre d’un gros chêne.

Mlle Primerose leur fit signe de ne pas faire de bruit ; elle s’approcha tout doucement et lui posa sur l’estomac une poignée de noisettes déjà cassées et vides. Puis, emmenant les quatre enfants dans un massif, ils se cachèrent pour assister au réveil de Georges. Ils poussèrent tous ensemble un hou ! hou ! lamentable ; Georges s’éveilla, regarda autour de lui, ne vit personne et aperçut les noisettes sur son estomac.

« Qui est-ce qui m’a mis cela ? s’écria-t-il avec colère ; je ne vois personne ; serait-ce un sot tour de Rame, par hasard ? Il rôdait autour de moi quand je me suis endormi. Précisément, je le vois qui passe sa vilaine tête par la porte de l’office… »

« Rame ! appela-t-il d’une voix formidable.


Rame, s’approchant à pas lents.

Quoi Moussu veut ?


Georges.

Approchez, vilain nègre ! »

Rame avança de quelques pas.

Georges ramassa les noisettes, et quand Rame fut à sa portée, il lui jeta en plein visage la poignée de coquilles. Rame, surpris, fit un saut en arrière.


Rame.

Quoi c’est, Moussu Georges ?

— C’est votre présent que je vous rends, insolent, impertinent, grossier ! »

Rame, de plus en plus étonné, le regardait avec de grands yeux effarés ; il crut que Georges devenait fou.


Rame.

Là ! là ! Moussu Georges. Moi chercher Moussu Dormère. Là ! là ! Pas bouger. Rame bon. Rame pas faire mal. Vous perdu tête ; Rame pas se fâcher. »

Georges crut à son tour que le nègre se moquait de lui ; il sauta sur ses pieds et voulut frapper Rame, quand il entendit un grand éclat de rire et vit Mlle Primerose sortir du massif.


Mademoiselle Primerose.

Arrêtez, chevalier de la triste figure. C’est moi et pas Rame qui vous ai apporté ces noisettes pour que vous ayez votre part de notre promenade.


Georges.

C’est vous ! Est-ce bien vrai ?


Mademoiselle Primerose.

Comment, si c’est vrai ! puisque je te le dis. Crois-tu que je sache mentir comme toi ?


Georges.

Je ne mens pas.


Mademoiselle Primerose.

Vraiment ? Dis-moi donc comment tu as fait pour perdre la lettre à ton père et pour l’avoir perdue après l’avoir lue.


Georges.

Laissez-moi tranquille ; où sont Jacques et Geneviève ?


Mademoiselle Primerose.

Ils sont où tu ne les trouveras pas, mon garçon ; et je ne te laisserai pas tranquille tant que tu auras tes airs malhonnêtes ; je veux t’apprendre les égards que tu me dois, et je me plaindrai au besoin au Père Recteur ; mais ce ne sera pas toi que je chargerai de ma lettre, tu peux en être bien sûr.


Georges.

Je vous prie, ma cousine, de ne pas écrire au Père Recteur ; il se moquerait de vous, et il ne s’occupe pas de ce que font les élèves en sortie.


Mademoiselle Primerose.

Il s’occupe de tout, mon cher, et il est trop bien élevé pour se moquer de moi. Ainsi, je te laisse pour lui écrire ; et je n’oublierai pas l’histoire de la lettre à ton père.


Georges, effrayé.

Oh non ! ma cousine ; je vous en supplie, ne lui écrivez pas. Je ne voulais pas être malhonnête, je vous assure ; je n’étais pas encore bien éveillé ; je ne savais pas ce que je disais.


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Rame, surpris, fit un saut en arrière. (Page 173.)


Mademoiselle Primerose.

Tu me fais pitié, malheureux enfant ; tu es menteur et plat. — Je te pardonne à cause de ton père, que tu affliges assez pour que je n’augmente pas son chagrin. Mais si tu fais ou si tu dis la moindre méchanceté à Geneviève, à Jacques et à Rame, d’ici à ton départ, j’écris au Père Recteur comme je te l’ai dit. »

Mlle Primerose s’en alla ; Rame la suivit. Georges resta seul, irrité et honteux. — Les enfants avaient tout entendu. Ils restaient cachés par délicatesse, pour que Georges n’eût pas à rougir devant eux. Jacques fit un signe à ses amis et sortit du massif, tout doucement, suivi par eux, du côté opposé à celui où était Georges ; ils firent le tour du château et arrivèrent à lui par l’autre bout de la pelouse.

« Te voilà enfin, dit Jacques ; où as-tu été ?


Georges.

Je vous ai attendus, puis cherchés ; je ne savais pas où vous étiez ; je me suis horriblement ennuyé.


Geneviève.

Nous avons été avec Mlle Primerose faire une promenade du côté de Saint-Aimar, et nous avons ramené Louis et Hélène.


Georges.

Vous auriez bien pu m’attendre.


Geneviève.

Écoute donc ; mon oncle t’a appelé ; nous ne savions pas combien de temps il te garderait, et nous avons dû suivre Mlle Primerose qui voulait nous amuser.


Jacques.

À présent que nous voilà réunis, profitons du temps qui nous reste pour faire une partie de cache-cache dans les bois, ou de colin-maillard.

— Cache-cache ! crièrent-ils tous.


Louis.

Lequel de nous l’est ?


Georges.

Ce sera Geneviève.


Jacques.

Du tout ; nous allons tirer au sort. Rangeons-nous tous en rond : je compte :


Pin pa ni caille,
Le roi des papillons,
Se faisant la barbe,
Se coupa le menton.
Un, deux, trois, de bois ;
Quatre, cinq, six, de buis ;
Sept, huit, neuf, de bœuf ;
Dix, onze, douze, de bouse ;
Va-t’en à Toulouse. »


À chaque syllabe Jacques touchait quelqu’un du doigt, sans s’oublier. Celui sur lequel tomba la dernière syllabe louse le fut. C’était Jacques lui-même.

« Je demande une chose : celui qui le sera aura Rame pour l’aider, parce que seul on ne pourra jamais attraper personne dans le bois. Le but est le gros chêne.


Tous.

C’est cela, appelons Rame.

— Rame, Rame ! » se mirent-ils à crier tous ensemble.

Rame parut.

« Quoi vouloir à Rame ? Petite Maîtresse demander Rame ?


Geneviève.

Viens, viens, mon bon Rame ; aide-nous à jouer. Jacques l’est ; nous allons nous cacher dans le bois et les massifs et tu aideras Jacques à nous attraper.


Rame.

Moi content aider Moussu Jacques ; moi courir fort. »

Louis, Georges, Hélène et Geneviève allèrent se cacher. Ils donnèrent le signal ; Jacques et Rame partirent ; bientôt on entendit des cris et des rires retentir dans le bois ; on vit Jacques et Rame poursuivre leur gibier dans la prairie, puis rentrer dans le bois. Geneviève et Hélène, un peu favorisées par Rame, atteignirent le but. La poursuite dura longtemps pour les garçons ; enfin Jacques réussit à saisir Louis pendant que Rame ramenait son prisonnier Georges.

Ils recommencèrent plusieurs fois ce jeu si amusant à la campagne quand il y a des prairies et des bois. L’heure les força de finir ; M. Dormère appelait Georges et Jacques pour faire leurs préparatifs de départ. La voiture était avancée.

Ils rentrèrent haletants et fatigués ; Mlle Primerose conseilla un ou deux petits verres de malaga ou de frontignan muscat avec des biscuits.

« Cela vous empêchera de prendre froid », dit-elle.

Le conseil fut trouvé excellent ; chacun trempa deux ou trois biscuits dans les petits verres, qui pour les garçons furent remplis deux fois.

Ils se dirent tous adieu, Jacques avec un regret partagé par Geneviève et ses amis, car il devait passer les vacances chez ses parents. Les adieux de Georges furent plus gracieux que d’habitude ; il les embrassa tous, y compris Mlle Primerose, et il daigna même faire un signe de tête à Rame. La voiture partit ; Geneviève et ses amis rentrèrent pour se reposer jusqu’au dîner ; ils jouèrent à des jeux tranquilles ; ils dînèrent de bon appétit. À huit heures, la voiture de Mme de Saint-Aimar vint prendre ses enfants avec leur bonne ; et Geneviève reprit le lendemain sa vie paisible et occupée.


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