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XVIII

PORTRAIT DE RAME CORRIGÉ PAR GEORGES


Quand le temps des vacances arriva, M. Dormère revint à Plaisance avec Georges, les mains vides de prix, tandis que le père de Jacques l’emmenait chargé de lauriers ; il avait eu des prix dans toutes les compositions, et il avait reçu les compliments et les éloges que méritaient son excellente conduite, son travail persévérant et son exacte obéissance. Cette année il revenait encore une fois l’un des meilleurs élèves de Vaugirard. Geneviève regretta que Georges ne fût pas comme Jacques, mais elle fit son possible pour lui faire le meilleur accueil. Elle lui fit voir ce qu’il ne connaissait pas, et entre autres choses le portrait achevé de Rame.

« Qu’est-ce que c’est que ce vêtement de paillasse ? dit Georges en éclatant de rire.


Geneviève, embarrassée.

C’est le bel habit de fête que mon oncle a bien voulu accorder à Rame ; il est si heureux quand il le met, qu’il fait plaisir à voir.


Georges.

C’est un habit de bouffon, ma chère ; je m’étonne que papa ait consenti à une chose aussi ridicule, et que ma cousine Primerose ait bien voulu le peindre ainsi costumé.


Geneviève.

Ma cousine a fait voir ce portrait à plusieurs personnes du voisinage. Elles l’ont trouvé très beau.


Georges.

Il est horrible, ridicule ; s’il était à moi, je le couperais en morceaux immédiatement.


Geneviève.

Heureusement qu’il n’est pas à toi, mais à moi, car ma cousine a bien voulu me le donner.


Georges.

Beau trésor à conserver ! Tiens, je m’en vais, il me fait mal au cœur à regarder. »

Et il sortit de l’appartement.

Geneviève soupira. « Il est toujours le même, pensa-t-elle ; il n’est pas meilleur qu’il n’était. Pourquoi ne ressemble-t-il pas au bon Jacques ? Comme je serais heureuse ! — Je vais passer de tristes vacances, je le crains bien. »

Elle avait raison, la pauvre enfant ; il ne se passait pas de jour qu’elle n’eût à souffrir du mauvais cœur et du mauvais caractère de Georges. Il devenait plus malveillant et plus jaloux de jour en jour. Sans cesse il se plaignait à son père de Geneviève, de Pélagie, de Rame et même de Mlle Primerose qu’il détestait et qui lui disait ses vérités sans se gêner.

Quelques jours avant la fin des vacances, Georges refusa d’accompagner Mlle Primerose et Geneviève dans une promenade qu’elles allaient faire dans les champs. Rame devait les suivre, comme toujours. — Un quart d’heure après leur départ, Georges entra sans bruit chez Mlle Primerose, retroussa ses manches, prit les pinceaux et la palette chargée de couleurs, grimpa sur une chaise et se mit à barbouiller le portrait de Rame, tout en parlant haut comme si le pauvre nègre pouvait l’entendre :

« Attends, coquin, dit-il, je vais te peindre, moi ; je vais te faire des cornes comme à un diable que tu es. — Je vais te barbouiller ton habit de noir. — Là ! te voilà bien maintenant ! Tu ne seras plus fier et tu ne danseras plus devant ton horrible portrait. — Je suis content d’avoir pu t’arranger ainsi. Il y avait longtemps que j’attendais le moment. »

À peine eut-il fini ce dernier mot, qu’il entendit un cri semblable à un rugissement. Il se retourna avec effroi : il n’y avait personne. Dans les premiers moments de sa frayeur il resta immobile, ne sachant d’où provenait ce cri terrible qui n’avait rien d’humain.

Il se dépêcha de tout mettre en place et il se sauva dans sa chambre, inquiet, écoutant les bruits du dehors. Une demi-heure se passa sans qu’il entendît rien d’alarmant. Enfin un cri suivi de plusieurs autres cris retentit dans le bois. Georges écoutait ; les cris se rapprochaient, mais devenaient plus faibles. Enfin des voix confuses s’y mêlèrent ; il distingua celle de Mlle Primerose couvrant celle plus douce de Geneviève. Il reconnut aussi la voix de Rame entrecoupée de gémissements. Tout s’apaisa en approchant du château ; plusieurs personnes montèrent précipitamment l’escalier et se dirigèrent vers l’appartement de Mlle Primerose.

« Je suis perdu, se dit-il ; quelqu’un m’aura vu et aura été avertir la grosse Primerose, la sotte Geneviève et cet imbécile de nègre. — On n’a pas pu me reconnaître, j’espère. — Quand je me suis retourné, il n’y avait plus personne. — Je dirai que ce n’est pas moi. — Ils croiront ce qu’ils voudront ; je soutiendrai que je ne suis pas sorti de ma chambre. — Vite un livre devant moi. »

En prenant le livre, il s’aperçut qu’il avait de la couleur aux mains ; il se dépêcha de les savonner, de les brosser jusqu’à ce qu’il ne restât plus de traces de couleur. Mais… on ne pense pas à tout quand la conscience est troublée ; il oublia de vider la cuvette colorée de rouge et de noir, et de retourner le bas de ses manches, qui avaient touché à la couleur et qui en avaient en dedans ainsi que les manches de sa chemise. Il reprit son livre et attendit.

Pendant qu’il préparait son mensonge en faisant disparaître les traces de sa méchanceté, Rame, car c’était lui qui avait surpris Georges et qui s’était


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« Attends, coquin, je vais le peindre, moi ! » (Page 201.)

enfui en poussant ce cri terrible, Rame sanglotait devant son portrait.

Rame.

Vous venir voir, Mam’selle Primerose, vous voir, petite Maîtresse : pauvre Rame diable, pauvre Rame des cornes, Rame plus habit rouge grand chef. Pauvre Rame ! Rame mourir de chagrin ! »

Geneviève pleurait du désespoir de son pauvre Rame ; Mlle Primerose était consternée.


Mademoiselle Primerose.

Tu es sûr que c’est Georges qui a fait cela ? Tu l’as vu ?


Rame.

Moi voir Moussu Georges monté sur chaise et faire noir habit. Moi pousser grand cri et courir chercher Mam’selle Primerose et petite Maîtresse. Quoi faire, bonne Mam’selle ? Comment laver ?


Mademoiselle Primerose, avec joie.

Laver ! la bonne idée ! Vite, un torchon, de l’huile. Je vais tout raccommoder !


Rame.

Voilà torchon. Comment torchon raccommoder ?


Mademoiselle Primerose.

Tu vas voir. Va vite demander à Pélagie trois vieux chiffons et de l’huile.

Mlle Primerose décrocha le tableau, le posa sur son chevalet et avec le torchon se mit à enlever la couleur encore toute fraîche du visage, puis de l’habit, et le tout reprit sa couleur ; elle acheva le nettoyage avec les torchons et l’huile qu’apporta Rame. En un quart d’heure il ne restait rien des couleurs de Georges ; et celles de dessous, qui étaient bien sèches, reparurent aussi belles qu’auparavant.

Rame témoigna sa joie en se jetant aux genoux de Mlle Primerose et en lui baisant les pieds. Geneviève était enchantée du bonheur de Rame et embrassait Mlle Primerose en la remerciant mille fois.

« À présent, dit Mlle Primerose, je vais me laver les mains ; j’irai ensuite raconter à M. Dormère l’abominable méchanceté de son cher Georges, et nous verrons s’il osera la lui pardonner. »

Geneviève, cette fois, ne demanda pas grâce pour son cousin ; elle avait été indignée du chagrin qu’il avait causé au pauvre Rame, et elle-même trouvait que Georges méritait une punition sévère.


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