Antoinette de Mirecourt/10

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 77-88).

X.


Le lendemain matin, le colonel Evelyn vint s’informer de la santé de mademoiselle de Mirecourt ; il ne demanda pas à la voir, il laissa simplement sa carte.

— Eh ! bien, c’est plus que je ne l’espérais d’un homme à demi barbare comme lui, surtout après la perte de ses magnifiques chevaux, — se contenta d’observer madame d’Aulnay.

Dans l’après-midi, les dames descendirent au salon où le major Sternfield se fit annoncer quelques instants après. Il y avait dans ses manières une douceur frappante qui fit croire à Antoinette qu’elle ne l’avait jamais vu auparavant se produire avec autant d’avantage ; et elle commença à songer que sa cousine avait deviné juste, qu’elle l’aimait en effet. Contrairement à son habitude, madame d’Aulnay sortit, sur un futile prétexte, après une demi-heure de conversation, et Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifié par le souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se trouva seule avec Audley Sternfield.

Celui-ci n’était pas homme à laisser échapper l’occasion qu’il désirait et cherchait depuis si longtemps. Aussi, après avoir fait allusion, avec une éloquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus riches, aux alarmes que lui avait causés l’accident de la veille, il se mit à lui faire les déclarations les plus vives et les plus chaleureuses.

Nous croyons inutile d’ajouter combien de pareilles protestations faites pour la première fois à une jeune fille romanesque étaient remplies d’un pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se souvenir que celui qui les formulait était un homme doué des charmes personnels les plus rares, ils cesseront de s’étonner de voir Antoinette rester confuse, avec la conviction qu’elle devait répondre, dans une certaine mesure, à l’amour qu’on venait de lui déclarer.

Cependant, aucune réponse ne se fit entendre, pas même le petit monosyllabe oui que Sternfield implorait si ardemment. S’apercevant que les instants, qui étaient pour lui une occasion précieuse, passaient rapides, Audley se jeta tout-à-coup à genoux devant elle, et, prenant sa main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus passionnée que la première fois.

En ce moment, le bruit d’une porte qu’on fermait à l’extrémité du corridor, vint frapper Antoinette qui s’écria vivement :

— Levez-vous, pour l’amour du ciel, major Sternfield, relevez-vous ! j’entends venir quelqu’un.

— Qu’est-ce que cela fait ? Antoinette, je reste dans cette position jusqu’à ce que je reçoive quelque espérance, un mot d’encouragement, jusqu’à ce que vous m’ayez répondu oui.

— Alors, oui ! répondit Antoinette d’une voix agitée et presqu’inintelligible. Relevez-vous de suite.

— Merci ! merci ! murmura-t-il en portant à ses lèvres la main qui retenait encore et en passant rapidement dans l’un de ses doigts un superbe jonc d’opale, sceau de leurs fiançailles.

Madame d’Aulnay entra en ce moment, et un léger et joyeux sourire traversa sa figure en promenant ses regards des traits réguliers de Sternfield qui brillaient de triomphe, à la contenance embarrassée et contrainte de sa cousine.

Le major ne prolongea pas sa visite ; il avait compris que son départ serait d’un grand soulagement pour sa timide fiancée. Mais il ne partit pas sans avoir préalablement amené madame d’Aulnay dans l’embrasure d’une fenêtre et lui avoir dit tout bas :

— Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le méritez, bonne et généreuse amie ? Ma déclaration a été favorablement accueillie !

Un sourire bienveillant fut sa réponse, et dès qu’il fut sorti, madame d’Aulnay alla se jeter sur un canapé près de sa cousine. Celle-ci ne paraissait pas être en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indifférentes et se contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux éloge de Sternfield. C’en était assez pour faire disparaître certains doutes qui tourmentaient encore l’esprit de la jeune fille. Lorsque, après la veillée, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une bonne nuit à sa cousine, celle-ci s’empara de sa main, et remarquant avec une feinte surprise l’anneau qui brillait à l’un de ses doigts, elle l’embrassa d’une manière significative et lui fit de joyeuses félicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne répondit que par une légère pression de main.

Un jour ou deux après, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour Mademoiselle de Mirecourt. L’air heureux et satisfait dont elle s’acquitta de cette tâche offrait un contraste frappant avec le ton rechigné par lequel elle annonçait la visite des officiers de Sa Majesté le roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle se sentait une profonde antipathie.

— Qu’est-ce, Jeanne ?

— C’est, mademoiselle, un jeune monsieur bien plus charmant que tous ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.

Madame d’Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu polies, mais elle n’en fit aucune observation.

Après une pause, Jeanne reprit :

— Je suis certaine que mademoiselle sera contente de voir M. Beauchesne.

— Louis Beauchesne ! répéta la maîtresse de céans. Oh ! Antoinette, il apporte probablement quelque lettres, quelque message spécial de chez toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothèque ; j’ai à parler à M. d’Aulnay, mais je reviens bientôt Jeanne, faites monter de suite ce charmant monsieur.

Quelques instants après, un jeune, homme de vingt-cinq ans à peu près, d’une tournure franche et agréable, entra dans le salon. Il aborda Antoinette avec une familiarité qui annonçait une grande intimité, sinon une profonde amitié, entre elle et lui. Après les premières questions d’usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s’apercevoir qu’il y avait une contrainte peu ordinaire dans les manières de son ami. Elle était sur le point de lui demander la cause de cette gêne, quand Louis tira de sa poche une lettre qu’il lui remit ; en lui disant d’une voix quelque peu embarrassée :

— De votre père, Antoinette.

Après cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers la fenêtre.

Antoinette eut bientôt décacheté la missive et en commença la lecture. À mesure qu’elle la parcourait, l’étonnement, la perplexité et l’inquiétude se peignaient tour à tour sur ses traits. Enfin, n’y pouvant tenir, elle s’écria :

— Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre ?

— Je pourrais peut-être le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m’en ait pas informé, répondit tranquillement celui-ci.

— Point de faux-fuyants, Louis : vous savez aussi bien que moi que mon père me prévient dans cette lettre, de la manière la plus soudaine et la plus inattendue, qu’il-vous a choisi pour être mon futur époux, et que je dois vous recevoir comme tel.

Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune réponse. La jeune fille poursuivit avec véhémence :

— Eh ! bien, vous ne dites rien ?… Certainement, vous avouerez avec moi que la chose est parfaitement absurde et déraisonnable.

— Pardonnez-moi, Antoinette, — et la voix tremblante du jeune homme trahissait la mortification et le chagrin qu’il ressentait en lui-même, — pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de ridicule dans cette proposition. Vivant dans le même cercle, appartenant à la même race et professant la même religion, habitués l’un à l’autre dès la plus tendre enfance…

— Oui, c’est cela, dit-elle en l’interrompant, la familiarité amicale dans laquelle nous avons grandi l’un et l’autre nous a appris à nous aimer mutuellement, mais seulement comme frère et sœur.

— Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s’efforçant de sourire ; dans cette matière je suis juge plus compétent que qui que ce soit : or, je puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu’une affection fraternelle.

— Comme vous êtes insupportable, Louis ! J’espère que vous ne me parlez de cette façon que pour me contrarier.

— Antoinette ! — s’écria Beauchesne en s’approchant et en fixant sur elle un regard pénétrant, — Antoinette ! soyez pétulante, sévère si vous le voulez ; mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous aime, et si l’expression de mon amour ne prend pas le caractère de frénésie que les héros de romans et de mélodrames se croient tenus d’afficher, elle n’en est pas moins sincère ni moins entière.

Pauvre Louis ! en ce moment même, Antoinette établissait dans son esprit — au grand désavantage du jeune homme — un parallèle entre la déclaration calme et pleine de sincérité qu’il venait de lui taire, et les paroles brûlantes, les regards passionnés qu’Audley Sternfield avait mis en réquisition. Peut-être ses pensées se trahirent-elles au dehors, car ce fat avec amertume que Beauchesne reprit presqu’aussitôt :

— Mais j’oubliais une chose importante : vous avez peut-être reçu, depuis votre arrivée dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passés maîtres dans l’art où je ne suis, moi, qu’un pauvre novice. Quelles faibles chances de succès ont alors mes paroles simples et pleines de naturel, contre la brillante éloquence de ces hommes d’épée qui ont peut-être fait profession d’amour sous une douzaine de cieux et courtisé autant de femmes : je lutte sous un Singulier désavantage. Vous oubliez donc, Antoinette, que vous êtes la première idole que mon cœur ait adorée secrètement, que vos oreilles sont les premières dans lesquelles j’aie glissé des mots d’amour et de tendresse !

La sincérité de quelques-unes des allusions qu’il venait de faire jeta Antoinette dans une confusion telle qu’elle n’osa pas répondre. Louis crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.

— Assurément, reprit-il d’une voix dans laquelle le regret avait remplacé l’amertume, assurément, cela ne peut pas être : non, vous ne pouvez pas avoir donné avec autant de précipitation à un étranger l’amour que vous refusez à un ami d’enfance éprouvé.

— Peu importé que cela soit ou ne soit pas, répondit la jeune fille profondément touchée par ces dernières paroles ; mais je vous prie de ne pas m’en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincérité de mon âme, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.

— Qu’il en soit ainsi ! répliqua-t-il d’une voix qu’il s’efforça de rendre calme, mais qui trahit par un tremblement de ses lèvres la pénible émotion qu’il éprouvait. À tout prendre, il vaut mieux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir l’un et l’autre. Seulement puisse celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant aussi sincère que je l’aurais été !

Il s’établit alors un silence qu’Antoinette rompit bientôt en s’écriant d’une voix pleine de trouble :

— Je crains que papa ne soit fâché contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup à notre mariage ?

— Tellement, qu’il n’avait pas même entrevu la possibilité de l’insuccès de ma démarche.

— Alors je puis supposer que dès qu’il aura connaissance de l’état exact des choses, il s’empressera de venir ici, irrité, pour me gronder au point de me faire mourir de chagrin.

Et ses yeux se remplirent de larmes à la perspective que son imagination venait d’évoquer.

Beauchesne, touché, malgré les amers désappointements qu’il venait d’éprouver, des craintes naïves de sa cruelle amie, voulut calmer ses alarmes ; il l’assura que M. de Mirecourt était trop juste, trop indulgent, pour blâmer sa fille d’avoir refusé sa main quand elle ne pouvait donner son cœur.

— Ah ! c’est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il n’entend pas souffrir d’objections d’aucune sorte. Cher Louis, si vous vouliez seulement être assez généreux pour me venir en aide ?

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-il d’un ton bref.

— C’est, lorsque vous serez de retour à la maison, de rendre compte à papa des sentiments que vous devriez avoir réellement, de lui dire que, comme mes affections ne correspondent pas aux vôtres, vous vous désistez de vos prétentions à ma main.

— Très-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt, répondit-il d’un ton où on pouvait saisir un mélange d’irritation et d’ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis disposé à vous attendre, serait-ce sept ans encore comme autrefois Jacob a attendu sa femme.

— Eh ! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui vient de se passer ; dites-moi que nous serons toujours aussi bons aussi que nous l’avons été jusqu’ici.

Il eût été difficile de résister à ce regard si touchant, à cette voix si éloquente, à ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un élan de généreuse compassion, la main de la jeune fille, Beauchesne répondit :

— Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons être unis, restons au moins bons amis… Mais je dois me retirer ; j’ai des affaires pressantes qui m’appellent.

— Vous ne partirez certainement pas avant d’avoir vu madame d’Aulnay : elle vous en voudrait énormément.

— Franchement, je préfère me passer aujourd’hui du plaisir de la voir. Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l’ai guère en très-grande estime.

— Vous voulez plaisanter sans doute ? Elle s’attend à ce que vous allez rester ici, et elle serait fâchée contre moi si je vous laissais partir sans la voir. Attendez-moi un petit instant je m’en vais la chercher.

Durant son absence, un nouveau visiteur, le major Sternfield, entra dans le salon. En l’apercevant le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui caractérisait ses manières, s’inclina, mais le brillant officier, se drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu’il avait au moins le bon esprit de cacher lorsqu’il se trouvait en présence de madame d’Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard inquisiteur comme s’il eut voulu lui faire subir uni examen ; puis, se jetant dans le fauteuil qu’Antoinette venait de quitter et sur le bras duquel elle avait laissé son mouchoir, il se mit industrieusement à épousseter ses bottes avec sa petite canne à poignée d’agate.

Déterminé à faire sentir à ce beau monsieur que l’impertinence arrogante n’est la prérogative d’aucune classe ni d’aucune profession, Beauchesne traversa le salon et vint se placer près de la glace devant laquelle il se mit à arranger sans cérémonie son col et ses cheveux, et ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le dandysme insolent de Sternfield.

Lorsque les dames entrèrent ; usant de son : privilége d’ami intime, Louis s’avança vers elles languissamment, s’informa négligemment de leur santé, et s’assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement à celle dont le major venait de donner un échantillon.

Celui-ci, s’apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le qualifiait, cherchait à le tourner en ridicule, lui lança un regard plein de colère. Comprenant alors la situation, qu’elle avait soupçonnée de prime-abord, madame d’Aulnay s’empressa de dire :

— Venez, donc ici, Louis ; j’ai à vous faire une question au sujet de mon oncle de Mirecourt.

Et elle l’entraîna dans le vestibule, comme si elle avait à lui parler confidentiellement. Dès qu’ils furent seuls, elle lui demanda, moitié fâchée, moitié sérieuse : « quelle impression il voulait donner à son visiteur de l’urbanité canadienne ? »

— La même que celle qu’il m’a donnée de la politesse britannique, répondit-il froidement. Mais, dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce que ce fat élégant est le prétendant d’Antoinette ?

— Il est certainement un de ses fervents admirateurs ; je crois même qu’il est quelque peu favorisé. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler aussi légèrement, ni le traiter avec autant de dédain : le major Sternfield est un homme qui possède de rares avantages, et…

— Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l’interrompant et en se débarrassant de la légère étreinte où elle le tenait. Grand bien lui fasse, la pauvre enfant ! car elle s’apercevra ayant peu que ce qu’elle prend pour de l’or pur n’est que du cuivre… Non, je ne puis rester aujourd’hui : n’insistez pas davantage, faites mes adieux à Antoinette. Au revoir.

Et se dégageant encore une fois de la main qui cherchait à le retenir, il s’élança au dehors.

Madame d’Aulnay resta un moment pensive.

— Certainement, se dit-elle, voilà un prétendant désappointé !

Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de donner à Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.