Antoinette de Mirecourt/09

Traduction par Joseph Auguste Genand.
J. B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 66-76).

IX.


Quelques instants après, le colonel Evelyn entra. À la vue du groupe qui se présenta à son regard préoccupé, il sourit involontairement.

En voyant arriver ce grand étranger, le petit qu’Antoinette tenait sur elle s’enfonça dans les vêtements de la jeune fille et s’y blottit avec autant de naturel que si sa petite tête eut été habituée à reposer près d’un corsage de soie et à effleurer des bijoux.

Antoinette était réellement belle en ce moment ; l’expression de ses traits, en promenant les yeux de l’un de ses petits auditeurs à l’autre, lui donnait un charme que sa beauté ne lui avait jamais peut-être communiqué dans un salon ou une salle de bal.

À l’arrivée d’Evelyn, elle s’informa avec empressement du sort des chevaux.

— Notre hôte est à y voir, répondit-il avec indifférence, et il va revenir dans quelques instants. Mais dites-moi, n’avez-vous réellement pas souffert de notre mésaventure ? Ne ressentez-vous aucune douleur, aucun mal ?

— Non — oui — je ressens là comme une vive douleur, dit-elle en découvrant jusqu’au coude un joli bras rond parfaitement modelé et en indiquant une large meurtrissure qui se faisait remarquer à sa douce surface.

La figure du colonel trahit une certaine émotion lorsque ses yeux tombèrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dénoter la faiblesse d’une enfant et en se rappelant l’intrépide courage de l’héroïque jeune fille avait déployé dans la rude épreuve par laquelle ils venaient de passer.

— Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse, car vous devez avoir reçu cette meurtrissure lorsque je vous ai jetée hors de la voiture. Il m’aurait été si facile de sauter à terre en vous tenant dans mes bras ! mais j’ai craint que mes pieds en s’embarrassant dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture ne fussent la cause d’un malheur. Puis-je maintenant faire quelque chose pour réparer ma gaucherie ? Laissez-moi, je vous prie, laver ce bras avec un peu d’eau froide.

— Oh ! non, ce n’est qu’une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je serai de retour à la maison, répondit-elle en souriant et en rougissant un peu pendant qu’elle ramenait vivement sa manche de robe.

Un silence de quelques instants s’établit entre les deux jeunes gens ; puis, le colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis quelques minutes, ne put s’empêcher de s’exclamer :

— Savez-vous que vous vous êtes conduite en véritable héroïne ! pas le moindre mouvement, pas la plus légère exclamation de frayeur ! et cependant, si j’ai bien compris l’expression de votre contenance, vous étiez grandement alarmée.

Antoinette hésita un instant, puis elle répondit timidement, sans cependant pouvoir réprimer un léger sourire qui était venu effleurer ses lèvres :

— On dit qu’une grande criante neutralise presque une autre crainte ; eh ! bien, terrifiée que j’étais pas la course effrénée des chevaux, j’avais également peur de vous.

— Comment ? de moi : s’écria-t-il étonné.

— Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture que grâce à une simple politesse ; je vous avais été imposée, sans être désirée ni demandée : j’étais donc doublement loin de me trouver à l’aise… Oh ! ne m’interrompez pas, continua-t-elle pendant qu’Evelyn essayait par quelques mots de dissentiments de combattre cette idée.

Mais il se rappela aussitôt, avec quelque chose comme un remords, le jugement sévère qu’il avait porté sur elle avant qu’elle montât en voiture.

— En second lieu, poursuivit Antoinette…

Ici la jeune fille se sentit plus embarrassée et s’arrêta.

— Et quoi, en second lieu ? demanda son interlocuteur tant soit peu intrigué.

— Eh ! bien, on m’avait dit que vous étiez un ennemi invétéré des femmes. J’étais donc autorisée à croire que vous ne manifesteriez qu’une bien faible indulgence pour les criantes ou les caprices d’une femme.

À ces mots une apparence de douleur mental chassa le sourire qui s’était fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du colonel, et ce fut presqu’involontairement qu’il répondit :

— La réputation peu enviable que vous me donnez a été gagnée et portée par plusieurs simplement parce qu’ils pratiquent la prudence qui leur a été enseignée par l’expérience.

Ces mots furent prononcés d’un ton bas et contraint, et celui qui lui avait murmurés s’approcha de la petite fenêtre comme pour mettre fin à cette conversation.

Soudainement le bruit de deux coups de fusils tirés presque sans intermission fit bondir la jeune fille dont le système nerveux, malgré le calme apparent qu’elle affectait, avait été violemment, ébranlé par la scène de tout à l’heure, et une exclamation de terreur s’échappa de sa bouche. De son côté, le militaire avait tressailli en entendant ce bruit ; mais presqu’aussitôt il recouvra son sang froid, et, se tournant vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance :

— N’ayez pas peur, mademoiselle de Mirecourt : c’est notre hôte qui vient d’accomplir un acte de charité en mettant fin aux atroces souffrances de mes pauvres chevaux mutilés.

— Quoi ! tués tous les deux ?

Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l’une dans l’autre.

— Oui. Après avoir bien examiné leur triste condition et m’être convaincu que leur laisser la vie dans cet état serait prolonger inutilement leur cruelle agonie, j’ai envoyé notre obligeant assistant chercher son fusil dans une maison voisine, et je lui ai laissé le pénible devoir de les débarrasser de leurs douleurs. Je n’ai pas été assez courageux pour assister à l’accomplissement du sacrifice.

Après un moment de silence, Antoinette reprit d’une voix agitée :

— Je ne puis vous exprimer comme il faut, colonel Evelyn, le chagrin que j’éprouve pour vous aussi bien que pour la part directe que j’ai eue dans ce malheureux événement, ni vous dire combien je suis peinée de voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué vote séjour au Canada.

— Ne dites pas cela, mademoiselle de Mirecourt, s’empressa-t-il de répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous fussiez avec moi au lieu de madame d’Aulnay ou de quelqu’autre femme timide dont les craintes, traduites par des cris et des exclamations, auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement précieuses que celles d’une couple de chevaux. Je vous le répète : peu de femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession d’elle-mêmes que vous avez montrés aujourd’hui et qui ont plus fait pour notre salut à tous les deux que mon habilité en équitation… Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.

Antoinette s’approcha de la fenêtre, et vit leur hôte et une couple d’autre habitants qu’il avait amenés avec lui pour l’aider, s’approcher, portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes robes peaux de tigre qui s’y trouvaient lors de l’accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion dans l’eau durent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les débris.

Pendant qu’ils travaillaient ainsi et causaient entr’-eux de l’accident qui venait d’avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs clochettes et ils virent presqu’aussitôt arriver la bande joyeuse des excursionnistes. Tout-à-coup, le major Sternfield qui, on le sait, accompagnait madame d’Aulnay, apercevant la voiture brisée et reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un violent coup d’arrêt aux rênes qu’il tenait, sans plus s’inquiéter du cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa compagne, et saut à terre. De suite, faisant signe aux hommes de s’approcher, il les pressa de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que madame d’Aulnay dont la terreur, aux premier indices de l’accident, avait été extrême. Sternfield l’aida à descendre de la voiture ; ils entrèrent dans la maison qu’on leur avait indiquée et où ils furent suivis par les autres promeneurs également curieux et en proie à une grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s’empressa d’offrir ses sympathies et ses félicitations à mademoiselle de Mirecourt de ce qu’elle était saine et sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs condoléances au colonel Evelyn à l’occasion de la perte de ses magnifiques chevaux ; mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d’impatience que de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manière dont s’effectuerait le retour à la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé que le domestique de madame d’Aulnay donnerait sa place, à l’arrière, au major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qui occupait près de madame d’Aulnay. Évitant instinctivement les voitures dans lesquelles il y avait quelque dame, Evelyn trouva la moitié d’une siège dans un cutter déjà presque rempli par le majestueux docteur Manby et un autre officier ; mais il parvint à s’y maintenir jusqu’à leur arrivée à Lachine.

Là ils s’arrêtèrent pour se reposer et prendre quelques rafraîchissement à une hôtel passablement commun, mais qui était le seul dans le village ; heureusement, le major Sternfield, avec une prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des voitures un large panier rempli de vins choisis et d’autres rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil, si hâtif en hiver, éclairait de ses derniers feux la maison de madame d’Aulnay, quand les promeneurs s’arrêtèrent devant la porte. Des adieux pleins d’amitié furent échangés de part et d’autre, puis chacun se sépara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre congé, le colonel Evelyn pressa avec bonté la main d’Antoinette, et manifesta encore une fois l’espoir que le lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur qu’elle avait éprouvée durant la journée.

Moins satisfait, le major Sternfield insista auprès de madame d’Aulnay pour avoir la permission d’entrer avec elles dans la maison, ou au moins de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de mademoiselle de Mirecourt démontrait à l’évidence qu’elle avait besoin d’un repos immédiat et absolu.

Durant la soirée, madame d’Aulnay alla trouver Antoinette dans sa chambre, et, après l’avoir questionnée au sujet de la mésaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une indiscrétion que de chercher à connaître le contenu des lettres qu’elle avait reçues de chez elle. Quoiqu’à contre-cœur, Antoinette les lui donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui disait :

— Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine. Tu n’as ni mère ni sœur à qui te confier : prends-moi pour amie et confidente.

Elle lut la lettre de M. de Mirecourt lentement et avec attention, et la replia sans faire aucun commentaire ; mais après avoir jeté un coup d’œil rapide sur celle de madame Gérard, elle la froissa entre ses mains, puis, ouvrant la porte du poêle, elle la jeta au feu. Cette action avait si bien pris Antoinette par surprise, que le papier était en cendres avant qu’elle n’eût pu deviner l’intention de sa cousine ; mais revenant bientôt de cet étonnement mêlé d'indignation, elle s’écria, les joues animées :

— Pourquoi avez-vous fait cela, madame d’Aulnay ?

— Simplement parceque je ne veux pas voir ma chère petite cousine devenir malheureuse à force de méditer les lettres prosaïques d’une vieille femme à l’esprit étroit et sévère. Pourquoi ? parce que cette absurde épître t’a donné un affreux mal de tête hier, grâce aux larmes qu’elle t’a fait répandre ; parce que, enfin, je ne voudrais pas voir la chose se répéter aujourd’hui surtout que tu es dans un état nerveux et épuisé.

— Tu as très mal fait, répliqua la jeune fille… Je n’en dis pas plus, car je sais que tes intentions étaient bonnes.

— Je t’offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu veux bien m’accorder ; en retour, je vais te faire part d’un secret que je viens de découvrir… Quoi ! tu ne t’empresses pas de demander ce que c’est ? Eh ! bien, je vais te le dire sans cela : c’est que tu as fait la pleine te entière conquête du plus bel homme de notre cercle de connaissance : Audley Sternfield est profondément amoureux de toi.

À ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d’Antoinette, Madame d’Aulnay reprit avec une charmante espièglerie :

— Et, pour te rendre compte de toutes mes découvertes, je dois ajouter que je ne crois pas que ce soit sans retour.

La jeune fille voulut se défendre, mais sa rougeur et sa confusion augmentèrent ; force lui fut de subir en silence les agaceries de sa cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravité :

— Lucille, crois-moi, je suis sincère en disant que je ne crois pas l’aimer. J’ai, il est vrai, beaucoup d’admiration pour lui, je préfère même sa société à celle de la plupart des autres…

— Eh ! bien, délicieuse petite innocente, qu’est-ce que c’est que cela, sinon de l’amour ? Lorsque je fus mariée à M. d’Aulnay, moi je n’en ressentais pas de la moitié autant. Sérieusement, tu es très heureuse, et tu seras un sujet d’envie pour toutes les jeunes filles nos amies. Indépendamment de ses dons personnels qui sont considérables, le major Sternfield appartient à une excellente famille, et malgré sa jeunesse, il occupe un rang élevé dans l’armée. Six ans après ton union avec lui, tu seras probablement la femme d’un colonel !

— Mariée à lui, Lucille ! Comment peux-tu parler aussi légèrement ? N’as-tu pas lu, tout à l’heure, la lettre de mon père ?

— Qu’est-ce à dire, enfant ? Qui a jamais entendu parler de pères, dans la vie réelle ou fictive, qui aient fait ce qu’ils auraient dû faire, qui aient agi avec tendresse et d’une manière raisonnable ? La plupart cherchent à faire contracter à leurs enfants des mariages qui sont leur malheur, et les empêchent d’en faire qui pourraient leur procurer le bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de cœur pour ne permettre à aucune autorité de s’interposer entre elle et celui qu’elle aime, surtout quand celui qu’elle aimé est un bon parti.

Sans remarquer l’inconséquence frappante qu’offrait la dernière partie de ces observations avec ce que sa cousine avait déjà dit, Antoinette se contenta de répondre :

— Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent être certains pères ; mais ce que je sais, c’est que le mien a toujours été bon et indulgent pour moi, c’est qu’il a toujours agi d’une façon qui lui a mérité mon plus sincère amour et mon plus profond respect.

— Tant que tu as été soumise en toutes choses à sa volonté, tout a été au mieux ; mais attends que tu te sois avisée de différer avec lui sur quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chère, j’en connais plus de la vie qu’il ne te serait possible d’en savoir : tu auras avant peu l’occasion de reconnaître la justesse de mon opinion.

Hélas ! quel guide dangereux était échu en partage à Antoinette ! Combien peu de chances avait son candide jugement d’enfant pour lutter contre les brillants sophismes de cette femme du grand monde !