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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 443-445).




STUART MERRILL


1863




Stuart Merrill est né, le 1er avril 1863, à Hempstead sur l’île de Long-Island (État d’Arkansas). Venu à Paris à l’âge de trois ans, il y fit toutes ses études. Très jeune encore il publia des poésies dans différentes Revues littéraires. Puis en 1884 il retourna en Amérique, à New-York, et c’est là qu’il composa un recueil de vers, Les Gammes, qui contient des pièces pleines de charme et d’un sentiment poétique tout particulier.

Les Gammes ont été imprimées en 1887, à Paris, par Alcan-Lévy.

Rodolphe Darzens.





NOCTURNE




La blême lune allume en la mare qui luit,
Miroir des gloires d’or, un émoi d’incendie.
Tout dort. Seul, à mi-mort, un rossignol de nuit
Module en mal d’amour sa molle mélodie.

Plus ne vibrent les vents en le mystère vert
Des ramures. La lune a tu leurs voix nocturnes
Mais à travers le deuil du feuillage entrouvert
Pleuvent les bleus baisers des astres taciturnes


La vieille volupté de rêver à la mort
À l’entour de la mare endort l’âme des choses.
À peine la forêt parfois fait-elle effort
Sous le frisson furtif d’autres métamorphoses.

Chaque feuille s’efface en des brouillards subtils.
Du zénith de l’azur ruisselle la rosée
Pont le cristal s’incruste en perles aux pistils
Des nénuphars flottant sur l’eau fleurdelisée.

Rien n’émane du noir, ni vol, ni vent, ni voix,
Sauf lorsque au loin des bois, par soudaines saccades,
Un ruisseau roucouleur coule sur les gravois :

L’écho s’émeut alors de l’éclat des cascades.





CRÉPUSCULE D’AUTOMNE




Sous le souffle étouffé des vents ensorceleurs
J’entends sourdre sous bois les sanglots et les rêves :
Car voici venir l’heure où dans des lueurs brèves
Les feuilles des forêts entonnent, chœur en pleurs,
L’automnal requiem des soleils et des sèves.

Comme au fond d’une nef qui vient de s’assombrir
L’on ouït des frissons de frêles banderoles,
Et, le long des buissons qui perdent leurs corolles,
La maladive odeur des fleurs qui vont mourir
S’évapore en remous de subtiles paroles

Sous la lune allumée au nocturne horizon
L’âme de l’angélus en la brume chantonne :
L’écho tinte au lointain comme un glas monotone,
Et l’air rêve aux frimas de la froide saison
À l’heure où meurt l’amour, à l’heure où meurt l’automne.





CHANSON




À l’heure du réveil des sèves
L’Amour, d’un geste las,
Sème les rimes et les rêves
Parmi les lis et les lilas.

La brise, sœur des hirondelles,
          Déferle son essor,
Et frôle de mille coups d’ailes
Les corolles d’azur et d’or.

Amour, pour fêter ta victoire
          Les cieux se sont fleuris,
Et mai t’auréole de gloire,
Ô roi des Roses et des Ris !