Ouvrir le menu principal

Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Francis Vielé-Griffin

< Anthologie des poètes français du XIXème siècle
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 446-448).




FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN


1864




Francis Vielé-Griffin, né en Virginie, commença ses études en Allemagne, puis il se fixa à Paris, où il s’adonna à la peinture et à la poésie. Ses premiers vers parurent sous le titre de Cueille d’Avril (1866) ; ils dénotaient une connaissance parfaite de la langue française et de l’œuvre de nos poètes contemporains. Un an après, Vielé-Griffin publia Les Cygnes, recueil dans lequel il fit preuve d’une recherche curieuse, sinon toujours heureuse, de rythmes nouveaux.

Ses poésies ont paru chez Léon Vanier et Alcan-Lévy.

Rodolphe Darzens.





LE FRUlT




Loin de la grève ardente et de l’aridité
Où le fleuve se perd dans le sable des dunes,
Nous remontions la rive ; un éternel été
Brûle ces lieux voués aux célestes rancunes
Où dorment les débris dune antique cité.

Tout un jour, exaltés en rêves de conquêtes,
Forts du désir impérieux de l’Inconnu,
Nous marchions, et, parfois, un mirage de crêtes
Dentelait l’horizon silencieux et nu :
L’on entendait vibrer la Lyre des poètes.

Mais l’heure choyait lente des cieux ; l’Infini
Montait de l’horizon qui rétrograde, en nappe
Inaltérée, insultante d’azur uni :
Malgré le désaveu railleur de chaque étape
Nous marchions vers le but fébrile du banni ;

Dans l’éblouissement torride de la plaine
Que hérissent les monolithes, jusqu’au soir,
Nous marchions, en rêvant la bienfaisante haleine
D’un bois et l’ombre des palmiers ; mais nul espoir
Ne s’en venait, là-haut, comme un flocon de laine.

La nuit vint ; puis, dans l’aube, alors que nous allions
Par la rive stérile et morne, et par la route,
Apparut, vers le Nord, ainsi que des sillons,
Une ondulation de collines ; et toute
La rive était empreinte au sceau des grands lions.

Nous entrions alors sous des voûtes hautaines,
Ecartant les buissons de ronces emmêlés ;
Entre des troncs noueux de noyers et de chênes
Colossaux et plus vieux que les rocs éboulés,
Des lianes font peser la lourdeur de leurs chaînes.

Plus loin, l’herbe géante, ainsi qu’une forêt,
Vers l’azur entrevu dresse ses cimes blondes
Où le soleil ondule ainsi qu’un flot doré ;
Et puis c’est le murmure accoutumé des ondes,
Et le fleuve, ruisseau maintenant, reparait ;


Des plaines de limon étrangement fécondes
Surgit, comme au hasard de toutes les saisons,
L’exubérante flore éparse par les mondes ;
Et dans l’effeuillement fauve des floraisons
Notre âme s’attardait parmi les fleurs immondes.

Nous marchions : devant nous, des profondeurs d’un val
Jusqu’au dôme éperdu des feuillages sans date,
En gerbes d’émeraude opaque et de cristal,
Jaillit en bouillonnant !a source de l’Euphrate
Avec un bruit harmonieux de clair métal ;

Fardé, comme au printemps, de fleurs roses et blanches,
Debout dans la clairière, éternel et fatal,
Et ployé jusqu’au sol sous l’orgueil de ses branches,
L’arbre de la Science du Bien et du Mal
Raidit son double tronc bombé comme des hanches.

Au pied de l’arbre, avec des fleurs sur ses genoux,
Notre âme dit : Voici le fruit où l’on s’étanche ;
Et je pris d’elle un fruit, et je le trouvai doux ;
Et nous nous complaisions dans cette ombre qu’épanche
L’arbre, et la volupté des dieux entrait en nous ;

Heure folle ! — puberté du songe : nos rêves
Prenaient vie aux seuls vœux des désirs créateurs,
Mais, joie extasiée, afin que tu t’achèves,
Sur nous l’arbre du Mal amoncelait ses fleurs,
Et des siècles passaient comme des heures brèves...

La fin nous est venue, ainsi, comme une mort ;
L’ange vengeur du doux péché d’Adam ec d’Ève,
Dans l’immobilité d’un simulacre d’or,
Tient de son poing crispé le flamboiement du Glaive,
Et l’Éden apparaît, là-bas, comme un décor !...


(Les Cygnes)