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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 240-243).




PAUL MANIVET


1859




Paul Manivet est né à Avignon le 26 juin 1859. Après avoir fait représenter avec succès plusieurs comédies en vers sur diverses scènes de province, il s’est révélé sonnettiste d’une réelle originalité. Il a publié deux recueils intitulés : Les Glas de l’Âme et Des Sonnets.

Joséphin Soulary, le maître du genre, a fait au dernier volume de M. Manivet l’honneur d’une préface, où il dit : « C’est de grand cœur que je salue en vous, non pas un élève qui aspire à me suivre comme vous prétendez l’être, mais un émule que son talent place ex-æquo à mon côté, dans le petit coin lumineux dont mes contemporains veulent bien me permettre la jouissance, au grand soleil de la Renommée. »

Les œuvres de M. Manivet se trouvent chez P. Ollendorff, A. Savine et A. L.emerre.

a. l.





LES DEUX FOUS




J’ai vu deux hommes sur la grève.
L’un courait en gesticulant,
L’autre marchait d’un pas très lent,
Parlant à haute voix, sans trêve.


Tous deux soudain se rencontrant,
Surpris dans leur intime rêve,
Rougirent, comme fait l’élève
Que le maître en faute surprend ;

Et chacun reprit l’attitude
Qu’ont les gens sensés, d’habitude.
Ce fait m’ouvrit un horizon :

L’homme est un fou quand il s’oublie ;
Ce qui prouve que la raison
Est la pudeur de la folie.





SOIR DE BATAILLE




Du blanc sommet des monts l’ombre noire descend.
La ville qu’elle estompe à l’horizon s’efface,
Comme s’il lui tardait de se voiler la face.
Le soir saigne, et dans l’eau met des taches de sang.

Dans le ciel rouge et froid un vol de corbeaux passe.
On entend un adieu des choses dans le vent.
Puis des cris exhalés de ce tombeau vivant;
C’est un souffle de mort qui traverse l’espace.

Et le soleil, confus d’avoir fait ce jour-là,
Plonge dans l’Océan, et du sang qui coula
S’y lave, et se retrempe aux flots de ce baptême.

Et l’astre de la nuit, là-haut demeuré seul,
Recueille des mourants le dernier anathème,
Et de ses rayons blancs tisse aux morts un linceul.




LE CALVAIRE




Mon épaule a fléchi sous ma pesante croix.
J’ai beau demander grâce au destin trop sévère,
Aucun espoir ne m’aide à gravir mon Calvaire ;
Mon âme se refuse à s’écrier : Je crois !

Semblable à Jésus-Christ que j’imite et révère,
Je suis tombé déjà pour la troisième fois ;
J’ai dit : J’ai soif, mais nul ne m’a répondu : Bois !
J’ai soif de Vérités, — le Doute tend son verre !

Qui me couronnera d’épines ? Mais mon fronc
Indigne n’est pas fait pour ce divin affront.
Et lorsque de douleurs ma coupe sera pleine,

Cloué sur le gibet que mon orgueil planta,
Je mourrai sans grandeur, seul sur mon Golgotha,
Et je ne serai pas pleuré par Magdeleine !





ENFANTS DE MALHEUR




Il épelle déjà tous les mots de son livre.
Il hésite d’abord, devant l’accouplement
Des lettres; puis le mot jaillit spontanément,
Comme un oiseau captif que sa bouche délivre.
Son front s’éclaire alors d’un fier rayonnement ;
Et ce premier succès l’encourage à poursuivre.
C’est ainsi que l’enfant de l’inconnu s’enivre :
Le désir de savoir dompte son bégaiement.


La Nature est un livre ouvert et sans mystères.
Le nom de son auteur, écrit en caractères
Lumineux, éblouit nos regards de lecteur ;

Mais l’esprit et les yeux ne peuvent pas s’entendre.
Faut-il que nous soyons des enfants de malheur
Pour épeler ce mot sans jamais le comprendre !