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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 236-239).




GEORGES PAYELLE


1859




Georges payelle est né à Paris, le 24 juin 1859. Après avoir fait ses études au lycée Henri IV, il se fit recevoir licencié en droit, mais il n’entra dans aucune des carrières auxquelles semblait le destiner ce début. Conduit par son amour des lettres chez Victor Hugo, il devint le Secrétaire intime de M. Édouard Locroy, plus tard, devenu ministre, le plaça à la tête de son cabinet.

Les poèmes que Georges Payelle a composés sont presque tous à forme fixe, d’une complication savante et polychrome, pareils à d’étincelantes mosaïques. Et l’on songe, en les lisant, à quelque belle courtisane de Byzance, les vêtements lourds de pierreries, la peau fardée, les cheveux teints de henné, la gorge nue sous trois colliers de pièces dor.

Il est peu de Revues de ces dernières années dont les pages ne se soient ornées de ces délicats ouvrages.

Victor d’Auriac.





NOCTURNE


 

Espoir des assassins, terreur des naufragés,
La Nuit n’est pas toujours l’Isis élégiaque ;
C’est parfois la Guerrière au front démoniaque,
Éprise de carnage et riant aux dangers.


Elle passe à travers les éthers saccagés.
Livrant aux vents hurleurs sa crinière héliaque,
Et son baudrier d’or, formé du Zodiaque,
Ruisselle encor du sang des astres égorgés.

Elle va, balançant au long de son épée
Une lune qui semble une tête coupée
Et dont les larges pleurs lui font un manteau blanc.

Telle, emplissant d’horreur le ciel qu’elle gouverne,
Comme la Juive antique, elle porte à son flanc
Le chef rouge et sans cou d’un nouvel Holopherne !





SUNT LACRYMÆ




Le parc ombreux où vit une âme
Chuchote à la nuit ses secrets.
Le décor sombre atteste un drame
Plein d’angoisses et de regrets.

Parmi les roseaux et les berles
Là-bas sanglote un ruisseau fou.
La rosée accroche des perles
Aux yeux des nymphes de Coustou.

Pâle veuve aux noires écharpes,
La lune erre en un ciel mouvant.
Les ifs geignent comme des harpes
Sous l’ineffable doigt du vent.


Et leur cantilène qui pleure,
Faite de douloureux bémols,
Accompagne en gamme mineure
Le désespoir des rossignols.





L’ENNEMIE




Ce matin, vous m’avez ouvert un paradis
Plein d’un exquis désordre et d’adorables choses,
Magasin d’avatars et de métamorphoses,
Caverne de complots contre nos cœurs ourdis.

Là trainaient, à coté des fards, des bigoudis,
Les flacons embaumeurs comme des fleurs écloses,
Et tous ces riens charmants, blancs, bleus, dorés et roses,
Qui vous font plus splendide à nos yeux agrandis.

Donc, voilà l’arsenal d’où sortent nos défaites,
Où la femme, pour la bataille de nos fêtes,
Vient aiguiser son charme et fourbir son beau corps.

Ici la femme, c’est l’Ennemie. Elle est comme
L’Antiope aux bras nus, l’Amazone aux reins forts,
S’armant pour le carnage implacable de l’homme.





LIED




L’aurore au front chargé de rêve
Tremble au bord de l’horizon noir.
— Et la rose clarté s’élève
Comme un soudain espoir.


Le jour, sur la terre amollie,
Tombe d’un soleil courroucé.
— Et le lis mourant se replie
Comme un cœur offensé.

Le soir vient. L’occident s’allume,
Puis sombre en de vagues pâleurs.
— Et le ciel se voile de brume
Comme un visage en pleurs.

La nuit, sous son manteau qui flotte,
Monte dans l’azur envahi.
— Et le vent funèbre sanglote
Comme un amour trahi.