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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 231-235).




PIERRE DE NOLHAC


1859




Pierre de Nolhac, né à Ambert (Puy-de-Dôme), s’est fait tout jeune encore une situation importante dans le monde philologique. La Renaissance est son domaine, de Plutarque à Ronsard, Ses principaux ouvrages sont : La Bibliothèque de Fulvio Orsini (1887) et Érasme en Italie (1888). Ancien membre de l’École de Rome, il est aujourd’hui professeur à l’École des Hautes Études, et appartient, en outre, aux Musées Nationaux.

Esprit large et prompt, travailleur infatigable, Pierre de Nolhac n’a jamais délaissé la poésie, qui fut sa première et sa plus chère occupation. Peu soucieux de la publicité, il n’a encore fait imprimer de vers que ses Paysages d’Auvergne (Lemerre, 1888), petit livre destiné aux seuls amis. Dans ce recueil, comme en quelques pièces qu’il a données à différentes Revues, on trouve une connaissance délicate de la langue, une belle ampleur de rythme, et, sous une forme artistique sévère, un sentiment philosophique et religieux de la destinée.

Frédéric Plessis.





LE VIEUX CRATÈRE




Voici douze mille ans que le volcan s’est tu :
Depuis que les grands monts, témoins de sa colère,
Dorment autour de lui dans leur paix séculaire,
D’un manteau verdoyant son flanc s’est revêtu.


Les arbres et les fleurs ont germé sous la lave ;
À peine si l’on voir, dans les jeunes forêts,
Sur cette verte mer de mousse et de genêts,
Un bloc stérile et noir flotter comme une épave.

À travers le réseau du taillis odorant,
Sur la côte facile et les pentes fleuries
Qui s’encombrent parfois de monceaux de scories,
Court un étroit sentier connu du pâtre errant.

J’ai gravi d’un pied lent le cône solitaire,
Et j’ai suivi des yeux l’horizon qui grandit ;
Mais, soudain, devant moi la crête s’arrondit
Et me voici debout au-dessus du cratère.

Il s’offre, vaste et calme, aux pas de l’étranger,
Aujourd’hui que les vents ont balayé sa cendre ;
Grand cirque de verdure, il invite à descendre,
Déroulant les tapis de son gazon léger.

Aux regards hésitants sa largeur se dérobe ;
Et l’on rêve, en voyant s’ouvrir, sous un ciel pur,
La coupe d’émeraude au couvercle d’azur
Où fermenta longtemps la jeunesse du globe.

Le cratère n’a point d’issue, et ses parois
Mêlent l’airelle brune à la bruyère rose.
Jamais sur l’herbe courte un oiseau ne se pose,
Comme s’il avait peur des flammes d’autrefois.

Rien ne vient animer la solitude morne
De cet étrange lieu, d’où l’on voit, vers midi,
Répandant brusquement des flots d’air attiédi,
Le soleil s’élancer dans l’espace sans borne.


C’est un asile sûr où nul bruit ne descend.
Aucun cri de grillon, aucun battement d’ailes.
Des hauteurs du ciel clair, seules les hirondelles
Au fond de l’entonnoir pourraient voir en passant.

Et quand le soir décline, et que la nuit épanche
Son urne de parfums au fond du puits dormant,
L’étoile à son zénith regarde fixement,
Pendant que sur le bord la lune aussi se penche.


*
*       *


Un jour fut, où le feu sortait en tourbillons
Du cratère éventrant la montagne ébranlée ;
La lave descendait de la cime brûlée,
Creusant sur son chemin de lumineux sillons.

Elle engloutissait tout dans sa houle sauvage :
Les serpents se tordaient surpris sous le couvert ;
La forêt, pétillant comme un brin de bois vert,
Disparaissait au gré du fleuve sans rivage.

Le ciel faisait pleuvoir la cendre et le granit.
La fuite et la terreur au loin gagnaient la terre.
Aux cris des animaux, au fracas du tonnerre,
Les détonations se mêlaient dans la nuit...

Tout s’est tu. Pour toujours la nature calmée
A clos le gouffre antique où bouillait le torrent ;
La nuit, mordant le sol de son feu dévorant,
On ne voit plus jaillir la coulée enflammée ;


La peur ne chasse plus, sous le ciel refroidi,
habitants émus des forêts primitives ;
Tremblements souterrains, secousses convulsives,
Tout apaise. Le temps marche. L’homme a grandi.

Ô vieux volcan ! les flots dont ta gorge était pleine
Se sont taris un jour pour ces nouveaux venus,
Et tes bois ont ouvert des abris inconnus
À ces premiers chasseurs qui montaient de la plaine.

La hache a pu choisir, sur ton sol crevassé.
Les bûches des foyers et les planches des huttes ;
Dès leurs grossiers travaux et leurs antiques luttes,
tes pieds bienveillants les races ont passé.

Sur ta pente aujourd’hui les grands troupeaux font halte ;
Les familiers printemps viennent te rajeunir,
Et, pour faire leur place aux villes à venir,
Ta lave a recouvert les couches de basalte.

Géant ! ton œuvre est faite et ton sort est rempli.
Ton cratère muet s’endort, et l’herbe y pousse,
Et l’étranger pensif, qui marche sur ta mousse,
Y cherche le repos, le silence et l’oubli.





À ÉRASME




Ô mon vieux maître Érasme, incomparable ami,
Je me plais aux leçons que ton bon sens distille,
Où ton esprit, armé de sa verve subtile,
Se livre tour à tour et se cache à demi.


Quand les pharisiens et les sots ont frémi,
Sur ton paisible seuil pressant leur foule hostile,
Tu n’avais que ta plume, ô maître, et ce beau style
Dans ton latin muer désormais endormi.

Tu souffrais de quitter les livres et tes Muses ;
Mais, pour cingler le vice et démasquer les ruses,
Ta riposte pourtant vibrait comme un éclair.

Si j’ai bien pénétré dans ton âme profonde,
Enseigne-moi le franc parler et le mot clair,
Et le mépris des fous qui gouvernent le monde.