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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 312-315).




MARCEL COLLIÈRE


1863




Marcel Collière né à Paris le 10 février 1863, n’a publié qu’un petit recueil de vers sous le titre de : La Mort de l’Espoir (1888). Mais les poèmes dont il est l’auteur ont révélé en lui un lyrique plein et originalité et un fin ciseleur de rimes. Aussi mérite-il de figurer dans cette anthologie, pour la puissance des expressions comme pour les qualités de rythme et de coloris, qui semblent devoir lui assigner une belle place parmi les poètes contemporains.

La Mort de l’Espoir a été éditée par Alcan-Lévy.

Rodolphe Darzens.





LASClATE OGNI SPERANZA





Lorsque au fond du dernier et du plus morne cercle
Le Dante contempla l’éternel Foudroyé,
Que le vivant enfer, pesant comme un couvercle,
Murait dar.s les débris de son rêve broyé,

Il crut avoir touché le fond de l’épouvante,
Et sentit chanceler la haine du maudit,
Qu’ébranlait dans son cœur la pitié décevante :
Or, son trouble muet, Lucifer l’entendit.


Il tint le voyageur fasciné par la crainte
De ses fulgurants yeux incapables de pleurs :
« Hôte errant de l’enfer, garde pour toi ta plainte,
Homme, ne gémis pas sur mes calmes douleurs.

Les damnés ont compté les anneaux de leurs chaînes ;
Si noir que soit le port, ils y sont arrivés ;
Leurs fardeaux ne seront, dans l’ombre des géhennes,
Jamais diminués et jamais aggravés.

Nous ne connaissons plus le mirage du rêve,
Ni pour sortir un jour de l’enfer primitif
La porte du mensonge ouverte sur la grève,
Et nous avons l’orgueil d’un deuil définitif.

Nous ignorons surtout celui qui vous adule,
L’adversaire enjôleur dont le verbe ennemi
Trompe depuis toujours votre désir crédule,
Et que vous réveillez quand il est endormi.

Affranchis des pensers menteurs de délivrance,
Et forts de la sentence écrite à notre seuil,
Nous avons rejeté l’horreur de l’espérance,
Fille du deuil passé, mère du futur deuil.

À force de crier vers le ciel implacable,
De croire au flot sauveur du fleuve baptismal,
Adorateur naïf du destin qui l’accable,
Le genre humain devient coupable de son mal.

Toi dont les yeux ont vu les peines éternelles,
Homme, va-t’en d’ici. Retourne sur tes pas,
Et si tu fais aux tiens, l’horreur dans les prunelles,
Le récit des tourments d’enfer, ne nous plains pas.


Votre misère est plus intime et plus profonde :
Car, innocents d’espoir, de prière ou de vœu,
Dans le crime immuable et surhumain du monde.
Les damnes ne sont pas les complices de Dieu ! »





LA TRÊVE




Le jour gris de chagrins, de larmes et d’ennui,
Le jour interminable où l’âme se morfond,
Le jour brûle le sang des hommes, et la nuit
Est un puits d’épouvante avec l’horreur au fond.

Mais voici que, mêlée au rose des nuées,
La mer calmée éteint ses heurts et ses secousses,
Les brutales couleurs fondent atténuées
Et baignent l’horizon de lumières plus douces.

La vieille hostilité de la terre et du ciel
Dans un rêve de paix s’égare et s’affaiblit,
L’esprit malin de la nature, moins cruel,
Laisse tomber sur l’homme un pardon fait d’oubli.

On sent fléchir la haine et sombrer les colères
Dans la poussière blonde où s’endorment les dunes,
Dans le deuil amical des ciels crépusculaires
Où les soleils mourants ont des douceurs de lunes.

Vous vous laissez leurrer aux trêves d’un instant,
Frères jamais guéris du rêve d’être heureux,
Et l’Éden retrouvé du mensonge inconstant
Vous tend le fruit d’espoir perfide et savoureux.


Et c’est durant cette heure exquise et passagère,
Qu’en la brève langueur des choses apaisées,
Vous attendez venir la divine Étrangère
Qui doit renouveler vos cœurs et vos pensées.





PAYSAGE INTIME




Mon âme est un trou noir où jadis des étoiles
Jetaient l’or fugitif de leur rayonnement,
Mon âme était pareille à ces illustres toiles
Où le soleil transperce un sombre ciel flamand.

Comme à la fin d’un bal expirent les bougies
Pleurant leurs pleurs de cire aux approches du jour,
Sous l’envahissement des ombres élargies,
Les clartés de mon âme ont sombré tour à tour.

L’obscurité s’étale et la nuit se balance,
Et rien ne grouille plus au fond du trou béant,
Rien ne fait deviner qu’au travers du silence
Persiste et veille un regret vague du néant.