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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 322-327).




HENRI DE RÉGNIER


1864




Henri de Régnier, né le 20 décembre 1864 à Honfleur (Calvados), vint de bonne heure à Paris et fit ses études au collège Stanislas. Ses premiers vers parurent en 1886 sous le titre : Les Lendemains. C’étaient déjà des poèmes d’une forme parfaite où l’idée était originalement exprimée. Vers la fin de la même année, Henri de Régnier publia : Apaisement, puis en 1887 Sites, et tout dernièrement Épisodes (1888), livres où l’art du poète apparaît de plus en plus subtil et pénétrant

Henri de Régnier se glorifie d’être un fervent disciple de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine. Mais en s’inspirant de leurs œuvres il a su garder intacte sa native personnalité.

Ses volumes de vers ont été édités par L. Vanier.

Rodolphe Darzens.





SONNETS


I




J’avais marché longtemps, et dans la nuit venue
Je sentais défaillir mes rêves du matin ;
Ne m’as-tu pas mené vers le Palais lointain
Dont l’enchantement dort au fond de l’avenue,


Sous la lune qui veille unique et singulière
Sur l’assoupissement des jardins d’autrefois
Où se dressent, avec des clochettes aux toits,
Dans les massifs fleuris, pagodes et volière :

Les beaux oiseaux pourprés dorment sur leurs perchoirs,
Les poissons d’or font ombre au fond des réservoirs,
Et les jets d’eau baissés expirent en murmures ;

Ton pas est un frisson de robe sur les mousses,
Et tu m’as pris les mains entre tes deux mains douces
Qui savent le secret des secrètes serrures.


II


Nous irons vers la vigne éternelle et féconde
En grappes, pour y vendanger le Vin d’oubli ;
Le soir n’a plus de pourpre et l’aurore a pâli,
Et la promesse ment aux lèvres du Vieux Monde ;

Nous irons vers la rive où triomphe un décor
D’étangs muets et de sites en somnolence,
Où vers une mer morte un fleuve de silence
Bifurque son delta parmi les sables d’or ;

Toi, la Vivante ! et la diseuse de paroles,
Tu voulus m’enchaîner aux nœuds des vignes folles,
J’ai brisé le lien de fleurs du bracelet.

Hors le tien, tout amour, ô Mort, est dérisoire
Pour qui sait le pays mystique et violet
Où se dresse vers l’autre azur la Tour d’Ivoire.


(Sites)




ARIANE




La proue impérieuse à l’horizon des mers
N’a pas fendu les ilôts dont l’écume est la flore
Éclose aux renouveaux de leurs éveils amers.

Le conquérant venu des pays de l’Aurore
N’a pas quitté la rive natale où grandit
L’héroïque rumeur de son renom sonore,

Et, sur la proue aventureuse où se raidit
La révolte du buste nu de la Sirène,
Le bouclier n’a pas encore resplendi

Qui porte en sa rondeur rousse de lune pleine
L’image creuse en l’or d’un Bacchus triomphant
Sur le char attelé d’un tigre qui le traîne,

Ce dieu viril, aux yeux de femme, aux chairs d’enfant
Oui secoue en ses mains, hochet de son délire,
Un thyrse lourd de pampre ou le raisin mûr pend,

Blond vainqueur dont le cri de guerre n’est qu’un rire
Et qui détourne au soir sa route sur les flots
Vers l’Ile rencontrée où la plainte l’attire

De la voix qui sanglote aux grèves de Naxos.


*
*       *


Les ailes d’un oiseau de mer qui vole et plane
Font choir une ombre double aux plages de soleil,
Où mon ennui s’accoude en poses d’Ariane.


De l’aurore à midi, sidéral et vermeil,
Jusqu’au soir violet, où s’allume l’étoile
De chaque nuit plus douloureuse à son réveil,

Au creux des sables fins comme un linceul de toile,
S’est moulé mon ennui las de l’attente où rit
Un mensonge d’oiseaux longtemps crus une voile,

Et d’éternels avrils d’écumes ont fleuri
Sur les glauques sillons des vagues éternelles,
Prés que le soc d’aucune proue encor n’ouvrit ;

Et las de cette mer et du leurre des ailes
Aux horizons lointains et nus des ciels d’azur
Et du déferlement des lames parallèles

Dont le flux de marée efface et comble sur
La grève mon empreinte vide, je ramasse
Une conque en spirales torses d’émail dur

Où je souffle un appel à quelque dieu qui passe.


(Épisodes)





LA GALÈRE


 

Parmi la floraison des arbres et des roses
Dont rit le mont gemmé de son glacier vermeil
Notre âme avait connu le merveilleux éveil
De son enfance pour la nouveauté des choses :

De l’ombre des vallons jusques au sable amer,
Et des sites exubérants aux grèves nues
S’épandait la candeur des roses ingénues,
Et des caps florescents s’allongeaient dans la Mer ;


Terre d’éveils ravis où dort l’écho des rêves
Au fond des bois bordés d’étangs et de jardins...
Des fleuves embaumaient aux lauriers riverains
Leurs ondes claires à baigner le nu des Èves.

Mais voici qu’à l’effort d’un doux vent alizé
Vers le golfe incurvé calme comme une rade
Vint aborder une galère de parade
Relie d’un appareil naval et pavoisé.

La poupe reflétait ses lettres en exergue
Aux flots battus par les rames à chaque bord,
Et des singes pelés se jetaient des noix d’or
Avec des cris du haut de la maîtresse vergue ;

Tous les agrès étaient de soie et d’or tissés,
Un semis de croissants de lunes et d’étoiles
Éparses constellait l’écarlate des voiles,
À des hampes des tendelets étaient dressés...

Les Princesses ayant foulé les blondes grèves
S’en vinrent en cortège à travers les jardins,
Avec des fous, des courtisans, des baladins,
Et des enfants, porrant des oiseaux et des glaives.

Et, pris d’un grand amour et tout émerveillés
De sentir une honte enfantine en nos âmes
À nous voir si chétifs devant ces belles Dames
Et vêtus de la laine seule des béliers,

À leurs mains maniant des éventails de plumes
Prises à l’aile en feu des oiseaux d’outre-mer,
À leurs pieds qui courbaient les patins d’argent clair,
À leurs cheveux nattés de perles, nous voulûmes,


Émus d’un grand émoi suprême et puéril,
Forts du timide amour qui rêve des revanches,
Nouer les nœuds de guirlandes de roses blanches
Que le sang de nos doigts pourprerait d’un Avril ;

Mais aux poignets sertis des Belles souriantes
Tous les liens de fleurs défleurirent leur poids,
Et les Oiseaux qu’au poing portaient les Enfants-Rois
Nous éblouirent d’un vol d’ailes effrayantes ;

Et les Princesses fabuleuses aux yeux doux
Fuirent avec leurs fous et leurs bouffons hilares
Aux Nefs de parade qui larguaient leurs amarres
D’un or fin et tressé comme des cheveux roux.


(Épisodes)