Ouvrir le menu principal

AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 128-129).

Dans le jardin de Tarquin.

… Le traité à conclure devra porter sur trois points principaux. Le premier de ces points a trait à la propriété. Il faut que le prolétariat en accepte le maintien, et les privilégiés la limitation. Hors de là, point de salut. C’est, de nos jours, l’alpha et l’oméga de toute paix sociale. Il est assez probable que, plus tard, on trouvera très surprenante la liberté actuellement laissée aux citoyens plus intelligents, plus actifs ou plus favorisés par la chance, d’accumuler entre leurs mains autant de richesse qu’ils réussissent à en capter. On se demandera comment l’ordre public pouvait subsister avec un pareil principe, mais, de nos jours, au contraire, la propriété est constituée en dogme et il faut un effort d’esprit pour que ceux qui la détiennent consentent à la séparer de la morale.

La propriété n’est pas un dogme, mais c’est une nécessité. Sauf, bien entendu, dans les sociétés demeurées à l’état primitif, elle est une perpétuelle réincarnée. Supprimée, elle recommence aussitôt à se développer. La révolution russe est venue juste à point pour le rappeler à ceux qu’égaraient sur ce point les divagations scientifiques d’une certaine école. Actuellement, la naïve ignorance du prolétariat et le sinistre égoïsme des milliardaires se sont accordés pour accélérer la concentration des capitaux en un petit nombre de mains. Ils seront ainsi plus aisés à confisquer, pensent les prolétaires ; on les défendra plus sûrement, se disent les ploutocrates. Double utopie. Groupés de la sorte, les capitaux attisent de plus en plus la haine sociale. Une fois saisis, ils tomberont en poussière et tout sera à recommencer. De la ruine collective accumulée sortira un nouveau travail d’accaparement individuel qui s’emploiera péniblement à réparer les pertes subies. Ce mécanisme est fatal. Il est, de plus, normal et fécond. C’est lui qui tient l’humanité civilisée en haleine. Le souci de gagner et de s’élever est le plus sûr antidote à la paresse animale, et plus nombreux sont les individus qui y réussissent, plus grand est le bénéfice de la collectivité. Ceci toutefois n’est exact que jusqu’à un certain degré. Franchi ce degré, le bénéfice de la collectivité s’infléchit rapidement. Le bien-être du grand nombre élève la moralité générale. Le luxe du petit nombre tend au contraire à l’abaisser. Il n’en fut pas toujours ainsi. Du temps que le luxe se traduisait par la satisfaction d’instincts esthétiques élevés, la collectivité pouvait en tirer profit d’une autre manière ; de beaux édifices, des œuvres d’art, des existences fastueuses mais régulières et localisées ne sauraient se comparer, au point de vue de la répercussion sur la moralité publique, avec la frénésie des automobiles, des colliers de perles et des dîners au restaurant qui synthétise les vulgarités coutumières du luxe actuel. Une société qui compterait une poignée de milliardaires et des foules de travailleurs sans ressources s’affirmerait probablement comme la plus vile et la plus rabaissée qui puisse être.

C’est pourquoi l’opération symbolique à laquelle se livrait Tarquin dans son jardin redevient d’actualité. Tarquin n’abattit point toutes les tiges fleuries pour les ramener au niveau des herbes à peine sorties du sol. Il se contenta de rogner celles qui dépassaient trop ouvertement leurs voisines. C’est là un geste délicat, puisqu’il comporte à la fois de la violence et de la mesure, c’est-à-dire le dualisme le plus difficile et le plus méritoire à réaliser pour l’homme. Il ne serait pas impossible d’y procéder pourtant. Dans son remarquable ouvrage posthume, Walther Ratheneau n’est pas loin de le conseiller à ses concitoyens. Ce milliardaire qui avait perdu la foi en la légitimité de ses milliards — et qui n’a pas été assassiné pour autre chose — eut la claire vision de son temps et le courage de s’en expliquer.

« Où va l’Europe ? », 1923.