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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 126-127).

Le principe d’intermittence.

Ce qui va bientôt dominer partout, c’est l’obligation de l’économie. Or, par une conséquence de l’uniformisation des habitudes d’existence, la dépense individuelle s’est accrue considérablement et de telle manière que ni l’arrêt du gaspillage administratif ni le refrènement du luxe inutile ne sauraient y apporter de réelle compensation. Il faudra donc recourir à l’introduction d’un principe nouveau, d’une méthode inédite. Ce principe c’est celui de l’intermittence signalé, il y a trois ans déjà, comme seul capable d’arrêter la course à la débâcle qui s’est déclenchée et s’accélère sous nos yeux. On est aveugle, en vérité. On l’est par ce qu’on s’est accoutumé à des raisonnements et à des calculs d’une rigidité mathématique sans tenir compte de la pesée des impondérables pas plus que des forces psychiques dont la qualité mathématique — si elle existe — échappe à notre appréciation. L’opinion s’est habituée à peu près partout à l’idée de ressources indéfinies et à la conclusion qu’un productivisme intégral et une répartition rationnelle auront raison de toutes les difficultés. C’est ainsi qu’après que la question politique a longtemps dissimulé aux regards des gouvernants et des gouvernés la question économique, celle-ci à son tour cache la question sociale, laquelle est à la base de tout le désarroi présent. Or, la question sociale est une question d’ordre passionnel rendue dangereuse par ces haines « sédimentaires » dont nul n’est à même de supprimer le dépôt ni même d’apprécier l’épaisseur.

Que l’on regarde maintenant autour de soi ; des fondations nouvelles ne cessent de se multiplier : Instituts, Bureaux, Comités, Académies il en résulte la construction ou l’aménagement d’édifices pour les abriter et la désignation de fonctionnaires pour les administrer. Si parmi ces institutions, il en est de contestables quant à leur opportunité, admettons que la plupart sont issues d’un dessein louable ou répondent à quelque besoin certain. Mais toutes jusqu’ici sont établies sur le principe de la permanence : permanences ruineuses. Pour les créer, il se rencontre encore quelques Mécènes dont la générosité toutefois ira en s’amincissant. Mais pour entretenir ou restaurer leurs façades pour maintenir le personnel nécessaire, pour solder les surplus imprévus qui paiera et avec quoi ?

Or, que l’on cesse d’enraciner au sol lesdites institutions, qu’on leur donne une organisation intermittente et comme un vague relent de campement, les voilà non seulement allégées d’entraves, déchargées de maints soucis mais encore accommodées au goût du jour. Ce goût du jour n’est point issu d’un caprice mais bien d’un instinct. La vitesse règne. L’existence est devenue trépidante aussi bien par la coopération incessante de la machine que par le recours continuel à la tension de l’organisme humain. Il n’y a pas d’autre remède que l’alternance des activités. Il faut tenter d’affaiblir une préoccupation par celle qu’on y substitue en évitant le cumul de l’une et de l’autre. Les émietter est une utopie, car chaque activité nouvelle doit avoir le temps de s’établir, de s’installer, de pénétrer l’être qui s’y donne. L’homme, en somme, se trouve soumis à la tyrannie de courants à haute fréquence dans une quantité de domaines. Et de tels courants ne sont supportables que s’ils s’interrompent et efficaces que s’ils se répètent. De là la diffusion de l’idée de « session » qui, directement ou sous des déguisements s’infiltre déjà de divers côtés. La session périodique contient de la sorte en germe la solution de maintes difficultés économiques en même temps qu’elle facilite à l’organisme de l’individu la détente devenue indispensable.

Union Pédagogique, 1928.