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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 119-120).

La question d’Europe en 1899.

… L’Allemagne, la Russie, la Hongrie, l’Angleterre, les États­-Unis sont donc les pays dont vont dépendre plus particulièrement, au début du xxe siècle, la paix matérielle et le repos moral de l’Europe. Les trois premiers sont directement intéressés dans la succession d’Autriche ; les autres représentent le poids qui fera pencher dans un sens ou dans l’autre la balance de la civilisation Ainsi l’Europe n’est pas achevée. Tandis que les États qui l’encerclent ont atteint leur développement normal et réalisé leur forme définitive, une incertitude plane encore au centre. Plus on examine le temps présent, plus on cherche à en saisir l’ensemble, à en scruter les détails et plus il semble que ce fait capital surplombe tout l’avenir. Les conflits coloniaux pourront sinon s’éviter du moins se circonscrire et quelque degré d’acuité qu’atteignent jamais les rivalités commerciales, une guerre d’intérêts sera rarement populaire par la raison que les citoyens d’un même pays gardent des intérêts contradictoires. Mais là, au cœur de l’Europe, il ne s’agit ni de fortune ni de prépondérance. Ce sont des questions de vie ou de mort qui se posent ; on ne saurait ni les éluder ni les limiter. On pourrait du moins les aborder dans un désir de paix, de liberté, de justice. En sera-t-il ainsi ?

Aux Anglo-saxons de le décider. Il s’agit de savoir s’ils trouveront en eux-mêmes la force nécessaire pour triompher des suggestions de l’esprit de lucre et de domination. Déjà, chez eux, la lutte bat son plein. D’un côté, il y a tout un passé de libre-arbitre individuel et collectif, des traditions de justice et de légalité, l’habitude de débattre les affaires publiques, de raisonner les événements, de former et d’énoncer des jugements indépendants. De l’autre, il y a une montée extraordinaire de richesse et de force, des projets séduisants, des entreprises audacieuses, la confiance en soi qu’engendre le succès, le désir de garder son avance et aussi, il faut bien le dire, de pernicieux exemples déjà donnés par d’autres peuples.

Telle est la question d’Europe, question politique mais surtout morale et dont la gravité réside principalement dans son caractère inéluctable. Rien ne l’empêchera de peser sur le siècle qui vient. Qu’y pourraient des changements de gouvernements ou de dynasties. Qu’y pourrait le socialisme lui-même ? Pour que se produisent au point de vue international les effets bienfaisants qu’en attendent ses partisans, ne faudrait-il pas qu’au préalable, la réforme morale fut accomplie et qu’un souffle de fraternité eut déjà passé sur une Europe aux frontières indiscutées ?

… C’est là ce qui dans cette question de l’achèvement de l’Europe centrale donne une si haute portée aux éléments moraux. Elle comporte des principes adverses, des germes inéluctables d’oppositions, mais non pas nécessairement des causes de conflits armés. On peut dire que la paix ou la guerre en sortiront selon ce que vaudra l’esprit public. L’esprit public est une grande puissance dont l’action se fait sentir là même où on lui refuse des moyens réguliers de s’exprimer. Il importe donc de préciser ses allures et ses tendances. Ces bases de l’esprit public dans le monde moderne sont l’enseignement, la presse et la religion. C’est par l’enseignement et la presse que l’opinion peut arriver à la connaissance des faits sociaux : la religion doit lui apprendre à les juger avec bienveillance. La connaissance de la vérité et la bienveillance du jugement, n’est-ce pas là l’idéal supérieur de l’esprit public ? Il est évident que nous sommes loin, bien loin d’un tel idéal : certains événements donnent même l’impression d’un recul, d’une sorte de faillite morale. Ni l’enseignement, ni la presse, ni même la religion ne sont, à l’heure actuelle à la hauteur de leur mission !…

L’Avenir de l’Europe, « Indépendance Belge », 1899.