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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 88-89).


Ivan iv.

Le règne d’Ivan iv (1533-1584) est loin de présenter l’unité qu’on lui suppose volontiers. À vrai dire, ce prince manifesta les violences et les détentes propres aux alcooliques. Un moment vers 1570, il avait semblé se décourager, faisant demander à la reine Elisabeth un asile éventuel en Angleterre. Il conduisait alors une curieuse expérience dont l’idée témoigne de son imagination fertile. Ne pouvant encore mater la Douma ou Assemblée des seigneurs (Boïars), il lui avait abandonné l’administration d’une partie du territoire, se réservant d’y intervenir seulement pour « punir la trahison ». L’autre portion serait gouvernée directement par lui-même et selon la formule autocratique. La Douma à ce moment n’avait point de chef de valeur et ne pouvait guère organiser que l’anarchie. De plus, la clause de trahison permettait à Ivan de supprimer les opposants et il ne s’en priva point.

Il subsistait çà et là de redoutables foyers d’opposition. La république de Novgorod n’avait disparu que nominalement. Son esprit vivait toujours ; à ce point que des moscovites transplantés devenaient des Novgorodiens « à tendances républicaines, à sympathies marquées pour les institutions allemandes ou polonaises ». Pskof était à cet égard le « frère cadet » de Novgorod. Ivan procéda par irruptions brutales ; des exécutions, de brèves et sanglantes assises, quelques ukases impitoyables… et l’autocratie eut bientôt triomphé. Ce même souverain favorisait l’imprimerie, attirait les étrangers, convoquait même des sortes d’États généraux, instituait des tribunaux composés de juges élus… On vit plus tard que ces contradictions n’avaient pas déplu au peuple russe, qu’elles l’avaient même séduit et rallié à l’autocratisme.

Ivan avait-il regardé vers l’orient ou vers l’est ? Sans parler de sa candidature au trône de Pologne, sa politique livonienne le montre ouvert aux perspectives occidentales. L’ordre des Porte-glaive qui détenait la Livonie avait favorisé grandement la colonisation allemande. Mais maintenant que les États scandinaves et la Prusse étaient acquis à la Réforme, la situation devenait difficile pour les autorités de l’Ordre demeurées catholiques et isolées parmi des populations que le protestantisme conquérait peu à peu. De là, des agitations, des désordres dont Ivan avait profité pour intervenir. Et malgré que cette proie lui fut disputée par le Danemark, la Suède, la Pologne, il s’en tira avec la possession assurée d’un port sur la Baltique : premier débouché maritime russe de ce côté. Mais du côté de l’est, ses conquêtes étaient de plus vaste envergure. Il existait un Khanat de Sibérie qui s’était formé au xve siècle en même temps que les Khanats de Kazan, d’Astrakan, de Khiva et de Boukara. Le khan de Sibérie dont la dynastie se rattachait à Gengiskhan avait sa capitale proche du lieu où s’élève aujourd’hui Tobolsk. La prise de cette capitale en 1582 ouvrait à la Russie les plus vastes perspectives asiatiques. Ainsi les destins demeuraient indécis. Et sans doute, il faudrait toujours s’inquiéter de ces Tartars de Crimée qui venaient encore de pousser leurs audacieux ravages jusqu’à Moscou — et aussi de ces Ukrainiens, frères par la croyance et à cause de cela, exposés aux entreprises du catholicisme polonais. Mais sans faillir à ces devoirs essentiels, la possibilité s’affirmait d’un effort persévérant et fécond au-delà de l’Oural… Pierre le Grand allait en décider autrement.