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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 39-115).

ÉTUDES HISTORIQUES

Transformation des études historiques.

.… L’étude de l’Histoire Universelle, pour être fructueuse, suppose la possession, concernant l’espace et le temps, de données précises et complètes auxquelles l’esprit se puisse référer constamment sans effort ni tension. Or, l’heure est à peine écoulée où ces conditions se sont trouvées remplies. Tandis que se préparaient entre les nations des heurts inféconds, un événement s’était produit dont l’ampleur avait passé inaperçue. L’événement le plus gros de conséquences n’est-il pas bien souvent le moins remarqué ? Donc, les lacunes qui subsistaient en géographie comme en histoire dans l’enchaînement des connaissances, ces lacunes furent comblées. Non point dans le détail où il reste beaucoup à approfondir, mais dans les plans d’ensemble, dans l’échelonnement des horizons désormais rattachés les uns aux autres. La jeune génération a, sans doute, peine à s’en rendre compte ; les hommes de mon âge, eux, ne peuvent oublier en quelle incertitude ils ont grandi concernant les terres polaires, les régions centrales de l’Afrique et de l’Asie, maintes particularités de l’ossature terrestre… et plus encore le passé ethnique et politique de tant de peuples dont ils savaient à peine les noms ou au sujet desquels ils en étaient réduits aux conjectures. La science géographique et la science historique ont maintenant « bouclé la boucle ». L’homme possède les secrets essentiels de sa demeure, architecture et habitat. Grande nouveauté, certes !

Mais, en ce qui concerne l’histoire universelle, il ne s’ensuit pas qu’elle soit devenue facile à assimiler par le simple fait qu’il est devenu possible de la rédiger. Il faut encore lui créer une atmosphère — et en nous-mêmes un état d’âme nous rendant capables de saisir ses justes proportions, de nous y plaire et de nous y maintenir. La proportion, l’équilibre, la mesure… besoins primordiaux de notre époque nerveuse, qualités sans équivalents dont nous n’apercevons que la façade tournée du côté de l’art sans nous inquiéter des autres façades qui regardent les horizons sociaux et même économiques et la vie publique aussi bien que la vie familiale : en telle manière que les progrès techniques dont nous sommes fiers risquent de sombrer dans le néant — sinon dans l’enfer — à moins que nous n’arrivions par un vouloir énergique à leur passer ce harnais divin qui fut ici fabriqué jadis : l’eurythmie.

Si, pour ce qui concerne l’utilisation de l’histoire universelle, la volonté de proportion représente un acteur indispensable, cette volonté n’interviendra efficacement qu’aidée parallèlement par des opérations de l’esprit. J’en signalerai deux, dont il me paraît qu’en ce domaine, nous devons acquérir l’habitude : d’abord la vue prismatique des hommes et des choses, puis la substitution de la notion de fonction à la notion de cause.

La vérité n’habite pas un puits d’où, selon la fable, il faille la faire sortir. Elle réside au centre d’un prisme. Les hommes se croient sages lorsque, traitant les idées et les faits à la manière des surfaces planes, ils en envisagent simplement l’avers et le revers ou, comme ils disent : le pour et le contre. Mais en réalité, la vue qu’il faut prendre est prismatique. On ne l’obtient qu’en tournant à l’entour de ce dont l’on veut juger et en complétant par un travail de libre réflexion les renseignements insuffisants fournis par la vision.

Lorsque s’affaiblit parmi les hommes l’idée des empires se succédant par décrets spéciaux de la Providence — thèse qui nous a valu l’admirable discours de Bossuet — ce fut la science qui se trouva appelée à administrer un domaine dont l’étendue et les ressources ne lui étaient encore qu’imparfaitement connues. Elle y installa le principe de causalité et en fit son intendant-général. On fut requis de s’adresser à lui en toute circonstance et, effectivement, il eut réponse à chaque question au moyen de bordereaux séparés où les faits s’enregistraient selon des règles rigoureuses de comptabilité historique. Cette doctrine implanta du moins l’habitude de l’investigation de détail et du contrôle consciencieux mais, si l’on ose ainsi dire, elle est foncièrement anti-universaliste. Ses qualités la condamnent à servir la myopie et à la développer en la servant. Il en va diversement de l’idée de fonction qui, d’origine mathématique, a en elle assez de puissance pour tout envahir — et tout féconder. Dans l’ordre naturel les phénomènes se révèlent, de plus en plus, fonctions les uns des autres. Il n’est pas surprenant qu’il en soit de même en histoire. À vrai dire, ce qui manque ici, c’est l’avantage de pouvoir utiliser des notations et des graphiques. La fonction en histoire ne se laisse pas suivre à découvert. Elle s’interrompt, se dissimule : on doit l’exhumer comme s’il s’agissait de quelque recherche archéologique. Elle n’en fournit pas moins des éclaircissements, un contrôle. Par elle, le parallélisme, l’interdépendance des événements s’affirment sans qu’il y ait à distinguer les causes « premières » des causes « secondes » : fixation dont la rigidité et l’absolu ne s’adaptent pas mieux à la vie collective des peuples qu’à l’agitation des océans. Car les actions humaines ne ressemblent-elles pas aux vagues, distinctes et pourtant solidaires, sans commencements ni fins appréciables ?

Communication à l’Académie d’Athènes, 1927.

N. - B. — Les pages qui suivent sont pour la plupart extraites des quatre volumes de l’Histoire Universelle.

La géographie de l’Hindoustan.

L’Hindoustan a reçu de la nature, en trois étapes, son architecture géographique dont la symétrie s’impose à l’attention ; il forme un vaste triangle appuyé à des monts redoutables et encadré par deux puissants deltas. Le plateau du Dekkan en occupe la pointe ; c’est la partie la plus ancienne, l’unique reste d’un continent effondré dont l’océan Indien recouvre aujourd’hui l’emplacement. Longtemps après que le cataclysme se fût produit, des convulsions du sol secouant toute l’Asie, dressèrent la chaîne de l’Himalaya qui comprend, comme chacun le sait, les plus hauts sommets du globe (le mont Everest à 8.840 mètres). Entre le Dekkan et l’Himalaya subsistait un bras de mer auquel les alluvions apportées par les torrents descendus des montagnes substituèrent peu à peu la plaine qu’arrosent maintenant le Gange et ses affluents tandis qu’un phénomène analogue, mais dans des proportions bien plus restreintes, créait au pied des Ghats ou rebords volcaniques du plateau du Dekkan deux minces bandes de plaine en bordure du golfe du Bengale et de la mer d’Oman. Tel fut le drame géologique hindou, réparti, il va sans dire, sur des milliers et des milliers d’années. Quand on parle histoire, on compte par cent ans mais, quand on parle géologie, on compte par dix mille ans. Cela ne représente qu’un moment de l’existence de la terre.

Chacune des portions de cet Hindoustan a joué un rôle historique déterminé et essentiel. L’Himalaya a protégé le pays des contacts inquiétants de l’Asie centrale sans pourtant l’en isoler complètement. Le vaste bassin du Gange, soumis aux excès du climat tropical, aux exubérances d’une flore et d’une faune sans freins était propre à exalter et à déséquilibrer en même temps le tempérament de l’homme ; et c’est ce qui est constamment advenu. Le Dekkan a été, dès lors, le refuge et, si l’on ose ainsi dire, le conservatoire des énergies hindoues.


Çakya-Mouni.

..… La prédication de Çakya-Mouni pourtant n’eût point ce caractère, excessif. L’homme qui a déconseillé la mortification volontaire comme « indigne et vaine » et qui a dit : « le meilleur refuge contre le mal, c’est la saine réalité » était un esprit singulièrement pondéré. Mais en proclamant que l’existence individuelle est la cause de la douleur et que la suppression de la douleur ne peut provenir que de l’anéantissement du désir d’exister, il se plaçait aux antipodes de la conception aryenne à laquelle les Perses et les Grecs, demeurés fidèles, apportaient en ce même temps une consolidation définitive. Désormais aux religions d’action et d’inégalité qui seraient celles de l’Occident, l’Orient opposerait la formule de son Nirvana égalitaire comportant la divinisation du néant et l’anathème jeté au progrès. La supériorité du Bouddhisme à ses débuts, c’est qu’il se réclamait de la solidarité humaine, de la fraternité — vertu qui devait demeurer si étrangère aux peuples occidentaux que l’Évangile même ne réussirait point à l’implanter parmi eux. Mais la pratique d’une fraternité efficace exige l’effort individuel et il n’y a point d’effort individuel sérieux sans attachement à la vie. De là, le caractère occasionnel et infécond de la solidarité bouddhique. Le jour où l’Occident converti au solidarisme entreprendrait de l’organiser, l’Asie aurait perdu le seul élément de supériorité morale dont elle puisse se prévaloir par rapport au reste du monde civilisé.


Kanichka et l’Indo-hellénisme.

Les Tokhares ou Yuetchi s’emparèrent du Penjab comme déjà ils s’étaient emparés de la Bactriane. Chose étrange ! Ils s’y comportèrent en continuateurs des Grecs. Peut-être à demi aryas d’origine, les Tokhares, déjà affinés par le double contact de la civilisation chinoise et de la civilisation iranienne, s’étaient pénétrés en Bactriane de l’importance de l’héritage dont ils allaient se trouver investis. Leurs princes furent, pendant deux siècles, à la hauteur d’une telle mission. L’un d’eux, Kanichka (70-102) se montra un grand souverain. De sa capitale de Pechawar, il exerça une influence considérable sur l’Inde gangétique. Portant à la fois les titres de Basileus et de Maharajah, il eut la sagesse de suivre les voies tracées par Ménandre. Sans doute, il n’avait plus à sa cour une aristocratie grecque et l’on n’y jouait plus les tragédies d’Euripide, mais l’Hellénisme y dominait encore par la pensée, l’art, la tradition. Comme Ménandre et avec plus de conviction encore, Kanichka protégea le Bouddhisme. Sous son règne fut tenu le célèbre concile de Pechawar, que l’on considère comme le point de départ du grand mouvement d’évangélisation de la Chine et, en même temps, comme ayant consacré le schisme définitif entre les deux branches du Bouddhisme : celle de Ceylan, l’Himayana, laquelle garda son caractère primitif de haute intellectualité et celle du nord, le Mahayana, religion positive hérissée de dogmes, de miracles et de divinités subalternes, mais apte sans doute à contenter, en lui ouvrant des perspectives plus précises les aspirations de la foule. De là sortit aussi le mouvement monastique Indo-Chinois dont les résultats dans le domaine de l’art furent si considérables.

Il ne faudrait pas toutefois verser dans l’exagération comme certains ont, de nos jours, tendance à le faire ; les Européens, en prétendant que tout l’art de l’Extrême Asie dériva de l’hellénisme par l’intermédiaire de l’Inde et certains asiatiques en se refusant à admettre que l’Europe ait la moindre part dans les progrès de l’Asie. Il est puéril de ne voir dans l’architecture hindoue que des inspirations assyriennes ou persanes, dans les arts plastiques hindous que des réminiscences grecques. On ne peut pas plus nier les initiatives artistiques de l’Inde et de la Chine que leur originalité philosophique et littéraire. Mais la portée de l’action hellénique n’est pas davantage négligeable et c’est pourquoi, dans les annales asiatiques, il est peu d’épisodes plus féconds que l’initiative d’Alexandre et les développements qu’elle a eus.


Siladitya.

Après cela, peu importe que la ferveur de Siladitya (606-664) se soit appliquée à ramener le Bouddhisme. Son jour était passé en tant que religion dominante. Siladitya, qui s’appelait en réalité Harsha Vardana, était un cadet de famille et fut un souverain de hasard comme la plaine du Gange s’habituait maintenant à en voir passer. Les circonstances favorisèrent son élévation, mais il échoua dans ses plans d’hégémonie. Les Dravidiens qu’il voulait soumettre lui infligèrent un échec complet. Il s’en consola en s’adonnant avec une passion désordonnée aux controverses théologiques. L’université de Nalanda, qu’on a appelée l’Oxford hindou, située près de Bénarès, était alors la proie d’un scolastisme intense. Dix mille étudiants discutaient sans fin sur des problèmes de détail, auxquels la foule ne pouvait s’intéresser et dont l’élite elle-même se détournait. Siladitya aimait à présider aux discussions — y conviant même des Brahmanes — mais pour autant qu’elles se terminassent à son gré ; et sa puissance séculière savait, au besoin, venir à l’aide de sa dialectique. Dans sa capitale, Kanaudj, il reçut en grande pompe le célèbre moine chinois Hiouen-Tsang et le fit participer à un concile qui s’accompagna de fêtes et de cortèges luxueux. Hiouen-Tsang relate complaisamment la beauté des spectacles auxquels il assiste mais, en voyageur avisé, il ne manque pas de noter l’état misérable des villes qu’il traverse et l’affligeant contraste de tant de luxe avec tant de pauvreté.


La Chine des Tang.

La situation n’était pas facile à maintenir. Car, si au Thibet et en Mongolie, se tenaient des hordes qui, n’entendant que le langage de la force, pouvaient du moins demeurer dans l’obéissance tant que cette force se faisait sentir à côté d’elles, le Turkestan comprenait des principautés réellement civilisées et dont la vassalité reposait principalement sur le prestige et l’excellence du gouvernement impérial. Depuis, en effet, que les Han avaient les premiers poursuivi l’annexion du Turkestan, ce pays s’était grandement développé. La persistance de nombreux éléments aryens, le très proche voisinage des établissements grecs de Bactriane, enfin des relations fréquentes avec l’Inde en avaient fait un véritable foyer d’art et de pensée. Et sa situation géographique lui permettait de refléter et de répandre comme l’eût fait un miroir, la lumière qu’il recueillait ainsi d’une triple source. D’autre part, en Chine même, le péril provenait d’un affaiblissement graduel de l’élan militaire indispensable à la conservation d’un patrimoine si vaste et si divers. Et cet affaiblissement était presque fatal parce que le tempérament chinois très sensible aux séductions de la richesse se laisse aisément détendre à son contact. De la sorte se posait devant les empereurs Tang l’ensemble de problèmes qui, à travers les siècles, a constitué ce qu’on peut appeler : la question chinoise.

Ming Houang (712-756), le seul d’entre eux après Taï Tsong qui fut capable d’y faire face a été souvent comparé à Louis xiv. Il en eut certaines qualités et certains défauts ; surtout leurs destins évoluèrent de façon identique. Après de fécondes victoires initiales, Ming Houang voulut une cour éblouissante. Trop de fêtes, trop de spectacles, trop de luxe dans les jardins de Singanfou, sa capitale, la ville aux rivières « à la surface nacrée ». Et quand, sur le tard, surpris par des désastres inopinés et la menace renaissante d’invasions fougueuses, il voulut assembler ses armées et redresser la fortune, il s’aperçut qu’autour de lui les caractères s’étaient émoussés et que les énergies défaillaient. Le sensualisme avait engendré un épicuréisme pénétré de lassitude et d’abandon. « L’univers ?.… une grande hôtellerie, s’écrie le poète. Toutes choses sont de passage chez cet aubergiste qui a nom le Temps ». Et pour s’en consoler, il interroge la nature. « Est-ce le matin ? Est-ce le soir ? qu’importe, répond l’oiseau. C’est le printemps. Jouis de la vie qui passe. Qu’importe, répond le fleuve. C’est le printemps. Bois, chante et oublie… » Non, ce n’était plus le printemps. Le printemps chinois était passé.


La dictature de Hideyoshi.

Parmi les Samouraïs groupés par Nobunaga et bénéficiaires de son succès se trouvait un ancien paysan devenu chef de bande et condottière, Hideyoshi. On l’a comparé à Bonaparte tant sa carrière eût de lustre en sa brièveté. Ce qu’il faut remarquer dans le cas de Hideyoshi, c’est son origine toute plébéienne. Il ne s’était pas encore présenté dans l’histoire du Japon qu’un homme parti de si bas montât si haut, ni même réussit à se mettre en possession d’un poste supérieur. Or, Hideyoshi était trivial et grossier et ne cherchait pas à être autrement. Toutefois, pour asseoir vraiment sa fortune, il sentit la nécessité de recourir à un stratagème bien oriental ; il se fit adopter par le chef d’une des plus aristocratiques familles du Japon.

La dictature de Hideyoshi dura de 1582 à 1598. Elle fut absolue et ne se voila même pas sous l’artifice d’un titre Shogunal. L’empereur régnant continua cependant d’occuper le trône sans que Hideyoshi ait songé sérieusement à l’y remplacer. Mais tous les pouvoirs furent en ses mains. Ses visées étaient principalement continentales. Ce qu’il voulait, c’était soumettre la Corée et par elle, atteindre la Chine, dont il épiait l’état de décadence croissante. Peut-être y eut-il réussi si la mort ne l’avait surpris, mais à coup sûr le joug japonais ne s’y fut pas maintenu. L’espèce de lassitude un peu insouciante avec laquelle, à certaines périodes de leur histoire, les Chinois se sont laissés gouverner par des Mongols et des Mandchoux, ils ne l’auraient pas alors témoignée vis-à-vis des Japonais.


Byzance et Bagdad au ixme siècle.

Il y eut à ce moment une sorte de rapprochement entre Byzance et Bagdad. Les deux cours n’étaient pas éloignées de se considérer comme les gardiennes d’une même civilisation, quitte à se battre encore de temps à autre pour leurs crédos différents. De fait, au milieu de la barbarie grandissante, alors que partout ailleurs la culture était en recul, il n’existait plus dans le monde que trois foyers lumineux où s’affirmât le progrès humain. C’étaient Byzance, Bagdad et Singanfou. Mais ce dernier centre était trop loin, trop séparé pour coopérer avec les deux autres. Ceux-ci, au contraire, pouvaient voisiner. Aussi bien les préventions iraniennes contre l’hellénisme s’étaient-elles émoussées. L’aristocratie arabe était nourrie de connaissances grecques, de science, de philosophie, de littérature grecques. Les Nestoriens avaient poursuivi leur œuvre, se maintenant en bons termes avec les Abbassides comme jadis avec les Sassanides ; par eux, l’intelligence arabe avait été comme arrosée de suc grec. Par là aussi, les Iraniens avaient été amenés à désarmer quelque peu. Du moins ne s’inquiétaient-ils plus des ambitions byzantines. Et puis chez les uns comme chez les autres, devait exister une crainte instinctive de ce péril commun qui s’était, pour ainsi dire, massé à la frontière orientale de l’Iran : le péril turc.


Akbar le grand.

Dans son infortune, ses vainqueurs, les princes musulmans de l’Inde, apportaient d’eux-mêmes à Houmayoun une revanche. Leurs discordes violentes les affaiblirent si bien que, quinze ans après avoir quitté Delhi, Houmayoun y rentrait (1555). L’année suivante, il y mourait, laissant pour héritier son fils âgé de quatorze ans, mais déjà homme par l’intelligence, l’action et la volonté ; celui-là allait être Akbar le grand (1556-1605). Le long règne qui débutait ainsi est un des plus beaux et des plus réconfortants de l’histoire. Soldat plein de valeur et de noblesse, Akbar conquit une à une toutes les provinces de son empire. Des princes Rajputs, maîtrisés par sa force et charmés par sa magnanimité, il sut faire des feudataires enthousiastes et fidèles. Mais en lui la vaillance du combattant s’efface devant les mérites du gouvernant. À la différence de son père et de son grand-père qui les avaient plutôt méprisés, Akbar aima ses sujets hindous. Il leur restitua tous les droits que leur avait enlevés et toute la considération dont les avait privés la tyrannie musulmane. La suppression des injustices fiscales combinée avec une sage administration lui procurèrent, tant était grande la richesse de l’Inde, un budget annuel de deux milliards dont un quart fourni par le seul impôt foncier. À la tête de cette administration, Akbar avait placé des Persans, car la civilisation persane, sa préférée, dominait sa pensée. Le persan était le langage de la cour. Mais au point de vue linguistique, le pays évoquait l’image de la tour de Babel, ni le Turc ni l’Arabe n’étant parvenus à supplanter les dialectes indigènes. Akbar créa une langue, l’hindoustani, que parlent aujourd’hui cent millions d’hommes. Le fait est unique. Mais tout semble unique chez ce prince. On l’a comparé à Marc Aurèle. Il le dépasse. Son célèbre Édit de Tolérance (1593) ne se borne point à permettre à tous les Hindous islamisés de force sous les précédents règnes de retourner librement à leurs anciennes croyances — ce qui déjà témoignait d’un remarquable courage. Il se dégage de cet édit bien plus que de la tolérance, bien plus que le respect des consciences. On y sent une ardente aspiration vers l’émancipation de l’esprit humain et l’union des âmes. On y pourrait placer, comme préambule, ces lignes du philosophe Aboul Fazl, le confident des pensées d’Akbar : « Un jour, je visite l’église, un jour la mosquée mais, de temple en temple, je ne cherche que toi, Ô mon Dieu ». Ayant brisé le joug despotique du clergé orthodoxe musulman, mais protégeant à la fois les Brahmanistes, les Chrétiens, les Bouddhistes, les Mahométans, les libre-penseurs…, Akbar avait conçu au-dessus de toutes croyances, une sorte d’atmosphère morale faite de justice, d’espérance et de bonté ; et son effort tendit à créer cette atmosphère et à la répandre.

Toute entreprise humaine qui monte trop haut rencontre sa limite et éprouve sa faiblesse. Akbar avait convoqué des « Congrès des religions » pour comparer, dans une lumière apaisée, les solutions diverses du problème métaphysique. Or, son admiration justifiée pour l’Avesta et l’enseignement de Zoroastre le conduisit, sur le tard, à en tirer les éléments d’un culte qu’il voulut superposer aux autres. Cette erreur l’entraîna hors de l’équilibre intellectuel auquel il avait su atteindre, mais sans le détourner, bien entendu, de la saine politique qu’il avait toujours suivie. Il légua donc à ses enfants une autorité pleinement assurée et justifiée. Par une symétrie déplorable, l’œuvre qu’Akbar avait édifiée en un règne de quarante-neuf ans, emplissant la seconde moitié du xviie siècle, fut détruite par son arrière-petit-fils, Aurangzeb (1659-1707), en un règne d’égale durée, occupant la période correspondante du xviiie siècle.


Abbas ier.

Abbas, monté en 1586 sur le trône de Perse, reprit Kandahar aux Mongols et Ormuz aux Portugais qui s’y étaient établis depuis 1515. Il rétablit la suzeraineté sur l’Arménie et la Géorgie. Sa politique à l’égard des Arméniens fut particulièrement ingénieuse. Reconnaissant leurs grandes aptitudes commerciales, il ne se borna pas à les protéger chez eux, mais les attira dans les principales villes de Perse, facilitant la concentration entre leurs mains du mouvement des affaires. Un considérable accroissement de la richesse publique ne tarda pas à en résulter. Quant aux Géorgiens qui étaient bons soldats, il les appela dans son armée puissamment réorganisée par des instructeurs anglais et pourvue d’une bonne artillerie. Mais ce qui rend inoubliable le règne d’Abbas (1586-1629), c’est la mission confiée par lui, en 1600, à l’anglais Anthony Sherley et par laquelle il offrit aux puissances européennes et principalement à la Russie, à l’Autriche, à l’Angleterre ainsi qu’au Saint Siège, de s’entendre en vue d’un effort commun pour éliminer la puissance ottomane et délivrer la chrétienté captive. Si la conception géniale d’Abbas avait été comprise et réalisée, toute l’évolution ultérieure de l’Europe en eût été modifiée et combien de désastres évités ! La chance perdue ne se retrouva jamais.


Dictatures romaines.

À la dictature à vie dont le dernier titulaire Tarquin le Superbe avait abusé, se plaçant au-dessus des lois et usant de procédés tyranniques, le Sénat de l’an 500 substitua, si l’on ose ainsi dire, de la poussière de dictature. Le nouveau régime ne constitua point un véritable contrôle organisé et ne comporta aucune institution rappelant de près ou de loin nos gouvernements représentatifs ou nos ministres responsables. Ce fut un ensemble de charges spéciales s’opposant, se faisant obstacle les unes aux autres au moyen de vetos tenus pour sacrés et permettant au titulaire de l’une de ces charges d’annihiler l’action des autres ou d’en suspendre l’effet. On comprend malaisément que la machine gouvernementale n’ait pas été constamment arrêtée et tout progrès rendu impossible par la complexité négative d’un tel système. Notre étonnement sur ce point, fut partagé, d’ailleurs, par les Romains eux-mêmes ; Cicéron en fit une fois l’aveu… Partout la méfiance se révélait à l’égard de ceux auxquels on confiait une charge. Et pourtant à ceux-là, on octroyait, dans les limites resserrées et complexes à la fois de leurs spécialités, des pouvoirs dictatoriaux par bribes. La dictature elle-même, véritable, complète, demeurait en marge. Douze ans ne s’étaient pas écoulés depuis la révolution de 509 qu’on se trouvait amené à la rétablir temporairement. Dès l’an 498, il y fallut recourir en la limitant à six mois. Depuis lors, l’expédient fut souvent employé et les dictatures temporaires, en cas de péril public, se succédèrent, centralisant tous les pouvoirs aux mains du chef ainsi improvisé.

César fut le premier à comprendre l’impuissance romaine, à en saisir le caractère définitif. Il partit de là pour élaborer le plan d’un monde nouveau. C’est l’infortune de ce grand homme que sa figure, au lieu de se détacher comme celle d’Alexandre, seule, en pleine lumière, au centre de son temps, demeure confondue sur un bas-relief tragique avec les silhouettes des hommes inquiétants, louches ou médiocres parmi lesquels il a dû accomplir son œuvre. On ne saurait, d’ailleurs, comparer équitablement César et Alexandre, sauf sur un point, capital il est vrai. L’un et l’autre ont forcé et dirigé le destin. Ils sont probablement dans toute l’histoire, les seuls dont on puisse dire qu’ils ont décidé de l’orientation de la civilisation d’une façon profonde et qui pourtant n’était pas fatale en sorte que, sans eux, le développement s’en fut opéré différemment. Par ailleurs, entre eux, tout diffère. En treize années de jeunesse, Alexandre muni, dès le début, de l’instrument nécessaire put achever le vaste tracé de son entreprise. César, lui, n’héritait ni d’un trône ni d’une armée ni même d’une situation sociale solidement établie. Certes, il descendait d’aïeux illustres, mais sa famille était de celles auxquelles la noblesse reprochait de récentes mésalliances. C’est ainsi que César se trouvait être le neveu de Marius. De plus, dans un temps ou rien — même le bien — ne pouvait s’accomplir sans d’énormes dépenses, il n’avait à sa disposition que des ressources insuffisantes. Ajoutons qu’il était de tempérament nerveux et inquiet, de santé délicate, et qu’il vivait parmi des dirigeants étrangers à la notion du bien public, au souci du lendemain, au désir de construire quelque édifice altruiste et durable. Étudiant à Rhodes, chargé de mission en Bithynie, chef militaire en Espagne, il fut long à trouver sa voie. Tout cela explique — sans les excuser — bien des faux pas ou des défaillances de son aventureuse et audacieuse carrière.

Quand, comment César prit-il conscience de son propre dessein ? Quelles doses de réflexions et de vouloir d’un côté, d’intuition et de spontanéité de l’autre, l’exécution de ce dessein révèle-t-il ? On peut discuter sur ce point à loisir, car les indices certains font défaut pour en décider. Et c’est pourquoi maints historiens ont dénié à César le mérite de la clairvoyance ne voulant reconnaître en lui que l’auteur inconscient des transformations prochaines.


Vespasien et ses successeurs.

À la mort de Néron, dont le règne inspiré par Sénèque avait bien commencé puis si vite dégénéré en orgie bestiale, les armées provinciales entrèrent en scène. Il y en avait trois principales : l’armée du Rhin, l’armée d’Orient et l’armée du Danube ou d’Illyrie. Les deux premières, composées chacune de huit Légions, s’ignoraient, non seulement parce que leurs cantonnements étaient distants, mais parce qu’elles étaient différemment recrutées — la première presque entièrement composée de Celtes et de Germains des confins formant, en général, des Légions distinctes — la seconde, renfermant une forte majorité d’asiatiques, Syriens, Égyptiens, Cappadociens, etc… Quant à l’armée d’Illyrie, elle était divisée en deux groupes, l’un en contact avec les troupes d’orient, l’autre avec celles d’occident. Elle pouvait ainsi servir d’appoint soit à droite, soit à gauche. Il y avait encore, plus isolées, l’armée d’Espagne et celle d’Afrique. Dans tous ces corps, l’attachement à l’unité romaine était grand mais l’esprit de corps ne l’était pas moins et à mesure que parvenaient de Rome des nouvelles propres à en ébranler le prestige, certains nationalismes commençaient à marquer leur inquiétant éveil.

Galba, proconsul en Espagne, fut acclamé à Rome par les Prétoriens qui bientôt lui substituèrent Othon, tandis que les Légions de Germanie élevaient Vitellius. Une année suffit à ces trois empereurs de hasard pour s’entretuer (68-69). L’armée d’orient lasse d’obéir aux autres choisit alors Vespasien. Il était occupé avec son fils Titus à réduire la Palestine. Il fut proclamé à Alexandrie le 1er juillet de l’an 69. Cette fois, l’empire romain avait un chef.

Vespasien, qui n’était plus jeune et qui était d’extraction modeste, n’avait accepté le pouvoir suprême qu’avec hésitation. Originaire du pays sabin, son grand-père simple sous-officier de l’armée de Pompée, était devenu, par la suite, receveur des contributions. Son père avait été s’établir chez les Helvètes et y fonder une banque. C’est là, à Aventicum (Avenches), sur les bords du lac de Neuchâtel que Vespasien avait été élevé. Fonctionnaire civil, puis militaire, il s’était distingué en Germanie et en Bretagne. Chargé du proconsulat d’Afrique, il y avait laissé une part de sa fortune, témoignage d’une rare intégrité. La disgrâce avait failli tomber sur lui, cruelle et complète parce qu’au théâtre, il s’était endormi pendant que Néron chantait ! Pourtant, en raison de ses capacités et de la confiance qu’il inspirait, il s’était vu confier la mission d’en finir avec les Juifs.

Laborieux, plein de bon sens, énergique et modéré tout à la fois, il faut reconnaître à ce bourgeois provincial sa qualité de véritable fondateur de l’empire. Le règne de Vespasien (69-79) fut décisif. Il détermina et inaugura l’ère heureuse et féconde qui devait se prolonger jusqu’à la mort de Marc Aurèle. Le premier souci de Vespasien fut d’épurer le Sénat et le second d’assurer la transmission régulière du pouvoir. Il rétablit, pour se l’attribuer temporairement, la charge de la Censure : intéressant scrupule qui montre le souci persistant de se couvrir de la vieille légalité romaine. En tant que Censeur, il élimina du Sénat tous les indignes, les tarés qui s’y étaient introduits, puis il appela à Rome et inscrivit dans l’ordre sénatorial mille familles gauloises, espagnoles ou africaines choisies parmi les plus recommandables par leur situation, leurs vertus et leur culture, afin de préparer de la sorte une pépinière de dirigeants intègres et respectables. Quant à l’ordre de succession, il le fixa d’office dans sa famille. Il avait deux fils, Titus et Domitien. Par malheur Titus, bon et gracieux, (encore que la façon dont il laissa son armée se comporter après la prise de Jérusalem, entache son nom), ne régna que deux ans (79-81). Domitien qui vint ensuite (81-96) eut la tête tournée par les grandeurs. À la différence de son père demeuré simple et économe et qui, volontiers, plaisantait sur le caractère divin dont l’affublaient les courtisans, Domitien se montra assoiffé d’hommages. L’empire l’apprécia, parce qu’il savait remplir avec habileté et exactitude ses devoirs de gouvernant mais Rome l’exécra. Plein de morgue, débauché, entouré d’un luxe excessif, il fit surtout peser sur elle le poids d’une cruauté folle, ordonnant de mettre à mort sur le moindre soupçon ceux qu’il croyait en train de comploter contre lui. Son assassinat fit l’effet d’une délivrance. Il ne laissait point d’héritiers. Le Sénat choisit l’un de ses membres, le vieux sénateur Nerva qui ne fut qu’un président sans prestige et sans autorité. Le seul acte pour lequel on lui doive marquer quelque gratitude, fut la désignation de Trajan comme son successeur. Et parce que cette sorte d’« adoption politique », en dehors de tous liens de famille, aboutit à un remarquable résultat, la pratique s’en imposa cent années durant. Trajan (98-117) choisit Adrien (117-138), qui désigna à son tour Antonin (138-161) lequel adopta Marc Aurèle (161-188).

Ce fut le triomphe du cosmopolitisme. Trajan était né en Espagne ; Antonin venait de Nîmes. Adrien passa la plus grande partie de son règne à voyager. Quant à Marc Aurèle, il incarnait cette philosophie stoïcienne qui « confondant tous les hommes et tous les peuples dans un principe d’égalité morale » travaillait comme le christianisme naissant dans un sens anti-romain. Ainsi se poursuivait le découronnement de Rome. Trajan essaya encore de lutter. Il s’indignait, raconte Pline, que l’on considérât Rome « non comme une patrie, mais comme une hôtellerie ». Il n’y put rien. Il semblait impossible de la remettre debout moralement. Malgré le sang nouveau infusé par Vespasien, le Sénat restait incapable et apathique. Rome ne s’intéressait qu’aux jeux sanglants du Cirque et en voulait à Marc Aurèle d’en être l’adversaire. Son indigne fils Commode (180-193), qu’il eût la faiblesse d’imposer en place du candidat qu’on lui suggérait, donna sur ce point toute satisfaction à la populace, mais ce fut au prix de la plus criminelle tyrannie. On vit alors que ceux qu’on appelle du nom de l’un d’eux, « les Antonins », à savoir les quatre empereurs Trajan, Adrien, Antonin et Marc Aurèle, n’avaient point su malgré tous leurs mérites, leur sagesse, leurs bonnes intentions, utiliser la force qui leur venait de la confiance des provinces pour donner à l’empire une constitution robuste et saine. Ils avaient eu tout un siècle pour le tenter ; il leur eût suffi, parmi les rouages existants, de développer les assemblées provinciales ; bien des cités de l’empire avaient les leurs, mais trop restreintes comme compétence et juridiction. Qu’on augmentât leurs attributions et c’était la santé générale, le coup de bistouri sauveur donné à l’abcès romain. Maintenant il allait être trop tard.


Juba ii.

C’est là, à Césarée (aujourd’hui Cherchell) qu’avait régné au temps d’Auguste, ce prince charmant, Juba ii qui, élevé à Rome, s’y était pénétré de toute la culture gréco-latine sans pour cela se désintéresser de son pays natal. Écrivain, encyclopédiste, protecteur de tous les arts, épris de la beauté sous toutes ses formes, Juba avait trouvé une compagne digne de lui en Cléopatre Séléné que la reine d’Égypte avait eue de sa liaison avec Antoine. La sœur d’Auguste, Octavie, femme légitime d’Antoine, dont l’admirable figure contraste avec les mœurs dépravées de ce temps, ayant recueilli l’enfant de son mari après le désastre d’Actium, l’avait élevée près d’elle dans son palais en mémoire de l’époux qui l’avait délaissée et auquel elle demeurait fidèle. Tel était le couple qui prit à tâche d’implanter la civilisation en terre numide et dont plus d’un indice nous révèle qu’ils avaient commencé d’y réussir. Peut-être les fouilles de Cherchell nous rendront-elles plus familières quelque jour les silhouettes de Juba ii et de sa femme. Elles suffisent déjà à indiquer à quel degré de splendeur et de prospérité la ville disparue était parvenue sous leur sceptre. On conçoit que le long règne de Juba — un demi-siècle joint aux efforts des Romains aient produit de sensibles résultats. Ceux-ci pénétrèrent jusqu’à Ghadamès (hinterland tunisien) et traversèrent les oasis du Fezzan (Tripolitaine). Au premier siècle de l’ère chrétienne, ils construisirent ces villes dont les ruines nous étonnent : Tebessa, Lambèse, Timgad… Nous avons retrouvé les restes des postes militaires qui, de Gafsa à Biskra, jalonnaient leur frontière du côté du désert. Nous avons surtout retrouvé les traces des innombrables et merveilleux travaux hydrauliques exécutés par leurs soins persévérants.


Septime Sévère.

Après l’assassinat de Commode, deux empereurs furent élus à Rome et successivement assassinés au bout de quelques mois. Aux frontières, les armées révoltées s’étaient donné des souverains de leur choix ; l’un en Bretagne, l’autre en Syrie, le troisième en Illyrie. Celui-là, Septime Sévère, n’eut point de peine à mater ses concurrents. C’était un africain, actif et dur, cultivé mais ne concevant point l’empire comme la « chose » de Rome. Les Romains raillèrent son « accent punique » comme ils avaient raillé les façons bourgeoises de Vespasien. Il leur donna un peu raison en élevant des statues à Annibal, son concitoyen, qu’il considérait comme entré rétrospectivement dans le Panthéon de l’empire. Il licencia la garde prétorienne composée de Romains et d’Italiens et la reconstitua avec des soldats d’élite choisis indistinctement dans toutes les provinces et même chez les barbares. Sa femme Julia Domna était syrienne, fille d’un de ces prêtres du Soleil qui représentaient une aristocratie très ancienne et affinée mais volontiers corrompue ; femme supérieure, au reste, par l’intelligence et le caractère mais qui contribua à préparer l’« orientalisation » de l’empire. Septime Sévère, premier des empereurs absolus, mourut après dix-huit ans de règne (193-211) à York en Angleterre, au cours d’une expédition pour la défense des frontières. Il laissait le trône à son fils Caracalla. Le mauvais sort qui avait donné pour fils à Vespasien un Domitien et à Marc Aurèle un Commode s’acharnait sur l’empire.


Les Celtes, les Germains et les Slaves.

Tandis que, sur la vaste scène oblongue constituée par le bassin de la Méditerranée allaient évoluer les destins de la Rome impériale, trois rangs de peuples étaient venus se masser, de la péninsule ibérique à la mer Noire, comme pour contempler le drame ; tels d’innombrables spectateurs sur les degrés d’un amphithéâtre gigantesque. Mais le sort ne les avait pas poussés là pour regarder. Ils les avait érigés en héritiers obligatoires du monde romain : héritiers bien différents les uns des autres par le tempérament, les aptitudes, les ambitions et dont les heurts devaient constituer la trame sanglante d’une nouvelle tragédie d’où sortirait cette personnalité jusqu’alors sans visage et sans cerveau : l’Europe. Ainsi, pendant près de dix siècles — du ve au xve environ — l’activité des Celtes, des Germains, et des Slaves allait se dépenser principalement à l’édification des substructions européennes, en y employant des matériaux pris dans les ruines de la cité romaine et un ciment fabriqué de façon plus ou moins rudimentaire d’après les données antiques.

Mieux préparés que ne l’étaient alors leurs rivaux à entreprendre une pareille tâche, les Celtes possédaient encore cet avantage d’avoir été, dès sa formation, associés au fonctionnement de l’empire et appelés en plusieurs circonstances à lui fournir un appui et à lui servir de contre-fort. Mais parce que — après la chute de cet empire — l’idée impériale rebondit d’abord dans leurs rangs et s’empara ainsi de leur mentalité, les Germains en vinrent à se considérer comme des légataires universels ; dès lors, ils ne cessèrent plus de vouloir rétablir à leur profit l’ancienne hégémonie. Quant aux Slaves, sur qui agissait par ailleurs le voisinage de Byzance, l’hésitation à recueillir leur part de l’héritage latin n’eut d’égale chez eux que la ténacité à continuer d’y prétendre. Ainsi les privilèges celtes, les prétentions germaniques et les indécisions slaves vinrent-elles accroître la violence de conflits dont la géographie — en ne dressant entre tous ces peuples que des frontières fluviales — avait posé le germe fatal.


La Gaule.

Divisée avant César en peuplades distinctes au nombre d’environ quatre-vingts, la Gaule conserva en somme sa physionomie première sous la division nouvelle que Rome superposa à l’ancienne sans la détruire. Cette dernière n’a point survécu pas plus que celle qu’instaurèrent les Francs par la suite. Les « Narbonnaise » et les « Lyonnaise » se sont dissipées comme l’Austrasie et la Neustrie. Presque partout les anciennes dénominations ont prévalu. Les Bituriges, les Arvernes, les Pictons, les Venètes, les Carnutes, les Rêmes, les Turons, les Lingons, les Tricasses, les Bellovaks, les Ambiani ont donné leur nom au Berri, à l’Auvergne, au Poitou, aux pays de Vannes, de Chartres, de Reims, de Tours, de Langres, de Troyes, de Beauvais, d’Amiens ; et les « Augusta » des Ausks, des Suessiones et des Lemoviks sont redevenues Auch, Soissons, Limoges. Tout cela est de capitale importance. Rien ne montre mieux la survivance celte dans le sol de la Gaule et ne fait mieux comprendre comment les portraits que les auteurs anciens nous ont laissés des Celtes ressemblent si fort au français d’aujourd’hui. Mais rien, en même temps, n’explique mieux à quel point l’adhésion de ces hommes à la civilisation romaine fut spontanée, enthousiaste et totale.

C’est que cette civilisation leur apportait non pas seulement ce qui leur manquait mais ce dont ils avaient l’instinct et le désir : la beauté ordonnée des édifices et du discours, la logique et le calme d’institutions sûres d’elles-mêmes, la coexistence d’un régionalisme puissant et d’une unité supérieure. Leurs pauvres cités, combien ils les avaient aimées et s’en étaient sentis fiers. Que fut-ce lorsqu’ils les virent se revêtir de marbre et d’or, se peupler de statues, s’embellir de ces portiques et de ces colonnades qui symbolisaient alors, d’un bout à l’autre du monde antique la victoire de l’esprit sur la matière. Leurs paroles, avec quelle application, ils s’étaient toujours ingéniés à les bien choisir, à s’en servir pour produire la conviction ou l’émoi, pour entraîner ou subjuguer l’auditoire. Et voilà que leur était offerte avec l’usage d’une langue incomparable, la connaissance de la rhétorique, c’est-à-dire de la culture la plus délicate dont l’art du langage put alors être l’objet. Ils n’étaient pas moins préparés à apprécier l’organisation municipale romaine ou celle de l’État. La première devait leur apparaître comme le développement logique et perfectionné des rouages dont l’embryon existait dans leurs propres groupements, et la seconde, comme la consolidation définitive des liens fédéraux que, depuis plusieurs siècles, ils s’efforçaient de maintenir entre ces groupements.


Théodoric et les Cassiodore.

À défaut d’un sens gouvernemental très éveillé, Théodoric sut se confier à deux hommes qui allaient être pour lui les plus précieux des inspirateurs. Les Cassiodore, père et fils, étaient alliés, bien que de lointaine origine syrienne, à toutes les grandes familles romaines. Romain avant tout et ne manquant pas de caractère, Cassiodore le père avait été souvent consulté par Odoacre. Il était ce qu’on pourrait appeler un opportuniste de distinction. Son intervention retint les Siciliens d’entrer en lutte contre Théodoric à l’arrivée des Goths et celui-ci en conçut une vive reconnaissance. Il combla d’honneurs Cassiodore et sa famille. Ainsi après avoir vu des barbares servir de conseillers et de confidents aux derniers empereurs romains, c’étaient maintenant des patriciens de Rome qui remplissaient le même office auprès des rois barbares.

Bien qu’il n’en existe jusqu’ici aucune preuve définitive, on peut tenir pour acquis que Cassiodore le père fut l’initiateur de la politique d’union entre tous les royaumes barbares qui devait être la « grande pensée » du règne de Théodoric. Celui-ci n’aurait pu concevoir à lui seul une pareille politique. Il est curieux que la notion de l’unité de race n’ait pour ainsi dire point existé parmi les Barbares. Ils s’enrôlaient les uns contre les autres sans hésitation et se battaient comme des frères ennemis qui auraient ignoré leur parenté. Cassiodore voulait faire du gouvernement de Ravenne le centre d’un nouvel ordre de choses en Occident. Il noua donc une série d’ententes familiales et politiques. Théodoric épousa une sœur de Clovis, roi des Francs, maria sa propre sœur au roi des Vandales, ses deux filles aux rois des Wisigoths et des Burgundes ; enfin, il s’attacha par des présents et une sorte « d’adoption militaire » en usage chez eux, certains chefs germains. Seulement, un événement survint qui trompa les calculs de Cassiodore. Tous ces souverains appartenaient à l’arianisme, hormis Clovis resté païen. Or, en 496, le roi des Francs se convertit, mais à la foi romaine. Cet évènement de grande importance rompit le faisceau projeté. Toute l’Église d’occident qui supportait avec peine le joug hérétique se tourna vers le roi franc et l’appuya.


Les Institutions pontificales.

L’évolution s’opéra entre le pontificat de Léon ier (440-462) et celui de Grégoire le Grand (590-601). On a pu dire de Léon ier qu’il fut « le véritable fondateur de la monarchie pontificale ». Il lui donna, en effet, des principes et des cadres, une organisation et des traditions administratives mais celui qui assura vraiment son avenir fut Grégoire ier. Descendant d’une illustre famille qui avait fourni des consuls et même des empereurs, Grégoire avait abandonné richesse et honneurs pour embrasser la vie monastique. En occident, c’était encore une nouveauté. Les anachorètes et les cénobites d’orient étaient, au début, des individuels qui avaient fini par fonder des sortes de monastères et ces monastères à leur tour s’étaient unis donnant naissance aux premières congrégations religieuses. Ce n’est que vers 340 que l’exemple en avait été suivi en occident. Le premier couvent avait été créé près de Milan par l’évêque Ambroise. L’existence y était contemplative et attirait surtout les désenchantés qui réprouvaient la corruption grandissante du siècle. Ce fut une véritable révolution que la fondation de l’ordre des Bénédictins au Mont Cassin en Italie (529) par le futur St Benoît. « Esprit net, volonté ferme, conscience pure », Benoît considérait que « l’oisiveté est l’ennemie de l’âme » ; de ses moines, il fit des travailleurs manuels réservant une portion de leur journée à la culture intellectuelle mais leur imposant d’en consacrer la plus grande partie à l’effort musculaire utile. En réaction salutaire contre un mysticisme énervant en même temps que contre l’immoralité laïque, restaurant le travail et l’honorant, donnant des règles austères et saines, l’ordre des Bénédictins provoqua une véritable rénovation morale et le nombre de ses adhérents s’accrut rapidement. Sorti de ce milieu et installé malgré lui sur le siège pontifical, Grégoire y apporta le triple prestige de la race, de la vertu et de l’intelligence. Souverain sans royaume, on peut comparer l’énorme influence qu’il exerça à celle dont devait jouir, treize siècles plus tard, Léon xiii — et par là, réaliser à quel degré la papauté fut handicapée dans sa mission par l’adjonction d’un domaine temporel.


Alfred le grand.

Le souverain qui manquait alors à la France pour centraliser sa défense, l’Angleterre le posséda en la personne d’Alfred le grand. Les trente années qu’il régna (871-901) sont un honneur pour l’humanité. Il est peu de gouvernants dont l’œuvre échappe plus complètement à toute critique tant l’équilibre en est parfait. Héritant d’une situation désespérée, retiré avec une poignée de fidèles dans les bois marécageux où il éleva une sorte de citadelle, Alfred sut, de ce misérable asile, réveiller les énergies de ses sujets et les préparer à reconquérir la liberté. L’heure venue, il affronta l’ennemi avec la résolution tranquille des vrais héros. La victoire récompensa ses efforts. Dès 878, il imposait aux Danois un traité de partage qui ne leur laissait qu’un territoire désavantagé, — l’est de l’île — encerclé dans ses propres possessions. Alors de Winchester, sa capitale, il commença d’organiser un État presque moderne de rouages et de doctrines, une armée nationale basée sur le service obligatoire et divisée en troupes de marche, de places fortes et de marine, des tribunaux réguliers, un service de ponts et chaussées… Il assembla et codifia les lois et de sa propre main écrivit des traductions des livres qu’il jugeait aptes au progrès de son peuple. Il choisit notamment les cinq livres de Boetius : « De la consolation par la philosophie » et les Histoires générales d’Orose et de Bède. Sous sa direction se rédigea la « Chronique », relevé des faits nationaux et compilation de tous les documents locaux relatifs à l’Angleterre. Cette chronique malheureusement trop brève pour notre curiosité, fut la première de l’Europe écrite dans une langue moderne qui était déjà de l’anglais. Alfred attachait à la diffusion de l’instruction une si grande importance qu’il la voulait rendre obligatoire pour tous les hommes libres du royaume. On ne sait, en vérité, ce qu’il faut le plus admirer d’une pareille hauteur de vues ou de la force d’un caractère qui sut se maintenir jusqu’au bout semblable à lui-même. Car il ne paraît pas que l’exercice du pouvoir ait le moins du monde modifié la mentalité du roi, troublé sa pondération ou exalté sa vanité.


Othon iii et Silvestre ii.

Couronné empereur à sa majorité (996), Othon iii voué à une disparition prématurée eut le temps d’esquisser une politique qui fait de son règne un épisode attachant de l’histoire. Maître de l’élection pontificale de par le rude geste d’emprise de son grand-père, il fit élire le moine français Gerbert qui peu d’années auparavant s’était employé avec succès à rénover la royauté française en instaurant la dynastie capétienne. Gerbert, maintenant âgé, jouissait d’une immense renommée en Europe à cause de l’étendue de ses connaissances. Il prit le nom de Sylvestre ii. Othon iii délaissant les brumes du nord se fit construire un palais à Rome, sur l’Aventin. Alors entre le vieux pape et le jeune César une entente se noua pour la rénovation et la paix du monde. Othon avait vingt ans. Il faut en tenir compte si l’on veut apprécier sa bonne volonté. L’enfantillage de certaines de ses reconstitutions s’explique alors et si la formule de collaboration esquissée apparaît bien utopique, on ne l’en juge pas moins respectable. Othon mourut en 1002 et Sylvestre le suivit au tombeau. Pour qu’une action simultanée du pape et de l’empereur pût influencer la chrétienté de façon durable, il eût fallu qu’ils commençassent par pacifier d’un commun accord l’Italie et pour cela, que l’Allemagne fût elle-même calme et ordonnée. Elle n’était ni calme ni ordonnée. Non que de grands périls se fussent affirmés aux frontières. Il y avait bien à batailler parfois contre les Hongrois ou les Polonais, mais ni ces conflits ni même l’humeur difficile des Saxons volontiers révoltés ne mettaient en danger sérieux l’homogénéité du pays. Il en était autrement de la multiplication des châteaux et des abbayes fortifiés. Là, comme ailleurs, le principe féodal faisait son œuvre de déchéance et d’affaiblissement moral. Tant qu’il n’y avait eu en présence que quelques seigneurs et quelques prélats titulaires de fiefs considérables, il avait été possible de les neutraliser plus ou moins par opposition les uns aux autres. Les premiers empereurs n’avaient pas manqué de recourir à une semblable politique. Avec les progrès de la petite féodalité, elle devenait d’application malaisée.


Le celtisme breton.

Avec ses comtés indépendants de Léon, de Vannes… ses dialectes celtiques, ses coutumes, ses rites, son église autonome qui reconnaissait à peine la suprématie théorique du pouvoir pontifical, la Bretagne avait longtemps vécu derrière une frontière étanche. Les rois francs avaient dû reconnaître les ducs bretons, Noménoé, Erispoé, etc…, mais au ixe et xe siècles, des guerres intestines avaient affaibli le pays et dès 813 les pirates normands s’étaient montrés sur ses rivages. Au traité de Saint-Clair sur Epte, une clause étrange concerna la Bretagne. Rollon avait fait observer que ses guerriers auraient besoin de terres à exploiter en attendant que celles qui allaient leur être allouées pussent être ensemencées. On lui indiqua la Bretagne… non pas, bien entendu, en termes aussi crus. Le machiavélisme barbare savait aussi se revêtir de formules volontairement nuageuses. Quoiqu’il en soit, les Normands entendirent fort bien et s’attaquèrent à leurs nouveaux voisins. Beaucoup de Bretons s’enfuirent alors, emportant leurs richesses et les reliques de leurs églises ; ils se réfugièrent en Angleterre, en Bourgogne… mais au bout d’un quart de siècle, en 938, une révolte éclata parmi ceux qui étaient restés. Les Normands s’étaient pour la plupart retirés dans leur nouveau domaine. Le duché de Bretagne fut rétabli. Les exilés rappelés revinrent en foule, ceux d’Angleterre amenant avec eux des Celtes qu’attiraient un climat meilleur et la perspective d’une vie plus facile. Le celtisme breton reçut ainsi un renfort considérable.


Les Capétiens.

De 987 à 1314, se succédèrent en lignée directe onze princes dont les portraits accusent une grande variété non seulement de type physique, mais de tempérament et de caractère, dont pourtant la politique et les procédés de gouvernement dénotent une continuité de but et de pensée qu’aucune autre dynastie n’a su réaliser à pareil degré. Au début, pour s’implanter, il fallait avant tout se perpétuer. Hugues ne régna que dix ans (987-997), mais son fils Robert ii en régna trente cinq ; son petit-fils Henri ier, vingt-neuf ; son arrière petit-fils, Philippe ier, quarante huit. Ce sont là des durées surprenantes si l’on songe aux agitations ambiantes, aux écueils continuels, aux compétitions que devait susciter le voisinage de vassaux plus riches et plus puissants que leur suzerain. Aucune somnolence pourtant ; rien qui rappelle les rois « fainéants » de l’époque mérovingienne. Ces princes, s’ils savent se terrer à point, savent aussi intervenir dès l’instant propice. Robert le fait en Flandre, Henri en Lorraine. Quant à Philippe qu’on a tant calomnié, directement menacé par le fait du duc de Normandie devenu roi d’Angleterre, il trouve tout de suite la bonne formule ; ne rien brusquer mais travailler à opposer les intérêts du duché à ceux du royaume pour préparer la brisure future. La tête ne leur tourne point dans le succès. Robert n’hésite pas à décliner pour les siens et pour lui-même la couronne d’Italie pour laquelle on le pressent et la dignité impériale qui en découlerait. Ce serait lâcher la proie pour l’ombre. Un clair bon sens et la notion de la valeur du temps, voilà les assises de l’opportunisme capétien, par quoi il se révèle original et s’affirmera si fort. Armés de ces principes, on fait contre fortune bon cœur. Si l’on ne peut empêcher la Bourgogne de passer féodalement entre des mains allemandes, on en retient du moins la partie la plus proche, la Bourgogne dijonnaise, en attendant de pouvoir prétendre au reste. Les alliances lointaines n’effraient point. Henri ier épouse la fille d’un « Grand prince » de la naissante Russie. Mais surtout il y a, dès le règne de Robert, cet « amour des pauvres et des petits » qui fera tant de bien à la dynastie en lui gagnant le cœur du peuple. Alors qu’importe que la monarchie du xie siècle, soit un « mélange de misère et de grandeur, d’indépendance et de force » que l’administration en reste rudimentaire, qu’elle déambule perpétuellement entre Paris, Orléans, Melun, Étampes, Compiègne, Poissy ou Mantes comme si elle ne pouvait se fixer nulle part ? Qu’importe la passion coupable de Robert pour la célèbre Berthe qu’il garde longtemps auprès de lui malgré les anathèmes du Saint-Siège ? Qu’importe que Philippe ier se montre cupide et sensuel et fasse scandale par ses amours avec la comtesse d’Anjou ? Tout cela n’empêche pas que, de toutes parts, on ne regarde vers le roi comme vers celui qui représente la justice et qui un jour mettra fin aux misères de l’exploitation féodale..…

Depuis longtemps déjà existait un courant hérétique ; il s’était affirmé dès 1025 à Arras, puis à Châlons, à Limoges, à Tours enfin où le fameux Bérenger, rationaliste d’avant-garde avait osé nier la réalité de l’Eucharistie, la ramenant au rang de symbole. Peu après, un professeur de l’université de Paris, Amaury de Bène, avait soutenu que le Saint Esprit étant présent en chaque chrétien, les sacrements sont inutiles. Quant aux « vaudois », dont le nom venait de leur fondateur, un riche marchand lyonnais, Pierre Valdez, ils repoussaient l’ingérence du prêtre entre Dieu et l’homme. La plupart des sectes ou groupements ainsi créés eurent un caractère social marqué. Un certain nombre condamnaient même le métier militaire et la propriété, atteignant ainsi au niveau des revendications modernes les plus avancées. En même temps, ils réclamaient une réforme totale de l’Église et un retour aux pures doctrines évangéliques.

L’insurrection du xe siècle en Normandie présentait déjà ce double caractère. Par là, le mouvement français se distinguait des hérésies doctrinaires qui avaient agité l’empire byzantin. Il gardait des allures de réaction précise et pratique, un goût marqué pour l’action, pour les doctrines logiques poussées à l’extrême, pour les solutions rendues simples et claires par leur radicalisme même. Très différentes à cet égard avaient été les sectes orientales. Pourtant celles des Manichéens ou des Bogomiles dont les doctrines aboutissaient au rejet de toute autorité avaient pu satisfaire certains esprits niveleurs d’occident. Elles avaient ainsi conquis des sympathies en Lombardie, en Allemagne et en France. À Agen, dès 1010, à Orléans dès 1022, leurs adeptes s’étaient montrés remuants. Quand le mouvement s’accentua, ce fut surtout en Languedoc qu’il prit racine. Albi en fut le centre principal ; d’où le nom d’albigeois donné à ceux qui en faisaient partie.


La première bataille de Bourgogne.

Le traité de partage signé à Verdun en 843 entre les fils de Louis le Débonnaire avait ressuscité l’ancien royaume des Burgundes, à peu près tel qu’au temps du roi Gondebaud. Lorsque les Francs jadis s’en étaient emparés, l’un d’eux Clotaire y avait taillé la part de son fils Gontran. Et Gontran avait régné sur des États disparates pendant trente-trois ans, les gouvernant de sa capitale, Châlons. Il y avait eu là un cas rare de stabilité au milieu de l’agitation ambiante. Du temps de Gontran déjà s’affirmaient quelques fissures dans l’unité bourguignonne. La partie « transjurane » (pays de Vaud, Savoie) tendait à diverger d’avec la partie « cisjurane », laquelle elle-même se désagrégeait en Haute Bourgogne (future Franche-Comté) et Basse Bourgogne (futur duché). La passagère unité carolingienne effaça théoriquement ces distinctions. Il n’y eut plus là qu’un des vastes « Cercles » de l’empire de Charlemagne. Mais le traité de Verdun consacra l’existence de la Lotharingie, cette suite bizarre d’États tampons allant de la mer du Nord à l’Adriatique et que Lothaire lui-même, la sentant impropre à vivre ainsi constituée, disloqua en faveur de ses propres fils. L’un d’eux, Charles, se trouva de la sorte investi sous le nom de roi de Provence, d’un royaume qui ne comprenait pas seulement la Provence mais le Dauphiné, Lyon, la Savoie et le pays de Vaud. Un quart de siècle plus tard (879), la descendance de ce prince s’étant éteinte, les prélats et seigneurs bourguignons se donnèrent eux-mêmes un souverain en la personne de Boson, comte de Vienne. Cela n’empêcha pas la désagrégation de s’opérer. Ces évènements l’avaient simplement retardée. Les héritiers de Boson furent réduits à la Provence et à la vallée du Rhône ; la Basse Bourgogne devint un duché à la tête duquel allaient se succéder quatre siècles durant des souverains étroitement associés à la vie de la France capétienne. Quant à la Bourgogne transjurane, elle s’émancipa et se donna pour roi Rodolphe, fils du comte d’Auxerre (888). Sa dynastie devait se maintenir cent vingt-cinq ans. Rodolphe ii dépouilla le petit fils de Boson de la Provence. Ainsi se trouva constitué entre ses mains un État riche et puissant, mais si artificiel que ne sachant sous quel nom le désigner, on l’appela le royaume d’Arles. Il allait de la Méditerranée à l’Aar et couvrait en somme tout l’Est de la France. Ses capitales étaient Arles et Lausanne. Or, le roi Rodolphe iii qui n’avait pas d’enfants et était un prince versatile et sans énergie se laissa persuader de léguer ses États, par un testament qu’il voulut ensuite mais vainement annuler, au fils de sa sœur, l’empereur Henri ii (1016). Nous dirons tout de suite pour n’avoir plus à y revenir comment devait tourner cette affaire du point de vue allemand.

Henri ii avait été élu comme successeur d’Othon iii mort sans postérité. De 1039 à 1125 trois autres Henri se succédèrent par hérédité directe mais tous furent engagés dans d’âpres luttes, tant contre le Saint Siège que contre les féodaux allemands — si bien que le mirifique héritage finit un jour par s’évanouir sans avoir été jamais assimilé. En effet, ni Frédéric Barberousse en 1157, ni Frédéric ii en 1215, ne devaient être plus heureux dans leurs tentatives pour affaiblir la résistance des seigneurs bourguignons en les opposants les uns aux autres. Déjà, du vivant de Rodolphe iii, ceux-ci se montraient peu maniables. À sa mort, leur esprit d’indépendance s’affirma. C’étaient les comtes de Maurienne, de Provence, d’Albon… les uns ancêtres de la maison de Savoie, les autres tiges des « Dauphins » du Viennois ; c’était cet Othon-Guillaume, « comte de la Haute Bourgogne » et si complètement maître chez lui que ses domaines en prirent le nom de « Franche-Comté ». Frédéric Barberousse ayant pénétré par mariage dans sa maison crut pouvoir en tirer profit pour établir sa domination dans la vallée du Rhône. C’est alors qu’il tint à Besançon une Assemblée où parurent des princes et des ambassadeurs de tous les pays. Mais il ne gagna rien. En vain ses successeurs confièrent-ils le pays de Vaud aux sires de Zäringen et la région d’Arles aux seigneurs des Baux ; ces investitures intéressées demeurèrent sans effet. Ni les marchands marseillais ni les hérétiques provençaux tour à tour menacés ou flattés ne fournirent de point d’appui stable. Le pape Innocent iv, traqué par l’empereur, ne trouva pas de plus sûr abri que dans la ville de Lyon dont son adversaire se prétendait le souverain et qu’aussi bien le roi de France devait peu après réannexer. Quant à la Savoie érigée en 1027, en comté séparé, le germanisme n’y progressa pas mieux… Telle fut cette « première bataille de Bourgogne » qu’on a le tort de considérer comme un à-côté de l’histoire. Elle en constitue, au contraire, un des plus importants carrefours, l’un de ceux où s’est le mieux affirmé et fortifié le destin de la civilisation celto-romaine.


Guillaume le conquérant.

Tout le prestige acquis en Normandie par le gouvernement ducal, toute la force qui s’était accumulée autour de lui en un siècle faillirent sombrer lorsque le duc Robert mourut à Nicée, l’an 1035, au cours d’un pieux pèlerinage, laissant pour héritier un enfant de huit ans, issu d’un mariage inégal contracté en dehors des lois. Mais l’enfant promis à de si hautes destinées se fortifia au cours de sa tragique adolescence. Sa précocité était faite, comme on l’a dit, de « force, d’équilibre et de rayonnement ». On le vit, à quinze ans, parcourir la Normandie à pied, s’arrêtant dans les manoirs et dans les chaumières, conversant avec les agriculteurs et avec les marins, plaisant et inspirant confiance à tous. Au même âge, il présida à Caen un concile qui sanctionna cette bienfaisante « Trêve de Dieu », par laquelle il était interdit, sous la double menace d’amende et d’excommunication, de se faire justice par violence du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine ; étrange compromis qui fait sourire aujourd’hui, mais commença de réfréner les brutalités d’une société à peine éclose de la barbarie.

La merveille du règne de Guillaume ne fut point la conquête de l’Angleterre, mais bien la préparation de cette audacieuse entreprise. Il y dépensa des trésors d’ingéniosité, de prudence et de persévérance. Un autre se fut trouvé satisfait de circonstances aussi propices car, d’une part, la succession anglaise, faute d’héritiers directs, pouvait assez naturellement être réclamée par Guillaume, proche parent d’Édouard le Confesseur et, de l’autre, l’Angleterre était déjà en passe de devenir une terre-sœur pour les Normands dont beaucoup y ayant émigré, occupaient dans ce royaume les fonctions les plus importantes. Édouard lui-même avait passé vingt-sept ans de sa vie en Normandie et c’étaient les mœurs, la langue, la mentalité françaises qui dominaient non seulement à sa cour, mais chez les principaux seigneurs. Lorsque Guillaume était venu en 1051 visiter son cousin, il aurait pu se croire chez lui, tant l’atmosphère qu’il respirait ressemblait à celle de son pays natal. Ayant pourtant arrêté son dessein après beaucoup de réflexion, le duc s’occupa de se procurer les appuis ou, au moins, les neutralités désirables. Avec une habileté consommée, il sut mettre le Saint Siège dans son jeu : une confidence opportune faite à Philippe ier, roi de France, amortit d’avance sa jalousie de suzerain. Ensuite, il s’adressa à ses sujets ; d’abord aux bourgeois et aux commerçants de Rouen et seulement en second lieu aux seigneurs. Aux premiers qui possédaient déjà à Londres un port franc, il fit entrevoir une prompte augmentation de leur chiffre d’affaires. Les seconds, assemblés à Lillebonne commencèrent par se montrer rétifs. Alors, il les prit un à un et les persuada. Parmi le peuple, dont sa mère était sortie et qui l’aimait, il eut pu recruter toutes ses troupes mais il ne voulait point affaiblir son duché. Il fit donc appel à la gent belliqueuse qui foisonnait en ce temps là en tous pays. Les chercheurs d’aventures affluèrent de toutes les parties de la France et même des Alpes et des bords du Rhin. Ayant ainsi constitué un corps expéditionnaire, il l’émonda, l’expurgea, le tritura, durcissant les muscles et les âmes par un entraînement à la moderne et arrivant à créer entre ces hommes dissemblables une cohésion extrême. En même temps, la flotte se construisait. Tout le monde s’y était mis. Ceux qui ne s’enrôlaient pas ou n’équipaient pas directement des soldats donnaient de l’argent. Guillaume leur faisait délivrer par ses comptables des reçus en règle pour proportionner ensuite « les récompenses aux mises de fonds ». L’aventure devenait ainsi une entreprise en commandite. Quand il eut vérifié lui-même chaque détail, il s’embarqua enfin. On n’est pas bien d’accord sur le nombre de ses vaisseaux ; environ 60.000 hommes, dit-on, furent transportés. Comment à la bataille d’Hastings (1066), la victoire, après quelque hésitation, se donna à lui, comment, ayant occupé Douvres et Cantorbery, il vint camper devant Londres et, au lieu d’y entrer en vainqueur, préféra l’opinion à voir en lui le souverain nécessaire, ce sont choses connues et qui, d’ailleurs, répondent à ce que l’on pouvait attendre d’un homme de guerre éprouvé doublé d’un si fin diplomate. Mais à partir de ce moment-là précisément, ses grandes qualités déclinèrent et s’obscurcirent ; il ne fut plus lui-même. Sans doute, la durée de son règne royal (1066-1087) lui permit-elle d’utiliser en maints détails le don d’organisation qui lui avait été départi mais les grandes lignes de sa politique furent constamment défectueuses. Refusant de donner, comme il l’avait promis, le duché de Normandie à son fils aîné, manquant à bien d’autres engagements, brutalisant inutilement, devenu avide de richesses et de pouvoir, l’orgueil le perdit. Il est à croire qu’il rêva de devenir aussi roi de France et de gouverner, depuis Rouen, sa capitale préférée, les deux grand pays voisins. Mais on remarque dans sa conduite jusqu’alors si claire et sensée autre chose qu’un vulgaire orgueil ; une sorte de désorientement s’y manifeste. Il est évident que Guillaume, faisant état de son origine scandinave et du prestige dont la civilisation française jouissait alors en Angleterre, s’était attendu à être aisément considéré dans ce pays comme un souverain national. Cette confiance, ses premiers actes la révèlent mais il n’en fut rien. Le contraire advint, ce qui l’inquiéta et l’aigrit. Brusquement, l’Angleterre sentit le contact de l’étranger et une âme nationale germa en elle. Elle garda la dynastie et lentement l’assimila. Mais quelque chose était né qui devait à jamais rendre la France et l’Angleterre impénétrables l’une par l’autre, et, périodiquement, les jeter l’une contre l’autre.


Les Hauteville en Sicile.

..… Pendant ce temps Roger avait conquis la Sicile (1074-1101). Il s’était d’abord emparé de Palerme puis de là, avec sa poignée de Normands, il avait su, non sans bien des alternatives de revers et de succès, soumettre toute l’île, posant au fur et à mesure de sa conquête les bases d’un gouvernement sage, à la fois dur et souple, ouvert au progrès matériel et pratiquant au point de vue ethnique et religieux une tolérance très moderne. Sans aucun préjugé, se servant au besoin de troupes musulmanes contre des chrétiens, mais ne s’attardant jamais à des rancunes ou à des vengeances inutiles, le « grand comte » apparaît comme un précurseur de la « realpolitik ». Tout son effort de constructeur national visa à organiser la Sicile en vaste entrepôt du commerce international. L’île « aux trois faces ». (Trinacria comme l’avaient appelée les anciens) lui était apparue dès le principe comme l’escale essentielle de tout le mouvement d’échanges entre le monde arabe et l’Europe occidentale. Son fils, Roger ii (1105-1154) acheva l’œuvre. De comte devenu roi, ayant pour finir annexé Naples et tout le sud de l’Italie, dont il dépouilla son neveu (le fils de Robert Guiscard), il créa le vaste État qui devait s’appeler d’un nom bizarre : le royaume des Deux Siciles. Et ce fut probablement cette extension trop rapide et plus encore le luxe éclatant dont s’entoura la nouvelle monarchie qui lui suscitèrent tant d’ennemis. Roger ii eut à faire face à des attaques volontiers coalisées du Saint Siège et des empereurs byzantin et germanique. Il les repoussa, porta même la guerre jusqu’à Athènes ce qui ne l’empêcha pas de diriger sur l’Afrique des troupes qui occupèrent Gabès, Sfax, Sousse, Bône. Partout où ses armes triomphaient, des exploitations agricoles naquirent, des comptoirs se créèrent. Il y avait à Thèbes des tissages de soie réputés. À l’aide de salaires surélevés, Roger attira les tisseurs à Palerme. Ainsi, par tous les moyens s’efforçait-il de développer à la fois l’industrie et les échanges. Protecteur des savants et des artistes, il fit de sa capitale un centre intellectuel merveilleux tandis que les architectes appelés par lui y élevaient ces monuments dont la postérité n’a cessé d’admirer le caractère si étrangement suggestif. Ainsi régna sur son royaume artificiel mais bien ordonné, Roger de Hauteville, monarque d’esprit occidental et de silhouette orientale, entouré d’un luxueux harem et dirigeant lui-même la plus pratique et la plus active des chancelleries.


Henri ii et Thomas Becket.

… Henri Plantagenet devint à la mort de ses parents, roi d’Angleterre, duc de Normandie, comte d’Anjou, et — par son mariage avec Aliénor, femme divorcée de Louis vii de France, — maître de toute l’Aquitaine. Né au Mans, élevé à Rouen, ayant résidé à Angers puis à Bristol et enfin chez le roi d’Écosse à Carlisle, Henri Plantagenet n’était pas devenu pour cela anglais ni même normand. C’était un de ces « sans-patrie » féodaux, grands «  ramasseurs de terre » et prêts à s’annexer personnellement n’importe quel trône avantageux. En vingt-six années de règne (1154-1180), il n’en passa pas treize en Angleterre. Bon chef d’affaires, soigneux de ses finances plus que de sa toilette, violent, sensuel et impérieux, il finit, malgré l’énorme puissance dont il disposait, par être la victime de son tempérament et de ses ambitions. Si Louis vii de France n’était pas un adversaire à sa taille, il s’en suscita un dans la personne du fameux Thomas Becket. Ce dernier, un « self made man » brillant et mondain, fut d’abord le chancelier et l’ami du roi qui bientôt le voulut avoir comme archevêque de Cantorbery. Le siège de Cantorbery avait pris en Angleterre une prépondérance incontestée. Le prélat qui l’occupait semblait une manière de vice-pape. Des hommes éminents s’y étaient succédés tels que le savant Lanfranc, et le pieux et intelligent philosophe Anselme que l’Église a canonisé. Thomas Becket se laissa convaincre. Ordonné et sacré avec une étrange prestesse, il changea immédiatement de vie et de mentalité. Henri ii allait désormais le trouver en travers de sa route chaque fois qu’il voudrait attenter aux droits ou à la dignité ecclésiastiques. En face du souverain de sang étranger, Becket incarna le nationalisme anglais dans toute sa force. L’Angleterre d’alors était en possession d’une véritable unité. Bien rude encore et d’apparence pauvre et retardée avec ses maisons basses en pierres brutes au sol de terre battue d’où il n’était pas rare de voir la fumée sortir directement du toit par un trou béant. Mais l’aspect ingrat et brumeux des choses recouvrait des énergies nouvelles d’un caractère réaliste et pratique. L’idéal avait certainement baissé depuis l’époque d’Alfred le grand et des grandes controverses dogmatiques ; par contre il s’était précisé et fortifié. Anselme avait su non seulement cimenter l’entente entre les hauts dignitaires ecclésiastiques qui étaient presque tous des Normands et le bas clergé qui se recrutait en général parmi les Saxons ; il avait su en plus rapprocher des ministres du culte le peuple qui désormais plaçait en eux sa confiance absolue. Pour les nobles, ils étaient empêchés de faire bande à part. Leurs fiefs n’étaient pas, n’avaient jamais été des états autonomes comme en France mais de vastes domaines assurant aux possesseurs la fortune, non des droits susceptibles d’entraver l’autorité royale. Celle-ci, exercée par des princes étrangers — de plus en plus étrangers — qui savaient à peine l’anglais et ne daignaient pas en faire usage, se faisait respecter mais non aimer. Ainsi le pays tendait à faire bloc en un insularisme naissant en face de la cour et du roi.


Du Guesclin.

.… Pour l’aider en cette besogne, Charles se choisit un connétable en la personne de Bertrand du Guesclin. Celui-ci était né à Dinan vers 1320. C’était l’aîné de dix enfants et le moins apprécié parce qu’il semblait « épais, noir et brutal ». La famille était sans fortune. Bertrand ne fit guère d’études mais batailla de bonne heure. La Bretagne souffrait grandement. En 1347 Henri iii qui la tenait sous sa menace l’« afferma » à un de ses lieutenants qui à son tour « concéda le pays par morceaux à des aventuriers ». Ainsi se formèrent les premières de ces néfastes « compagnies » errantes qui devaient causer tant de mal. On les prenait à solde pendant les campagnes et, durant les trêves, elles restaient sur place pillant et rançonnant. En très peu d’années cette organisation s’étendit sur tout l’ouest et le nord-ouest. La guerre, devenue industrie lucrative, attira dans les compagnies des gens de toutes sortes, valets, ouvriers ou bâtards féodaux ; on y vit des Hollandais, des Irlandais, des Allemands. Impossible d’en avoir raison. À peine dissoutes ici, elles se reformaient là. Une sorte d’organisation centrale avec secrétaires et trésoriers fonctionna bientôt pour administrer à leur bénéfice le produit de leurs rapines. Du Guesclin était homme à les mâter en les utilisant. Charles v qui savait reconnaître le mérite, le manda à Paris pour lui remettre l’épée de connétable. La modestie du héros égalait sa bravoure : « Suis pauvre chevalier et petit bachelier » dit-il. Le roi qui avec une patience et une sûreté magnifiques préparait la guerre de libération l’encouragea en souriant..…


Le développement de l’Allemagne.

L’Allemagne s’était notablement transformée. En apparence elle se diversifiait et se morcelait. Les margraves de Brandebourg étaient devenus puissants au nord comme les margraves de Bade, l’étaient au sud. En Bavière, la fortune des Wittelsbach se consolidait. En Franconie dominait la petite noblesse tandis que la Westphalie comptait surtout des seigneurs ecclésiastiques. Partout les villes s’émancipaient. Jusqu’alors elles n’avaient obtenu que des libertés embryonnaires. Le joug des empereurs à poigne les avait maintenues en sujétion. À la faveur de l’anarchie gouvernementale, une vie locale d’une certaine originalité était née qui continuerait désormais à se développer. L’âme allemande élaborait ainsi ses caractéristiques futures comme se fabriquent séparément en des lieux divers les rouages d’une machine dont on n’apercevra la silhouette que lorsque ces rouages rapprochés s’emboiteront les uns dans les autres. Parce que le montage de la machine a été lent et tardif, on a souvent oublié de constater combien les pièces en étaient anciennes. Au sortir du creuset qu’avait constitué pour elle l’épreuve du Saint Empire, l’Allemagne accusait déjà ce qui ferait, au cours de l’âge prochain, sa force en même temps que sa faiblesse : la crainte effarouchée des recherches individuelles, le goût du travail groupé et des contraintes hiérarchisées et disciplinées qu’il comporte, une façon tout ensemble réaliste et mystique de comprendre l’existence, le délassement de l’esprit cherché dans le rêve imprécis ou fantastique, une conception à la fois profonde et mesquine des choses religieuses.… À y regarder de près, on eût découvert dès cette époque au fond de la race le mépris pour la « légèreté » des autres races aux faciles analyses mais inaptes à pénétrer un sujet, à le creuser pour en tirer la matière de vastes encyclopédies ou de solides synthèses. Ainsi existaient en germe la doctrine à venir de l’État déifié et la croyance en une mission providentielle réservée à l’Allemagne pour le bien général. Il va de soi qu’au temps dont nous parlons le lien n’apparaissait pas entre ces éléments. L’ensemble qu’ils dessineraient plus tard ne pouvait être perceptible. Au nord la Hanse paraissait devoir constituer un domaine de plus en plus autonome. Elle allait y agir souverainement et ne demanderait jamais à l’Empire une reconnaissance officielle. Lübeck, siège habituel de la Diète hanséatique, Brême, Hambourg et les villes de l’intérieur reliées à elle ne devaient pas seulement amasser de grandes richesses mais poser les fondements juridiques de la navigation internationale en proclamant le principe de la liberté des mers et le droit pour le pavillon neutre d’échapper en cas de guerre, aux atteintes des belligérants. La Baltique avec ses pêcheries de harengs était une « excellente école de matelots » ; la marine allemande y supplanta complètement la marine scandinave.

Particulièrement intéressante au point de vue de l’évolution allemande est l’histoire de l’État teutonique si généralement laissée dans l’ombre. Fondés à Saint Jean d’Acre en 1190 pour assurer le développement d’un hôpital que les bourgeois de Brême et de Lübeck avaient précédemment créé en vue de secourir les pélerins de race germanique en Terre sainte, les Chevaliers teutoniques n’avaient pas tardé à révéler des goûts plus batailleurs que charitables. Comme les perspectives conquérantes en orient allaient déclinant, le Grand maître résolut d’abandonner la Palestine. Les Chevaliers hésitaient où se fixer lorsqu’ils furent appelés par les Polonais pour aider à évangéliser et à dompter le peuple prussien (1230). Ces anciens Prussiens, sans aucun rapport ethnique avec ceux auxquels on donne maintenant ce nom, étaient d’obstinés païens. Ils tenaient le rivage de la Baltique entre la Vistule et le Niémen ; peu nombreux, ils vivaient sauvagement dans leurs épaisses et marécageuses forêts ; inquiétants voisins. Or, en traitant avec les Teutoniques, les Polonais ne prirent aucune précaution pour assurer leur propre suzeraineté sur les territoires qui pourraient être éventuellement conquis. Pourtant la possession de ces territoires qui les séparaient de la mer aurait dû leur importer grandement. La conquête précisément fut prompte et totale. Il y fut procédé par voie d’extermination. La croisade eut dès le principe un caractère encore plus pro-germain qu’anti-païen. Reconnu par l’empire, l’Etat teutonique avec ses villes nouvelles, Thorn et Konigsberg et sa rébarbative forteresse de Marienbourg, devint une puissance redoutable qui, dès la fin du xiiime siècle dominait sur la rive droite de la Vistule. Les indigènes détruits, il ne resta plus là que des Allemands fanatisés par leur victoire, et prêts à mettre en pratique, avant de l’avoir formulé, le « Deutschland über alles ». La Pologne bloquée par eux dut réagir. Elle fut aidée par les Chevaliers eux-mêmes. Leur orgueil, leur cruauté, leurs exactions semèrent et entretinrent la haine autour de leur nom. En même temps ils furent corrompus et affaiblis par les richesses qu’ils avaient amassées. Lorsqu’unie à la Lithuanie, la Pologne eut acquis un surcroit de puissance, la bataille de Grünwald (1410) la délivra du péril. Encerclé par elle, l’État teutonique se trouva réduit à payer tribut. L’ordre demeura abaissé mais son esprit agressif survécut à sa fortune. Au xvie siècle par une manœuvre hardie, le dernier Grand maître, Albert de Brandebourg, devait créer une situation nouvelle en se convertissant au protestantisme naissant et en sécularisant les domaines qui lui restaient. Ainsi se forma sous la suzeraineté des rois de Pologne, le duché de Prusse, instrument d’une germanisation encore plus dangereuse pour les Slaves parce que moins apparente.


Le communisme tchèque.

… Toute la Bohême se leva. Un peuple entier se sépara de Rome. À Prague, la révolution s’affirma par la prise de l’Hôtel de Ville (1419) et la « défénestration » des conseillers qui résistaient. Dès 1420, la révolte, organisée, restait maîtresse du terrain. Elle était à la fois démocratique et slave. Toutes les idées d’émancipation sociale et d’égalitarisme qui depuis un demi-siècle agitaient l’Europe semblaient s’être concentrées en Bohême. Contre elles, la bourgeoisie allemande fit bloc accentuant le caractère ethnique du conflit. La masse des paysans et la petite noblesse (ceux qu’on appelait les chevaliers) se trouvèrent comme soudés ensemble par des passions d’ordre différent sinon contradictoire, la passion révolutionnaire et la passion nationaliste. Les ententes de cette sorte ont une puissance d’offensive extrême mais peu durable. Celle-ci mit pourtant quatorze ans à s’épuiser (1420-1434) et ses violences la perdirent. Le camp de Tabor fut le centre du mouvement ; Ziska, le chef, était un fanatique mais habile et courageux. Déjà borgne, il perdit complètement la vue et continua néanmoins de conduire la guerre : une guerre moderne, novatrice en tactique et en stratégie, où des charrettes armées servaient alternativement de remparts et de chars d’assaut. À Ziska succéda Prokop (1424) qui organisa une véritable terreur à l’aide de laquelle il réussit, en 1431, à grouper 40.000 cavaliers et 90.000 fantassins. Palacky conte que les paysans et les ouvriers se cachaient pour éviter d’être enrôlés ; envoyés de force au régiment, ils s’évadaient à la première occasion. L’armée se renforçait, il est vrai, de volontaires étrangers mais généralement peu recommandables. « Les succès des troupes taboristes, écrit Kautsky, attiraient dans leurs rangs quantité de gens de toutes sortes à qui l’idéal taboriste demeurait tout à fait indifférent et qui recherchaient peut-être quelque gloire, mais, avant tout, du butin ». Cet idéal, d’ailleurs, tendait à s’effacer. Les chefs pillaient et s’enrichissaient. On avait proclamé le communisme mais peu à peu l’égalité des moyens de subsistance ne fut plus qu’un dogme négligé : « de nouveau, on trouva des riches et des pauvres et les premiers ne se montraient aucunement disposés à partager leur superflu avec les seconds ». C’est ce que constate un témoin, Æneas Sylvius Piccolomini qui fut ensuite le pape Pie ii. « Naguère, dit-il, ils considéraient tous les biens comme communs mais maintenant chacun vit pour soi et les uns ont faim tandis que les autres regorgent de richesses ». Ainsi l’initiative égalitariste échouait d’elle-même, usée par son propre pouvoir et par les circonstances qui l’obligeaient à de perpétuels excès ; car il lui avait fallu s’imposer tyranniquement au moyen de brutales victoires sans cesse renouvelées. C’est là ce qui donne à cet épisode de l’histoire européenne un si haut relief. On y saisit sur le vif l’impossibilité pour tout communisme isolé de s’implanter de façon durable et l’on comprend comment un tel régime ne saurait avoir d’application pratique intégrale sinon dans un monde lentement préparé à en accepter les principes. La Bohême pourtant avait offert à l’expérience des conditions particulièrement favorables, puisque le communisme s’y était trouvé épaulé par les passions nationalistes et religieuses. De même que le pays ouvrait géographiquement sur trois horizons, oriental, germanique et latin, l’édifice qu’on tentait d’y élever possédait trois façades. Nous venons de voir s’écrouler l’une, la façade socialiste grâce aux fissures rapidement engendrées par l’absence de fondations solides. Il en fut de même de la façade nationaliste. Une généreuse ardeur avait enflammé l’esprit tchèque. Il avait pris conscience de son rôle futur d’avant-garde du monde slave. En même temps, il avait entrevu l’occasion d’une revanche longtemps souhaitée sur le germanisme envahissant, mais tel un guerrier qui se serait aventuré sur le champ de bataille, se retournant il se vit seul. Le monde slave ne suivait pas car il n’était pas encore capable de suivre. Et, en avant, le germanisme se dressait, muraille impressionnante par sa hauteur et son étendue. Où allait-on ? Que cherchait-on ? Pouvait-on se flatter d’émanciper la Bohême des voisinages et des collaborations que lui imposaient la géographie et l’histoire ? Ainsi le doute pénétra dans les âmes et les désarma. Restait la troisième façade, la façade religieuse, des trois la plus résistante. Là, il y avait une longue préparation préalable et aussi un besoin urgent à satisfaire. Depuis longtemps le vent de la réforme soufflait parmi ces hommes, les inquiétant et les exaltant tour à tour. Jean Huss avait donné une formule à leur espoir, une formule pure et sainte qui les avait rassemblés autour de lui. Martyrisé, il était plus que jamais le chef de ce peuple soulevé par sa parole. Le communisme abandonné, le nationalisme ébranlé, le « hussisme » survivait, c’est-à-dire la foi en une Église rajeunie, ramenée au Christ et libérée de la corruption et de la superstition. Rome aperçut le péril et plutôt que de l’affronter, s’employa à le tourner. Instruite par ses propres maladresses au temps des Albigeois et comprenant combien la mort de Jean Huss l’avait desservie, elle consentit à ses disciples au concile de Bâle des concessions dont l’habileté détacha et ramena à elle les plus modérés, les séparant des intransigeants. Elle ne cédait du reste — et avec l’arrière-pensée de reprendre bientôt ce qu’elle donnait — que sur des points rituels autorisant, par exemple, la communion sous les deux espèces. En même temps, elle s’efforçait d’accroître, par des intrigues les rivalités et les divisions. L’heure de la bataille finale sonna. Treize mille « Taboristes » sur dix-huit mille qui restaient furent égorgés. La Bohême était épuisée : de grandes richesses artistiques avaient péri. Comme tant de révolutions violentes, celle-ci ne laissait derrière elle que des vaincus ; le niveau social s’était abaissé ; la grossièreté se répandait ; des ruines couvraient le pays. Il se releva pourtant plus vite qu’on n’eût osé l’espérer. Il trouva en Georges de Podiébrad (1451-1471) un chef excellent, sage et ferme dont la figure évoque par certains traits le roi de France Henri iv. Régent d’abord, souverain élu ensuite, il se donna pour tâche de maintenir l’équilibre entre les tendances, les passions, les intérêts qui s’étaient si violemment heurtés. Pie ii ayant révoqué les concessions consenties au concile de Bâle, éprouva à Prague une résistance qui l’inquiéta. Tout n’était pas dit évidemment et les germes réformateurs déposés par Jean Huss et ses disciples n’étaient pas extirpés. Mathias Corvin, roi de Hongrie, se fit le champion de l’unité catholique romaine, heureux d’un prétexte pour attaquer la Bohême. Mais il trouva à qui parler. Entre temps, les études universitaires reprenaient et l’ordre se consolidait. Podiébrad n’en sentait pas moins la fragilité de cette restauration. Il rêva d’un tribunal suprême constitué par les souverains d’Europe ; il s’efforça de gagner à ses vues Louis xi de France. Projet prématuré qui révèle toutefois une rare hauteur de vues. Malheureusement ce roi improvisé était sans héritier. Il conseilla d’élire après lui Ladislas Jagellon de la dynastie polonaise. Et la Bohême rentra dans l’ombre.


La France de Louis xi.

Le règne finissait mieux qu’on ne l’eût pu croire. En quoi des contingences heureuses avaient joué le principal rôle. Rendu plus circonspect et plus avisé, Louis xi, par son activité et l’adresse de ses incessantes intrigues, y avait eu aussi quelque part. Enfin, doit-on noter les services de Philippe de Commines (1447-1511), historien célèbre doublé d’un homme d’État trop négligé. À l’intérieur, il est vrai, les résultats étaient loin d’équivaloir aux avantages extérieurs obtenus pendant les six dernières années. Louis xi avait gouverné par saccades capricieuses non sans aspirations clairvoyantes. Il voulait réaliser l’unité des poids et mesures et la suppression des péages, conclure des traités de commerce, faire admettre par la noblesse qu’elle ne dérogeait pas en commerçant (innovation alors prématurée). Beaucoup des réformes dont on fait honneur à son initiative ou à ses intentions avaient été préparées et préconisées par les États généraux et provinciaux. Souvent d’ailleurs il s’arrêtait en chemin ou revenait en arrière. En 1464, il avait institué un service postal comme aux temps romains, mais à son usage exclusif ; le public ne devait qu’en 1506 être admis à s’en servir. En 1467, il établit l’inamovibilité des offices royaux, mais il s’empressa de manquer lui-même à la règle qu’il édictait. Sa politique religieuse fut singulière au point que nul n’en a jamais su démêler les mobiles secrets.

Des historiens, ainsi qu’il leur est si souvent advenu, ont donné trop d’attention à ce souverain et trop peu à ses sujets. La France capétienne vivait toujours. Elle s’était remise au travail avec un courage et une patience admirables. Sa force vitale diminuée pourtant de moitié dans les régions que la guerre avait dévastées, semblait entière. Elle n’avait même rien perdu de sa gaieté. Une foule de confréries joyeuses l’entretenaient : les Cornards à Rouen, la Mère folle à Dijon, les Sans soucis à Paris. On raffolait du théâtre avant presque qu’il n’y eût de répertoire. Le répertoire, il est vrai, débutait alors par un petit chef-d’œuvre, Maître Pathelin. La Basoche (clercs) et les Escholiers (étudiants) étaient toujours prêts à fournir des acteurs. L’aristocratie se plaisait aux ballades et aux rondels ; le peuple, aux satires et aux chansons ; satires mordantes contre la noblesse, le clergé, les femmes ; chansons légères et fraîches dont le rythme jusqu’alors incertain tendait à se fixer. L’épopée ennuyait. Personne ne songeait à célébrer Du Guesclin ou Jeanne d’Arc. On semblait surtout avide de travail productif et de joyeuse insouciance, l’une étayant l’autre. D’étonnantes audaces progressistes pointaient çà et là. Quoi de plus nouveau que cette Christine de Pisan cherchant à vivre de sa plume et à faire vivre sa mère et ses trois enfants : journaliste et féministe d’avant-garde, faisant du reportage, prêchant des réformes et s’adressant au public par-dessus la tête des dirigeants du moment. Quoi de plus étrange que la brève carrière de ce François Villon, poète de génie et coureur de bouges, tirant en quelque sorte du ruisseau la langue claire, précise, étincelante qui serait celle des grands écrivains futurs.

Mais la vigoureuse convalescence qui réveillait les forces réfectives de la France s’accompagnait, comme volontiers en pareil cas, d’une sorte d’éloignement pour la politique, d’une répugnance à s’intéresser aux affaires publiques sinon dans leurs rapports directs avec l’intérêt privé. Et c’est ainsi que les libertés pour lesquelles on avait jadis tant lutté et qui avaient été si près de se cristalliser, aussi bien qu’en Angleterre, en une tradition intangible, ne rencontraient plus dans l’opinion générale l’appui qu’il eût fallu.


Mathias Corvin.

Jean Hunyade, régent du royaume (1438-1457) repoussa si vaillamment l’envahisseur ottoman que de son fils Mathias, la gratitude populaire fit un roi à quinze ans. Le choix était bon. L’homme se montra fougueux, impérieux, orgueilleux, mais aussi éloquent, fin et cultivé : le type premier de ces magnats hongrois en lesquels s’unirent, comme on l’a dit, le faste de l’émir oriental, l’acuité du légiste byzantin et l’esprit pratique du lord anglais. Quant au souverain, il réalisa pleinement les espérances de ceux qui l’avaient élevé. Son long règne (1458-1490) fournit comme le moule de la civilisation magyare. Enthousiaste et belliqueuse, rude et lettrée, violente et indomptable, elle eut, dès lors, sa formule finale. L’éclat donné par Mathias à sa cour et la force de son gouvernement ne lui survécurent point. Il était sans héritier. Après lui, le roi de Bohême fut élu. C’était un Jagellon. Entre ces trois royaumes de Hongrie, de Bohême et de Pologne que menaçaient les mêmes dangers à savoir le germanisme au dedans, la poussée orientale au dehors et dont les institutions oscillaient dangereusement entre le principe héréditaire et le principe électif, il se nouait ainsi de passagères unions qui ne pouvaient conduire à aucune collaboration féconde tant les trois peuples étaient mal faits pour se comprendre et s’associer. Aussi bien le rempart opposé par Hunyade et son fils allait-il céder. En 1526, le roi Louis ii périrait à la bataille de Mohacz à la tête de ses troupes ; Bude serait prise par les Turcs dont, deux siècles durant, le despotisme meurtrirait la Hongrie.


La mission du Portugal.

Le Portugal s’est développé en marge de l’Europe. Aussi l’occasion d’en parler ne s’offre-t-elle guère qu’indirectement. Son existence d’ailleurs déroute celui qui voudrait chercher sur la carte la raison d’être de son autonomie géographique. Le Douro et le Tage, en effet, sont des fleuves foncièrement espagnols qui descendent des plateaux castillans. Pourquoi leurs vallées se trouvent-elles coupées transversalement par une frontière linguistique dont, d’autre part, on ne relève pas dans l’histoire les motifs ethniques ? Les Portugais sont de même origine que leurs voisins ; leur vie première s’est écoulée au milieu des mêmes luttes acharnées dirigées contre l’Arabe, intrus et mécréant. Seulement ici, ces luttes sont demeurées locales et sans horizons. Sur les trois autres façades du quadrilatère ibérique des perspectives intéressantes s’ouvraient ; la quatrième ne donna longtemps que sur le vide de l’océan. La population qui s’y adossait réduite à elle-même et ignorant les contacts éducateurs dont profitaient les autres habitants de la péninsule, ne tarda pas à se différencier d’eux. Elle garda notamment son langage plus intact.

La croisade attirait nombre de chevaliers étrangers, français surtout. L’un d’eux, un prince de la première maison de Bourgogne, Henri, devenu l’époux d’une fille du roi Alphonse vi de Castille reçut de son beau-père les terres du bas-Douro avec permission d’y ajouter tout ce qu’en ces parages, il réussirait à conquérir sur les Arabes. Ainsi naquit le comté de Portugal proclamé indépendant en 1131 et érigé en royaume huit ans plus tard. Coïmbre en fut la capitale, puis Lisbonne. Des chefs sages et équilibrés développèrent les richesses agricoles du pays. On exploita des mines. Un commerce naquit avec l’Angleterre et les Flandres. La dynastie bourguignonne s’étant éteinte, une dynastie de sang national lui succéda. Dès lors, les progrès maritimes furent lents mais constants. Des Gênois et des Majorquais vinrent faire l’éducation des navigateurs portugais encore intimidés par le mystère océanique. Au xive siècle, une flotte se rendit aux Canaries. Lisbonne tendait à devenir une escale assez fréquentée. Alors s’exerça une initiative féconde. Le prince Henri (1394-1460), troisième fils du roi Jean ier, fondateur de la nouvelle dynastie et dont la mère était anglaise, s’éprit des découvertes géographiques. La légende a fait de lui un précurseur de Colomb. Ce qui le distingua, ce fut surtout son esprit scientifique. Jusque là les voyageurs étaient mus dans leurs recherches par l’intérêt personnel ; lui n’eut en vue que d’accroître les connaissances humaines. Aussi l’honore-t-on justement comme le créateur de la science géographique moderne. La côte d’Afrique, de son temps, livra ses secrets. En 1436, on explora jusqu’au Rio de Oro et, en 1446, on atteignit l’embouchure du Sénégal. Puis ce fut le Cap Vert, dont le nom évoque la surprise engendrée par cette verdure inattendue, car la croyance en l’aridité totale de la zone torride était alors universellement répandue. La surprise fut plus grande encore lorsqu’au-delà du golfe de Guinée, on dut constater le redressement vers le sud d’un rivage dont l’infléchissant vers l’est, après Las Palmas, avait semblé définitif. Et puis, ç’allait être maintenant l’hémisphère austral à travers lequel on se trouverait sans guide, l’étoile polaire ayant disparu. L’astrolabe avait été jusqu’alors le seul instrument qui, combiné avec la boussole, permit de se diriger. On mesurait l’angle formé par la direction de l’étoile polaire avec l’horizon et l’on savait ainsi approximativement la latitude et l’heure pendant la nuit. Que faire désormais ? Le prince Henri était mort, mais sa pensée avait survécu. Le roi Jean ii (1481-1495) se préoccupa du nouveau problème ; il assembla une commission composée de ses deux médecins, d’un allemand de Nüremberg et de deux israëlites. Après étude et recherches, on convint de se baser sur la mesure de la hauteur méridienne du soleil. Pouvant calculer chaque jour la distance du soleil au pôle à midi, il est possible d’en déduire la latitude. Mais les navigateurs ne savaient pas faire les calculs nécessaires ; on les leur prépara au moyen de tables. Aussitôt les expéditions reprirent. En 1482, l’embouchure du Congo fut découverte. En 1486, Diaz passa sans l’apercevoir la pointe terminale de l’Afrique. Il ne l’aperçut qu’au retour et la nomma : cap des Tempêtes. Jean ii changea ce nom en celui de : cap de Bonne Espérance. Sur ces entrefaites, se répandit le bruit que Christophe Colomb avait atteint l’Inde par l’ouest. Vasco de Gama se proposa de l’atteindre par l’est (1497), en contournant cette Afrique le long de laquelle ses persévérants prédécesseurs avaient jalonné sa route.


La Compagnie de Jésus.

Son fondateur, Ignace de Loyola (1491-1556) est un militaire enthousiaste et énergique. Il n’abandonne la carrière des armes que pour conquérir des âmes. À trente-sept ans, il recommence ses études, passe son doctorat à l’université de Paris (1534) et dans une chapelle de Montmartre avec quelques jeunes gens dont l’« intrépide et élégant François Xavier », il fonde la « Société de Jésus », dont le but est de servir d’appui à la papauté. Ignace, qui ignore son génie d’organisateur, vise à n’être qu’une soixantaine. Quand il mourra, la Société sera déjà divisée en quatorze provinces. Le « général » dirige depuis Rome, surveillé par six « assistants » qu’élisent les Jésuites d’Allemagne, de France, d’Espagne, de Portugal, d’Italie et de Pologne. Progrès d’une rapidité inouïe : en quinze ans, les Jésuites se sont établis à Cologne, à Munich, à Vienne, à Trêves, à Mayence ; plus tard, à Anvers, à Louvain, à Prague, à Fribourg, à Lucerne. Comment ils se forment ?… Au moyen d’un noviciat formidable et d’une longueur inusitée au cours duquel l’individualité est brisée puis reconstruite. Car c’est une erreur communément admise de croire que le Jésuite n’est qu’un instrument passif aux mains de ses supérieurs. Peu d’Ordres au contraire préservent pareillement l’autonomie de chacun de ses membres, mais après l’avoir enfermée dans des directives à la fois vastes et courtes. En politique, ils veulent l’ordre romain, le pape souverain absolu, clé de voûte de tout l’édifice, souverain catholique aussi, c’est-à-dire universel ; et c’est pourquoi en même temps qu’à la partie hostile de l’Europe, ils s’attaquent à l’Asie lointaine comme à l’Amérique récemment découverte, prenant pied à la fois au Brésil (1549), dans l’Inde et au Japon. Leur morale est celle de la bataille : l’action est tout ; le soldat doit vaincre en employant les moyens qui s’offrent. De même qu’il est récompensé par le chef pour ses hauts faits, de même la grâce divine tombe sur celui qui a été vaillant et a su se sacrifier au bien de la cause. On ne pleure pas ses péchés ; on les répare par le contre-péché ; ainsi une contre-offensive rétablit le front qui a fléchi. À l’Église « militante », celle d’ici-bas, correspondent au-delà de la mort l’Église « triomphante » que forment les élus et l’Église « souffrante » composée des punis qui attendent l’expiration de leur peine. De l’une et l’autre circule un courant de prières, d’invocation et de solidarité. De telles certitudes si bien organisées apportaient un repos bienfaisant à des esprits inquiets, troublés par tant de doctrines contradictoires et de déceptions de conscience.

Cela est si vrai que, dans le parti adverse, existait un courant similaire dont la mouvance était à Genève. Genève jusqu’alors ville de commerce et de plaisir, d’allures françaises et italiennes s’était servie de son évêque pour résister aux entreprises de la maison de Savoie, puis ensuite de l’alliance bernoise pour secouer le joug de l’évêque. Elle se complaisait déjà en un particularisme indépendant et peut-être crut le renforcer en écoutant les conseils impétueux du prédicateur Farel de Neuchâtel. En 1536, celui-ci amène les Genevois à renoncer à la messe « et autres cérémonies papales, images et idoles ». Pour fortifier sa conquête, Farel cherche un collaborateur. Il met la main sur Calvin, un français né à Noyon, et qui, acquis à la Réforme, s’en allait s’installer à Strasbourg. Calvin se laisse persuader de demeurer à Genève pour l’« organiser ». Il l’organise, en effet. Calvin, grand écrivain, mais moraliste intolérable, est un de ces esprits rigides qui vont toujours jusqu’au bout de leurs idées et sans tempérament parce que la ligue droite est le plus court chemin d’un point à un autre et que leur conception de la morale est exclusivement géométrique. Sous le règne de Calvin qui dure de 1537 à 1564 — avec une interruption provoquée par une révolte passagère de la population contre cette tyrannie — les Genevois appelés à jurer obéissance à un catéchisme précis sont traités en collégiens. On les surveille sévèrement et on les réprimande pour le moindre manquement. « Il faut leur procurer leur bien malgré qu’ils en aient », proclame le terrible réformateur, lequel, en 1553, fait brûler Michel Servet, dont les idées sur la Trinité et les tendances panthéistes lui semblent subversives. Calvin, d’ailleurs, gouverne sans souci de légalité. Pour se maintenir en possession d’une majorité favorable, il fait attribuer la « bourgeoisie » genevoise à des étrangers, qu’il installe par copieuses fournées de plusieurs centaines. En même temps, ses idées s’exaltent. Il veut qu’on adhère à l’idée de la prédestination absolue. Les uns seront sauvés, les autres damnés. Ainsi Dieu l’a décidé. Rien à faire. Et la simplicité cruelle d’un tel dogme opère sur la masse qui s’y jette avec une désespérance radieuse.

C’est là l’extrême-gauche du protestantisme débutant. Sa puissance véritable est dans cette bourgeoisie allemande : « fruste de manières, ne comprenant guère de l’art que la musique, vulgaire mais solide, résistante, dévouée à son devoir et confiante dans ses forces ». Ce portrait tracé par Ernest Denis est bon. C’est bien ainsi que, sous l’influence de Luther, la nouvelle Allemagne s’établit dans la vie. Car c’est lui qui l’a faite à son image : un Luther seconde manière, auteur de ces « Propos de table » où il y a presque un peu de Rabelais : un Luther apaisé, confiant, pas distingué certes mais plein de bon sens, cordial, lettré et autour des enseignements de qui se cimente l’avenir germanique.

Amérique espagnole.

La conquête du Mexique fut menée par Fernand Cortez avec une rapidité déconcertante. Sept cents hommes, dix-huit chevaux, quatorze pièces de canon y suffirent. Il y faut ajouter l’énergie du chef appuyée malheureusement d’une cruauté inutile. De pareils exploits enfièvraient les imaginations. Un pacte se noua entre trois aventuriers ; François Pizarre, ex-gardien de pourceaux, Diego d’Almagro, enfant trouvé et le dominicain Fernand de Luque, maître d’école à Panama, décidèrent de faire à eux trois la conquête du Pérou. Ils réunirent quelques deux cent cinquante hommes dont une soixantaine de cavaliers. Et le 15 novembre 1533, Pizarre entrait dans Cuzco les mains déjà souillées, hélas ! par de nombreux crimes. Dix huit mois plus tard était fondée la ville de Lima, tandis que bien loin de là, de l’autre côté du continent gigantesque, Mendoza campait sur le lieu où s’élèverait Buenos-Ayres. Les explorations audacieuses se multipliaient ; Benalcazar fondait Guayaquil et traversait le territoire de la Colombie actuelle. Quesada remontait le Magdalena et franchissait les Andes. Le Napo et l’Amazone, l’Orénoque jusqu’au Meta, le Haut-Pérou jusqu’au Gran Chaco étaient explorés. Assuncion était fondée, puis Bogota (1538), La Paz, Santiago de Chili (1541) et bientôt Caracas et Rio de Janeiro. Ainsi il n’y avait pas cinquante ans que l’existence de ces régions avait été révélée aux européens et des dix capitales actuelles des États sud-américains, il en existait neuf : non point posées toutes au bord de la mer sur des ports naturels, mais à mille kilomètres dans l’intérieur comme Assuncion ou bien à quatre mille mètres d’altitude comme La Paz. Des monts, des fleuves, des forêts de dimensions terrifiantes avaient commencé de livrer leurs secrets, des espaces dans lesquels s’enfermeraient deux Europes avaient été parcourus. Pourquoi fallait-il qu’une si noble épopée tout à la gloire de l’Espagne laissât derrière elle une pareille traînée de sang et de misères. C’est qu’elle était écrite par des hommes qu’animait « un furieux besoin de s’enrichir » ; l’or, par sa seule présence, les affolait tant ils s’étaient, par avance, grisés du désir qu’ils en avaient. Non moins regrettables furent les destructions auxquelles ils se livrèrent par fanatisme iconoclaste. À jamais perdues pour la science, d’inestimables sources de connaissances ont disparu sous les ruines de Tenochtitlan et de Cuzco.


Ivan iv.

Le règne d’Ivan iv (1533-1584) est loin de présenter l’unité qu’on lui suppose volontiers. À vrai dire, ce prince manifesta les violences et les détentes propres aux alcooliques. Un moment vers 1570, il avait semblé se décourager, faisant demander à la reine Elisabeth un asile éventuel en Angleterre. Il conduisait alors une curieuse expérience dont l’idée témoigne de son imagination fertile. Ne pouvant encore mater la Douma ou Assemblée des seigneurs (Boïars), il lui avait abandonné l’administration d’une partie du territoire, se réservant d’y intervenir seulement pour « punir la trahison ». L’autre portion serait gouvernée directement par lui-même et selon la formule autocratique. La Douma à ce moment n’avait point de chef de valeur et ne pouvait guère organiser que l’anarchie. De plus, la clause de trahison permettait à Ivan de supprimer les opposants et il ne s’en priva point.

Il subsistait çà et là de redoutables foyers d’opposition. La république de Novgorod n’avait disparu que nominalement. Son esprit vivait toujours ; à ce point que des moscovites transplantés devenaient des Novgorodiens « à tendances républicaines, à sympathies marquées pour les institutions allemandes ou polonaises ». Pskof était à cet égard le « frère cadet » de Novgorod. Ivan procéda par irruptions brutales ; des exécutions, de brèves et sanglantes assises, quelques ukases impitoyables… et l’autocratie eut bientôt triomphé. Ce même souverain favorisait l’imprimerie, attirait les étrangers, convoquait même des sortes d’États généraux, instituait des tribunaux composés de juges élus… On vit plus tard que ces contradictions n’avaient pas déplu au peuple russe, qu’elles l’avaient même séduit et rallié à l’autocratisme.

Ivan avait-il regardé vers l’orient ou vers l’est ? Sans parler de sa candidature au trône de Pologne, sa politique livonienne le montre ouvert aux perspectives occidentales. L’ordre des Porte-glaive qui détenait la Livonie avait favorisé grandement la colonisation allemande. Mais maintenant que les États scandinaves et la Prusse étaient acquis à la Réforme, la situation devenait difficile pour les autorités de l’Ordre demeurées catholiques et isolées parmi des populations que le protestantisme conquérait peu à peu. De là, des agitations, des désordres dont Ivan avait profité pour intervenir. Et malgré que cette proie lui fut disputée par le Danemark, la Suède, la Pologne, il s’en tira avec la possession assurée d’un port sur la Baltique : premier débouché maritime russe de ce côté. Mais du côté de l’est, ses conquêtes étaient de plus vaste envergure. Il existait un Khanat de Sibérie qui s’était formé au xve siècle en même temps que les Khanats de Kazan, d’Astrakan, de Khiva et de Boukara. Le khan de Sibérie dont la dynastie se rattachait à Gengiskhan avait sa capitale proche du lieu où s’élève aujourd’hui Tobolsk. La prise de cette capitale en 1582 ouvrait à la Russie les plus vastes perspectives asiatiques. Ainsi les destins demeuraient indécis. Et sans doute, il faudrait toujours s’inquiéter de ces Tartars de Crimée qui venaient encore de pousser leurs audacieux ravages jusqu’à Moscou — et aussi de ces Ukrainiens, frères par la croyance et à cause de cela, exposés aux entreprises du catholicisme polonais. Mais sans faillir à ces devoirs essentiels, la possibilité s’affirmait d’un effort persévérant et fécond au-delà de l’Oural… Pierre le Grand allait en décider autrement.


Charles-Quint, François ier et Henri viii.

Fondateurs du néo-impérialisme européen, Charles-Quint d’Autriche, François ier de France et Henri viii d’Angleterre ont déclenché la crise longue de quatre siècles des conséquences de laquelle l’Europe lutte encore pour se dégager. Cet impérialisme se distingue de ceux qui l’avaient précédé par son caractère essentiellement fantaisiste. Les empires du passé — asiatiques aussi bien que méditerranéens — s’étaient érigés dans un esprit différent. Quelque important qu’apparaisse le rôle joué dans leurs annales par l’initiative du souverain, celle-ci demeurait toujours plus ou moins subordonnée aux directives posées par l’intérêt collectif où les passions traditionnelles des peuples. On ne peut nier que l’épopée d’Alexandre n’ait été imprégnée d’hellénisme ni que celles de Taï-tsong ou d’Akbar ne se soient déroulées dans le plan chinois ou hindou. Comment ne pas reconnaître également que les césars, même les plus tyranniques, se sentirent incités, souvent malgré eux, à conformer leurs actes aux conditions dans lesquelles s’opérait l’évolution normale du monde romain ? Enfin, la politique d’un Charlemagne et d’un Othon le grand dessinèrent des courbes franque et germanique dont l’inspiration ethnique se laissa constamment apercevoir. Mais ici nous sommes en présence d’un nouvel élément dominant : le bon plaisir du prince. Les édifices qu’on tentera d’élever rappelleront les constructions de dominos que les enfants s’évertuent à mettre debout au mépris des lois de l’équilibre mécanique. Les entreprises de Charles-Quint, de François ier et d’Henri viii relèvent de ce style architectural.

Pourquoi les a-t-on laissé faire ? Maints historiens ont expliqué ce phénomène par une sorte de marasme national qui se serait alors répandu en occident. Il est exact qu’à la suite de tant d’épreuves subies existait en Allemagne, en Angleterre, en France une tendance à se désintéresser du fonctionnement des institutions, voire du principe même de ces institutions. La formule impériale germanique, la Grande charte anglaise, le recours français aux États Généraux tendaient à perdre dans chacun des trois pays le caractère de palladium des privilèges et des libertés. Sans dénier la justesse de ce point de vue, il en est un autre toutefois plus important à prendre eu considération : c’est la part que joua le hasard en faisant surgir simultanément sur la scène occidentale, aux premières années du xvie siècle, trois jeunes monarques de vingt ans, ambitieux et sportifs, vrais « virtuoses » selon la recette mise à la mode par l’Italie de la Renaissance.

Le virtuose, ce favori du jour, c’était l’audacieux qui se propose de maîtriser la fortune par n’importe quel moyen. On ne réclamait de lui ni respect du droit ni scrupules de conscience, mais d’incessantes manifestations d’un arrivisme sans frein. Il suffisait qu’il témoignât de ses aptitudes à tout oser pour que l’emploi parallèle de la ruse et de la violence lui fut permis car on le jugeait « supérieur aux lois communes ». On admettait donc que le mobile prédominant sinon unique de ses actions fut le besoin de satisfaire ses appétits personnels. Le virtuose par ailleurs n’était pas nécessairement un mécréant ; l’on trouvait bon qu’il s’occupât à l’occasion de mettre Dieu de son côté. Il est difficile de se rendre compte à quel degré ce type — que Machiavel, en le décrivant, munit d’un code à l’usage des imitateurs — était devenu populaire. Ceux-là même qui condamnaient les crimes d’un César Borgia, admiraient secrètement les « contours superbes » de son énergie. Non seulement la péninsule avait retenti du bruit de ses aventures, mais l’écho s’en était propagé bien au-delà des frontières italiennes. Les âmes des dirigeants de ce temps étaient comme saturées de cynisme. C’est un point de vue qu’il ne faut jamais négliger si l’on cherche à interpréter de façon sûre leurs calculs et leurs espoirs.

Né à Gand l’an 1500, le futur Charles-Quint se trouvait être l’arrière petit-fils du duc de Bourgogne, Charles le Téméraire dont la fille unique, Marie, était morte en 1482 laissant à son mari Maximilien d’Autriche, un fils appelé Philippe. D’ordinaire ces généalogies princières ne valent pas qu’on les relève en détail, les évènements ultérieurs en neutralisant plus ou moins la portée. Mais ici ce n’est pas le cas. En 1493, Maximilien était devenu empereur d’Allemagne et, en 1496, Philippe avait épousé Jeanne, fille unique de Ferdinand et d’Isabelle d’Espagne. Or, dix ans plus tard, Philippe mourait et Jeanne sa femme, devenait folle. Ainsi sur le front juvénile de leur fils premier-né Charles, allaient se poser de multiples couronnes. Rien n’atteste mieux, il faut bien le dire, l’infériorité théorique du principe monarchique héréditaire. Qu’en serait-il de cet enfant porteur de pareilles responsabilités !

Il grandit sans parents, sans foyer et, peut-on ajouter, sans patrie. Roi d’Espagne, il ne serait jamais espagnol, sinon que, sur le tard, il se laisserait pénétrer par la religiosité sombre et inquiète qui, en ce pays, était celle de beaucoup de ses sujets. Moins encore serait-il allemand même après qu’une élection âprement disputée l’aurait mis en possession du trône impérial (1519). Ce sont les Flandres dont il préférerait le séjour, le langage, la civilisation. Sans doute, est-ce avec la Bourgogne qu’il se sentit d’abord le plus d’affinités. On dirait parfois qu’il aspira à venger Charles le Téméraire et que, s’il avait eu le choix, c’est à Dijon qu’il eût voulu régner. Mais comment aurait-il eu la possibilité de prendre racine nulle part ? Au cours de sa vie impériale et royale, il devait faire neuf séjours en Allemagne, sept en Italie, dix en Flandre sans compter deux « croisades » en Afrique. Sur quarante années, il n’en passerait pas quinze en Espagne. En lui tout était contradictoire. Les données infécondes de sa naissance semblaient se refléter en sa personne. D’aspect faible et maladif, c’était pourtant un cavalier intrépide dont les exploits équestres enthousiasmaient ses soldats et qui dressa son énergie jusqu’à descendre dans l’arène pour affronter le taureau, comme vieilli, il la dresserait à surmonter ses souffrances corporelles. À la fois hésitant et déterminé, lent et précipité, la colère et la maîtrise de soi s’alternaient en lui. Et malgré que l’orgueil et la soif de domination fournissent vraiment la trame de sa nature, il devait pour finir étonner ses contemporains en abdiquant l’une après l’autre toutes ses dignités : retraite d’ailleurs pleine de grandeur et dans laquelle, tout en continuant à s’intéresser aux choses de ce monde, il médita sur l’approche de l’au-delà sans pour cela s’abandonner aux superstitieuses terreurs qui avaient ridiculisé la vieillesse de Louis xi de France.

Bien différente s’affirme la personnalité de François ier. Cousin et héritier de Louis xii dont au reste il épousa la fille, Claude, son adolescence s’était écoulée au cœur de la France, au château d’Amboise. Choyé par sa mère, Louise de Savoie et par sa sœur aînée Marguerite, il n’avait connu, entouré de joyeux compagnons, que les plaisirs et la vie facile. Il demeura toujours « Enfant gâté », mais avec assez de charme pour conquérir ceux qui l’approchaient ou le suivaient du regard. Intelligent, d’esprit rapide et malgré, dit un contemporain, qu’il n’aimât guère « à fatiguer son esprit à réfléchir plus qu’il ne faut », il savait unir la grâce de la parole à la séduction de sa beauté. De sorte que sa popularité se maintint à travers les vicissitudes d’une politique extérieure et d’une politique intérieure également déraisonnables. Le reflet de Marignan ne cessa de plus d’auréoler sa physionomie. Cette victoire de hasard, vrai hors-d’œuvre historique, remportée six mois après son avènement sur les Suisses qui s’étaient laissé persuader de barrer la route du Piémont, valut au jeune monarque une facile renommée. On lui a fait non moins aisément honneur des beaux édifices élevés ou embellis sous son règne, tels que les châteaux de Blois, de Chambord, de Fontainebleau. Il aimait les arts, en effet, et sut encourager le mouvement esthétique qui, né au siècle précédent en Italie, en Flandre et en France s’épanouit tout naturellement à l’appel d’un prince de goûts raffinés et fastueux.

Le « plus heureux des trois » eût dû être Henri viii. Nulle aube de règne ne fut jamais apte à susciter autant d’espérances. Doué comme François ier de brillants avantages physiques, d’un abord attrayant, appliqué et lettré, sachant le latin, le français, l’espagnol et l’italien, jouant « divinement » du luth et de l’épinette, ce gentilhomme d’aspect accompli héritait d’un royaume unifié, pacifié, prospère et d’une situation politique claire et simple. Quelle supériorité n’était-ce pas là sur des souverains placés en face de problèmes compliqués et multiples ! Mais tandis que les qualités de François ier et de Charles-Quint leur appartenaient réellement, on vit bientôt que celles d’Henri viii constituaient une façade derrière laquelle il n’y avait que dureté, égoïsme et grossière vanité. L’Angleterre émergeait d’une époque où les appétits avaient longtemps étouffé tout idéal. Le précédent roi, Henri vii, avait su du moins développer le commerce, l’industrie, encourager la marine et remplir les coffres de l’État. Son fils avait la tâche facile. Oxford maintenant aspirait à redevenir un centre de culture. John Colet, Érasme et Thomas More s’y rencontraient. Il n’était pas jusqu’aux architectes qui ne se révélassent prêts à instaurer ce « style Tudor », dont la chapelle de Westminster atteste le remarquable élan initial. Au lieu de s’appliquer à faire fructifier tant de germes heureux, Henri viii se jeta dans l’imbroglio des querelles continentales. Un moment il pensa devenir empereur d’Allemagne ; plus tard, il se vit roi de France. Il finit par se faire pape anglican et termina son existence manquée en apoplectique sanguinaire.

Autour de ces trois figures centrales, se tiennent des comparses de relief inégal mais dont le groupement, comme il arrive, aide à la compréhension générale. Ce ne sont pas à proprement parler des collaborateurs. La seule à mériter ce titre serait la mère de François ier, Louise de Savoie, pleine d’amour, de dévouement et d’orgueil maternels en puisant dans ces sentiments d’ingénieuses inspirations au point qu’on en vient à se demander si ce qu’il y eût de bon dans le gouvernement de son fils ne lui fut pas dû presque exclusivement. François fut d’ailleurs bien servi par son chancelier, Duprat, qui avait dirigé son instruction, homme discret et tout à sa dévotion. Il le fut moins bien par les jeunes seigneurs qui avaient partagé ses jeux et qu’il appela à des postes au-dessus de leurs moyens. L’un d’eux se mua en un traître de marque, le fameux connétable de Bourbon qu’il avait eu l’imprudence d’investir de cette charge supérieure restée vacante depuis 1488 et qu’il commît la maladresse de laisser échapper quand on pouvait encore se saisir de sa personne.

Charles-Quint n’eut point de confident attitré si l’on en excepte dans les tout premiers temps ceux qui avaient dirigé son éducation d’orphelin, à savoir, l’évêque d’Utrecht qui devait devenir pape sous le nom d’Adrien vi, et le comte de Croy, gouverneur des Pays-Bas et très porté à tout subordonner à l’intérêt flamand, par conséquent à maintenir la bonne intelligence avec la France et l’Angleterre. Mais l’influence de l’un et de l’autre s’effaça lorsque Charles fut devenu roi d’Espagne et empereur. L’homme qui eût pu lui être le plus utile à son arrivée dans la péninsule ibérique et qu’il écarta injustement était le cardinal Ximénès, l’ancien ministre d’Isabelle, personnage de grande envergure, d’une probité rigide et sans doute peu maniable, mais généralement bien inspiré quand il s’agissait d’assurer la grandeur et le progrès de l’Espagne. La solide armée permanente de 40.000 hommes qu’il avait formée lui avait permis de tenir en respect la turbulence de la noblesse. Il avait, en outre, créé à Alcala une université modèle et, en 1509, conduit en Afrique une expédition qui s’était emparé d’Oran, en vue de créer là une sorte de Marche protectrice contre les retours offensifs de l’Islam. Le rapprochement de ces trois initiatives suffit à faire saisir la valeur de l’homme d’État. Charles, en somme, lui devait son trône mais l’entourage du jeune roi était enclin naturellement à redouter l’influence du cardinal. Celui-ci, fort âgé du reste, mourut peu après. Charles par la suite utilisa volontiers la bonne volonté et les services des membres de sa famille mais sans laisser aucune direction se substituer à la sienne. Sa tante Marguerite, sœur de son père, fut chargée par lui de gouverner les Pays-Bas en son nom lorsqu’il les quitta et à diverses reprises, il lui confia les négociations à conduire, principalement avec Londres et Paris. Son frère Ferdinand lui servit de régent en Allemagne. Deux de ses sœurs, reines de Portugal et de Hongrie, eurent aussi part intermittente à sa politique. Enfin, dans les derniers temps, il s’associa plus ou moins son fils Philippe auquel il voulait laisser l’Espagne et les Pays-Bas.

En Angleterre, deux figures encadrent celle du roi, le cardinal Wolsey et Thomas Cromwell, favoris successifs presque également cyniques dans leur aisance à mêler le spirituel et le temporel et à sacrifier toute justice aux caprices de leur maître. Wolsey était fils d’un riche bourgeois de Norwich ; sa carrière ecclésiastique s’annonçait modeste quand Henri viii, s’étant entiché de lui, le fit à la fois chancelier et archevêque d’York. Prélat mondain et fastueux, mais peu instruit, il se fit beaucoup d’ennemis par ses façons hautaines et se complut dans toutes les intrigues susceptibles de le conduire à la papauté. Lorsque Léon x mourut, il eut l’imprudence, en posant sa candidature, de promettre publiquement de fortes sommes aux membres du Sacré Collège. Après sa disgrâce en 1530, Thomas Cromwell qui avait été receveur des revenus du cardinal, le remplaça dans la faveur royale. C’était un homme rude et retors qui avait fait tous les métiers : soldat, commis en Italie et en Flandre, fabricant de draps… Sûrement, il ne s’était pas attendu à finir dans la peau d’un « vicaire général du chef suprême de l’Église anglicane »..…


La naissance des États-Unis.

Rien n’égale l’étrangeté du spectacle que présente l’Amérique du Nord au début du xviiie siècle. Nul assurément ne saurait deviner la grandeur des destinées qu’un avenir très prochain lui réserve. Sur la côte est depuis le Canada où la France domine jusqu’à la Floride que l’Espagne possède, dix colonies s’échelonnent entre lesquelles il serait difficile d’apercevoir au premier abord un lien commun, sauf peut-être, l’esprit d’intolérance qui règne dans la plupart d’entre elles. L’unité n’existe, bien plus, l’unification ne semble réalisable ni entre les races ni entre les croyances, ni entre les formes de gouvernement, ni même entre les intérêts.

Il y a d’abord le Massachussetts de fondation puritaine, englobant les modestes pêcheries du Maine et du New-Hampshire et ayant absorbé depuis peu la colonie de Plymouth, la première en date, celle que les « pélerins » du May Flower fondèrent le 22 décembre 1620. Viennent ensuite Rhode-Island et le Connecticut, deux sécessions du Massachussetts. Le territoire de Rhode-Island a été donné par les Indiens à Roger Williams, ce jeune pasteur que les puritains chassèrent de chez eux parce qu’il prêchait l’égalité des religions et leur déniait le droit de prescrire ou d’interdire telle ou telle forme de culte. Le Connecticut a été fondé par les habitants de Boston qui trouvaient à redire au puritanisme de leurs concitoyens. La liberté de conscience pourtant n’y est pas respectée.

Non loin du Connecticut s’ouvre la baie merveilleuse où les Hollandais depuis 1614 font avec les Indiens le commerce des pelleteries. Leur Colonie de New-Amsterdam vient de passer sous la domination anglaise et d’échanger son nom pour celui de New-York ; mais elle demeure très cosmopolite. Les Hollandais y ont introduit des travailleurs allemands. D’autre part des huguenots français s’y sont réfugiés. Ils domineront même, à un moment par le nombre et la richesse.

De l’autre côté de l’Hudson, dans le New-Jersey, de formation toute récente, des Écossais font souche implantant les idées presbytériennes ! C’est un pays de fermage. Le Delaware au Sud du New-Jersey était une colonie suédoise issue d’un projet grandiose de Gustave-Adolphe qu’après la mort du monarque le chancelier Oxenstiern réalisa. Les suédois du Delaware sont il est vrai, tombés sous le joug hollandais et maintenant que la Hollande se retire du nouveau monde, leur territoire dépend, en fait, des Pensylvaniens, leurs puissants voisins. La Pensylvanie touche au Maryland ; l’une et l’autre de ces colonies mentent à leur origine. William Penn, le quaker, ayant obtenu ces belles terres du roi Charles ii en paiement d’une créance, les avait offertes à ses frères persécutés. Il avait présidé à leur installation, leur donnant des lois et des conseils puis s’en était retourné en Angleterre. Lorsqu’il est revenu quinze ans plus tard la prospérité de sa fondation n’a pu le consoler de l’échec subi par ses conceptions si génialement utopiques. Il achève à présent de mourir, dans sa première patrie, obscur et délaissé. Quant au Maryland, lord Baltimore l’avait acquis plus anciennement encore en vue d’en faire l’asile des catholiques anglais et ceux-ci l’avaient généreusement ouvert à tous les chrétiens. Ç’avait été avec Rhode-Island, le seul coin de terre sur les rives de l’Atlantique où l’on put prier et penser à peu près librement.

Là, aux confins de la Virginie, commence ce qu’on appelle encore aujourd’hui le Sud, et déjà sont posés devant l’avenir les termes du redoutable problème qui recevra près de deux siècles plus tard une sanglante solution. Dès 1619, un vaisseau hollandais débarquait sur le sol virginien une vingtaine d’esclaves noirs. Les planteurs se les étaient partagés et en avaient fait venir d’autres. Jusque là, ils n’avaient eu que des serviteurs d’occasion, aventuriers ou jail-birds, échappés du bagne ; il leur fallait une main d’œuvre pour la culture du tabac qui prenait une rapide extension et cette marchandise humaine avait été la bienvenue. Ils ont calmé leurs consciences en songeant que l’esclavage n’est pas condamné par la Bible.

La Caroline, la dernière des dix colonies appartient à quelques grands seigneurs anglais ; mais c’est du roi de France, Charles ix, qu’elle tient son nom. Jean Ribaut en 1562, Laudounière un peu après y ont créé sous l’inspiration de Coligny deux villages huguenots. Après la révocation de l’Édit de Nantes beaucoup y émigrent. Ils créeront par la suite à Charleston, une société rigide, mais polie, raffinée et distinguée. La Caroline demeurera longtemps la plus méridionale des colonies. En 1732, seulement un officier anglais fonda avec l’appui de George ii la Géorgie où des protestants de Salzbourg et d’autres villes d’Allemagne trouvèrent aussitôt un refuge contre les persécutions. Cette même année devait naître celui auquel était réservé l’honneur d’unir tous ces éléments disparates pour en faire une nation : George Washington.


Iroquois et Algonquins.

De 1500 à 1600 la puissance des Algonquins fut considérable. Toute la côte de l’Atlantique depuis la rivière de Savannah jusqu’au détroit de Belle-Isle leur était soumise et les Iroquois se trouvaient comme emprisonnés au milieu d’eux. Puis leur astre décrut et les Iroquois grandirent et devinrent puissants à leur tour. Sans la venue des « visages pâles », ils eussent peut-être subjugué une grande partie du continent et atteint un certain degré de civilisation. De bonne heure les Français avaient fait alliance avec les Algonquins leurs voisins immédiats et se les étaient attachés. Ce qu’il y avait de féodal à la fois et de nomade dans la vie canadienne permettait d’y faire une place aux Peaux-rouges. Le caractère hardi, entreprenant, loyal et un peu fataliste des trappeurs et des soldats français plaisait à ces hommes primitifs ; on ne leur prenait pas leurs terres et on les flattait en adoptant certaines de leurs manières d’être, en appréciant leur genre d’existence. Cette intimité avait eu pour conséquence naturelle de faire des Iroquois les alliés des Anglais. Mais l’alliance anglaise n’avait ici aucun caractère durable. L’occupation anglaise permanente, menaçait directement l’indépendance des Indiens. Au début du xviiie siècle la haine des Iroquois pour les Algonquins l’emportait encore sur les conseils de la prudence et de l’intérêt, mais pendant trente ans la diplomatie rudimentaire des pionniers français allait s’exercer sur les Iroquois. Il viendrait un moment la défection de ceux-ci risquerait de se produire. Une circonstance fortuite, l’influence acquise par un anglais qui avait su se faire adopter par eux, auquel ils avaient même donné rang de sachem les retint seule… Il eût suffi aux Français ainsi renforcés de prendre à revers le territoire de New-York pour séparer de nouveau en deux tronçons les colonies britanniques, s’ouvrir un débouché sur l’Atlantique et orienter différemment les destinées américaines… Vers le milieu du siècle, le Canada se trouvait relié à la Louisiane par une ligne redoutable de soixante forts. Malheureusement la population de la Nouvelle-France n’augmentait guère. La Jonquière voyant le danger, avait adressé à Versailles un pressant appel. Il suppliait qu’on lui envoyât dix mille émigrants pour coloniser la vallée de l’Ohio. Il insistait sur la nécessité d’agir au plus vite… Mais Louis xv n’avait pas d’argent à dépenser pour ces sortes de choses et savait-il seulement ce que c’était que la vallée de l’Ohio ?


À la veille de l’Indépendance.

..… En face de l’Angleterre se dresse un pays en formation. Il n’a pas encore de nom ; on lui en cherche un. La souveraineté n’y est pas fixée. Elle ne peut l’être que si chacune des régions qui le composent et vivent d’une vie propre abdique une portion de son indépendance et renonce à exercer certains de ses droits. On a vu dans l’histoire des peuples rompre les liens qui les attachaient à d’autres peuples ; on en a vu improviser des bataillons pour demeurer libres, mais en a-t-on vu qui fussent obligés de se battre pour leur patrie avant de l’avoir construite, de mourir pour leur drapeau avant de l’avoir tissé ? une nationalité existe pour le symbole qui la représente devant le monde qu’il soit politique ou religieux. Ici, le symbole est à trouver. Il y a une armée mais on ne sait pas au nom de qui elle agit ni quelle mission elle a reçue. Il y a un congrès mais si son rôle reste indéterminé, les pouvoirs de ses membres sont très limités. Il y a une opinion publique mais elle n’a ni guide ni centre puisque la capitale n’est pas plus désignée que le chef. Les américains n’ont, en somme, qu’un seul atout dans leur jeu ; ils sont supérieurs individuellement à leurs adversaires ; ils sont le produit d’une sélection et l’adversité, de plus, les a fortement trempés. Ils ont reçu des circonstances une éducation rude et virile. Ils savent à la fois se battre et raisonner, agir, s’abstenir, parler et se taire ; chacun d’eux est en état de comprendre ce qu’il faut faire pour aider au salut de tous et apte à l’exécuter. La république existe dans l’âme de chacun d’eux avant d’être née de l’échange de leurs idées ; par là, ils sont très en avance sur le siècle. Ce sont des citoyens, les premiers ; il n’en existe nulle part.


L’épopée napoléonienne.

..… Dès lors, Bonaparte fut le maître : d’abord comme « premier consul » (il y en avait deux autres qui ne comptèrent point), puis comme « consul à vie » (1802), enfin comme empereur héréditaire (1804). Sa domination de quatorze années compte parmi les périodes historiques les plus passionnantes du point de vue romanesque et les plus stériles du point de vue politique. Il n’en est presque rien resté quoiqu’on dise, sinon pour la France la gêne d’une armure jacobine propre à contrarier ses initiatives naturelles — et, pour l’Europe, des rancunes vivaces qui contribuèrent largement à susciter les agitations internationales du xixe siècle. Mais quelle étonnante succession de tableaux saisissants, quelle figuration somptueuse, quel sentiment inné de l’art dramatique ! Car Napoléon a traité la vie comme une représentation théâtrale au cours de laquelle, infatigable, il s’est montré tour à tour, selon la parole célèbre du pape, « comédien et tragédien » consommé, exerçant ainsi une emprise formidable sur son temps.

Aux Tuileries, dans la simplicité antique des premiers jours et, peu après, guidant l’armée à travers les neiges du Grand Saint Bernard — saluant, le soir de Marengo, la victoire fidèle, — promulguant le concordat par lequel il transformait le clergé en un corps de fonctionnaires dociles, — venant entre deux batailles s’asseoir parmi ceux qui préparent les lois nouvelles et redressant leur travail par une formule souvent inféconde mais toujours lapidaire, — recevant au crépuscule à Saint Cloud les sénateurs qui lui apportent, non sans réticences, la pourpre tissée sur son ordre, — prenant à Notre-Dame des mains du Souverain pontife étonné la couronne qu’il pose lui-même sur sa tête, tandis que, dans la tribune, « Madame mère » regarde rigide et méfiante… Puis le voici au camp de Boulogne, sur la falaise abrupte, distribuant à ses légions, au milieu d’une pompe césarienne, les aigles symboliques et, de là, les transportant soudain à marches forcées jusqu’aux rives du Danube où se lève « le soleil d’Austerlitz »… Le voici, dictant aux seize princes allemands confédérés selon ses vues les articles du pacte qui va les unir — installant ses frères et son beau-frère Murat sur les trônes de Naples, de Hollande, d’Espagne, de Westphalie — réduisant à Iéna la Prusse à merci (1806) — offrant au tsar Alexandre, sur le radeau du Niémen, le partage du monde (1807), — dressant contre l’Angleterre la menace du « blocus continental », — groupant autour de lui à Erfurth un « parterre de rois » (1808), — obligeant après Wagram l’empereur d’Autriche à lui donner en mariage sa fille Marie-Louise, et penché bientôt sur le frêle berceau de l’enfant qu’il décore du titre de roi de Rome et dont le destin fera un second Romulus Augustule… Le voici à Fontainebleau cherchant à s’emparer de la conscience de Pie vii, comme il s’est emparé de sa personne en le faisant enlever du Vatican, — à Dresde enfin, en mai 1812, au comble de la puissance, régnant sur un empire qui, du Zuydersée au Tibre, compte cent trente départements et autour duquel gravitent sept royaumes et trente principautés vassales. Et c’est alors la guerre de Russie, la guerre insensée ; à la lueur des incendies de Moscou s’avèrent l’aveuglement de l’homme et la fragilité de son œuvre. Contre lui, la haine de l’Europe s’est amoncelée. En octobre 1813, la bataille de Leipzig décide de son sort. Mais l’île d’Elbe qu’on lui assigne est trop proche ; il revient. Pour l’abattre définitivement, il faut Waterloo. Dans la sauvage solitude de Sainte-Hélène, le silence de la mort descend enfin sur lui. La fortune pourtant lui a ménagé une ultime apothéose. Le 15 décembre 1840 ses cendres, remontant la Seine du Havre à Paris, viendront solennellement reposer sous le dôme des Invalides.

C’est là que le 9 mai 1921 la République Française a célébré avec la dignité qui convenait le centenaire de la mort du grand homme. Après avoir payé au génie un juste tribut, un vainqueur récent et plus humain, le maréchal Foch fixa le jugement de l’histoire par cette critique mémorable : « Il a oublié qu’un homme ne peut être un dieu, qu’au dessus de l’individu il y a la nation, qu’au-dessus des hommes il y a la morale et que la guerre n’est pas le but suprême car au-dessus d’elle, il y a la paix ».


Simon Bolivar.

Dès la fin du xviiie siècle, dans ces domaines seize fois grands comme elle que l’Espagne possédait au nouveau-monde, on sentait se manifester une certaine effervescence. En 1780, une révolte avait été fomentée par le fils d’un cacique élevé à Cuzco où il s’était familiarisé avec la culture européenne. Mais celui-ci ayant refusé d’associer les créoles à son initiative, le mouvement n’avait pas eu de suites. Lorsque la révolution française s’affirma, les nouvelles venues de Paris semèrent l’agitation. La France était populaire. Établie à Cayenne dès 1700, ses vaisseaux avaient commencé de bonne heure à paraître dans les eaux de l’océan Pacifique ; une série de missions scientifiques l’avaient en outre mise en vedette. La Déclaration des Droits de l’Homme fut imprimée en secret à Bogota. Ce qui, plus que la rigueur despotique des autorités, retarda la rebellion, ce furent la difficulté des communications intercoloniales et l’absence de chefs déterminés. L’Espagne jouissait d’ailleurs d’un prestige séculaire. Mais lorsque sa vieille dynastie eut été renversée au profit d’un Bonaparte, les fonctionnaires furent comme frappés de stupeur. Un ébranlement profond se produisit. Tandis que le curé Hidalgo soulevait le Mexique, des insurrections éclatèrent à La Paz et à Quito (1809). Elles furent réprimées. La junte municipale de Caracas s’étant peu après saisie du pouvoir la révolution reprit à Quito et gagna toute la Nouvelle Grenade. À Buenos-Ayres une assemblée de notables fut convoquée ; le Chili s’insurgea (1810). Alors se dessina la noble et vaillante — mais parfois un peu déconcertante — figure de Simon Bolivar. Né à Caracas en 1785, il avait été élevé à Madrid par les soins de son oncle le marquis de Palacios. La douleur d’un veuvage prématuré et de fructueux voyages en Europe et aux États-Unis avaient mûri rapidement l’âme du jeune gentilhomme qui semblait promis à une existence facile. On dit qu’à Rome, sur le Mont-Sacré, il avait fait le serment de se vouer à l’émancipation de sa patrie. Le serment fut tenu avec une persévérance admirable car, au début, les échecs furent multiples. La désunion des créoles, l’indifférence des indigènes, la difficulté de combiner les coups entre groupements séparés par d’énormes distances, tout conspirait contre l’effort autonomiste. Lima demeurait le centre de la résistance monarchique. La restauration de Ferdinand vii sur le trône métropolitain découragea le parti de l’indépendance. Le Mexique était retombé sous le joug. Il ne resta bientôt plus de libre que la province de Buenos-Ayres et des divisions intestines y faisaient le jeu des royalistes (1814).

Mais Bolivar demeurait ferme. Avec la tolérance anglaise, il organisa à la Jamaïque une expédition qui pénétra par l’Orénoque. D’Angostura, son quartier général, Bolivar tint la campagne avec une sombre énergie. Les Llaneros, ces bouviers de la pampa, cavaliers incomparables et combattants farouches d’abord enrôlés par les royalistes, leur avaient maintenant faussé compagnie et se rangeaient sous les drapeaux du « libérateur ». Alors, tandis que le congrès de Tucuman proclamait l’indépendance des « Province-unies du rio de la Plata » deux hauts faits furent accomplis que nul manuel d’histoire n’a le droit de passer sous silence. En Janvier 1817, avec une audace magnifique, le général San Martin parti de Mendoza à la tête de quelques trois mille cinq cents hommes, franchit les Andes par le col d’Uspalata (haut de quatre mille mètres), descendit vers le Pacifique et ayant défait les royalistes, entra à Santiago et assura l’indépendance du Chili. Dix-huit mois plus tard, Bolivar après avoir consolidé sa situation, se dirigea à son tour à marches forcées d’Agostura vers la Nouvelle-Grenade et, ayant accompli en pleine saison des pluies la traversée terrible des montagnes, s’empara de Bogota.

Il fallait maintenant conquérir le Pérou. À Lima les soldats du vice-roi résistaient. Ils espéraient des renforts d’Espagne. Mais les vingt mille hommes réunis par Ferdinand VII s’étant mutinés marchèrent sur Madrid au lieu de s’embarquer pour l’Amérique (1820). San Martin aidé par l’amiral anglais Cochrane passé au service du Chili s’empara enfin de Lima (1821). Cette même année, Bolivar réoccupa Caracas et Carthagène. Le Vénézuela et la Nouvelle-Grenade avaient été unis sous le nom de république de Colombie. Le nouveau gouvernement fut aussitôt reconnu par les États-Unis et signa des traités avec le Chili, le Pérou, le Mexique et la Plata. Et ce fut la fin. Le 6 décembre 1824 les dernières troupes espagnoles furent mises en déroute dans la plaine d’Ayacucho entre Cuzco et Lima. L’Espagne trouvait son Waterloo en ces lieux , trois siècles plus tôt, s’était abattu sous ses coups l’empire des Incas.


Andrew Jackson.

Avec Andrew Jackson, le septième président (1829), la démocratie elle-même s’installe au pouvoir. Le jour de l’inauguration du nouveau chef de l’État est un jour de triomphe populaire. Les habitants de Washington considèrent avec stupeur le cortège de besogneux et de « pieds crottés » qui montent vers le Capitole à la suite de Jackson puis se répandent dans les jardins, défoncent les tonneaux de vin préparés pour eux et finalement envahissent les salons de la White-House. Ils ont mené la campagne avec une vigueur sans égale, parlant, criant, écrivant ; ils attendent la récompense sous la forme d’une place, d’un emploi quelconque. On procède pour les satisfaire à une véritable hécatombe de fonctionnaires : ainsi s’établit cet usage que les Américains appellent « rotation des offices » et qui consistera à renouveler après chaque élection présidentielle, tout le personnel fédéral depuis le diplomate jusqu’à l’employé des postes, depuis le directeur des douanes jusqu’à l’huissier du Sénat… Mais Andrew Jackson n’est pas seulement l’enfant du peuple qui a connu la misère, qui a dès le jeune âge gagné son pain laborieusement, au hasard des circonstances et dont la science n’a pas affiné l’esprit ni adouci les angles. C’est un soldat. Une guerre avec les Cricqs avait déjà mis en relief ses qualités militaires lorsqu’en 1815, il s’est trouvé appelé à défendre la Nouvelle-Orléans contre douze mille anglais qu’il a taillés en pièces. Voilà un beau titre de gloire mais ce n’est pas un titre à la présidence. Le peuple en juge autrement. Il veut un militaire, il veut une poigne ; il ne serait pas très éloigné de vouloir un empereur selon la formule romaine, c’est-à-dire un général victorieux sorti d’en bas et qui sur le pavois continuerait de reconnaître dans la démocratie l’origine et la sauvegarde de son pouvoir.


L’Angleterre avant Victoria.

Ce sera l’impérissable honneur de la reine Victoria que son nom demeure attaché à l’édification d’un système politique original et grandiose — l’empire britannique — en même temps qu’à un essai prolongé de redressement moral. Que cette dernière tentative paraisse avoir finalement échoué ne doit pas rendre injuste envers les artisans d’un noble effort.

À vrai dire, l’Angleterre du début du xixe siècle avait singulièrement besoin qu’on la régénérât. Maintenue et comme galvanisée par la lutte acharnée qu’elle avait fournie contre Napoléon ier, elle y avait acquis des énergies appréciables mais qu’animait un matérialisme égoïste et étroit. La lutte terminée, il avait semblé que la nation ne connut plus de directives, n’eût plus de mandat à exercer, rien que des appétits individuels à satisfaire. La royauté, le parlement, l’Église, les classes possédantes se montraient également déchues. L’amoralisme commençait de se manifester dès le collège ; la vie publique et la vie privée en étaient imprégnées. Aucun remède apparent. Depuis l’émancipation américaine, nul ne croyait plus à l’avenir colonial ; celui de la mère-patrie elle-même n’inspirait qu’une confiance mitigée. À peine si, au milieu de la corruption ambiante se dressaient çà et là quelques isolés pour qui le bien public n’était pas un vain mot et que leur force de caractère incitait à résister à l’abaissement général. Après une brève éclaircie au temps de William Pitt, les choses avaient encore empiré. Le parlement de 1814 se trouvait aux mains de propriétaires fonciers sans scrupules, n’hésitant point à affamer le peuple pour mieux vendre leur blé. Aussi la misère était-elle affreuse. Elle provoquait des émeutes locales et partielles férocement réprimées… Tout était à réformer : logements ouvriers : il y avait des villes industrielles dont une partie des habitants vivaient entassés dans des sous-sols sordides — régime électoral et municipal : la vénalité décidait des scrutins ; des agglomérations de quarante mille âmes étaient aux mains de quelques familles qui y détenaient le pouvoir par une sorte d’hérédité incontestée — instruction publique : l’école existait à peine en maintes communes et l’État n’avait pas même le droit d’inspection — assistance : elle fonctionnait de façon à encourager la paresse et à perpétuer le paupérisme. Il y avait encore l’Irlande où l’éloquence d’O’Connell entreprenait de grouper les catholiques en vue de les soustraire à la tyrannie qui pesait sur eux et aussi la question de l’esclavage dans les colonies contre le principe duquel la conscience publique commençait tout de même à se rebeller.

Sur ces entrefaites mourut Guillaume iv. Il avait, en 1830, remplacé son frère Georges iv. L’héritier était leur nièce, la princesse Victoria qui venait d’atteindre ses dix-huit ans. En vertu du privilège masculin, la couronne de Hanovre ne lui revenait point ; ainsi se rompait le lien malheureux qui, depuis cent vingt-trois ans, tenait unis le Hanovre et l’Angleterre. Un règne s’inaugurait à Londres qui en allait durer soixante-trois (1837-1901) et dédommagerait largement le peuple anglais de la patience avec laquelle il avait supporté une lignée jusqu’alors si peu digne du pouvoir.


Napoléon iii, héritier de la monarchie.

Ni l’empereur ni ses collaborateurs n’étaient des hommes de génie ; mais s’étant orientés au début dans une voie conforme aux besoins nouveaux qui allaient se manifester, ils avaient eu la chance de bénéficier de circonstances favorables à leur initiative. Cette orientation était en grande partie le fait personnel de Napoléon iii. Il y avait en lui une sorte de divination qui lui faisait parfois pressentir ce que de plus intelligents n’apercevaient point. Malheureusement ce don fut bientôt annihilé par un état de santé qui devait finir par faire de lui le jouet des circonstances ; et cela, en un temps, où il eut fallu la plus grande dextérité pour naviguer à travers les écueils sans mettre en péril le vaisseau national. L’évolution de l’Europe était fatale. Il pouvait être très fructueux pour la France inapte à l’empêcher, de paraître y présider. C’était là de la grande politique. Des desseins d’une telle envergure nécessitent avant tout une continuité patiente et ferme. Dans la seconde partie de son règne, Napoléon iii en manqua complètement. Il avait foi en son étoile sans avoir pour cela la confiance en soi-même ; de là, les apparentes complexités d’un caractère en somme plutôt simple. Le sort dressa sur sa route trois personnalités plus fortes que la sienne : Cavour, Bismarck et Pie ix. Il se perdit en voulant se servir d’elles. Rien, en tous cas, ne rappelle chez lui l’oncle dont il se réclamait et dont, aussi bien, on prétend que le sang familial ne coulait pas dans ses veines. Il crut le continuer en restaurant son œuvre. Entre les institutions, le rapprochement fut de pure forme. Si l’on compare, éphémères toutes deux, les constructions impériales de 1804 et de 1852, on constate que la première fut cimentée avec du passé rénové et la seconde avec de l’avenir entrevu.

En accédant non sans peine au pouvoir suprême, le premier Bonaparte s’était trouvé devant une situation difficile et incertaine. Le second, au contraire, y fut porté par une insurrection sans racines dont la secousse avait laissé intactes les immenses réserves de forces accumulées depuis trente trois ans (1815-1848) par la monarchie constitutionnelle. Forces de tous ordres : forces nerveuses d’abord et dont l’action sociale malgré qu’on la perde généralement de vue n’est pas moins importante à considérer que l’action physiologique individuelle. Rien ne vaut pour un peuple une longue période de travail suivi, sans heurts graves comme sans somnolence déprimante. Sous les règnes de Louis xviii, de Charles x et de Louis-Philippe, la France avait ainsi vécu. En vain les turbulences parisiennes consécutives à l’escamotage de 1830 avaient-elles provoqué des répliques dans quelques grandes villes de province, la nation s’était vite ressaisie et était retournée à son labeur ordonné.

Forces économiques ensuite ; il y avait eu perfectionnement et enrichissement dans toutes les directions ; on avait tracé vingt-neuf mille kilomètres de bonnes routes et creusé trois mille kilomètres de canaux. La houille remplaçant le combustible végétal pour fabriquer la fonte, la grande industrie se substituant au petit atelier, le coton, le lin, la laine filés et tissés mécaniquement, la vapeur devenant force motrice et actionnant la navigation et les premiers chemins de fer… Ce furent là, sans doute, des progrès dont quelques-uns dévoilèrent plus tard leurs mauvais côtés, dont il serait absurde néanmoins de discuter la valeur et de vouloir nier l’heureuse répercussion finale sur la destinée du travailleur manuel. Tout cela se traduisait par une hausse rapide des fonds d’État. Du cours de 52 en 1815, le 5 % français était monté à 80 dès 1818 pour atteindre 110 en 1829.

Forces intellectuelle aussi : l’agitation féconde de partis politiques bien charpentés, le gouvernement passant des mains de sages conservateurs comme le duc de Richelieu et Villèle à celles de libéraux modérés comme Decazes et Martignac, plus tard l’énergie d’un Casimir-Périer, puis l’intéressante rivalité d’un Thiers et d’un Guizot — un mouvement d’idées tel qu’on n’en vît jamais de plus intense, le modernisme catholique de Lamennais, de Lacordaire, de Montalembert côtoyant les audaces sociales de Saint-Simon et de Fourier : tout cela revêtu de somptuosité par le romantisme de Châteaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine — l’éloquence de la tribune répondant à celle de la chaire — une presse encore inexperte mais brillante et consciencieuse… on eût dit que l’esprit français pendant cette belle période ressemblait à quelque palais enchanté répandant de la lumière par toutes les fenêtres de ses façades.

Forces militaires enfin : au temps des armées de métier, il était malaisé pour une nation attachée à la paix de maintenir ses troupes en haleine mais l’Algérie fournit à la France un merveilleux terrain d’entraînement propre à lui former des soldats endurants et des chefs énergiques sans compter l’occasion d’un apprentissage colonial dont elle devait par la suite utiliser les enseignements. À la veille de sa chute, Charles x, par l’opportune occupation d’Alger, repaire de pirates, avait accru de la façon la plus heureuse, le patrimoine national. Cette conquête pourtant, on faillit l’évacuer pour complaire aux Anglais et par méconnaissance de sa valeur ; la conservant, il fallut l’étendre et la rendre sûre et stable. Quinze années durant, en face de la résistance habilement concentrée par Abd-el-Kader, l’armée française avait bataillé, gagnant en vaillance, en souplesse, en unité au point de devenir un remarquable instrument de guerre.

De tout cela, Louis-Napoléon Bonaparte se trouva le bénéficiaire ; et il eut encore une force à son actif, le besoin de réaction d’une opinion humiliée. Louis-Philippe, bon administrateur, avait assez mal régné. Avant lui, la monarchie de Louis xviii, malgré l’affaiblissement initial que lui avait valu l’aventure des « Cent jours », avait su assez vite reprendre son rang en Europe. Le principe discutable de l’expédition d’Espagne n’avait pas empêché la prise du Trocadéro de jeter quelque lustre sur son drapeau fleurdelisé. Sous Charles x, Navarin et Alger avaient apporté de la vraie gloire, saine et franche. Avec Louis-Philippe tout avait changé. La bourgeoisie triomphait, non pas celle de jadis sur laquelle les rois capétiens s’étaient souvent appuyés pour lutter contre l’emprise des seigneurs mais la bourgeoisie issue de la révolution de 1789 qu’elle avait dévoyée. Hostile à la fois à l’aristocratie par jalousie et au peuple par dédain, elle ne connaissait d’autre dogme que la protection de la « Propriété », n’aimait à dépenser qu’en vue d’un gain immédiat et envisageait volontiers la politique extérieure d’un point de vue d’arrière-boutique. Le roi, ne pouvant se réclamer ni du droit héréditaire, ni des suffrages populaires, manquait d’autorité pour diriger cette politique. Il avait passé la moitié de son règne à consolider son fauteuil et l’autre moitié à tenter d’élever ce fauteuil sur un trône. Vers la fin, y ayant à demi réussi, il était devenu partisan de l’immobilité à un degré dont ses fils même s’alarmaient. Pareil régime naturellement avait souvent manqué de prestige et valu au pays des avanies et même quelques affronts.


Les Dominions.

… Là fut taillé le Manitoba avec sa capitale Winnipeg issue d’un assemblage de huttes où vivaient les « bois-brûlés » métis de blancs et de peaux-rouges, chasseurs enragés qui se défendirent et qu’il fallut réduire par la force. Tout le nord fut divisé en vastes districts pour la colonisation future ; on parqua ce qui restait des indigènes dans des « réserves ». Le Manitoba se trouvait à peu près à mi-chemin de Montréal à Vancouver. Avoir une façade sur le Pacifique était une perspective séduisante. La Colombie britannique consentit à faire partie du Dominion si on l’y reliait par une voie ferrée. C’était un travail cyclopéen. La traversée des montagnes rocheuses présentait d’énormes difficultés. En 1886, les premiers trains directs circulèrent… Le Canada, pays principalement agricole, de traditions mêlées et soumis à de rigoureux hivers, a connu maintes difficultés d’ordre intérieur ; l’émigration ralentie, des disputes confessionnelles, l’obligation d’engager de lourdes dépenses pour créer l’outillage national y ont causé des déceptions, mais la sagesse éclairée et le courage tranquille des Canadiens leur a permis de cimenter fortement leur union et de s’assurer un avenir solide.

Rien n’apporte à un pays neuf plus de désarroi que la découverte soudaine de pierres ou de métaux précieux dans les roches de ses montagnes ou dans le sable de ses rivières. Mais ce sont là de ces secousses qui, le danger passé, se trouvent parfois avoir consolidé l’organisme en y déposant le germe d’une vigueur renforcée. Si le Canada n’a point passé par là, les autres communautés anglo-saxonnes en ont presque simultanément fait l’expérience. Les annales véridiques du « cyclone de l’or » en Californie (1848-1851) ont l’intérêt des romans d’aventure les plus émouvants. Quelques mois suffirent à tripler le chiffre de la population et dans Yerba-buena, devenue San-Francisco, quelques heures suffirent à faire et à défaire des fortunes. L’Australie connut de 1851 à 1855 pareille effervescence. Là aussi vinrent des aventuriers qui se muèrent peu à peu, en citoyens. L’ordre naquit du heurt passionné des énergies individuelles. Ce fut un ordre ultra-démocratique. On vit les colonies australiennes établir le suffrage universel, l’électorat et l’éligibilité des femmes, la journée de huit heures, l’impôt progressif, l’école officielle et neutre, reconnaître les syndicats ouvriers, séparer l’Église de l’État, introduire des monopoles… bien avant que l’Europe ne consentit à voir dans ces réformes autre chose que d’impraticables et dangereuses rêveries. En même temps, un nationalisme anticipé se manifestait. Les Australiens obligèrent la métropole à se saisir des terres environnantes ou à les disputer à la France et à l’Allemagne ; ils voulaient être seuls maîtres des approches de leur continent dont pourtant la plus grande portion leur demeurait inconnue et qu’ils n’arrivaient pas à unifier politiquement. Alors que le principe de la fédération était depuis longtemps ancré dans leurs cerveaux, des querelles de détail les empêchaient de la constituer. On y parvint par étapes et à l’orée du xxe siècle, la « Commonwealth of Australia » — disons la république d’Australie — prit rang fièrement avec son drapeau constellé parmi les peuples émancipés.

Le sort de la Nouvelle-Zélande avait été un peu différent comme l’étaient sa formation physique et ses conditions ethniques. Des deux grandes îles contiguës qui la constituent et dont l’ensemble égale à peu près l’Italie, l’une, l’île du sud, aux cîmes neigeuses, vécut sans grands efforts une vie de travail régulier sous un climat favorable ; l’île du nord fut, au contraire, troublée par des guerres indigènes. Les Maoris qui étaient peut-être un million à l’origine et dont le nombre a décru jusqu’à faire prévoir leur élimination totale défendirent énergiquement, de 1860 à 1868, leurs droits à la possession du sol contre les colons européens. La colonisation avait été entreprise par une Compagnie à laquelle la Couronne s’était substituée en 1840. L’initiative religieuse s’y était superposée. Dunedin avait été fondée par les presbytériens et Christchurch par les Anglicans. Mais c’est à Wellington sur le détroit qu’en 1865 fut établie la capitale.


La naissance de la Roumanie.

Bukarest, en ce temps-là, était déjà une capitale. Elle avait, dit-on, cent mille habitants, des théâtres, des journaux. C’était un îlot de culture occidentale au milieu de l’orient retardataire. L’influence française s’y était puissamment développée. La nouvelle de la Révolution parisienne de 1848 sonna comme un tocsin. Les nobles moldaves réclamèrent une constitution ; ceux de Valachie, plus expéditifs, organisèrent un gouvernement provisoire. Pour une fois Turcs et Russes se trouvèrent d’accord ; les premiers marchèrent sur Bukarest et les seconds sur Jassy. Le traité de Balta-Liman (1849) conclu entre les envahisseurs consacra la défaite de l’insurrection. Mais cinq années plus tard l’armée française débarquait en Crimée et la question balkanique se trouvait portée au premier plan des préoccupations européennes. Le congrès de Paris (1856) eut à décider du sort des principautés. Il les plaça sous la garantie collective des puissances ; le sultan se contenterait d’un tribut annuel, seule épave de sa suzeraineté d’antan. Une partie de la Bessarabie fut restituée aux Moldaves. Quant à l’organisation intérieure, une commission européenne fut chargée d’en régler les détails.

Ici, gisait la principale difficulté. Les Roumains voulaient vivre unis ; Napoléon iii le voulait aussi. La Turquie et l’Autriche s’y opposaient. Des élections illégales ayant eu lieu en Moldavie sous la pression des commissaires turcs, l’empereur des Français dut intervenir énergiquement pour que ce scrutin fut annulé puis ensuite pour soutenir les unionistes après que ceux-ci eurent été élus. Finalement, il demeura entendu que les « principautés unies de Moldavie et de Valachie » auraient chacune leur gouvernement distinct mais que ces gouvernements pourraient communiquer au moyen d’une commission permanente chargée des affaires communes. Quand on en fut là, les deux assemblées se mirent d’accord pour élire à Jassy et à Bukarest le même hospodar ; Alexandre Couza put de la sorte s’intituler prince de Roumanie et bientôt, la France aidant, le sultan lui reconnut ce titre ; un règlement organique compléta la fusion gouvernementale. Un État considérable existait désormais qui était loin certes de grouper toute la nation roumaine mais dont la formation en émancipait définitivement plus des deux tiers.


L’Afrique.

L’Europe a pénétré les secrets de l’Asie et de l’Amérique lointaines bien avant ceux de sa voisine l’Afrique. De cette longue ignorance sont issus des préjugés tenaces, notamment celui de l’« infériorité » africaine. On s’est représenté le sol en majeure partie infertile, le climat meurtrier, les populations vouées à une barbarie irréductible… Les Européens en sont ainsi venus à considérer l’Afrique comme une sorte de monde subalterne dépendant du leur, destiné à être, dans la mesure du possible, exploité par eux et à leur fournir pour cette besogne la main-d’œuvre nécessaire.

Sauf les Hollandais qui s’installèrent en colons à la pointe sud, les autres peuples n’eurent d’abord en vue que la fondation d’établissements de commerce et de comptoirs d’échange. Puis ayant peu à peu utilisé de cette façon la périphérie du continent, ils s’entendirent pour un partage de l’intérieur. Ainsi naquit l’Afrique blanche. Français, Anglais, Portugais, Espagnols, Allemands, Belges, Italiens participèrent à sa création. Elle est de belle ordonnance et d’aspect puissant. Seulement sous le décalque de ses divisions transparaît une Afrique noire qu’on avait tenue pour négligeable. On ne lui connaissait point de passé : elle en avait un. On lui déniait le droit à l’avenir : elle s’apprête à le revendiquer. Cette Afrique-là s’adaptera-t-elle à l’autre en vue d’une coopération productive ou bien est-elle vouée à l’affronter dans la violence ? Problème angoissant car le repos de l’univers en dépend pour une large part…

Il y avait déjà longtemps que la France avait pris pied à Alger et l’Angleterre au Cap — plus longtemps encore que les Portugais s’étaient établis sur les côtes d’Angola et de Mozambique — lorsque, par l’initiative du roi des Belges, se trouva déclanchée entre les gouvernements de l’Europe la course aux protectorats africains. Léopold ii, dont le regard aigu s’était déjà posé sur l’Afrique centrale avait entrepris dès 1876 la lutte antiesclavagiste. Une association internationale ayant son centre à Bruxelles avait provoqué l’envoi de missions : il y en avait une française dirigée par Brazza, une allemande commandée par Böhm. Les Portugais s’agitaient de leur côté si bien qu’il y eût à l’embouchure du Congo convergence d’efforts sous lesquels tout naturellement perçaient des rivalités internationales. L’initiative belge s’y faufila. Le roi Léopold ayant constitué un « Comité d’étude du Haut-Congo » envoya, vers l’intérieur une expédition commerciale qui noua des relations, signa des traités, négocia des protectorats. Ainsi naquit l’État du Congo, conception ultra-moderne et si inédite que personne d’abord n’y voulut croire. Mais avec une sûreté de vues et une habileté de doigté confinant au génie, Léopold suivait sa route encourageant la poignée d’agents audacieux qui lui conquéraient un empire et traçant lui-même les frontières de cet empire à l’aide de tractations dans lesquelles il s’appuyait tour à tour sur l’Allemagne ou sur la France, opposant les intérêts des puissances les unes aux autres, cédant à l’une, résistant à l’autre, coordonnant toutes choses. L’État belge demeurait étranger, presque hostile à cette épopée qui comptera parmi les plus étonnantes de l’histoire. Le souverain passé homme d’affaires ne lui demandait rien. Il engageait ses propres capitaux ou s’en procurait comme s’il se fut agi d’une entreprise privée. Puis brusquement un congrès assemblé à Berlin (1884-1885) pour établir un « droit public africain » se trouva amené à reconnaître « l’État libre du Congo ». Sans cesser d’être homme d’affaires, Léopold redevenait souverain. Quatre ans plus tard par un testament prestigieux, il léguerait à la Belgique un avenir immense assuré par son intelligence, sa volonté et sa patience. Ces façons de faire médusaient les Anglais. Ils laissèrent échapper les précieuses régions du Katanga et même cédèrent à bail un vaste territoire sis entre le Congo et le Nil ; la France se croyant lésée intervint maladroitement pour obliger les Belges à se retirer de la vallée du Nil qu’elle livrait ainsi aux Anglais ; erreur politique que plus maladroitement encore, elle devait un peu plus tard, chercher à réparer en occupant Fachoda. Pendant ce temps, les troupes congolaises formées et commandées par des officiers belges pourchassaient péniblement les populations esclavagistes tandis qu’avec des difficultés répétées se construisait la voie ferrée mettant le Congo navigable en communication avec la côte. Lorsqu’elle eût été inaugurée (1898) le commerce congolais se mit à progresser à raison de dix millions par an.

La création de l’État du Congo agit comme une sorte de révulsif sur les puissances européennes, celles surtout qui semblaient pouvoir prétendre à une hégémonie africaine, c’est-à-dire l’Angleterre et la France lesquelles possédaient au Cap et en Algérie de fortes bases d’action. Mais tandis que l’Angleterre eut la chance de trouver Cécil Rhodes pour servir ses intérêts, la France se retarda grandement en ne réalisant pas en temps voulu le chemin de fer transsaharien.


La Confédération helvétique.

Sous sa forme présente, la Confédération helvétique constitue l’achèvement politique le plus parfait qu’ait encore réalisé l’humanité. Plusieurs races, deux religions, trois langues, des traditions multiples, des héritages divers, maintes oppositions d’intérêt ont abouti, de par le seul vouloir des populations, à un amalgame souple et fort sans qu’aient eu à intervenir pour le cimenter la guidance de chefs de génie ou les hasards particulièrement favorables de la fortune. Ailleurs la sagesse additionnée de générations successives a produit d’heureux résultats mais il a fallu pour les confirmer ou les maintenir que de telles interventions se produisissent. Rien de pareil en Suisse. La Suisse est par excellence l’œuvre anonyme d’une collectivité. On y a voulu relever des influences extérieures et, sans doute, il s’en est manifesté au cours de son histoire, mais c’est méconnaître le caractère de cette histoire que de ne pas distinguer l’axe autour duquel elle évolue. Cet axe a été forgé par le labeur opiniâtre et persévérant du peuple Suisse tout entier..…

Comment la variété d’institutions cantonales qui existait encore en 1830 a été peu à peu remplacée par une uniformité dosée laissant à chaque canton sa physionomie propre tout en lui épargnant les désavantages administratifs et commerciaux du régime antérieur — comment l’usage du referendum et du droit d’initiative populaire fut expérimenté localement avant d’être généralisé — comment la constitution fédérale esquissée en 1815, mise au point en 1848, amendée en 1871, a pris sa figure définitive — comment l’institution militaire cotoyant la milice et l’armée de métier en s’inspirant de l’un et de l’autre systèmes, les a fondus en un tout d’une harmonieuse originalité — comment, sans réactions injustes, le patriciat a été conduit à abandonner des privilèges surannés au profit de la bourgeoisie d’abord et du peuple ensuite — comment l’esprit d’égalité s’est étendu à toute la Confédération sans détruire le hiérarchisme nécessaire à toute humanité organisée… c’est par là qu’à été attirée l’attention de l’Europe.

Attirée mais non retenue. L’Europe fut très lente à se douter que la Suisse lui servirait de jardin d’essai et qu’elle-même pourrait avoir un jour à s’inspirer des expériences politiques et sociales conduites en ce pays. Elle éprouvait un inconscient dédain moins pour les dimensions restreintes du sol confédéré que pour la simplicité d’allures de ses habitants, pour leur indifférence à l’égard des palais dorés et des minuties protocolaires et parce qu’ils ne se réclamaient d’aucun de ces vicariats providentiels que l’orgueil national a colportés à travers l’histoire. En vérité, le « Gott mit uns », le « Gesta Dei per Francos », le « Dieu et mon Droit » pouvaient-ils frayer avec ce « tous pour un, un pour tous », devise d’un syndicalisme bien subalterne et ne paraissant viser que l’amélioration des conditions matérielles de l’existence. Pourtant, on trouva commode d’installer chez ces braves gens les « Bureaux internationaux » à mesure que se faisait sentir la nécessité de leur création. La Croix-rouge, les postes et télégraphes, les chemins de fer… leur furent confiés. On leur fit même honneur de quelques arbitrages à exercer en des conflits lointains ou techniques… Le jour vint où, ayant à caser la Société des Nations, on se rendit compte qu’elle ne pourrait vivre et se développer que sur la terre de Suisse.

Cette évolution flatteuse dans son principe encore que parfois déplaisante dans ses allures, la Suisse s’y prêta avec un calme, une dignité, un bon vouloir insurpassables. Par là, elle s’est définitivement classée la première dans l’ordre des disciples de la sagesse collective. Si l’on voulait de nos jours consacrer à Minerve, un nouveau monument, c’est sans doute au pied des monts helvétiques qu’il conviendrait de l’ériger. Minerve n’y figurerait pas sous l’aspect de la déesse altière et presque inaccessible, revêtue d’or et entourée d’encens, mais sous les traits terrestres de la femme capable d’appliquer à la vie quotidienne son savoir et sa raison par équilibre corporel et mental. Et cette conception-là vaut aussi d’être honorée.