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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 84-86).

La Compagnie de Jésus.

Son fondateur, Ignace de Loyola (1491-1556) est un militaire enthousiaste et énergique. Il n’abandonne la carrière des armes que pour conquérir des âmes. À trente-sept ans, il recommence ses études, passe son doctorat à l’université de Paris (1534) et dans une chapelle de Montmartre avec quelques jeunes gens dont l’« intrépide et élégant François Xavier », il fonde la « Société de Jésus », dont le but est de servir d’appui à la papauté. Ignace, qui ignore son génie d’organisateur, vise à n’être qu’une soixantaine. Quand il mourra, la Société sera déjà divisée en quatorze provinces. Le « général » dirige depuis Rome, surveillé par six « assistants » qu’élisent les Jésuites d’Allemagne, de France, d’Espagne, de Portugal, d’Italie et de Pologne. Progrès d’une rapidité inouïe : en quinze ans, les Jésuites se sont établis à Cologne, à Munich, à Vienne, à Trêves, à Mayence ; plus tard, à Anvers, à Louvain, à Prague, à Fribourg, à Lucerne. Comment ils se forment ?… Au moyen d’un noviciat formidable et d’une longueur inusitée au cours duquel l’individualité est brisée puis reconstruite. Car c’est une erreur communément admise de croire que le Jésuite n’est qu’un instrument passif aux mains de ses supérieurs. Peu d’Ordres au contraire préservent pareillement l’autonomie de chacun de ses membres, mais après l’avoir enfermée dans des directives à la fois vastes et courtes. En politique, ils veulent l’ordre romain, le pape souverain absolu, clé de voûte de tout l’édifice, souverain catholique aussi, c’est-à-dire universel ; et c’est pourquoi en même temps qu’à la partie hostile de l’Europe, ils s’attaquent à l’Asie lointaine comme à l’Amérique récemment découverte, prenant pied à la fois au Brésil (1549), dans l’Inde et au Japon. Leur morale est celle de la bataille : l’action est tout ; le soldat doit vaincre en employant les moyens qui s’offrent. De même qu’il est récompensé par le chef pour ses hauts faits, de même la grâce divine tombe sur celui qui a été vaillant et a su se sacrifier au bien de la cause. On ne pleure pas ses péchés ; on les répare par le contre-péché ; ainsi une contre-offensive rétablit le front qui a fléchi. À l’Église « militante », celle d’ici-bas, correspondent au-delà de la mort l’Église « triomphante » que forment les élus et l’Église « souffrante » composée des punis qui attendent l’expiration de leur peine. De l’une et l’autre circule un courant de prières, d’invocation et de solidarité. De telles certitudes si bien organisées apportaient un repos bienfaisant à des esprits inquiets, troublés par tant de doctrines contradictoires et de déceptions de conscience.

Cela est si vrai que, dans le parti adverse, existait un courant similaire dont la mouvance était à Genève. Genève jusqu’alors ville de commerce et de plaisir, d’allures françaises et italiennes s’était servie de son évêque pour résister aux entreprises de la maison de Savoie, puis ensuite de l’alliance bernoise pour secouer le joug de l’évêque. Elle se complaisait déjà en un particularisme indépendant et peut-être crut le renforcer en écoutant les conseils impétueux du prédicateur Farel de Neuchâtel. En 1536, celui-ci amène les Genevois à renoncer à la messe « et autres cérémonies papales, images et idoles ». Pour fortifier sa conquête, Farel cherche un collaborateur. Il met la main sur Calvin, un français né à Noyon, et qui, acquis à la Réforme, s’en allait s’installer à Strasbourg. Calvin se laisse persuader de demeurer à Genève pour l’« organiser ». Il l’organise, en effet. Calvin, grand écrivain, mais moraliste intolérable, est un de ces esprits rigides qui vont toujours jusqu’au bout de leurs idées et sans tempérament parce que la ligue droite est le plus court chemin d’un point à un autre et que leur conception de la morale est exclusivement géométrique. Sous le règne de Calvin qui dure de 1537 à 1564 — avec une interruption provoquée par une révolte passagère de la population contre cette tyrannie — les Genevois appelés à jurer obéissance à un catéchisme précis sont traités en collégiens. On les surveille sévèrement et on les réprimande pour le moindre manquement. « Il faut leur procurer leur bien malgré qu’ils en aient », proclame le terrible réformateur, lequel, en 1553, fait brûler Michel Servet, dont les idées sur la Trinité et les tendances panthéistes lui semblent subversives. Calvin, d’ailleurs, gouverne sans souci de légalité. Pour se maintenir en possession d’une majorité favorable, il fait attribuer la « bourgeoisie » genevoise à des étrangers, qu’il installe par copieuses fournées de plusieurs centaines. En même temps, ses idées s’exaltent. Il veut qu’on adhère à l’idée de la prédestination absolue. Les uns seront sauvés, les autres damnés. Ainsi Dieu l’a décidé. Rien à faire. Et la simplicité cruelle d’un tel dogme opère sur la masse qui s’y jette avec une désespérance radieuse.

C’est là l’extrême-gauche du protestantisme débutant. Sa puissance véritable est dans cette bourgeoisie allemande : « fruste de manières, ne comprenant guère de l’art que la musique, vulgaire mais solide, résistante, dévouée à son devoir et confiante dans ses forces ». Ce portrait tracé par Ernest Denis est bon. C’est bien ainsi que, sous l’influence de Luther, la nouvelle Allemagne s’établit dans la vie. Car c’est lui qui l’a faite à son image : un Luther seconde manière, auteur de ces « Propos de table » où il y a presque un peu de Rabelais : un Luther apaisé, confiant, pas distingué certes mais plein de bon sens, cordial, lettré et autour des enseignements de qui se cimente l’avenir germanique.