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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 111-113).

L’Afrique.

L’Europe a pénétré les secrets de l’Asie et de l’Amérique lointaines bien avant ceux de sa voisine l’Afrique. De cette longue ignorance sont issus des préjugés tenaces, notamment celui de l’« infériorité » africaine. On s’est représenté le sol en majeure partie infertile, le climat meurtrier, les populations vouées à une barbarie irréductible… Les Européens en sont ainsi venus à considérer l’Afrique comme une sorte de monde subalterne dépendant du leur, destiné à être, dans la mesure du possible, exploité par eux et à leur fournir pour cette besogne la main-d’œuvre nécessaire.

Sauf les Hollandais qui s’installèrent en colons à la pointe sud, les autres peuples n’eurent d’abord en vue que la fondation d’établissements de commerce et de comptoirs d’échange. Puis ayant peu à peu utilisé de cette façon la périphérie du continent, ils s’entendirent pour un partage de l’intérieur. Ainsi naquit l’Afrique blanche. Français, Anglais, Portugais, Espagnols, Allemands, Belges, Italiens participèrent à sa création. Elle est de belle ordonnance et d’aspect puissant. Seulement sous le décalque de ses divisions transparaît une Afrique noire qu’on avait tenue pour négligeable. On ne lui connaissait point de passé : elle en avait un. On lui déniait le droit à l’avenir : elle s’apprête à le revendiquer. Cette Afrique-là s’adaptera-t-elle à l’autre en vue d’une coopération productive ou bien est-elle vouée à l’affronter dans la violence ? Problème angoissant car le repos de l’univers en dépend pour une large part…

Il y avait déjà longtemps que la France avait pris pied à Alger et l’Angleterre au Cap — plus longtemps encore que les Portugais s’étaient établis sur les côtes d’Angola et de Mozambique — lorsque, par l’initiative du roi des Belges, se trouva déclanchée entre les gouvernements de l’Europe la course aux protectorats africains. Léopold ii, dont le regard aigu s’était déjà posé sur l’Afrique centrale avait entrepris dès 1876 la lutte antiesclavagiste. Une association internationale ayant son centre à Bruxelles avait provoqué l’envoi de missions : il y en avait une française dirigée par Brazza, une allemande commandée par Böhm. Les Portugais s’agitaient de leur côté si bien qu’il y eût à l’embouchure du Congo convergence d’efforts sous lesquels tout naturellement perçaient des rivalités internationales. L’initiative belge s’y faufila. Le roi Léopold ayant constitué un « Comité d’étude du Haut-Congo » envoya, vers l’intérieur une expédition commerciale qui noua des relations, signa des traités, négocia des protectorats. Ainsi naquit l’État du Congo, conception ultra-moderne et si inédite que personne d’abord n’y voulut croire. Mais avec une sûreté de vues et une habileté de doigté confinant au génie, Léopold suivait sa route encourageant la poignée d’agents audacieux qui lui conquéraient un empire et traçant lui-même les frontières de cet empire à l’aide de tractations dans lesquelles il s’appuyait tour à tour sur l’Allemagne ou sur la France, opposant les intérêts des puissances les unes aux autres, cédant à l’une, résistant à l’autre, coordonnant toutes choses. L’État belge demeurait étranger, presque hostile à cette épopée qui comptera parmi les plus étonnantes de l’histoire. Le souverain passé homme d’affaires ne lui demandait rien. Il engageait ses propres capitaux ou s’en procurait comme s’il se fut agi d’une entreprise privée. Puis brusquement un congrès assemblé à Berlin (1884-1885) pour établir un « droit public africain » se trouva amené à reconnaître « l’État libre du Congo ». Sans cesser d’être homme d’affaires, Léopold redevenait souverain. Quatre ans plus tard par un testament prestigieux, il léguerait à la Belgique un avenir immense assuré par son intelligence, sa volonté et sa patience. Ces façons de faire médusaient les Anglais. Ils laissèrent échapper les précieuses régions du Katanga et même cédèrent à bail un vaste territoire sis entre le Congo et le Nil ; la France se croyant lésée intervint maladroitement pour obliger les Belges à se retirer de la vallée du Nil qu’elle livrait ainsi aux Anglais ; erreur politique que plus maladroitement encore, elle devait un peu plus tard, chercher à réparer en occupant Fachoda. Pendant ce temps, les troupes congolaises formées et commandées par des officiers belges pourchassaient péniblement les populations esclavagistes tandis qu’avec des difficultés répétées se construisait la voie ferrée mettant le Congo navigable en communication avec la côte. Lorsqu’elle eût été inaugurée (1898) le commerce congolais se mit à progresser à raison de dix millions par an.

La création de l’État du Congo agit comme une sorte de révulsif sur les puissances européennes, celles surtout qui semblaient pouvoir prétendre à une hégémonie africaine, c’est-à-dire l’Angleterre et la France lesquelles possédaient au Cap et en Algérie de fortes bases d’action. Mais tandis que l’Angleterre eut la chance de trouver Cécil Rhodes pour servir ses intérêts, la France se retarda grandement en ne réalisant pas en temps voulu le chemin de fer transsaharien.