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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 104-105).


L’Angleterre avant Victoria.

Ce sera l’impérissable honneur de la reine Victoria que son nom demeure attaché à l’édification d’un système politique original et grandiose — l’empire britannique — en même temps qu’à un essai prolongé de redressement moral. Que cette dernière tentative paraisse avoir finalement échoué ne doit pas rendre injuste envers les artisans d’un noble effort.

À vrai dire, l’Angleterre du début du xixe siècle avait singulièrement besoin qu’on la régénérât. Maintenue et comme galvanisée par la lutte acharnée qu’elle avait fournie contre Napoléon ier, elle y avait acquis des énergies appréciables mais qu’animait un matérialisme égoïste et étroit. La lutte terminée, il avait semblé que la nation ne connut plus de directives, n’eût plus de mandat à exercer, rien que des appétits individuels à satisfaire. La royauté, le parlement, l’Église, les classes possédantes se montraient également déchues. L’amoralisme commençait de se manifester dès le collège ; la vie publique et la vie privée en étaient imprégnées. Aucun remède apparent. Depuis l’émancipation américaine, nul ne croyait plus à l’avenir colonial ; celui de la mère-patrie elle-même n’inspirait qu’une confiance mitigée. À peine si, au milieu de la corruption ambiante se dressaient çà et là quelques isolés pour qui le bien public n’était pas un vain mot et que leur force de caractère incitait à résister à l’abaissement général. Après une brève éclaircie au temps de William Pitt, les choses avaient encore empiré. Le parlement de 1814 se trouvait aux mains de propriétaires fonciers sans scrupules, n’hésitant point à affamer le peuple pour mieux vendre leur blé. Aussi la misère était-elle affreuse. Elle provoquait des émeutes locales et partielles férocement réprimées… Tout était à réformer : logements ouvriers : il y avait des villes industrielles dont une partie des habitants vivaient entassés dans des sous-sols sordides — régime électoral et municipal : la vénalité décidait des scrutins ; des agglomérations de quarante mille âmes étaient aux mains de quelques familles qui y détenaient le pouvoir par une sorte d’hérédité incontestée — instruction publique : l’école existait à peine en maintes communes et l’État n’avait pas même le droit d’inspection — assistance : elle fonctionnait de façon à encourager la paresse et à perpétuer le paupérisme. Il y avait encore l’Irlande où l’éloquence d’O’Connell entreprenait de grouper les catholiques en vue de les soustraire à la tyrannie qui pesait sur eux et aussi la question de l’esclavage dans les colonies contre le principe duquel la conscience publique commençait tout de même à se rebeller.

Sur ces entrefaites mourut Guillaume iv. Il avait, en 1830, remplacé son frère Georges iv. L’héritier était leur nièce, la princesse Victoria qui venait d’atteindre ses dix-huit ans. En vertu du privilège masculin, la couronne de Hanovre ne lui revenait point ; ainsi se rompait le lien malheureux qui, depuis cent vingt-trois ans, tenait unis le Hanovre et l’Angleterre. Un règne s’inaugurait à Londres qui en allait durer soixante-trois (1837-1901) et dédommagerait largement le peuple anglais de la patience avec laquelle il avait supporté une lignée jusqu’alors si peu digne du pouvoir.