Anthélia Mélincourt/Le Sucre proscrit

Traduction par Mlle Al. de L**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (1p. 47-55).


LE SUCRE PROSCRIT.


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Sir Télégraph en était à sa quatrième bouteille, quand sir Forester et le baronnet reparurent. La démarche de ce dernier, était incertaine, vacillante : il avait grand besoin du bras sur lequel il s’appuyait. Sir Forester dit brièvement, que le baronnet allait se coucher et qu’il ne doutait pas qu’il ne fût bientôt profondément endormi. Il rejoignit un instant après son hôte ; un domestique servit le thé ; sir Télégraph allait remplir sa tasse, quand il s’aperçut qu’il n’y avait pas de sucre sur la table, il fit part à sir Forester, de cet oubli.

— Si j’avais pu prévoir que j’aurais l’honneur de vous recevoir, lui répondit celui-ci, j’aurais fait acheter une petite quantité de cet ingrédient odieux ; mais dans ma solitude, je n’en fais aucun usage.

Comme je vois peu de monde, je règle mes habitudes domestiques sur mes principes philosophiques ; nul atome des productions des Indes ne passe le seuil de ma porte. Je désire ne pas ressembler à ces prétendus philantropes, misérables déclamateurs sur les maux de l’esclavage ; généreux en mots qui ne leur coûtent rien, et qui ne savent pas s’imposer la plus légère privation, pour arriver plus vite au but vers lequel fis paraissent tendre. Quand je désire vivement déraciner un abus, je commence à considérer d’abord, si je puis atténuer son influence. Je ne déclame point contre les voleurs, en recelant leurs vols. Comme je suis véritablement ennemi de l’esclavage, je me prive de tous les produits qui en dérivent ; comment pourrais-je consommer du sucre et croire que je ne prends point part au trafic criminel des noirs.

Sir Télégraph versa de la crème dans son thé et le but en silence. Sir Forester continua : si chaque individu du royaume, véritablement ennemi de l’esclavage, voulait s’assujettir à la privation de toute espèce de denrées coloniales, je crois que le coup mortel serait porté au plus détestable système d’iniquité.

Si tous les ennemis de l’esclavage voulaient suivre votre exemple, peut-être parviendriez-vous à votre but ; mais comme un individu n’a que peu d’influence, que plus nous allons, plus le mot nous, a de puissance ; il faut suivre la mode, que tous les raisonnemens et toutes les déclamations ne peuvent corriger. Les discussions sur la liberté et le bonheur de l’humanité, vos sujets favoris pendant que vous étiez au collège, sont dans la bouche de tous les anglais, et pas un sur dix milles, ne cherche la liberté ; ou ne s’occupe que de son bonheur.

— Que ces misérables subterfuges nous soient étrangers. Celui de qui le cœur peut concevoir une résolution généreuse, qui ne prend qu’une détermination désintéressée, qui éprouve un mouvement de sympathie à la vue de son semblable, quand même son bonheur n’a rien qui lui soit relatif ; celui-là seul, est véritablement heureux.

— Il en sera ce que vous voudrez ; mais chaque homme sera toujours mu par ses propres intérêts ; si le monde est corrompu, ce n’est ni vous, ni moi, qui le corrigerons.

— L’histoire du monde abonde cependant, en révolutions extraordinaires, produites par un seul enthousiaste.

— Des opinions spéculatives ont, quelquefois, été changées par des fanatiques ; les hommes ont, tour à tour, embrassé toutes les erreurs religieuses et professé toutes les sectes ; mais les variations qui ont eu lieu, ne touchent qu’à des points obscurs de dogmes ou à des mystères ; elles n’ont eu qu’une légère influence sur la théorie morale ; cette théorie est en général le résultat des habitudes et des mœurs de la société. Un homme peut servir la messe du prêtre, un autre s’asseoir en silence au milieu des quakers méditatifs, et attendre l’inspiration, de l’esprit ; un troisième gémir près d’un tabernacle, le quatrième etc. etc. ; mais placez-les tous les quatre dans le cours ordinaire de la vie, et vous ne les distinguerez, qu’à peine, l’un de l’autre ; l’adage : la première charité commence par soi-même, vous donnera la clef de leur conduite. J’ai remarqué que les hommes ont de la religion pour les autres, et ne sont attentifs à veiller qu’à la sûreté de leurs poches. Le monde va son train : chacun mange, boit, dort, se divertit, gagne autant d’argent qu’il le peut ; se marie quand l’occasion s’en présente ; prend soin de ses enfans, quand il en a les moyens ; mais quoiqu’il ait fait, quoiqu’il ait pensé, il peut compter que son caractère sera peint en beau sur son tombeau, s’il laisse, assez d’argent pour payer les éloges.

— Telle est, en effet, la multitude ; mais il y a de nobles exceptions.

— Oui, les génies originaux s’écartent de la ligne tracée. Mais il y a deux manières de se signaler : c’est de faire plus mal, ou mieux qu’on ne fait d’ordinaire. Ceux qui se distinguent en mieux, sont l’ornement de leur siècle, et les flambeaux du monde. Vous conviendrez que plusieurs individus, quoique sans énergie ou capacité pour innover, ont assez de vertus pour suivre les exemples qu’on leur donne.

— Un ou deux, peut-être.

— Deux chemins se présentent à nous : un bon et un mauvais ; il est du devoir de chaque homme de suivre le premier.

— Et vous inférez de là, qu’il est de mon devoir de boire mon thé sans sucre ?

— J’infère qu’il est du devoir de tout homme, profondément pénétré de l’injustice du commerce des noirs, de s’abstenir de cette denrée coloniale, produit de leurs sueurs.

— Je le ferai sans un grand effort de vertu ; je trouve que ce sacrifice même, est plus léger que je ne l’aurais cru ; dans le fait, je n’y avais jamais pensé.

— J’espère alors avoir le plaisir de vous enrôler dans la société que j’ai eu le bonheur d’organiser contre le goût, trop généralement répandu, du sucre. Quelques-uns des principaux membres de cette société, doivent me faire une visite et je compte leur donner un festin, auquel j’inviterai tous les gentilhommes de la contrée. Je prouverai, par l’expérience, qu’on peut faire un dîner très-bon et très recherché, sans employer une seule particule du suc des cannes. Je démontrerai que l’usage du sucre est économiquement superflu, physiquement pernicieux, moralement attroce et politiquement abominable.

— Je me trouverai très-heureux de figurer à ce repas, et, s’il m’est possible, je vous amènerai un ou deux convives ; mais vous m’avez promis l’histoire de sir Oran, je vous somme de votre parole.