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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 522-524).


CHAPITRE V


Parmi les ballots entassés sur le quai des marchandises, Wronsky marchait comme un fauve dans sa cage, sur un étroit espace où il ne pouvait faire qu’une vingtaine de pas ; les mains enfoncées dans les poches de son paletot, il passa devant Serge Ivanitch sans avoir l’air de le reconnaître ; mais celui-ci était au-dessus de toute susceptibilité ; Wronsky remplissait selon lui une grande mission, il devait être soutenu et encouragé. Kosnichef s’approcha donc, et le comte, ayant fixé les yeux sur lui, s’arrêta et lui tendit cordialement la main.

« Vous préfériez peut-être ne pas me voir ? mais vous excuserez mon insistance : je tenais à vous offrir mes services, dit Serge Ivanitch.

— Personne ne peut me faire moins de mal à voir que vous, répondit Wronsky ; pardonnez-moi, la vie m’offre si peu de côtés agréables.

— Je le conçois ; cependant une lettre pour Ristitch ou pour Milan vous serait peut-être de quelque utilité ? continua Kosnichef frappé de la profonde souffrance qu’exprimait le visage du comte.

— Oh non ! répondit celui-ci, faisant effort pour comprendre. Voulez-vous que nous marchions un peu ? ces wagons sont si étouffants ! Une lettre ? non, merci ! en a-t-on besoin pour se faire tuer ?… peut-être aux Turcs dans ce cas-là… ajouta-t-il souriant du bout des lèvres, tandis que son regard gardait la même expression de douleur amère.

— Il vous serait plus facile d’entrer en relations avec des hommes préparés pour l’action. Au reste, faites comme vous l’entendez, mais je voulais vous dire combien j’ai été heureux d’apprendre la décision que vous avez prise ; vous relèverez dans l’opinion publique ces volontaires si attaqués.

— Mon seul mérite, répondit Wronsky, est de ne pas tenir à la vie ; quant à l’énergie, je sais qu’elle ne me fera pas défaut, et c’est un soulagement pour moi que d’appliquer à un but utile cette existence qui m’est à charge… et il fit un geste d’impatience causé par la douleur de sa dent malade.

— Vous allez renaître à une vie nouvelle, fit Serge Ivanitch touché, permettez-moi de vous le prédire, car sauver des frères opprimés est un but pour lequel on peut aussi dignement vivre que mourir. Que Dieu vous donne plein succès, et qu’il rende à votre âme le calme dont elle a besoin.

— Je ne suis plus qu’une ruine », murmura le comte lentement, serrant la main que lui tendait Kosnichef.

Il se tut, vaincu par la douleur persistante qui le gênait pour parler, et ses yeux se fixèrent machinalement sur la roue du tender, qui avançait en glissant lentement et régulièrement sur les rails. À cette vue, sa souffrance physique cessa subitement, effacée par la torture du cruel souvenir que la rencontre d’un homme qu’il n’avait pas revu depuis son malheur, réveillait en lui. Elle lui apparut tout à coup, ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la caserne, près du chemin de fer, où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étendu sans pudeur aux yeux de tous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière, les yeux à demi clos ; les lèvres entr’ouvertes semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, et lui prédire, comme à leur dernière entrevue, « qu’il se repentirait ».

Il avait beau depuis lors évoquer leur première rencontre, à la gare aussi ; chercher à la revoir dans sa beauté poétique et charmante, alors que, débordant de vie et de gaieté, elle allait au-devant du bonheur et savait le donner : c’était son image irritée et animée d’un implacable besoin de vengeance, qu’il revoyait toujours, et les joies du passé en restaient empoisonnées à jamais… Un sanglot ébranla tout son être !

Après un moment de silence, le comte s’étant remis échangea encore quelques paroles avec Kosnichef sur l’avenir de la Serbie, puis, au signal du départ, les deux hommes se séparèrent.